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1847 - Notice sur le Territoire et sur la Mission de l'Orégon.

NOTICE

NOTICE

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LE TERRITOIRE ET SUR LA MISSION DE L'ORÉGON.

 

 

Le territoire de l'Orégon tant américain qu'anglais est cette importante partie de l'Amérique Septentrionale, située au delà des Montagnes-Rocheuses, entre le 42° et le 54° 40 parallèle. Il est borné au nord par la Mer-Glaciale, à l'est par les Montagnes-Rocheuses, au sud par la Californie et à l'ouest par l'Océan Pacifique et les possessions russes. Il comprend une étendue de plus de 300 lieues du nord au sud sur une largeur de prés de 200 de l'est à l'ouest. La population de l’Orégon est de 200,000 ames (1).

 

(1) Les possessions anglaises qui s'étendent au nord de l'Orégon jusqu'à la mer glaciale ayant 400 lieues de longueur, appartiennent aussi à la juridiction des évêques de l'Orégon. A l'ouest, se trouvent les possessions russes qui ont 200 lieues carrées.

 

Que ce soient les Espagnols qui aient les premiers découvert et visité l'Orégon, c'est un fait qui ne nous paraît plus maintenant souffrir le moindre doute. Outre les documents qui le constatent, on en trouve encore la preuve dans la tradition des sauvages mêmes. ils rapportent qu'un bâtiment prit côte au sud de la rivière Colombie avant 1790, et qu'il existe encore une fille dont le père était un des matelots de l'équipage et la mère une femme du pays, de la tribu des Kilimouks. Des crucifix très-usés que l'on a trouvés entre les mains de Tchinouks et qui avaient été donnés à leurs ancêtres par des capitaines de vaisseaux, des ruines d'édifices qui subsistent encore dans l'île de Vancouver, le nom de Juan de Fuca que porte le détroit qui sépare, au sud, cette île de la terre ferme; la proximité des missions Espagnoles établies prés d'un siècle auparavant en Californie, tout cela doit être plus que suffisant pour rendre cette assertion indubitable.

 

Une tradition sauvage avait aussi appris aux voyageurs qui faisaient la traite, pour la compagnie du Nord-Ouest, à l'est des Montagnes-Rocheuses, qu'il existait au couchant un grand pays et une grande rivière, et que ce pays ou cette rivière s'appelait Orégon. Telle était la seule notion confuse que les sauvages en donnaient avant le voyage du capitaine Cook, en 1790, le long des côtes de l'Amérique septentrionale, baignées par la mer Pacifique; et à la réserve des Espagnols qui avaient tout intérêt à laisser ignorer les découvertes qu'ils y avaient faites, c'étaient à peu prés toutes les connaissances qu'on eut de cet immense pays, avant 1790.

 

Mais le capitaine Cook ayant publié, vers ce temps-là, que l'Océan, le long de cette côte, était rempli de loutres de mer, on y vit arriver, en 1792, des vaisseaux de presque toutes les nations. Que les Américains y soient venus les premiers et en plus grand nombre que les autres, comme le prétendent quelques-uns, c'est ce qu'il nous importe peu de savoir. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1792, ils s'y étaient déjà rendus, puisqu'un bâtiment des États-Unis, appelé Colombia, capitaine Gray, entra, cette même année, dans une rivière inconnue et la remonta environ six lieues. Cette rivière a depuis retenu le nom de ce vaisseau, et la baie où il mouilla, celui du capitaine. Cette baie est un peu au-dessus du fort George, sur la rive opposée. C'est de là que date la découverte de la rivière appelée Colombie. Mais le pays a conservé le nom d'Orégon qu'on lui connaissait précédemment.

 

Le capitaine Gray, en sortant de la rivière Colombie, rencontra le capitaine Vancouver qui venait de visiter la Baie Puget. Celui-ci entra aussi dans la Colombie et la remonta près de quarante lieues, jusqu'à la pointe qui porte sou nom. Ce capitaine a laissé, de cette rivière et des côtes du nord de cette partie de l'Amérique septentrionale, des cartes qui passent pour être très-exactes.

 

Cette visite fut suivie de celle de sir Alexandre Mac Kenzie qui, accompagné de voyageurs Canadiens, après avoir découvert le fleuve qui porte son nom, remonta la rivière de la Paix qui tombe dans le Lac des Esclaves. Comme il en suivit les détours jusqu'au-delà des Montagnes Rocheuses, il tomba sur les sources de la Rivière Fraser qu'il prit pour la rivière Colombie; mais continuant de diriger sa course vers l'ouest, il arriva, en passant par la tribu des Atnans, à la Mer Pacifique vers le 52° de latitude nord. Ce fut en 1793.

 

En 1804-, MM. Lewis et Clarke reçurent du gouvernement américain la mission d'aller explorer les sources de la rivière Colombie. Comme ils s'y étaient rendus par terre, ils descendirent cette rivière jusqu'à la baie Gray où ils passèrent l'hiver. Un bon nombre de Canadiens voyageurs étant de cette expédition, il n'est pas douteux qu'il en soit resté plusieurs dans le pays, soit chez les Tétes Plates, soit parmi les autres tribus sauvages qui vivaient sur les bords de la Colombie.

 

En 1810, M. Astor, des États-Unis, fit partir deux expéditions pour l'Orégon, afin de pouvoir s'emparer de ce pays et de la traite de la pelleterie, qu'on y faisait. L'une de ces expéditions partit par mer sur un vaisseau appelé le Tonquin, et l'autre par terre sous la conduite de M. Hunt. Chacune d'elles renfermait une quarantaine de Canadiens, dont M. Franchère, qui passa par mer, faisait partie. Elles n'arrivèrent que l'année suivante, en 1811, au terme de leur voyage. L'expédition de mer, qui arriva la première, bâtit un fort appelé Astoria, du nom de M. Astor. Ce, fort est à quinze milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive gauche.

 

La compagnie du nord-ouest, qui convoitait aussi la traite des pelleteries avec les sauvages de ce pays, y envoya un de ses bourgeois qui, ayant suivi la route qu'avait tenue sir Alexandre Mac Kenzie en 1792, et traversé la nouvelle Calédonie du nord au sud, descendit la rivière Okanagan, qui est à environ 140 lieues de Vancouver. I1 descendit ensuite la Colombie; mais il n'arriva au fort Astoria que plusieurs mois après la première expédition américaine. Ce fut cette même année (1811) qu'on trouva ou remarqua vivant parmi les indigènes, des gens libres, c'est-à-dire qui n'étaient engagés à aucune compagnie ou expédition.

 

Durant la guerre américaine de 1812, un bâtiment anglais partit pour aller s'emparer d'Astoria et de ses richesses. Mais à son arrivée, le capitaine de ce vaisseau le trouva, à son grand désappointement, en la possession d'un bourgeois de la Compagnie du Nord Ouest, qui, sachant le projet qu'on avait de s'en emparer par les armes, l'avait acheté peu auparavant, avec tout ce qu'il contenait. Comme la compagnie du Nord-Ouest n'employait presqu'exclusivement que des Canadiens et quelques Iroquois, le nouveau maître d'Astoria s'empressa d'engager ceux qu'il y trouva lorsqu'il fit l'acquisition de cette place. De là il est facile de comprendre due le nombre des Canadiens devait augmenter dans l'Orégon à mesure que la compagnie y, augmentait le nombre de ses forts. Aussi traversèrent-ils bientôt le pays en tous sens, parlant de Dieu, de la Religion et de leurs prêtres aux différentes tribus sauvages qu'ils visitaient.

 

En 1821 , les compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest s'étant réunies, la traite des pelleteries dans l'Orégon prit un nouvel essor. L'entrée surtout de John Mac Laughlin (1), écuyer, dans contrée, en 1824, y fit époque. Il donna à la traite et au pays cet état de prospérité dont ils jouissent. Les postes pour la traite y furent augmentés ainsi que le nombre des Canadiens et des Iroquois. On commença à y cultiver le blé, cette année même.

 

(1) Ce monsieur, converti en 1842, donne des exemples de religion et de vertu, qui produisent de profondes impressions sur les indigènes et sur les Américains.

 

II restait, de l'expédition de terre de M. Hunt, trois Canadiens. L'un d'eux ayant commencé à cultiver la terre en 1829 dans la vallée du Wallamet, cet exemple entraîna les deux autres qui s'empressèrent d'en faire autant en 1831. Plusieurs vieux serviteurs de la compagnie de la Baie d'Hudson obtinrent le même avantage. Comme cette petite colonie continuait à prendre de jour en jour de nouveaux accroissements, elle s'empressa, mais sans succès, de demander, en 1834, des prêtres à Monseigneur de Juliopolis, évêque de la Rivière-Rouge. Elle renouvela sa demande dès l'année; suivante, et cette fois elle parut devoir être exaucée, car Monseigneur de Juliopolis obtint, de l'Honorable compagnie de la Baie d'Hudson, le passage sur ses canots pour deux missionnaires et leur entrée dans l'Orégon. Mais des ministres méthodistes y étant arrivés en 1834, et un ministre anglican, avec le titre de chapelain, ayant quitté Londres en 1836 et s'étant aussi rendu dans l'Orégon, furent cause que la permission accordée, Monseigneur de Juliopolis, rencontra des obstacles, et des deux prêtres qui devaient partir pour cette mission en 1837, M. Demers remonta seul à la Rivière-Rouge. Mais Monseigneur de Juliopolis avant enfin obtenu leur passage pour 1838, M. Blanchet laissa Lachine, le 3 mai, et alla prendre son compagnon M. Demers, à la Rivière-Rouge. Ayant quitté ce dernier poste le 10 juillet, ils remontèrent le lac Winipeg puis la rivière Saskatskawan et sa branche du nord, jusqu'au fort Edmonton, pendant six semaines. Après avoir fait un portage et traversé la rivière Pimbina, pour rejoindre la Rivière Athabaska qu'ils remontèrent pendant dix-sept jours, ils parvinrent à la hauteur des Montagnes-Rocheuses, descendirent la rivière du Portage, tributaire de la Colombie, et parcourant tous les rapides et les dangers de cette dernière, ils arrivèrent au fort Vancouver le 24 novembre.

 

Partout les deux missionnaires furent comblés de politesse par les bourgeois des postes qu'ils rencontrèrent sur leur route. Ils furent reçus à Vancouver avec beaucoup d'honneur et traités avec toute sorte d'égards par James Douglas, écuyer, commandant de ce poste, durant l'absence du docteur Mac Laughlin qui était parti pour l'Angleterre. Les Canadiens étaient si contents de leur arrivée, qu'ils en pleuraient de joie. Les sauvages eux-mêmes venaient de plus de quarante lieues pour voir les robes noires (les prètres) dont on leur avait parlé depuis si longtemps.

