QUATORZIÈME LETTRE DU
R. P. DE SMET
Au directeur des Précis Historiques, à
Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 10 décembre 1854.
Mon révérend Père,
Vous avez reçu le discours de l'Ours ou Matau-Witko, le chef actuel des Assiniboins. Cette pièce
vous a fait connaître les dispositions favorables qui animent ce chef à l'égard
de notre sainte religion. Je vous ai parlé de leurs chasses, d'une expédition
de paix et de guerre envoyée de la part des Corbeaux, ou Absharokays,
aux Pieds-noirs ou Ziazapas ¹, leurs
ennemis invétérés; je vous ai entretenu du culte assiniboin
qui, sous le rapport des cérémonies, des pratiques superstitieuses et de divers
points de croyance, ressemble à tous les autres cultes en usage chez les
différentes tribus indiennes qui habitent les plaines du haut Missouri. Ces
détails vous auront donné une idée de la profondeur des ténèbres dans
lesquelles ces pauvres nations sont encore ensevelies. Combien elles sont à
plaindre et dignes de la pitié, du dévouement et de la charité chrétienne!
Quelle noble mission que d'aller arracher l'esprit et le cœur de cet infortuné
peuple aux basses superstitions et aux infâmes cruautés auxquelles il
s'abandonne; de semer dans cette terre stérile le grain de sénevé, et de faire
goûter à des malheureux les fruits si doux et si consolants des vérités de
l'Évangile, qui seules peuvent rendre l'homme heureux sur la terre!
¹ La nation des Pieds-noirs, au nord des
États-Unis, est une des plus puissantes du nouveau territoire du Nébraska. Elle compte environ dix mille âmes. Leurs chasses
et leurs courses s'étendent jusqu'au 52e degré de latitude nord, et
comprennent toute la région supérieure du haut Missouri et de ses tributaires,
depuis les Montagnes-Rocheuses jusqu'au 103e degré de longitude.
J'ai donné dans
ma sixième lettre, publiée dans les Précis Historiques de l'année 1853,
45e livraison, le Tableau des différentes tribus indiennes dans
le haut Missouri, et le Tableau de la nation sioux, ainsi que des
notions sur les bandes, les contrées qu'elles occupent, leurs langues, leurs
noms indiens, leurs principaux chefs , et l'explication du mot Wah-Con ou médecine.
Quelques-uns de nos Pères sont engagés dans cette noble carrière. Il est à
espérer qu'un plus grand nombre les rejoindront avant peu, pour porter le
flambeau de la foi à toutes les nations qui le désirent et ne cessent de
demander des Robes-noires avec instance. Je parle avec connaissance de cause
lorsque je dis que la plupart des nations; du Grand Désert manifestent le désir
d'être instruits et écoutent volontiers la parole du Seigneur.
Pour vous initier encore davantage à la
connaissance des mœurs et des usages indiens, j'ai cru qu'il vous serait
agréable de recevoir un petit aperçu de la vie du chef le plus renommé parmi
les Assiniboins. Ce fut un homme fourbe, rusé et cruel; un méchant sauvage dans
toute la force du terme; sa vie était remplie d'horreurs. Pendant quarante ans,
il a été le conducteur des siens dans le désert. Au commencement de sa
carrière, il comptait au delà de 3,000 hommes dans sa bande. Il les a conduits
de guerre en guerre, tantôt avec succès et souvent avec revers. Les maladies
les ont ravagés; les poisons et les combats les ont fait dépérir et fondre
comme la neige au soleil. Lorsqu'ils n'étaient plus qu'une poignée d'hommes, il
a vu les tristes restes de sa belle bande se disperser et chercher un asile
dans un camp plus fort et plus nombreux. Il est mort tel qu'il avait vécu. Soit
crainte, soit jalousie ou haine, il eut recours aux poisons pour se défaire de
tous ceux qui le contrariaient; poursuivi par les remords et le désespoir, il
s'est servi du même moyen pour mettre fin à ses propres jours. Il mourut dans
les plus terribles convulsions. Cette histoire vous apprendra que les sauvages
aussi ont eu leurs Nérons et leurs Caligulas.