 

Avant de suivre les missionnaires dans leurs différentes excursions et dans leurs travaux apostoliques, il devient nécessaire de dire quelques mots sur la topographie du pays, c'est-à-dire, sur la position des places dont nous aurons à parler, sur la distance qu'il y a entre les unes et les autres, sur les inégalités du terrain, sur les difficultés de la navigation des rivières et sur l'aspect du pays, afin qu'on puisse mieux juger de la longueur et de la difficulté de leurs courses. Comme nous sommes persuadés qu'on désire aussi connaître quelles peuvent être les ressources matérielles et agricoles de ce territoire, nous tâcherons d'en parler en son lieu.

 

Le fort Vancouver étant, jusqu'à présent, le poste capital de l'Orégon, nous croyons qu'il convient de le prendre pour point de départ. C'est pourquoi, après avoir établi que ce poste est au 45-36 de latitude nord, sur la rive droite de la Colombie, et à environ quarante lieues de l'embouchure de cette rivière, nous allons nous occuper de la position et de la distance des autres lieux par rapport à celui-ci.

 

Nous commencerons par la rivière Wallamet. C'est une tributaire de la Colombie. Elle a son embouchure à deux lieues plus bas due Vancouver, sur la rive opposée. A huit lieues de son embouchure, est une chûte de vingt à quarante-cinq pieds de hauteur, et dix lieues plus de loin, l'établissement canadien. Il s'y trouvait vingt-six familles catholiques, en 1838, outre les familles américaines. L'établissement des ministres méthodistes était à quatre lieues plus haut, sur la même rivière.

 

La rivière Cowlitz a son embouchure à douze lieues plus bas que Vancouver, sur la même rive. I1 faut la remonter dix-huit lieues pour arriver à l'établissement qui porte son nom. Lors de l'arrivée des missionnaires, il y avait quatre familles de Canadiens établies à ce poste. De là pour se rendre à Nesqualy, qui est situe; à l'extrémité sud de la baie Puget, il faut faire un portage (1) de vingt-cinq à trente lieues, et de cette dernière place le trajet est à peu près de trente lieues par eau pour arriver à l'île de Whitbaie. A deux jours de marche, encore plus au nord, se trouve, l'embouchure de la Rivière Fraser, et le Fort Langley, à environ dix lieues de son embouchure. Cette rivière se décharge dans la baie Puget ou Golfe de Géorgie.

 

(1) C'est-à-dire que les passagers doivent débarquer, et, lorsqu'ils ne rencontrent pas de chevaux pour ce service, porter eux-mêmes malles et provisions , et mêne les canots.

 

En remontant la Colombie , environ dix-huit lieues plus haut que Vancouver, se trouvent les Cascades, et vingt lieues plus loin, les Grandes Dalles ou Wascopom.

 

De cette dernière place au fort Wallawalla, il y a encore quarante lieues, soixante-quatre de celui-ci au fort Okanagan, et soixante-cinq de ce dernier à Colville.

 

La rivière Colombie suit la direction de l'ouest à l'est, l'espace d'environ 105 lieues, depuis son embouchure jusqu'à Wallawalla; ensuite elle remonte soixante lieues vers le nord jusqu'à Okanagan; elle reprend sa première direction de l'ouest à l'est jusqu'à Colville; de là elle remonte au nord durant trois degrés et descend au sud le long des montagnes-Rocheuses où elle prend sa course; son cours est de 426 lieues. Un peu plus haut que Wallawalla, une branche considérable de cette rivière qui prend le nom de rivière des Nez-Percès, gagne le sud-est, pendant que la principale branche, qui retient le nom de Colombie, remonte au nord.

 

La mission Sainte-Marie, chez les Tètes Plates, est à dix jours de marche de Colville, vers le sud, et à environ deux cents lieues de Vancouver. Le point le plus éloigné où M. Demers soit parvenu comme on le verra plus loin, est le Lac à l'Ours, dans la nouvelle Calédonie, derrière les possessions russes. Ce lac est à environ 300 lieues de Vancouver.

 

On comprend maintenant la difficulté due devaient éprouver les deux seuls missionnaires que possédait le pays, pour se rendre à des distances si considérables, tantôt dans un poste, tantôt dans un autre, selon que les besoins semblaient le demander. Combien de peuplades qui ne fréquentent point les postes que nous avons nommés, qui auraient écouté volontiers la parole de Dieu et que les missionnaires auraient visités et évangélisés s'ils en avaient en le temps, ou s'ils avaient été plus nombreux! Mais leur zèle, quelque grand qu'il fût, était incapable de suffire à tant de travaux et de surmonter tant de fatigues. Car non-seulement la distante des lieux fait que ces courses sont dispendieuses et. fatigantes, mais plusieurs chaînes de montagnes qui traversent le pays., presqu'en tout sens et qu'il faut souvent franchir pour aller d'un poste à un autre, rend en les communications difficiles, les voyages très-pénibles et les rivières peu navigables. Généralement ces chaînes de montagnes courent du nord au sud, à peu près en lignes parallèles avec les Montagnes Rocheuses. Les bords de l'Océan surtout sont montagneux. Une chaîne de montagnes bien boisée sépare la vallée de la rivière Wallamet de la Mer Pacifique. Cette vallée est elle-même séparée des prairies qui s'étendent depuis les Grandes Dalles ou Wasopom jusqu'à Colville, par une autre chaîne de montagnes qui court aussi du nord au sud. Entre les autres différentes montagnes qu'on rencontre de part et d'autre, de la vallée de la Wallamet, on en remarque trois dont les cimes élevées en forme de cône et couvertes d'une neige éternelle, leur font donner le nom de Montagnes de neige. La plus proche de l'établissement canadien est le mont Hood, ainsi appelé du nom d'un des officiers du capitaine Vancouver; la seconde est le mont-saint-Hélène, à l'est et en face de la maison de la mission du Cowlitz et à deux jours de marche de ce poste. Elle renferme un volcan qui vomit des flammes depuis quelques années seulement. La troisième est le mont Rainier, au nord-est de la susdite maison de Cowlitz, vers Nesdualy. En été, la chaleur leur fait perdre de leur blancheur. On y aperçoit, dans cette saison, des points noirs qui ne sont rien autre chose que des pointes de rochers découvertes. Plus des deux tiers de la hauteur de ces montagnes sont couverts de neige.

 

Outre les rivières dont nous avons parlé, il y en a plusieurs autres dont les principales sont : au sud, les rivières Clamet et Umqua qui se déchargent dans la Mer Pacifique, la première vers le 43° degré de latitude nord et la seconde vers le 44°.

 

Cette dernière n'est guère navigable. L'honorable Compagnie de la baie d'Hudson y, a un poste pour la traite, à quelques jours de marche de son embouchure. II y a encore celle de Chekilis qui se décharge dans l'Océan vers le 47° degré, mais elle est peu considérable et n'est point navigable. La Colombie est navigable jusqu'aux Cascades et la Rivière Fraser ne l'est que jusqu'à une certaine distance de son embouchure.

 

Si, comme nous l'avons déjà dit, il y a beaucoup de montagnes dans l'Orégon, il y a aussi plusieurs vallées immenses couvertes de prairies vastes et fertiles, qui, comme les chaînes de montagnes, courent du nord ait sud. Ces plaines sont toutes entrecoupées de ruisseaux et de coulés (1) qui exemptent beaucoup d'ouvrage aux cultivateurs. Ces ruisseaux et ces coulés sont bordés d'arbres. Les prairies ont ordinairement depuis un jusqu'à trois milles de largeur. Elles sont couvertes d'un gazon vert que la charrue enlève facilement. Comme on voit, les terres y sont toutes prêtes à recevoir la charrue. Cependant la première récolte n'y est pas très-abondante, parce que la première année, ce gazon, versé en terre, y échauffe trop la racine du grain, mais à la seconde année, le cultivateur recueille ordinairement ce qu'il lui faut pour vivre largement et pour rendre le grain qu'il a emprunté. L'ensemencement du blé d'automne se fait jusqu'au 15 janvier; celui du blé du printemps a lieu en mars. On peut y labourer tout l'hiver.

 

(1) Espèce de fossés naturels.

 

Le sol de l'Orégon est en général très-fertile, surtout du côté du sud. C'est à Nesqualay qu'il parait de la qualité la plus médiocre. Tous les grains viennent parfaitement bien au Cowlitz, à Vancouver, dans la vallée de la Wallamet et particulièrement en gagnant plus au sud. Le grain vient aussi très-bien, au Wallawalla, à Colville et à la mission Sainte-Marie. On sème encore avec succès au fort Langley, sur la Rivière Fraser. Sur les côtes du nord, les sauvages cultivent les patates avec un tel succès qu'ils pourraient, dit-on, en charger des navires, Ces patates pèsent souvent plusieurs livres. Cependant on rencontre beaucoup d'endroits où le terrain, rempli de gravier, donnerait peu d'espérance au cultivateur : mais il est alors excellent pour le pâturage.

 

La température de l'Orégon est modérée en hiver. Il n'y tombe jamais plus de trois à quatre pouces de neige, encore est-il rare qu'elle reste longtemps, à moins que la terre ne soit gelée. Mais alors si les pluies, presque continuelles de l'hiver, recommencent et durent pendant quelque temps, il y a inondation. Car cette neige, venant à fondre tout à coup, s'écoule des montagnes en abondance, et cette eau, réunie à celle des pluies, gonfle les rivières et inonde les prairies de la Wallamet. Mais ces cas sont rares. Il est pourtant bon de remarquer que la température n'est pas partout la même : elle est un peu plus froide en approchant des Montagnes Rocheuses et du côté du nord.

 

Le temps de l'hiver se passe ordinairement en pluies presque continuelles. Elles commencent faiblement en octobre et novembre, et deviennent presque permanentes en décembre, janvier, février et mars. Quelquefois pourtant, les grandes pluies viennent en automne, c'est-à-dire, en novembre, décembre et janvier; tandis que d'autres fois, au contraire, ces mois conservent la température douce et agréable de l'automne, et les pluies ne viennent. que plus tard. Les froids n'y sont jamais considérables et n'y durent tout au plus que, quelques semaines. Dans l'espace de sept ans, la glace n'est devenue que deux fois assez forte sur les rivières Wallamet et Colombie pour pouvoir y passer en voiture. On n'y étable point le bétail. Les chaleurs d'été y sont moins étouffantes qu'en Canada. Le printemps y est aussi plus agréable.

 

Il y a tous les ans, dans le mois de juin, une inondation de la Colombie. Elle est causée par la fonte des neiges des Montagnes Rocheuses, aux premières chaleurs du printemps, vers la fin de mai. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle est plus considérable tous les quatre ou cinq ans. La Colombie n'est guère navigable alors : c'est un courant rapide dans tout son cours. L'eau se répand sur les prairies environnantes et couvre même les îles de cette rivière à une hauteur considérable.

 

C'est ce qui rend inhabitables plusieurs belles prairies qui l'avoisinent. Cette inondation cause quelquefois de grands dommages aux champs ensemencés de Vancouver. Dans les inondations ordinaires, les pertes sont peu considérables.

 

Quoique notre but ne soit pas de faire connaître le génie et les moeurs des Sauvages de l'Orégon, cependant, après avoir donné une idée de l'importance de ce pays. des ressources, des qualités de son sol et de la douceur de son climat, il ne doit pas être hors de propos de nous occuper quelques instants du caractère et des habitudes de ses indigènes pour mieux connaître les obstacles que rencontrent les lumières de l'Évangile parmi eux, les difficultés que les missionnaires doivent avoir à surmonter et le courage et la constance dont il faut être armé pour parvenir à christianiser ces peuplades.

 

Quoique l'Orégon n'ait jamais été aussi peuplé que l'étaient les Antilles et le Mexique, à l'époque ou l'on en fit la découverte, cependant il est certain que des tribus nombreuses couvraient presque tout son territoire jusqu'en 1830. Mais le fléau qui ravagea, cette même année, les peuplades de la rivière Colombie et des autres parties du sud, les a beaucoup éclaircies. On prétend même que c'est à peine s'il en reste un tiers dans les cantons que nous venons de nommer. Quoique le climat de ce pays paraisse très-salubre, une fièvre tremblante contagieuse, qui se déclara cette même année 1830, enleva prés des deux tiers des habitants, depuis le bas de la rivière Colombie, jusqu'aux Cascades. Tous ceux qui en étaient atteints, étaient pour ainsi dire certains de succomber au bout de quelques jours. Quelquefois elle était si violente que les malades en étaient comme brûlés et consumés. Dans la force de la douleur, quelques-uns allaient se jeter à l'eau, pour se rafraîchir; mais hélas! c'était tout au plus si ces infortunés avaient le temps de rentrer chez eux pour y mourir. Souvent ils expiraient. avant d'avoir atteint leur logis. Des villages, dans toutes les directions , disparurent en entier. Dans plusieurs endroits, le nombre des morts fut si considérable, qu'on fut obligé de faire brûler les villages pour empêcher la peste qu'auraient pu causer les morts qu'on y avait laissés sans sépulture. Quoique les blancs fussent aussi attaqués de cette terrible maladie, au fort Vancouver, cela n'empêcha point le docteur Mac Laughlin de braver la maladie et de voler d'un poste à un autre. II était jour et nuit sur pied, pour porter secours aux malades, et il le faisait avec un zèle et un courage au dessus de tout éloge.

 

Les Sauvages, dans leur superstition, attribuaient ce fléau à la mésintelligence qui avait éclaté entre quelques bourgeois de l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson et le capitaine d'un vaisseau américain, qui, pour se venger, disaient-ils, avait jeté au fond de la rivière, avant son départ, un morceau de papier qui renfermait la mauvaise médecine. On dit que les fièvres reparaissent encore de temps en temps, mais avec moins d'intensité. D'ailleurs, on est parvenu à trouver des remèdes efficaces pour s'en guérir ou pour s'en préserver. Le fléau qui est maintenant le plus à craindre pour les Sauvages, c'est la petite vérole. Cet implacable ennemi de tous les enfants de la nature fait des ravages considérables, depuis quelques années , parmi les peuplades de la rivière Umpqua. Ces pauvres Sauvages du sud en sont tout consternés. Depuis 1839 leur abattement est tel que, lorsqu'on leur demande pourquoi ils ne bâtissent pas de grandes et bonnes habitations, comme autrefois: c'est que nous n'avons pas longtemps à vivre, répondent-ils.

 

Cependant malgré les pertes considérables dont on vient de parler, le territoire de l'Orégon soutient encore près de 200,000 âmes (1), dont la grande majorité se trouve du côté du nord, dans la Baie Puget, l'île Vancouver et île de la Princesse Charlotte, au nord de celle de Vancouver. Car il est à remarquer que les peuplades de ces différentes placés ont eu, jusqu'à présent, le bonheur d'être exemptes du fléau qui, en 1850, a si sévèrement dépeuplé la Colombie. C'est pourquoi elles se trouvent. si nombreuses maintenant comparativement aux autres. On prétend que l’île de la Princesse Charlotte est presque aussi grande que l'Angleterre, et qu'elle renferme, à elle seule, de 25,000 à 30,000 sauvages.

 

(1) On donne aux possessions anglaises au nord de l'0régon, 100,000, aux possessions russes 200,000 àmes.

 

Le caractère des peuplades qui couvrent l’Orégon, est loin d'être partout le même. Les Sauvages des bords de l'Océan, surtout en gagnant. le nord, paraissent, en général, beaucoup plus farouches et plus barbares que ceux de l'intérieur. Les usages, les moeurs, le langage, les traits mêmes du visage de ces peuplades ne sont pas moins différents. Il y a presque autant dé nations, de langues et de tribus que de lieus. On compte vingt-cinq ou trente idiomes différents. On dirait que c'est là qu'a eu lieu la confusion des langues et qu'était la tour de Babel. Les progrès de l'Évangile en soutirent considérablement, et cette diversité de dialectes n'est pas un des obstacles qui causent le moins de peine et dé souci aux missionnaires. Il nous est impossible d'esquisser les moeurs et les coutumes de chaque tribu dans cette courte analyse, et nous devons souvent attribuer comme naturel aux indigènes en général, ce qui n'est ordinaire que chez quelques peuplades. C'est ainsi que nous disons que les sauvages de l’intérieur sont d'un caractère doux, aimable, officieux et sociable : ils sont pourtant vindicatifs et superbes; ils sont intelligents et spirituels, mais un peu indolents; ils croient à l'immortalité de lame ou du moins à une autre vie, bonne ou mauvaise, selon qu'on le mérite; mais ils se font un paradis on un enfer à leur manière : ce n'est guère autre chose qu'un lieu d'abondance ou de disette. Avec notre nature dégradée, on peut dire que leurs meurs sont plutôt pures que corrompues, pour des nations livrées aux seules ressources des lumières de la raison. Ils ont une idée assez distincte du bien et du mal. Plusieurs grands principes du droit naturel y sont reconnus. La raison et la conscience publiques désapprouvent et condamnent le vol, l'adultère, l'homicide et le mensonge. La polygamie elle-même y est plutôt tolérée qu'approuvée. Les polygames sont le plus souvent des chefs qui ne prennent plusieurs femmes que pour conserver la paix avec les nations voisines. La licence y est aussi moins grande, sous le rapport des moeurs, qu'on- pourrait se l'imaginer. Quoique la décence et l'éducation demandassent bien davantage, cependant on n'y est point sans pudeur : on a soin de se couvrir; la réserve la plus absolue règne parmi les jeunes gens des deux sexes. Ce sont les parents qui règlent les unions et en déterminent les conditions. Les femmes s'achètent plutôt qu'elles ne se donnent en mariage. Dans les familles aisées, une épouse ne s'obtient pas sans donner en retour d'assez grands présents. Mais si la femme vient à mourir, l'époux ou ses parents ont droit de réclamer et de reprendre ce qu'ils ont donné. Ce n'est pas à dire pourtant que les femmes y soient les esclaves on les servantes de leurs maris, comme elles le sont parmi les sauvages du Canada : tout au contraire, un grand nombre ont elles-mêmes des esclaves à leur service. Si elles étaient maltraitées, elles pourraient se détruire ou se pendre, comme il est arrivé quelquefois. Or, cette mort violente est une infamie pour l'époux, et malheur à lui, s'il n'apaise les parents de la défunte par de nouveaux présents. Ce sont les esclaves qui font presque toute la besogne; mais ils ne sont pas fort maltraités, excepté quand ils deviennent vieux et inutiles, car alors on va jusqu'à les laisser périr de misère et de faim. Outre ceux qui naissent dans l'esclavage, il en est encore plusieurs qui, ayant été libres autrefois, ne sont tombés dans cet avilissement due par l'infortune de la guerre. Car les prisonniers de guerre, eussent-ils été eux mêmes des chefs dans leur nation, deviennent des esclaves chez leurs vainqueurs. Le plus souvent pourtant ce sont les enfants des vaincus qui subissent ce triste sort. Les guerriers cherchent à surprendre et à tuer les parents, pour enlever les enfants et en faire des esclaves. Il parait qu'on en veut. à tout prix. C'est, pour ainsi dire, le premier bien-être des Sauvages. On va même jusqu'à entreprendre des guerres pour s'en procurer. Il ne parait pas que les blancs aient beaucoup à craindre d'eux maintenant, à moins que ce ne soit le long de l'Océan, du côté du nord, où, dit-on, la vie même n'est pas encore en sûreté. On prétend que les prisonniers y servent quelquefois de festin et qu'il y a encore des tribus d'antropophages. Là, quoique les bourgades soient plus nombreuses que partout ailleurs, cependant chaque nation y est moins éparse; elles y sont aussi moins nomades que dans le reste du pays; c'est ce qui explique pourquoi leurs bâtisses sont plus grandes, plus hautes et plus solides. Quanti elles ont un chef qui sait prendre de l'autorité et qui est surtout puissant en parole, il a toujours le gros de la nation autour de lui. Ces sortes de chefs sont plus communs au nord qu'au sud.

 

Dans presque tout le pays, les bâtisses sont plutôt des loges que des maisons. Ce sont des espèces de cabanes de quinze, vingt, vingt-cinq pieds de long, et larges à proportion, dont les faces ont trois ou quatre pieds de hauteur, et dont le toit, fait en comble, est couvert d'écorces de cèdre. Dans l'intérieur on suspend des perches croisées pour faire sécher le saumon , les viandes et quelques autres substances qui servent de nourriture. Il n'y a point de cheminée, le feu se fait au milieu des loges, dans une espèce de bassin en forme de carré long, que l’on creuse en terre d'un pied environ. S'il y a plusieurs familles dans la même loge, chacune y a son feu, dont la fumée s'échappe par le toit. On voit que ces habitations sont loin d'être élégantes et délicieuses, même pour des sauvages.

 

Leurs vêtements ne sont guère plus recherchés ni plus capables de les préserver du froid et des autres intempéries de l'air. Autrefois, dit-on, ils vivaient richement et s'habillaient de peaux du Castors et d'autres fourrures, qu'ils avaient en abondance et bien au delà de leurs besoins. Alors ils pouvaient se couvrir chaudement dans la froide saison; mais depuis que la traite des pelleteries y est établie, les fourrures, comme on le conçoit, sont devenues beaucoup plus précieuses. La grande quantité qu'on en a tirée les a rendues aussi beaucoup plus rares. Au lieu d'en trouver abondamment pour avoir de quoi s'habiller chaudement à l'européenne comme autrefois, maintenant ils en sont presque privés. D'où il arrive que les pauvres n'ont souvent pour tout habillement qu'une chemise et une couverture. et c'est à ce dénuement, à cette pauvreté et au malaise qui en résulte, qu'on attribue, en grande partie, les maladies dont nous avons parlé, et la diminution sensible des indigènes.