Tous les rapports que j'ai lus sur les
statistiques des sauvages montrent que leur nombre va toujours en diminuant. A
quoi attribue-t-on principalement cette décadence si remarquable? L'histoire de
la tribu assiniboine, conduite par le méchant chef,
est plus ou moins l’histoire de la décadence des autres tribus. Des chefs et
des partisans ambitieux entretiennent des guerres incessantes dans leurs
tribus, et des maladies, dont la nature leur est inconnue, les ravagent. Vient
ensuite le voisinage des Blancs; les Indiens apprennent et adoptent facilement
les vices et les excès des pionniers de notre civilisation. Les liqueurs
fortes, que ceux-ci leur présentent en abondance, bien plus terribles que les
guerres, les moissonnent par centaines, et ils disparaissent, ne laissant après
eux que de tristes monticules en guise de tombeaux, qu'on rencontre çà et là
dans les plaines, ainsi que, sur les coteaux élevés qui longent les rivières.
La charrue vient enfin les niveler.
Si le temps me le permet, je vous donnerai plus
tard quelques renseignements sur la condition actuelle des tribus indiennes,
qui se trouvent sous la domination de la grande république. Le gouvernement
vent d'organiser dans le désert de l'Ouest deux nouveaux territoires, le Kanzas et le Nébraska ¹.
Ils embrassent une étendue qui n'a, ni plus ni moins, qu'entre les cinq et six
cents milles carrés; ils seront ensuite divisés en plusieurs États, et chacun
de ces États sera plus vaste que toute la France. Les Blancs s'y rendent en ce
moment par milliers et se hâtent de s'emparer et de prendre possession des
meilleurs sites. La loi est à peine passée, les mesures pour protéger les
Indiens ne sont point encore prises, et déjà une cinquantaine de nouvelles
villes et de nouveaux bourgs sont en construction; des granges, des fermes, des
moulins, etc., s'élèvent de toutes parts comme par enchantement ². Je ne
pensais pas alors que l'époque de l'envahissement fût si proche.
¹ Le territoire de Nébraska
s'étend jusqu'à la limite au nord des États-Unis, au 49e degré de
latitude septentrionale; au sud, il s'étend jusqu'au 40e degré, qui
le sépare du territoire de Kanzas; à l'est, sa limite
est la rivière Terre-Blanche et le Missouri, qui le sépare du territoire de
Minnesota et de l'État de l'Iowa; à l'ouest, ses limites sont les
Montagnes-Rocheuses.
Le territoire de Kanzas s'étend à trois degrés, ou deux cent huit milles, de
plus vers le sud; à l'est se trouve l'État du Missouri; au nord, le 37e
degré le sépare de la Réservation ou territoire des Cherokees;
à l'ouest, ses limites sont les Montagnes-Rocheuses.
Ces deux
territoires contiennent au delà de 500,000 milles carrés, ou quarante fois
toute l'étendue de la Belgique.
² Voyez ma deuxième lettre, dans les Précis
Historiques de l'année 1852, livraison 40e.
L'histoire dont je viens vous entretenir
aujourd'hui est bien connue dans le pays où les scènes ont eu lieu. Je la tiens
de deux sources de la meilleure autorité, c'est-à-dire d'un homme d'une probité
et d'une véracité prouvées, M. Denig, de la Compagnie
de Pelleteries de Saint-Louis , et d'un digne interprète canadien. Ils ont
résidé tous les deux, pendant un grand nombre d'années, au milieu des tribus assiniboines, ils ont bien connu le héros dont il est
question et ont été les témoins oculaires d'un grand nombre de ses actes.