 

Les sauvages vivent, en général, de chasse et de pèche. Leur nourriture la plus ordinaire est le saumon, l'esturgeon et plusieurs autres espèces de poissons, les canards, les outardes, les dindes sauvages, le chevreuil et le cerf. Ils font encore usage des fruits des champs et surtout de la racine de Camace, espèce d'oignon dont les prairies abondent, qu'ils font cuire et qu'ils peuvent conserver ainsi très-longtemps. Cette nourriture a un goût de melasse. Afin de conserver le saumon pour l'hiver, ils en ôtent l'arête et quelques tranches du dos pour le laisser partout de l'épaisseur de trois quarts de pouce, le font ensuite sécher au soleil et le mettent en paquet. Quand ils veulent le manger, ils le font chauffer; il est alors dans tout son jus et dans toute sa graisse. Les blancs aiment beaucoup cette nourriture qui est, dit-on, vraiment délicieuse. C'est dans le mois de juin que se fait la pèche du saumon. Pour le prendre, les sauvages se servent ordinairement de seines (1) de cinquante à soixante brasses de longueur, qu'ils confectionnent eux-mêmes avec la plus grande dextérité et la plus grande perfection.

 

On ne trouve à peu près aucune trace de culte public parmi ces nations. Il y a bien quelques croyances; mais il n'y a rien pour l'action. Tout se réduit à certaines traditions visiblement fort dénaturées et par conséquent très-obscures. On croirait pourtant y reconnaître un indice de la tradition du déluge et même quelque chose de la rédemption. Il y en a qui exercent le métier de jongleur; mais c'est presqu’uniquement à l'égard des malades, et afin de les guérir. On permet facilement et avec empressement même, au jongleur, de faire sa jonglerie, mais malheur au charlatan, si le malade vient à mourir. Ce sera lui qui en aura été la cause. II aura fait la mauvaise médecine (2). Si quelqu'un succombe à une maladie seulement un peu extraordinaire, il est rare qu'on ne l'attribue pas à quelque maléfice et que le soupçon ne tombe sur quelqu'un.

 

(1) Filets.

(2) Le jongleur malheureux dans son traitement ou la personne soupçonnée d'avoir fait la mauvaise médecine, est en danger d’être tué ou pillé, s'il ne se rachète, en livrant une grande partie de son bien aux parents du défunt. Un malade donne souvent tout ce qu'il a pour se faire, guérir par le jongleur.

 

Quoique toutes ces nations aient toujours vécu à peu près sans aucun culte public, cependant, surtout celles de l'intérieur du territoire, elles paraissent aimer la religion et avoir du goût pour la prière, c'est-à-dire, pour le christianisme. Elles ont déjà donné de trop belles espérances, comme nous le verrons plus tard, pour que nous ne puissions pas compter beaucoup sur l'avenir.

 

Avant de suivre les missionnaires dans leurs nombreuses et pénibles courses à travers le territoire de l'Orégon, il devient nécessaire de faire connaître la pénible situation où se trouvaient les catholiques de ce pays , lors de l'arrivée de MM. Blanchet et Demers (1), et le besoin qu'il y avait de leur présence pour mettre la foi de ces fidèles en sûreté, et pour empêcher l'erreur d'y prendre pied et de s'y établir.

 

(1) Mentionnons, à la gloire du diocèse de Québec (Canada) que c'est lui qui a fondé cette mission, qui y a envoyé les premiers missionnaires, MM. Blanchet et Demers.

 

La compagnie de la baie d'Hudson y possédait alors vingt-huit établissements pour la traite des pelleteries, tant au nord qu'au sud. Il y a toujours, dans chacun de ces établissements, un certain nombre de serviteurs qui sont presque tous des catholiques, puisqu'ils sont presque tous Canadiens. Il y avait en outre vingt-six familles catholiques au Wallamet et quatre au Cowlitz. C'était déjà un assez grand nombre de fidèles qui non-seulement n'avaient point de ministres de leur culte, mais qui étaient encore exposés aux tentations les plus dangereuses de la séduction. Car si, d'un côté, ils se trouvaient privés de tout moyen de pouvoir pratiquer le culte que leur foi leur prescrivait et que la conscience réclamait. de l'autre, les pratiques de nos frères séparés étaient sous leurs mains; et on doit croire que rien n'était négligé pour engager ces fidèles à embrasser une autre croyance, quand on présume, non sans raison, que l'entrée des missionnaires catholiques n'avait été retardée que pour donner aux ministres protestants, qui s'y étaient rendus ou qui arrivaient, le temps de pouvoir tenter s'il ne serait pas possible de parvenir à ce résultat. Du moins est-il certain qu'il y avait déjà dans l'Orégon plusieurs ministres protestants qui, par eux-mêmes on par leurs affidés, se répandaient jusque dans les maisons des Canadiens et cherchaient à y faire des prosélytes. plusieurs de ceux-ci avaient consenti à laisser baptiser leurs femmes et leurs enfants et à se laisser marier par eux. Quelques-uns allaient même à leurs assemblées du dimanche et couraient grand risque de succomber à la tentation, si les prêtres n'étaient pas arrivés dans l'automne. C'étaient surtout les Méthodistes qui faisaient les plus - grands efforts. Ils y avaient déjà deux missions une à quatre lieues de la chapelle du Wallamet, où était une école sous leur direction, et une autre aux Grandes Dalles. Le ministre anglican lui-même, pendant les deux ans qu'il passa à Vancouver, avait commencé à faire l'office du dimanche aux Canadiens de ce fort. Il est vrai pourtant de dire qu'il ne devait pas y avoir eu grand succès, puisqu'il abandonna son poste et qu'il y avait déjà trois semaines qu'il en était parti pour retourner en Angleterre, lorsque les deux premiers missionnaires catholiques arrivèrent. Les Presbytériens avaient aussi une mission à Wallawalla; et dès 1839, ils en établirent une seconde sur la Rivière Spokan, à quelques jours de marche de Colville, en descendant vers le sud. Mais ce fut en 1840 que la propagande Méthodiste de l'Orégon reçut le plus grand renfort. Cette même année, un M. Lee y arriva avec un vaisseau chargé de ministres avec leurs femmes et leurs enfants, ainsi que de fermiers, de forgerons et d'autres artisans. C'était une véritable colonie. Des ministres furent placés dans les postes les plus importants, tels qu'à la chute du Wallamet, chez les Tlatsaps, en bas du fort George (autrefois Astoria) et à Nesqualy. On peut bien penser que tons ces ministres ne devaient pas rester oisifs. Ils parurent même redoubler de zèle. Vancouver, Cowlitz même n'étaient pas exempts de leurs incursions. On les vit pénétrer jusqu'à Okanagan et Colville. On disait même, en 1842, que les Presbytériens allaient passer dans la Nouvelle-Calédonie. L'arrivée des missionnaires catholiques fut un coup de foudre pour les ministres; depuis cette époque, malgré leur nombre et leurs peines, bien loin d'avoir de nouveaux succès, ils se virent abandonnés successivement de la plus grande partie de leur troupeau, privés de toute espérance de pouvoir mieux réussir par la suite, et enfin forcés de dissoudre leur société et d'abandonner leurs postes et leurs missions, comme nous le verrons bientôt.

 

Cependant il ne faut pas s'imaginer que tout se soit opéré comme par enchantement, et que les missionnaires n'aient eu qu'à paraître dans le pays pour faire ce prodige. Il a fallu bien des pas et des démarches, bien des soins et des instructions, beaucoup de peine et de patience pour prémunir le troupeau contre les dangers de la séduction et de l'erreur, pour détruire les fausses impressions qui avaient été données, pour éclairer ou affermir dans la vérité les consciences chancelantes et trompées, et pour ramener aux pratiques de la religion tant de personnes qui les avaient abandonnées depuis longues années, ou qui, élevées dans l'infidélité, n'en avaient jamais rien connu ni pratiqué.

 

Voilà pourquoi les missionnaires étaient en quelque sorte obligés de se multiplier. Voilà pour quoi nous les verrons tantôt dans une place, tantôt dans une autre. Partout où leur ministère les appelait et où le danger réclamait leur présence, il n'y avait pas à balancer, il fallait promptement s'y rendre. Voilà pourquoi, encore, nous allons les voir si souvent en route pour passer d'un poste à un autre. Car blancs et sauvages, personne ne réclamait en vain leur assistance; et il suffisait que de faux prophètes eussent pénétré quelque part, pour qu'on les vit s'y rendre aussitôt, afin d'y défendre la vérité et d'empêcher l'erreur de s'y propager. Aussi les deux nouveaux missionnaires se partagèrent-ils, en quelque sorte, l'Oregon, à leur arrivée.

 

A peine MM. Blanchet et Demers furent; ils rendus à leur destination, qu'ils commencèrent leurs travaux apostoliques. Ce fut Vancouver qui en eut les prémices. I1 y avait beaucoup à faire. Plusieurs des engagés avaient presque complètement oublié les principes religieux qu'ils avaient reçus dans leur jeunesse. Les femmes qu'ils avaient prises étaient ou payennes, ou, ce qui était encore pis, baptisées sans instruction suffisante. On peut bien s'imaginer que le désordre, la grossièreté des moeurs, l’indécence des usages, répondaient non-seulement aux environs de ce fort, mais encore auprès de tous les autres, à cet état d'ignorance. I1 fallut donc rétablir l'ordre parmi les hommes et les femmes, donner l'instruction religieuse aux uns et aux autres, baptiser les enfants, bénir les mariages et inspirer les vertus chrétiennes. I1 fallut du temps et des peines pour en venir là, et après y avoir réussi, il eut été imprudent d'abandonner ces fidèles aussitôt à eux-mêmes. Les deux missionnaires travaillèrent donc de concert dans ce poste, depuis le 24 novembre, jour de leur arrivée, jusqu'au mois de janvier 1839, où M. Blanchet partit pour donner la mission aux Canadiens de Wallamet, pendant que M. Demers passa le reste de l'hiver au fort Vancouver, afin d'affermir dans le bien ces premiers néophytes. Il serait difficile de décrire avec quel empressement ce poste le reçut. Déjà même, avant l'arrivée des missionnaires, les Canadiens de Wallamet avaient bâti une chapelle de soixante et dix pieds de long. L'arrivée de M. Blanchet fut une véritable réjouissance. Il n'est pas nécessaire de dire que la mission fut suivie par tous les habitants du poste, avec tout l'empressement qu'on en pouvait attendre, et que le changement qui y fut opéré, pendant les trois mois que le missionnaire y demeura, est à peine croyable. Hommes, femmes et enfants, tous semblaient rivaliser d'empressement et d'émulation. Aussi M. Blanchet eut-il la consolation de pouvoir bénir un grand nombre de mariages, avant. son départ, et d'administrer soixante et quatorze baptêmes. La chapelle fut aussi bénite sous l’invocation de saint Paul, qui lui fut donné pour patron; et c'est pourquoi l'établissement canadien du Wallamet prend aussi le nom de Saint-Paul.