Ce héros est Tchatka
ou le Gaucher, chef assiniboin. Il exerça, pendant sa longue carrière, plus de
pouvoir sur la bande ou tribu qu'il menait et gouvernait, qu'aucun autre Nestor
sauvage dont j'ai pu apprendre l'histoire. Il avait reçu plusieurs noms; mais
le nom de Gaucher est celui par lequel il était connu parmi les
voyageurs ³ et les marchands de pelleteries. Ses autres noms étaient Wah-Con-Tangka, ou la Grande Médecine, Mina-Yougha, ou Celui qui tient le couteau, et Tatokahnan ou le Cabri. Ces noms lui avaient été
donnés à différentes époques de sa vie, à cause de quelque action remarquable
par laquelle il s'était distingué, comme nous le verrons dans la suite de cette
narration.
³ Je me sers du mot voyageurs, terme
canadien adopté par les Anglais pour désigner les chasseurs blancs du désert,
race d'hommes toute spéciale.
La famille de Tchatka
était très nombreuse et avait beaucoup d'influence. Comme les membres s'étaient
proposé de le choisir pour leur chef et le conducteur du camp dès qu'il en
aurait l'âge, il attirait sur lui l'attention des négociants du nord, dans le
haut Canada ou territoire d'Hudson. L'étroite liaison qu'il y forma parmi les
blancs, jointe à la finesse ou adresse naturelle qu'il possédait à un haut
degré, lui firent acquérir plusieurs connaissances qui le distinguèrent, à son
retour, au milieu de ses propres gens. Il avait aussi obtenu, par l'entremise
d'un blanc, une quantité de poison; dont il connut et apprit l'usage. Tchatka était un homme sans principes, sans aveu, fourbe,
rusé, poltron. Quoique jeune et vigoureux, il se tenait toujours à l'écart dans
les dangers; tandis que les guerriers se battaient dans la vallée contre leurs
ennemis, il était généralement assis sur une colline élevée ou dans quelque
autre endroit d'où il pût observer tout ce qui se passait. Il s'était fait
initier aux tromperies des jongleurs; il ne se livrait à ses incantations et à
ses jongleries, qu'ayant toujours à ses côtés un bon coursier sur lequel il
s'élançait en cas de défaite; il était toujours le premier à s'échapper,
abandonnant les combattants à leur propre discrétion, et s'esquivait le mieux
qu'il pouvait. Comme nous le verrons dans la suite, il devint chef de deux cent
cinquante à deux cent quatre-vingts loges, ou environ douze cents guerriers. La
grande confiance qu'ils avaient dans leur conducteur paraît être la cause de
ses grands succès à la guerre contre les Pieds-noirs et les autres ennemis de
la nation.
Dès que Tchatka eut
atteint l'âge requis, il mit tout en œuvre pour parvenir à son but et
satisfaire son ambition. Il calcula les avantages et l'ascendant qu'il
obtiendrait sur le peuple, en se faisant initier à la grande bande des hommes
de médecine ¹ ou jongleurs, et il prétendait au don de prophétie. Un
second motif pour s'y faire initier fut qu'il pouvait mieux y cacher son manque
de bravoure, qualité absolument requise dans un chef. On raconte de lui un
grand nombre d'histoires remarquables sur l'exactitude de ses prédictions, et
dont la simplicité des sauvages ne pouvait se rendre aucune raison.
¹ Les Wah-Cons
ou hommes de médecine parmi les Indiens américains, et les Panomoosi du nord de l'Asie appartiennent à
la même classe. Dans les deux hémisphères, ces sortes de charlatans prétendent
guérir lés malades par des sortiléges; ils prédisent
les événements des batailles et le succès des chasses; ils se disent, dans tous
les cas, inspirés par des manitous, divinités ou esprits; ils se
retirent ordinairement dans le fond des forêts, où ils prétendent jeûner
pendant plusieurs jours et pratiquent souvent des pénitences très rigoureuses,
consistant surtout en macérations corporelles; ils battent alors le tambour,
dansent, chantent, fument, crient et hurlent comme des bètes
féroces. Tous ces préparatifs sont accompagnées d'une foule d'actions furieuses
et de contorsions du corps si extraordinaires, qu'on les prendrait pour des
possédés. Ces jongleurs sont visités secrètement pendant la nuit par des
partisans de leur fourberie et de leur hypocrisie, qui leur transmettent toutes
les nouvelles du village et des alentours. Par ces moyens, les jongleurs,
sortant de la forêt et rentrant dans le village, en imposent facilement aux
crédules. La première partie de leurs prédictions consiste il faire un compte
rendu exact de tous les événements depuis leur départ du village, des mariages,
des décès, des retours de la chasse et de la guerre , et de toutes les autres
nouvelles remarquables.