 

Après la mission du Wallamet, ce fut l'établissement de Cowlitz qui eut la même faveur. M. Blanchet s'y rendit au mois d'avril, et n'en repartit que vers la fin de juin. Les fruits qu'il y recueillit furent des plus consolants. Ce fut pendant son premier séjour à ce poste, qu'il eut le plaisir de recevoir douze sauvages de la baie Puget, un chef à leur tête, qui étaient venus de plus de cinquante lieues, exprès pour le voir et l'entendre. C'est à leur occasion qu'il imagina son Échelle catholique (1) qui fut depuis d'un si grand secours dans les missions. Ces sauvages furent presque comme douze apôtres. Ils étaient restés assez longtemps au Cowlitz pour apprendre quelques-unes des principales vérités de la religion. surtout l'explication de l'Échelle dont nous venons de parler, et qui aide si merveilleusement à classer dans la mémoire les principaux événements tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. De retour dans leur tribu, ils s'empressèrent d'enseigner aux autres ce qu'ils avaient appris.

 

(1) Voir à la fin l'explication de l'Échelle catholique.

 

Pendant que M. Blanchet évangélisait au Cowlitz, M. Demers alla visiter Nesqualy. Il y trouva les sauvages dans la meilleure disposition. Les chefs de la baie Puget, avertis de son arrivée, s'y rendirent aussitôt. il commença à les instruire; mais le temps ne lui permit que d'y jeter la première semence, parce qu'il lui fallut être de retour à Vancouver au commencement de juin, pour y rencontrer les engagés de la Nouvelle-Calédonie et du haut de la Colombie, qui y descendent tous les ans, à cette époque, pour y amener les pelleteries de leurs postes. Comme il y vient des engagés de presque tous les postes, en assez grand nombre, on comprend que c'est une occasion favorable pour en instruire plusieurs à la fois, et qu'il ne faut pas la manquer. Aussi M. Demers, après avoir prémuni les sauvages de Nesqualy contre les fausses doctrines, but unique qu'il s'était proposé dans cette excursion, revint-il assez à temps à Vancouver, pour ne rien perdre d'une si belle circonstance. Il y demeura un mois. Ensuite il partit pour le haut de la Colombie. Il visita Wallawalla, Okanagan, Colville, instruisant et baptisant, tout le long de sa route, les enfants qu'on venait lui présenter, et prémunissant les sauvages contre les fausses doctrines que les ministres, établis dans les environs, y semaient tous les jours. Ce voyage dura trois mois, pendant lesquels M. Blanchet prit soin des fidèles de saint Paul du Wallamet, du saint Nom-de-Marie de Vancouver et de Saint-François-Xavier de Cowlitz, trois postes qui étaient déjà plus que suffisants pour occuper un missionnaire. Cependant, malgré ses occupations, il partit encore au commencement de septembre pour Nesqualy. A peine y fut-il arrivé que les chefs de la baie Puget, l'ayant appris, s'y rendirent en toute hâte, suivis d'un grand nombre de leurs gens. On peut bien penser que le zélé missionnaire ne laissa point perdre une si belle occasion de semer la parole évangélique dans une terre si bien préparée. Il les instruisit avec tout le soin et toutes les peines dont il était capable, sans toutefois négliger les engagés canadiens de ce poste, ainsi que leurs femmes.

 

Les deux missionnaires se réunirent au mois d'octobre, à Vancouver,. qui avait toujours été regardé comme le lieu de leur domicile depuis leur arrivée en 1838. Ils se séparèrent de nouveau le 40 du même mois, pour aller passer l'hiver chacun dans son poste respectif, M. Blanchet à Saint-Paul du Wallamet, et M. Demers à Saint-François Xavier du Cowlitz, afin de pouvoir s'occuper de ces établissements d'une manière plus particulière, durant la saison de l'hiver ou des pluies. Cette première année, ils eurent le bonheur de conférer le saint baptême à 309 personnes.

 

En 1840, dès que le printemps fut arrivé, les deux missionnaires se réunirent de nouveau à Vancouver, pour se concerter et pour régler leur mission. Aussitôt après, M. Blanchet partit pour Nesqualy et M. Demers alla visiter les Tchinouks qui sont un peu plus bas que le fort Astoria ou fort George, mais sur la rive opposée. Ce fut durant les trois semaines qu'il passa parmi cette peuplade, qu'un vaisseau américain, chargé de marchandises, de ministres, de fermiers, avec leurs femmes et leurs enfants, entra dans la Colombie.

 

M. Demers, après avoir passé trois semaines à instruire les Tchinouks, retourna à Vancouver pour y rencontrer les brigades d'engagés de la Nouvelle Calédonie, du haut de la Colombie et de la Californie, qui se rendent tous les ans à ce poste, au commencement de juin. Il en repartit à la fin de ce mois pour aller visiter les postes de Wallawalla, d'Okanagan et de Colville, comme il l'avait fait l'année précédente, et on pourrait dire du disciple comme du maître : transiit benefaciendo. Ce fut alors que le R. P. De Smet, notre compatriote, qui ignorait que l'Orégon possédât déjà deux missionnaires, fut envoyé par son supérieur chez lès Têtes-Plates (mission Sainte-Marie). Mais en ayant été instruit, il écrivit aussitôt à M. Demers pour l'informer qu'il allait s'en retourner à Saint-Louis, afin d'y chercher du secours et qu'il reviendrait l'année suivante avec du renfort. Dans cette seconde mission, M. Demers fut encore trois mois en voyage.

 

Cependant M. Blanchet se rendit à Nesqualy. II. y arriva au mois d'avril. Mais à peine y eut-il passé huit jours à instruire les sauvages de ce poste, que les chefs de la baie Puget envoyèrent une députation pour le prier de se rendre jusque chez eux. Ne croyant pas devoir refuser, il se mit en route pour visiter ces peuplades et s'avança jusqu'à l'île de Whitbaie. Ce fut alors qu'il eut le plaisir de rencontrer des sauvages qui, sans avoir jamais vu de missionnaires, savaient faire le signe de la croix, chanter des cantiques, etc., et observaient même le jour du Seigneur :C'étaient les chefs qui leur avaient montré ce qu'ils avaient appris à Nesqualy. Cette mission fut des plus fructueuses. Le croix fut plantée, un grand nombre d'enfants baptisés, deux tribus en guerre furent réconciliées et les chefs demandèrent des prêtres pour les instruire davantage. L’Échelle catholique passait de nation en nation et les savants l'expliquaient aux autres. C'était pour eux un livre divin.

 

Les missionnaires, après avoir béni plusieurs mariages et fait encore 288 baptêmes. presque tous dans les mêmes missions que l’année précédente, se réunirent encore vers l'automne à Vancouver, avant d'aller passer la saison des pluies dans leurs postes respectifs. M. Blanchet se rendit à St. Paul du Wallamet et M. Demers à Saint-François-Xavier du Cowlitz. Cette saison n'était pas pour eux un temps de repos. Car, outre qu'il fallait y catéchiser les enfants et les nouveaux catéchumènes qui se trouvaient tous les ans à ces postes, ils étaient encore tout occupés du soin des cultivateurs et de leurs femmes qui gémissaient de, l'absence de leurs pères spirituels, et qui auraient voulu les posséder toute l'année. tant ils étaient avides de la parole de Dieu et désireux de réparer, dans le service du Seigneur, les années qu'ils avaient perdues au service du démon. Ce fut dans le cours de l'été 1840 qu’un capitaine anglais, nommé Belger, remonta la Colombie, avec son escadrille, pour en lever la carte. Il alla ensuite visiter les côtes de la mer, au nord et au sud de l'embouchure de cette rivière.

 

Au printemps de 1841, M. Demers fit encore la mission de Vancouver aux brigades, avant de partir pour les postes éloignés. Mais cette fois, sachant que le Père De Smet était attendu chez les Tétes Plates, qui sont à environ 200 lieues de Vancouver, il crut devoir prendre une autre direction. Il se rendit à Nisqualy, entra dans la baie Puget, et les chefs le conduisant de tribu en tribu, il pénétra jusqu'au fort Lenglay, qui se trouve sur la rivière Frazer. Quelle ne dut pas être sa joie de s'y voir presque aussitôt environné de plusieurs milliers de sauvages qui, jusque-là, n'avaient coutume de se rencontrer que les armes à la main et pour se faire la guerre! Comme la circonstance était des plus favorables pour leur annoncer la parole du salut, on peut bien penser qu'il n'y manqua pas. Elle fut si fructueuse qu'ils laissèrent tous baptiser leurs enfants au nombre de 765. Par là, il est aisé de voir combien la moisson était mûre et combien les ouvriers y auraient été nécessaires. Mais malheureusement la disette ou en était le pays, ne permettait pas de leur en donner, non plus que de se rendre aux sollicitations des sauvages de la baie Puget, qui ne cessaient de demander la résidence d'un prêtre parmi eux.

 

Pendant que M. Demers recueillait les prémices d'une moisson si abondante, M. Blanchet. de son côté, ne restait point oisif. Après avoir fait faire la première communion au Wallamet, il visita les établissements de Vancouver et du Cowlitz, s'occupant des adultes et du catéchisme qu'il fallait faire aux femmes et aux enfants de ces postes. Dès le printemps même, il avait visité les sauvages de la chute du Wallamet et ceux de la rivière Tlakémas qui ne sont qu'à un mille de la chute. Quoique ce fût pour la première fois que ces peuplades entendissent la parole du salut, pas moins de douze familles se séparèrent des méthodistes, au grand regret du ministre. M. Blanchet les instruisit autant qu'il put, leur montra quelques cantiques, ne les laissa qu'après avoir baptisé leurs enfants, et les avoir affermis dans leurs résolutions. Dans le même été, il alla visiter les sauvages des Cascades qui sont à environ dix-huit lieues plus haut que Vancouver. Cette mission ne fut pas sans fruit. Les enfants y furent baptisés et plusieurs adultes instruits. Quelques mois après, lorsque Sir George Simpson, qui était allé visiter le pays, se trouva à Vancouver, on en compta jusqu'à quarante dans la chapelle de ce poste, qui, à la grande surprise des bourgeois, furent en état de réciter les prières en leurs langues.

 

Sir George vint à Wallamet et parut satisfait. Bientôt après, les obstacles à l'introduction d'un plus grand nombre de prêtres dans l'Orégon, furent levés, et la compagnie de la baie d'Hudson offrit même gratis, sur ses canots, un passage pour dix Personnes, y compris cieux missionnaires. Ce fut cette même année, 1841 , qu'un capitaine américain, du nota de Wilkis, remonta la Colombie jusqu'à Vancouver avec son escadrille, pour en faire la carte.

 

Sir George Simpson parcourut ensuite la Californie et les îles Sandwich, repassa à Sitka, fort des possessions russes, et de là à Londres, a prés avoir traversé le Kamschatka et la Sibérie par terre.