Tchatka n'ignorait pas qu'il y avait plusieurs personnages dans la tribu dont
l'influence était grande, qui étaient plus anciens que lui et qui avaient
acquis, par leur bravoure dans les combats et par leur sagesse dans les
conseils, des titres réels à la dignité de grands chefs. Pour s'arroger seul
tout le gouvernement du camp, il conçut l'affreux dessein de se défaire de ses
compétiteurs. Il mit à l'exécution de son horrible projet toute sa ruse et
toute sa fourberie. J'ai déjà fait allusion aux poisons qu'il possédait. Par
des expériences secrètes, il s'était assuré de leur force et de leur portée. Il
en donna ou en fit donner si adroitement, tantôt à l'un, tantôt à l'autre,
qu'on ne concevait pas le moindre soupçon. Son rôle de prophète vint à son
secours : il prédit à ses victimes, souvent plusieurs semaines ou plusieurs
mois avant l'événement, qu'ils n'avaient plus longtemps à vivre, d'après les
révélations qu'il avait reçues de son wah-con et de
ses manitous ou esprits. L'accomplissement de ces sortes de prédictions établit
sa réputation; il obtint le titre de fort en médecine ou jonglerie. Les
pauvres sauvages le regardèrent avec crainte et respect, comme un être qui
pouvait à son gré disposer de leur vie. Plusieurs lui firent des présents de
chevaux et autres objets, pour ne pas figurer sur la liste de ses fatales
prédictions.
Le personnage le plus influent et le plus
courageux de la tribu assiniboine, le principal
obstacle à l'ambition du Gaucher ou Tchatka, était
son propre oncle. D'une haute stature, il joignait à la bravoure une hardiesse
et une violence auxquelles personne n'osait s'opposer. Il portait lé nom de l'Arc
ambulant ou Itazipa-man. Il était renommé par ses
hauts faits dans les combats. Sa robe, son casque, ses vêtements, sa lance, son
casse-tête, et jusqu'à la bride et la selle de son coursier, tout était orné de
chevelures, trophées remportés sur ses ennemis. Il fut surnommé le Borgne
ou Istagon, parce que, dans une bataille, une flèche
lui avait crevé l’œi1.
Tchatka était jaloux du pouvoir d'Istagon et de
l'influence que celui-ci exerçait sur toute la tribu. Jusqu'ici il n'avait
porté aucune atteinte aux jours de son oncle; comme il craignait son courroux,
il voulait s'assurer de sa protection. Il en avait besoin aussi longtemps que
vivaient ceux qui auraient pu s'opposer à sa marche ambitieuse, dont le succès
était si peu mérité de sa part : aucun fait d'armes; aucun trophée remporté sur
l'ennemi ne pouvait l'autoriser à porter un peu haut ses prétentions. Par ses
ménagements et ses flatteries, par une attention assidue et une soumission
feinte aux moindres désirs du chef, le jeune homme si rusé avait réussi à
gagner l'amitié et la confiance de son oncle. Ils se virent plus souvent qu'à
l'ordinaire; ils se donnèrent des festins où semblait régner la plus grande
harmonie. Un soir Tchatka présenta a son hôte un plat
empoisonné; celui-ci, selon la coutume des sauvages, mangea le tout.
Sachant, par expérience, qu'au bout de quelques heures l'ingrédient aurait son
effet, Tchatka fit inviter tous les principaux braves
et soldats du camp à se rendre à sa loge, annonçant qu'il avait une affaire de
la plus haute importance à leur communiquer. Il plaça son wah-con
dans l'endroit le plus propre et le plus visible de sa loge. Ce wah-con du Gaucher consistait en une pierre peinturée en
rouge et entourée d'une petite clôture en petits bâtons d'environ six pouces de
long. Elle restait à une petite distance du feu qui brûlait au milieu de la
loge, et vis-à-vis de l'endroit où il était assis. Depuis plusieurs années,
elle avait occupé cette place.
Aussitôt que toute l'assemblée se trouva réunie, Tchatka lui fit connaître son wah-con.
Il leur déclara que le tonnerre, pendant un orage nocturne, avait lancé cette
pierre au milieu de sa loge; que la voix du tonnerre lui avait dit qu'elle
possédait le don et l'esprit de prophétie; que la pierre wah-con
avait annoncé qu'un grand événement allait avoir lieu dans le camp, que cette
nuit même le chef le plus vaillant et le plus brave de la tribu se débattrait
entre les bras de la mort, auxquels il n'échapperait point, et qu'un autre,
plus favorisé que lui par les manitous, prendrait sa place et serait proclamé
grand chef du camp; qu'à l'instant même où le chef expirerait, la pierre wah-con disparaîtrait aussi pour accompagner l'esprit du
défunt au pays des âmes.
Un morne silence succéda à cette étrange
déclaration. L'étonnement, mêlé d'une crainte superstitieuse, était peint sur
les figures de tous ceux qui formaient l'assemblée. Personne n'osa contredire
le discours de Tchatka ou révoquer en doute ses
paroles. D'ailleurs, en maintes occasions déjà, ses prédictions s'étaient
réalisées au temps marqué. Celui de qui la mort était prédite sans être désigné
était présent. Comme plusieurs occupaient à peu près le même rang dans le camp
et partageaient le pouvoir de concert avec Istagon,
celui-ci ne s'appliqua pas d'abord exclusivement l'annonce de mort qui venait
d'être faite si mystérieusement. Il ne ressentait point encore les effets du
plat empoisonné et n'avait pas même le moindre soupçon à ce sujet. Chacun se
retira dans sa propre loge; mais de noires appréhensions troublèrent leurs
esprits et l'agitation s'emparait de leurs cœurs. Qui sera la victime annoncée?
Vers minuit, on vint apprendre au Gaucher que son
oncle et ami était très malade et désirait absolument lui parler. L'oncle
soupçonnait la perfidie de son neveu et avait résolu de l'étendre mort à ses
pieds, tandis qu'il en avait encore la force. Le rusé Tchatka
répondit à l'envoyé :
-- « Allez dire à Istagon
que ma visite lui serait inutile. Je ne pourrais dans ce moment quitter ma loge
et mon wah-con. »
Sur ces entrefaites, un
grand tumulte et une grande confusion s'élevèrent dans tout le camp; la
consternation était générale. Dans ses horribles convulsions et avant qu'elles
lui eussent ôté l'usage de la parole, Istagon déclara
aux braves accourus les premiers à son appel, qu'il soupçonnait Tchatka d'être la cause de sa mort. Ils jetèrent aussitôt
des cris de rage et de vengeance contre celui-ci et se précipitèrent vers sa
loge pour donner suite à leurs menaces. Tchatka ému
et triste en apparence, à cause du malheureux sort de son oncle, et tremblant
de peur à la vue des casse-têtes qui allaient s'abattre sur lui, pria ces
vengeurs d'Istagon de suspendre leur vengeance et de
vouloir l'écouter. -- « Parents et amis, dit-il, Istagon
est mon oncle; le même sang coule dans mes veines; il m'a toujours comblé des
marques de son amitié et de sa confiance. Quel mal pourrais-je donc lui
faire? II n'y a que quelques moments, vous l'avez vu en bonne
santé et robuste; le voilà au lit de la mort, et c'est sur moi que vous venez
décharger votre colère! Qu'ai-je fait
pour la mériter? J'ai prédit
l'événement! Ai-je pu m'en
empêcher? Tel était le décret de mon
grand wah-con!