 

L'Orégon fut encore visité, en l'année 1841, par le savant M. Eugène Duflot et de Mofras, qui après avoir exploré la Californie et les possessions russes par l'ordre du gouvernement français, à laissé de ces pays et de l'Orégon un excellent ouvrage en quatre volumes, intitulé Exploration de, etc. M. Blanchet fut heureux de posséder pendant dix jours cet intrépide et savant voyageur, que le Pape Pie IX à décoré dernièrement de la croix de Saint-Grégoire.

 

Le Révérend Père De Smet, fidèle à sa parole, revint dans l'automne de 1841, chez les Tètes Plates, avec les Révérends Pères Point et Mangarini. En conséquence la mission de Sainte-Marie fut fondée cette même année. Les sauvages y furent instruits et baptisés et les mariages bénis.

 

L'automne tirant à sa fin, les deux missionnaires de l'Orégon furent obligés de revenir dans leurs postes respectifs pour s'y occuper encore, malgré leurs fatigues, de la desserte de ces postes et surtout des Canadiens.

 

Ce fut alors qu'ils eurent la consolation d'apprendre, par des lettres qui leur étaient arrivées du Canada, due deux nouveaux missionnaires canadiens , MM. J.-B. Zacharie Bolduc et A. Langlois, étaient partis par mer pour l'Orégon.

 

Malgré les fatigues de l'été, malgré l'éloignement de ces deus postes et les périls du voyage pendant l'hiver. M. Blanchet alla visiter son confrère. Son dévouement faillit lui couler cher. Le 16 décembre , en remontant la rivière Wallamet, qui était alors gonflée par, les pluies de l'hiver, lorsqu'il fut au bout de la chute, il vit son canot chavirer et les sept personnes qui le montaient entrainées par le courant. La Providence ne permit pas qu'aucune d'elles périt. Par une heureuse circonstance, il était descendu du canot, avant l'accident, et il évita ainsi ce danger.

 

Au printemps de 1841, tandis que M. Blanchet était occupé à faire le catéchisme au Wallamet, et M. Demers à la desserte des fidèles de Vancouver, ils, furent agréablement surpris par l'arrivée du Révérend Père De Smet, qui était descendu de chez les Tètes Plates pour pouvoir les rencontrer et se concerter avec eux. Cet intrépide missionnaire, en descendant la Colombie, non loin de Colville, où il s'était embarqué sur une berge (1), avait failli périr, et il ne dut son salut, comme M. Blanchet, qu'à la bonté de la Providence qui ne permit pas qu'il fût dans la berge lorsqu'elle fut submergée dans un rapide (2) et qu'il eut la douleur d'y voir périr cinq hommes de l'équipage et d'y perdre tous ses effets.

 

(1) Bateau.

(2) La Colombie est traversée assez fréquemment par

 

Les trois missionnaires se réunirent d'abord au Wallamet, puis à Vancouver; ils formèrent les plans qui ont si merveilleusement tourné, depuis, à l'avantage et au succès de la religion parmi les sauvages de l'immense territoire de l'Orégon.

 

Comme la Nouvelle-Calédonie, qui est à 300 lieues de Vancouver, était menacée d'être envahie par la propagande protestante , il fut résolu que M. Demers se mettrait de suite en route pour s'y rendre. Il s'embarqua sur les berges de la compagnie de la baie d'Hudson et n'arriva dans la Calédonie qu'après deux mois de voyage, de péril et de fatigue. Mais il en fut bien dédommagé : la moisson était mûre dans cette terre lointaine. Les sauvages le reçurent à bras ouverts et n'eurent rien de plus pressé que de se rendre à ses instructions. Le zélé missionnaire leur donna les prières chrétiennes, traduites en leur langue, les leur fit apprendre , ainsi que plusieurs cantiques, et leur expliquer l'Échelle catholique. Il était surprenant de voir hommes, femmes et enfants rivalisant de zèle pour suivre les instructions et pour profiter de ces jours de grâces et de salut. On eût dit que ces malheureuses nations barbares avaient compris d'avance le besoin d'une religion révélée, l'excellence du christianisme et le bonheur et l'avantage qu'il y a d'être éclairé des lumières de l'évangile. M. Demers put se convaincre que ces bons sauvages ne le cédaient point en bonnes dispositions et en ferveur, à la tribu des Tètes-Plates qui passe pour avoir un goût et un attrait si particuliers pour la vertu. On peut bien supposer qu'avec de si belles dispositions, ces tribus ne manquèrent point de présenter leurs enfants au baptême, et que M. Demers eut la consolation d'en baptiser un très-grand nombre. Qu'il aurait été à souhaiter qu'on pût dès lors laisser un missionnaire parmi ces peuplades; mais comme le ministère de M. Demers n'était pas moins requis ailleurs que parmi elles; il lui fallut songer à les quitter le printemps suivant. Ces pauvres sauvages ne purent s'empêcher de verser des torrents de larmes en voyant partir celui qu'ils appelaient leur père avec tant de consolation et de plaisir, et qui l'était en effet, à si juste titre.

 

des lignes de rochers qui forment, dans son lit, des espèces de barrages d'où ses eaux se précipitent. On descend ces barrages dans les endroits les moins élevés. C'est ce que l'on nomme rapide.

 

Pendant que M. Demers faisait de si beaux fruits dans la Nouvelle-Calédonie, le Révérend Père De Smet, qui s'était chargé de la pénible tâche dé repasser les montagnes Rocheuses, se remit en route dès le commencement de juillet. Il revit, en passant, sa mission de Sainte-Marie et se rendit, en décembre, à Saint-Louis auprès de son premier supérieur pour avoir de nouveaux renforts. Mais celui-ci jugeant qu'il devenait nécessaire de prendre de suite des mesures plus efficaces, se contenta de faire partir, au printemps de 1843, pour la mission de Sainte-Marie, les Révérends Pères De Vos et Hoeken , qui n'arrivèrent chez les Tètes Plates que l'automne suivant, il retint le Révérend Père De Smet, afin de le faire passer en Europe, ou il arriva la cette même année, visitant l'Italie la France et la Belgique, sa patrie.

 

Depuis le départ de M. Demers pour la nouvelle-Calédonie et celui du Révérend Père De Smet pour Saint-Louis, M. Blanchet, resté au bas de l'Orégon, se trouvait chargé seul de toute cette partie. Wallamet, Vancouver et Cowlitz réclamaient tour à tour sa présence et il lui fallait encore avoir soin de tous les sauvages des environs. Tout cet été fut pour lui, en quelque sorte, une course continuelle, et il se voyait exposé à rester chargé, de toute cette besogne encore tout l'hiver, sans avoir la consolation de rencontrer M. Demers, si les prêtres partis du Canada l'année précédente, ne venaient point dans l'automne à l'Orégon. Mais heureusement MM. Langlois et Bolduc, après un an de voyage depuis leur départ du Canada, arrivèrent enfin le 16 septembre au Wallamet, après avoir fait le tour du cap Horn et avoir touché à Valparaiso, aux Gambies, à Taïti et aux Sandwich.

 

Malgré les fatigues d'un si long voyage, les deux nouveaux missionnaires furent forcés de se mettre aussitôt à l'oeuvre. Dès que la première communion fut faite à Wallamet, comme il fallait en faire faire autant à Vancouver, M. Blanchet s'y rendit avec M. Langlois. Ils y. travaillèrent pendant quelque temps. Mais la saison de prendre ses quartiers d'hiver étant venue , M. Langlois retourna à Wallamet et M. Bolduc alla prendre soin de la mission du Cowlitz. qui ne pouvait se consoler de l'absence de M. Demers. M. Blanchet resta chargé de Vancouver, où les engagés, leurs femmes et leurs enfants, ainsi due les sauvages des alentours, ne cessaient de réclamer son ministère. Les trois missionnaires passèrent l'hiver chacun dans son poste, constamment occupés du soin de ces nouvelles chrétientés. Ce fut aussi cette même année. 1843, que les Pères Jésuites fondèrent la mission de Saint-Joseph, à huit jours de marche plus bas que la mission de Sainte-Marie. Cette peuplade ayant eu le bonheur d'embrasser la foi, les Révérends Pères furent assez heureux pour pouvoir y élever une chapelle, bénir un grand nombre de mariages et baptiser tous les enfants.

 

L'hiver de 1843 paraissait tirer à sa fin, M. Demers, après avoir parcouru les principaux postes de la Nouvelle Calédonie et pénétré jusqu'au Lac à l'Ours, se mit en route pour venir rejoindre ses confrères qui étaient au bas de la rivière Colombie. Il laissa la Nouvelle Calédonie dans le mois de février et arriva au fort Vancouver au milieu d'avril. II eut beaucoup à souffrir du froid, le long de sa route. En outre la mauvaise nourriture dont il avait été obligé de se contenter pendant, tout le temps qu'il fut dans la Nouvelle Calédonie, où les vivres sont très-rares, l'avait considérablement épuisé et fait souffrir. I1 arriva à Vancouver extrêmement fatigué. Cependant cela ne l'empêcha pas d'accepter la mission de la baie Puget avec M. Bolduc, qui, dès le printemps. avait déjà été assez courageux pour aller seul visiter l’île de Vancouver et celle de Whitbaie. Mais cette mission ne put avoir lieu. Le besoin qu'on avait partout des missionnaires, fit remettre cette mission à l'automne et encore conditionnellement, c'est-à-dire si les prêtres pour lesquels sir George Simpson avait accordé un passage sur les canots de, la compagnie, arrivaient. Mais comme il n'en arriva pas et que les engagés profitèrent seuls du passage, on fut forcé de différer encore cette mission.

 

M. Blanchet et ses confrères qui ignoraient la détermination qu'avait prise le supérieur des Jésuites de Saint-Louis, d'envoyer le Révérend Père De Smet en Europe, s'attendaient de jour en jour à le voir reparaître avec: une nombreuse troupe d'ouvriers. Les Pères de Vos et Hoeken, qui avaient été envoyés seuls, n'arrivèrent qu'en septembre chez les Tètes-Plates , et passèrent l'hiver dans les missions du haut de l'Oregon. Ces pères qui se trouvaient au nombre de cinq , travaillaient avec un succès qu'on pourrait dire merveilleux, tant la religion et la piété ont déjà changé les tribus qu'ils ont évangélisées et y ont jeté de profondes racines.

 

Cependant les quatre missionnaires dit bas de l'Oregon ne manquaient pas d'ouvrage. L'accroissement qu'y prenait tous les jours le catholicisme, absorbait tout leur temps. Outre les fréquentes courses qu'il fallait faire pour évangéliser, instruire et fortifier les différentes petites peuplades qui avoisinent les trois principaux postes de Wallamet, de Vancouver et du Cowlitz, il fallait encore faire faire la première communion dans chacun de ces postes. Les missionnaires furent donc tellement occupés tout l'été, qu'ils ne purent visiter les peuplades éloignées, et malgré le désir qu'ils avaient d'aller fonder une mission à Whitbaie, ils furent encore forcés de renoncer à ce projet pour le montent, quoique plusieurs chefs fussent venus de cette contrée reculée pour obtenir cette faveur.

 

Bien que les missionnaires fussent constamment occupés dans ces exercices du saint ministère, M. Blanchet trouva néanmoins le temps de faire élever à Wallamet une maison d'éducation. Cette bâtisse est due à la libéralité d'un M. Joseph Larocque, de Paris, qui eut la générosité de faire don de 20 livres sterlings (4,800 fr.) à la mission de l’Orégon. En mémoire de ce bienfait et pour en perpétuer le souvenir, le petit collège reçut le nom de Saint-Joseph. Deux instituteurs, l'un pour le français et l'autre pour l'anglais, furent engagés, les classes s'ouvrirent au mois d'octobre, et à leur ouverture, il y avait déjà vingt-huit pensionnaires. Ce fut M. Langlois qui resta à Wallamet et qui, avec le soin de la paroisse, fut encore chargé de diriger ce pensionnat. M. Blanchet alla passer l'hiver à Vancouver et MM. Demers et Bolduc eurent le Cowlitz en partage, en attendant le Père de Smet. Cet établissement avait déjà tellement augmenté que les soins de ces deux missionnaires n'étaient véritablement pas trop pour le desservir.

 

Dés que le printemps de 1844 fut arrivé, M. Blanchet alla visiter le Cowlitz. Malgré l'ouvrage qu'y avaient les deux missionnaires , il en retira M. Demers pour le fixer à la Chute, ou Oregon City, où sa présence devenait de plus en plus nécessaire. Celui-ci s'y rendit aussitôt, et s'y logea dans une maison que la mission fut obligée de louer dix piastres par mois. A peine y fut-il rendu qu'il y eut entre les Américains et. les sauvages nu combat qui coûta la vie à un des premiers et à deux des derniers. Il s'ensuivit de vives et longues inquiétudes pour les citoyens d'Oregoncity. Mais enfin la paix fut rétablie. Cette petite ville, dont on veut faire la capitale de l’Orégon et qui doit son origine aux soins du docteur Mac Laughlin qui y a fait élever les premières bàtisses en 1842, comptait déjà plus de soixante maisons, lorsque M. Demers y arriva. Il est aisé de comprendre combien la présence d'un missionnaire devait être nécessaire dans ce poste important où se trouvait un ministre méthodiste.

 

M. Blanchet ne manquait pas d'ouvrage dans sa mission de Vancouver, cependant il était souvent obligé de s'en absenter, soit pour s'assurer par lui-même des secours qui étaient nécessaires ailleurs et des progrès que faisait la religion, soit pour prémunir les fidèles contre les dangers de la séduction.

 

Il ne faut pas omettre de constater ici, en passant, que ce fut en 1844.; qu'arriva la chute complète de cette propagande méthodiste qui fut tant de fois la cause des courses des missionnaires, et qui, surtout en 1840, parut prendre une existence si ferme et si assurée par les secours considérables qu'elle reçut. Par la grâce divine et par les ferventes prières des pieux associés de la Propagation de la Foi, cette propagande n'a fait que diminuer d'année en année, jusqu'à ce qu'enfin on la vit mourir, de sa belle mort, un mois avant l'arrivée du père De Smet. Les ministres, voyant sans doute leur peu de succès, commencèrent à se dégoûter du pays. Ils quittèrent les uns après les autres le territoire avec leurs femmes et leurs enfants. Il faut convenir qu'ils avaient grandement raison d'en agir ainsi. Car les sauvages qu'ils avaient d'abord gagnés, finissaient presque tous par reconnaître la vérité et par les abandonner. Cette propagande avait été si peu heureuse, qu'elle avait perdu tout crédit même auprès des Américains. Les choses en étaient à ce point de décadence, lorsqu'en 1844, arriva dans l'Orégon un ministre de la susdite propagande, en qualité de visiteur. Après en avoir constaté l'état, il crut n'avoir rien de mieux à faire que de lui donner son coup de grâce. et de la dissoudre. Ainsi un mois avant l'arrivée du Père de Smet à Vancouver, cette grande et puissante mission, qui possédait collége, moulins, fermes, maisons, etc., a été abolie. Toutes ses propriétés ont été vendues et. les ministres licenciés pour toujours.

 

Cette même année 1844-, une frégate anglaise, la Modeste, capitaine Baley, remonta la Colombie en juillet. Le capitaine , accompagné de deux officiers, alla visiter la vallée du Wallamet, et assista à l'office du dimanche dans la chapelle Saint-Paul. Elle était encombrée de monde. Il s'y trouvait même trois missionnaires. Les enfants du collége et plusieurs autres de la paroisse, tous en habit de choeur, , rangés sur deux lignes dans le sanctuaire, donnaient à l'office un air de solennité qu'on ne pouvait guère s'attendre à rencontrer dans une mission aussi nouvelle. Le capitaine parut surtout surpris du recueillement de cette assemblée et du chant des enfants.

 

Il visita aussi les établissements du nord et du sud de la rivière avec une grande satisfaction : la moisson s'ouvrait et elle avait la plus belle apparence. Comme les vacances des écoliers étaient commencées depuis quelques jours, le capitaine fut logé dans le collége. Il est bon d'observer ici, en passant, que les écoliers, avant. d'entrer en vacances, avaient subi un examen. I1 y eut foule à ce spectacle tout nouveau. Les enfants furent en état de répondre assez bien pour contenter les interrogateurs. Le public parut satisfait des progrès qu'ils avaient faits dans les langues française et anglaise, l'écriture, l'arithmétique, etc. C'était le premier examen public qui avait lieu dans le pays

 

Pendant que M. Langlois se trouvait en vacances, il résolut d'aller chez les Têtes Plates visiter la mission des Révérends Pères Jésuites, afin d'en obtenir, s'il était possible, deux frères capables de faire les classes anglaise et française. Sitôt qu'il fut parti, M. Blanchet fut obligé de se rendre à Wallamet pour y faire le catéchisme aux femmes et aux enfants qui n'avaient pas encore fait leur première communion, et de prendre soin de cette paroisse; et comme Vancouver ne pouvait se passer de prêtre, à cause d'une dissenterie épidémique qui enlevait un grand nombre de sauvages, M. Blanchet y appela M. Demers.

 

Cependant le Père De Smet ne paraissait point. Le vaisseau de la compagnie de la baie d'Hudson, qui était arrivé au printemps ne l'avait point amené. on ne pouvait donc prévoir par quelle voie il viendrait. Ce retard faisait supposer qu'il prendrait sa route par les Montagnes-Rocheuses. La mission était dans une assez grande inquiétude à son égard, lorsqu'il parut tout à coup à Vancouver, au commencement d'août. I1 vint seul, parce qu'il avait laissé son bâtiment en arrière. Parti de l'Escaut le 9 janvier 1844, accompagné des Révérends Pères Accolti, Vercruysse, Varalli et Nobili, et de six religieuses de Notre-Dame, de Namur, il prit sa route par le cap Horn. Après l'avoir doublé, non sans courir grand risque d'y périr, il toucha à Valparaiso et à Lima, pour y avoir des renseignements sur l'entrée de la rivière Colombie.

 

Mais ce fut inutilement, et le capitaine dut se rembarquer sans avoir pu s'en procurer. Arrivé au 46e degré 19 minutes de latitude nord et au 133e degré 54 minutes de longitude, où se trouve l'entrée de la rivière Colombie , il fut trois jours à rôder pour en chercher l'embouchure que les caps et les pointes de la côte lui cachaient. Mais le troisième jour, ayant aperçu un vaisseau qui en sortait, il reconnut l'embouchure. C'était sur le soir: il fit aussitôt partir, pour avoir des renseignements auprès du capitaine de ce vaisseau, un de ses officiers qui ne l'atteignit pas ce jour-là; l'officier passa la nuit sur un île de sable, et le lendemain le bâtiment était hors de vue. C'était le 31 juillet, jour de la fête de, saint Ignace. Le capitaine, à la prière des Pères Jésuites, appareilla, et comme il ne connaissait point la route ordinaire et le détour qu’il faut faire pour suivre le bon chemin, il s'avança tout droit de l'ouest à l'est, et entra par un chenal inconnu. Comme il s'avançait à la sonde, il se trouva dans un lieu qui ne donnait plus que deux pieds et demi d'eau sous la quille du vaisseau. Le danger était imminent. Quoique déjà à une grande distance au large, le capitaine aurait bien désiré retourner en arrière; mais de hautes vagues qui s'élevaient de la pointe Adam au cap Désappointement, lui en ôtaient la possibilité et lui fermaient le passage. I1 lui fallut. donc avancer malgré lui. Au moment qu'il croyait tout désespéré. la sonde ne trouva plus fond. Et deux heures après, le bâtiment avait jeté l'ancre devant le fort George.

 

M. Blanchet n'eut pas plus tôt appris à Wallamet l'heureuse nouvelle de l'arrivée du P. De Smet, qu'il partit pour Vancouver, et quoiqu'on fût au fort de la moisson, il se vit accompagné de canots chargés d'habitants qui , dans leur allégresse, avaient quitté leurs récoltes pour aller à la rencontre de la nouvelle colonie. Nous devons dire, à la louange de MM. John Mac Laughlin et James Douglas, qu'elle fut reçue par eux à Vancouver avec les plus grands égards et avec toute la politesse possible. Ces messieurs poussèrent même la complaisance jusqu'à prêter un bateau pour conduire les religieuses à Wallamet. Elles en profitèrent , et les Révérends Pères prirent des canots. Leur marche jusqu'à Saint-Paul fut un véritable triomphe. Malheureusement des fortes épreuves les attendaient au terme de leur voyage. A peine furent-ils arrivés à Wallamet, que la dissenterie attaqua violemment trois religieuses et deux Pères Jésuites. Mais enfin, après de vives inquiétudes, le ciel fut sensible aux voeux des fidèles, et la santé fut rendue aux Révérends Pères et aux Soeurs.

 

Comme on avait commencé, dès l'année précédente, une maison pour ces religieuses, il y restait peu d'ouvrage à faire. Elle fut bientôt achevée et les religieuses purent y entrer deux mois et demi après leur arrivée. Elles devaient ouvrir leur pensionnat dans le mois de décembre dernier. Quant aux Révérends l'ères Jésuites, ils s'établirent à quelque distance de Saint-Paul.

 

M. Langlois était à la mission de Saint-Joseph, lorsque la nouvelle de l'arrivée du Père De Smet y parvint. II renonça au projet d'aller plus loin et se mit en devoir de retourner à Wallamet. Mais la fatigue du voyage, pendant les grandes chaleurs, l'incommoda tellement qu'il en gagna une enflure de jambes qui l'arrêta pendant un mois.