Approchez-vous et observez-le de près, car j'ai
annoncé en même temps que mon wah-con allait
disparaître pour accompagner l'esprit du chef au pays des âmes. Si ma parole
s'accomplit et que ma pierre wah-con disparaisse,
n'est-ce pas un signe évident que la mort d'Istagon
est plutôt le décret des manitous qu'une perfidie de ma part? Attendez et soyez-en vous-mêmes les juges. »
-- Ce peu de paroles eurent l'effet désiré : ils s'assirent en sentinelle
autour de cette pierre mystérieuse. Ni calumet, ni plat, ne fit le tour dans ce
cercle silencieux en apparence, mais tumultueux au fond, car leurs cœurs
étaient agités de mouvements divers, que le discours du perfide Tchatka avait fait naître.
Pendant environ deux heures que dura cette scène, le
feu s'amortit graduellement et finit par ne plus jeter dans la loge que de
faibles lueurs, qui se reflétaient de temps en temps sur ces figures sombres et
sinistres. Dans les intervalles, des coureurs venaient annoncer les progrès de
la maladie. -- « Istagon est dans des
convulsions terribles et ne fait entendre que des cris de rage et de désespoir
contre son neveu... Les convulsions s'affaiblissent... La parole commence à lui
manquer... A peine peut-on l'entendre... Il est dans son agonie... Istagon est mort. » - Des cris de détresse accompagnèrent
cette dernière nouvelle. Au même instant la pierre mystérieuse éclata en mille
morceaux, avec un bruit de tonnerre qui frappa d'épouvante tous les assistants.
En volant en éclats, elle remplit la loge de cendres et de feu, et blessa
grièvement les plus proches observateurs. Étourdis et épouvantés, tous prennent
la fuite et s'éloignent du lieu de cette scène de prodige. L’indignation et la
vengeance qui les animaient un moment auparavant contre Tchatka
firent place à une crainte mêlée d'effroi et de respect pour lui, et ils
n'osaient plus l'approcher. Le pouvoir surnaturel de la pierre wah-con fut reconnu, et celui qui en avait reçu la garde du
tonnerre fut honoré dans tout le camp du titre de Wah-Con-Tangka,
c'est-à-dire la grande médecine.
Voici comment s'explique toute cette affaire
prétendument surnaturelle : le rusé sauvage s'était préparé de longue main au
rôle qu'il se proposait de jouer. Il avait percé la pierre quelques jours
auparavant et l'avait chargée d'environ une livre de poudre. Une traînée de
poudre, soigneusement recouverte, allait de l'endroit où il était assis au trou
pratiqué dans la pierre, à une distance d'environ six à huit pieds. Il saisit
un moment favorable pour allumer un morceau d'amadou ou de bois à mèche, et à
l'instant même où l'on annonce la mort du Borgne, il met le feu à la traînée,
et la pierre éclate.
Tous ces moyens de ruse et de perfidie du Gaucher
doivent paraître bien simples dans le monde civilisé, où le poison et la poudre
sont si souvent employés pour toutes sortes de crimes et de forfaits; mais
parmi les sauvages, le cas était bien différent; ils ignoraient encore, alors,
l'usage destructeur de ces deux objets. Il n'est donc point étonnant qu'ils n'y
virent que du wah-con, c'est-à-dirè
du surnaturel et de l'incompréhensible.
A sa mort, Istagon
laissait un grand nombre d'amis; surtout parmi les guerriers qui lui étaient
sincèrement attachés, à cause de sa bravoure. Plusieurs d'entre eux, moins
crédules peut-être que les autres, jetèrent des regards sévères et menaçants
sur Tchatka, chaque fois qu'il se montrait en public.