 

Le Père De Smet ne tarda pas à recommencer ses courses apostoliques. Dès l'automne, après que le Père De Vos fut venu prendre sa place au bas de l'Orégon, il monta chez les Têtes-Plates. Celui-ci, avant de descendre, avait fondé deux nouvelles missions sous les noms de Saint-Pierre et de Saint-Michel. Elles sont au haut de l'Orégon, à quelques jours de marche de celles de Sainte-Marie et de Saint-Joseph. Quelque temps après, arrivèrent de Saint-Louis, par les prairies, chez les Pères Jésuites qui résident aux Montagnes, les Révérends Pères Soderini, Zerbinati et Joset.

 

L'année 1844 doit donc être regardée comme une époque providentielle pour la mission de l'Orégon. L'arrivée de sept Jésuites, outre le Père De Smet, leur supérieur, dans une mission qui ne possédait. encore que quatre Pères et autant de prêtres séculiers, procurait vraiment un renfort considérable. Mais qu'est-ce encore que seize missionnaires pour une mission si étendue et où se trouvent encore tant de païens. Car sur 200,000 sauvages , on n'en compte encore qu'environ 6,000 de chrétiens. Quelle immense moisson il reste donc encore à recueillir! Elle est si mûre, qu'elle semble n'attendre que les moissonneurs! Nous avons vu avec quelle ardeur des peuplades entières embrassent la foi, avec quelles instances elles demandent des missionnaires et avec quel empressement elles écoutent la parole de Dieu. Au moment du départ de Monseigneur Blanchet, deux sauvages de la Nouvelle Calédonie avaient été envoyés à Vancouver, par les tribus de cette contrée lointaine, pour demander des prêtres; ceux de la baie Puget. qui en sollicitaient avec tant d'instance, depuis 1839, n'ont cessé de renouveler leur prière depuis le départ de Mgr. Blanchet. Les voeux des premiers ont été exaucés dans le cours de l'année dernière. Ceux des secondes ne le seront qu'au retour de Mgr. Blanchet. Mais combien d'autres tribus qui seront encore privées de ce bonheur!

 

Une mission qui ne fait que de commencer, qui manque de tout, qui demande des courses longues et dispendieuses et un grand nombre de missionnaires, ne peut subsister qu'avec des secours proportionnés à ses besoins. Si les dépenses qu'elle exige ont été et si elles sont encore considérables, il est consolant du moins de voir qu'elles n'ont pas été inutiles. Six mille païens devenus chrétiens en six ans, douze chapelles élevées et autant de missions fondées, un pensionnat et un couvent établis, quinze cents Canadiens consolés et desservis, sont des faits qui parlent assez haut pour en constater les fruits. Quand on compare le petit nombre des missionnaires avec la grandeur du résultat, on a peine à comprendre comment tout cela a pu s'accomplir sans prodige! I1 ne reste qu’à demander an Seigneur de continuer son oeuvre, et aux membres de la Propagation de la foi qu'à seconder la Providence par le double secours de leurs prières et de leurs aumônes.

 

STATISTIQUE DE LA MISSION DE L’ORÉGON..

 

Total des sauvages, environ.

200,000

Sauvages chrétiens.

6,000

Canadiens.

1, 500

Américains.

10,000

Cultivateurs canadiens, familles.

180 à 200

Sujets anglais.

500 à 400

Jésuites.

10

Frères Jésuites.

6

Missionnaires Canadiens.

4

Religieuses de l'institut de Notre-Dame (Namur, Belgique).

6

 

Un collége de 60 pieds sur 25.

Un couvent de 60 pieds sur 30.

 

Une maison de 80 pieds, avec une chapelle pour l'usage de la communauté, est en construction depuis l'automne de l'année 1844, à Saint-Paul et une autre à Oregoncity.

 

12 chapelles : 2 sur le Wallamet, 1 à Vancouver, 1 au Cowlitz, 1 à Whitbaie, 2 dans la Nouvelle Calédonie, bâties en 1842, 4 chez les Têtes-Plates (Sainte-Marie, Saint-Joseph, Saint-Pierre et Saint-Michel), 1 à la Chute ou Oregoncity. Cette dernière est pour les Américains, dont quelques familles sont catholiques et plusieurs antres désirent le devenir.

 

Les bestiaux, tels que les bêtes à cornes, les moutons, les cochons et surtout les chevaux, sont en très-grand nombre. Les premiers animaux domestiques furent amenés en 1837, de la Californie, au nombre de 600.

 

Les volailles, telles que les poules, les dindes, les oies, les canards, y sont aussi en grand nombre.

 

Nous avons dit que l'entretien de cette mission exige des dépenses très-grandes. On n'en sera pas étonné si l'on considère qu'étant si éloignée du Canada et des États-Unis, la mission ne peut tirer de ces pays ou de l'Europe les objets dont elle a besoin, qu'en supportant des frais de transports tellement élevés que le prix de ces objets en est quintuplé. Les objets manufacturés, les denrées exotiques, les ustensiles les plus communs de ménage ou de labour, les outils les plus simples, tout, en un mot , y est à nu prix exorbitant , et souvent encore ne peut-on se les y procurer (1).

 

(2) Le tableau suivant dit prix des gages que l'on donne dans l'Oregon, donnera une, idée des frais que doivent entraîner la batisse des églises et des maisons d'éducation et le traitement des serviteurs qui sont les plus indispensables pour les divers établissements du Wallamet, du Cowlitz et des autres postes ou stations.

 

Un ouvrier maçon, menuisier, charpentier, etc.

12 a 15 fr. par jour.

Un apprenti.

6 à 9 fr. par jour.

Un journalier.

6 fr. par jour.

Un fermier.

12 à 1,500 fr. par an.

Un serviteur.

6 à 720 fr. par an

Un maître d'école.

12 à 1,800 fr. par an.

La brique employée, par mille.

72 francs.

 

Telle avait été depuis six ans et telle était encore à peu près la situation de la mission de l'Orégon, lorsque des lettres du Canada parvinrent à Saint-Paul du Wallamet, le 4 novembre 1844, et y firent connaître que des bulles avaient été expédiées à Monseigneur Blanchet, en date du 1er décembre de l'année précédente, l'Orégon étant par les mêmes bulles érigé en vicariat apostolique. Les missionnaires de l'Orégon le pressèrent aussitôt d'accepter, et il fut résolu d'abord qu'il irait en Californie pour y recevoir la consécration épiscopale. Mais comme il s'en fallait de beaucoup que les secours arrivés avec le Père De Smet, fussent suffisants pour les besoins de la mission, Monseigneur Blanchet se détermina à passer en Europe pour s'y procurer de nouveaux renforts. Il partit de Vancouver le 28 novembre 1844, sur un vaisseau qui faisait voile pour Londres où il arriva le 22 mai. Dés le 4 de juin, il se rembarqua à Liverpool, sur le steamer de la ligne Cunard et arriva en Canada le 24 du même mois, après un trajet de 7,522 lieues (1).

 

Il s'y rendait pour recevoir la consécration épiscopale de Monseigneur l'archevêque de Québec, fondateur de la mission de l'Orégon. Mais ce vénérable pontife étant occupé à visiter soit diocèse, et le 25 juillet étant fixé pour la consécration de Monseigneur Prince, coadjuteur de Montréal, celle de Monseigneur Blanchet eut lieu en même temps. La cérémonie se fit dans la cathédrale de cette ville, au milieu d'une foule de fidèles accourus même des paroisses éloignées. I1 s'y trouvait plus de deux cents ecclésiastiques, outre les élèves. Il en était venu des États-Unis, du Haut-Canada, et un grand nombre du diocèse de Québec, Monseigneur de Montréal fut l'évêque consécrateur. Son digne coadjuteur avait pour assistants Monseigneur Turgeon. coadjuteur de Québec, et Monseigneur Power, évêque de Toronto (haut-Canada); ceux de Monseigneur Blanchet étaient Mgr. Gaulin, évêque de Kingston, et son coadjuteur Mgr. Phélan, aussi du Haut-Canada. C'était la première fois qu'on voyait en Canada une réunion de sept évêques.

 

(1) Voici le nombre de milles que Mgr. Blanchet a parcourus depuis Wallamet jusqu'à Montréal. Trois milles anglais équivalant à 1 lieue ou 5 kilom.

 

De Wallamet à l'embouchure de la Colombie.

195

De l'embouchure de la Colombie aux Iles Sandwich.

2,656

Des Iles sandwich à Deal, (Angleterre.)

16,100

De Deal à Liverpool

315

De Liverpool à Halifax

2,600

D'Halifax à Boston

400

De Boston à Montréal

300

 

23,566 m. ou 7,522 1.

 

Monseigneur Blanchet quitta Montréal le, 12 août 1844, vint en Europe pour y chercher de nouveaux collaborateurs dans la Vigne du Seigneur. Il parcourut tour à tour l'Angleterre, la France, la Belgique; puis il se rendit à Rome pour exposer au Souverain Pontife l'état et les besoins de son immense diocèse. Sa Sainteté divisa l'Orégon en huit diocèses et l'érigea en province ecclésiastique dont Mgr. Blanchet est nommé archevêque sous le titre d'archevêque d'Orégoncity et primat de cette province. Les deux suffragants sont Mgr. Demers évêque déjà nommé de l’île Vancouver et Mgr. M. Blanchet; frère de Mgr. l'archevêque, évêque de Wallawalla (1).

 

Le digne archevêque qui, de retour de sort voyage de Rome. est en ce moment à Bruxelles (2) se dispose à partir vers la fin de décembre, de Brest, France, sur un bâtiment neuf, nommé l'Étoile de la mer, acheté (c'est le 3e) par la Société de l'Océanie pour le transport des missionnaires à l'Océanie. Mgr. est accompagné de 26 personnes, savoir : 2 Pères et 3 Frères Jésuites, 5 Prêtres, 2 Sous-Diacres et un tonsuré, séculiers; 2 Pères et 4 Frères de Notre-Dame de Sainte-Croix (du Mans). pour les écoles de garçons, et 7 Soeurs de Notre-Dame de Namur pour celles des filles.

 

(1) Sacré le 27 septembre dernier, à Montréal.

(2) Décembre 1846, après avoir parcouru la Prusse, la Bavière et l'Autriche.

 

Cette mission si importante va donc recevoir un renfort bien important, quoique bien insuffisant. Pour les travaux apostoliques à y faire lorsqu'on considère l'étendue de ce pays. Ajoutons ici que déjà les fondements de plusieurs villes sont jetés sur divers points de ce vaste territoire. La principale a reçu le nom d'Orégoncity ; elle est bâtie sur la Wallamet prés d'une belle chute d'eau. Si le projet de chemin de fer qui doit traverser les Etats Unis et l'Orégon dans toute sa largeur s'exécute, comme on a lieu de le croire, le trajet de Belgique va être abrégé de plus d'un tiers, et l'on verra bientôt des communications régulières s'établir entre l'Europe et cette partie de l'Amérique pour laquelle nous sentons un si vif intérêt.