Mais comme il vivait très retiré et quittait rarement sa loge, leur dédain et
leur aversion pour lui étaient peu remarqués. D'ailleurs, il n'était pas sans
appui, comme je l'ai déjà fait observer, sa parenté était nombreuse : les
membres de sa famille réunis aux partisans sur lesquels il pouvait compter,
formaient une quatrième partie de tout le camp, ou environ quatre-vingts loges.
Tchatka était bien persuadé qu'un grand coup était encore nécessaire pour gagner
les indécis, les mécontents et les incrédules. Des circonstances se prêtaient à
ce coup; il fallait y avoir recours pendant que les prodiges de la pierre
mystérieuse étaient encore frais dans la mémoire. Il arrive d'ailleurs assez
ordinairement qu'à la mort d'un chef, un camp considérable se divise en
différentes bandes, surtout lorsqu'un désaccord y existait antérieurement. Tchatka se renferma donc, pendant plusieurs jours, dans sa
loge, sans communiquer ouvertement avec personne. Le camp était dans l'attente
de quelque autre grande merveille; on discutait sur les causes et les motifs de
cette longue retraite; on se perdait en conjectures; tous étaient néanmoins
persuadés qu'une nouvelle manifestation, soit bonne soit mauvaise, en serait le
résultat. Le cinquième jour de cette retraite de Tchatka,
un malaise assez général se manifesta parmi les sauvages, et ils parlaient de
se diviser.
Ce fameux Tchatka, cette
Grande Médecine, l'espoir des uns et la terreur des autres, à quoi
s'occupait-il si secrètement dans sa loge?
A rien autre chose qu'à faire un tambour ou tchant-cheêga
kabo, d'une dimension telle, que jamais sauvage
n'avait conçu l'idée d'en construire un semblable. Quelque temps auparavant, dans
la préméditation de son exploit, il avait scié secrètement un morceau d'un gros
arbre troué, très propre à son dessein. Sa hauteur était d'environ trois pieds,
sur deux de large; il ressemblait à une baratte. L'une des extrémités était
couverte d'une peau de cabri; l'autre n'avait qu'un fond de bois. Il employa
plusieurs jours à trancher, à couper, à gratter l'intérieur de ce fameux
instrument, pour le rendre plus léger. Sur l'extérieur du tchant-cheêga
kabo, il peignit les figures d'un ours gris, d'une
tortue et d'un taureau-buffle, trois grands génies du catalogue des manitous
indiens. Entre ces trois figures, tout l'espace représentait des tètes humaines
sans chevelures, au nombre d'environ quatre-vingts. Un chef Pied-noir, sans
chevelure, était représenté en noir et barbouillé de vermillon, sur la peau du
tambour.
Il avait achevé toute son œuvre et fait tous ses
préparatifs. Au milieu de la nuit, la voix de Tchatka
se fit entendre, avec le bruit sourd de son tchant-cheêga,
qui retentit dans tout le camp. Comme s'il sortait d'une extase, il fait à
haute voix son action de grâce et ses invocations au Grand-Esprit et à tous ses
manitous favoris, pour les remercier des grandes faveurs dont ils venaient de
nouveau de le combler et dont les effets allaient rejaillir sur toute la tribu.
Tout le monde obéit à son appel; on se rend à sa loge. Selon l'usage, les
conseillers, les principaux d'entre les braves et soldats entrent les premiers
et remplissent bientôt sa demeure; tandis que des centaines de curieux, vieux
et jeunes, se réunissent et s'assiégent en dehors. La curiosité est à son
comble; on brûle d'apprendre enfin le dénoûment des
nouvelles mystérieuses; on attend avec une vive impatience mêlée d'inquiétude.
Comme préliminaire, Tchatka
entonne, au son du tambour, un beau cantique de guerre sans faire la moindre
attention à la multitude qui se pressait autour de lui. En sa qualité de grand
homme de médecine, il s'était coiffé du duvet du cygne; son visage et sa
poitrine étaient barbouillés de différentes couleurs et figures; ses lèvres
vermillonnées indiquaient qu'il était avide de sang et respirait la guerre.
Lorsqu'il s'aperçoit que toute la bande est rassemblée au dehors autour de sa
loge, il se lève, et d'une voix de Stentor qui se fait entendre dans toute
l'assemblée :
« J'ai rêvé, dit-il, amis et guerriers, j'ai
rêvé!... Pendant cinq jours et cinq nuits, j'ai été admis dans le pays des
âmes; vivant, je me suis promené au milieu des morts... Mes yeux ont vu des
scènes effrayantes;... mes oreilles ont entendu des plaintes affreuses, des
soupirs, des cris, des hurlements!... Aurez-vous le courage de m'écouter?...
Pourrai-je permettre de vous voir devenir les victimes de vos plus cruels
ennemis? Car, sachez-le, le danger est
proche, l'ennemi n'est pas loin. »
Un vieillard, dont les cheveux blancs annonçaient
environ soixante et dix hivers, grand conseiller de la nation et jongleur,
répondit : -- « Un homme qui aime sa tribu ne cache rien au peuple; il parle
lorsque le danger est proche; lorsque les ennemis se montrent, il va à leur
rencontre. Vous dites que vous avez, visité le pays des âmes. Je crois à vos
paroles. Moi aussi, dans mes rêves, j'ai souvent conversé avec les esprits des
morts. Quoique jeune encore, Tchatka nous a donné de
grandes preuves de son pouvoir... La dernière heure d'Istagon
a été terrible... mais qui oserait se lever pour vous blâmer?... Vous n'avez
fait que prédire les deux événements : le chef est mort et la pierre wah-con a disparu. J'ai fait des merveilles aussi lorsque
j'étais plus jeune. Je suis vieux aujourd'hui; mais quoique les jambes
commencent à me manquer, j'ai encore l'esprit clair. Nous écouterons vos
paroles avec attention, et nous déciderons ensuite de la voie que nous aurons à
suivre. J'ai parlé. »
Le discours du vieillard eut un effet favorable
sur toute l'assemblée. Peut-être était-il dans le secret de Tchatka.
Tous les discours qui suivirent manifestèrent un rapprochement vers le
meurtrier. Celui-ci, rassuré sur les dispositions à son égard, continua son
récit avec fermeté et montra une grande confiance dans ses plans pour l'avenir.
« Que ceux qui ont des oreilles pour moi
m'entendent : pour ceux qui n'en ont point, il est temps encore de se
retirer!... Vous me connaissez : je suis un homme de peu de paroles; mais ce
que j'avance est la vérité, et les événements que je prédis arrivent. Pendant
cinq jours et cinq nuits de suite, mon esprit a été transporté parmi les
esprits des morts, surtout de ceux de nos proches parents et amis. Nos amis,
dont les ossements blanchissent dans les plaines et que les loups entraînent
dans leurs gîtes; nos amis, qui jusqu’ici n'ont point encore été vengés, errent
çà et là dans les endroits marécageux, dans les glaces et les neiges, dans les
déserts stériles et abandonnés, qui ne produisent ni fruits, ni racines, ni
animaux d'aucune espèce pour les nourrir. C'est un lieu de ténèbres, où les
rayons du soleil ne pénètrent jamais. Ils y sont sujets à toutes les privations
: au froid, à la soif et à la faim. C'est nous, leurs amis, leurs parents et
leurs frères, qui sommes la cause de leurs longues souffrances et de leurs
affreux malheurs. Leurs plaintes et leurs soupirs étaient insupportables; je
tremblais dans tous mes membres; les cheveux se hérissaient sur ma tête; je
croyais mon sort fixé au milieu d'eux, lorsqu'un esprit bienfaisant me touche
la main et me dit :
-- « Tchatka,
retourne à l'endroit que tu as quitté. Rentre dans ton corps, car ton temps
pour venir » habiter le pays des âmes n'est point encore venu. Retourne, et tu
seras le porteur de bonnes nouvelles à ta tribu. Les mânes de tes parents
défunts seront vengés et leur délivrance s'approche. Dans ta loge, tu trouveras
un tambour peinturé de figures, que tu apprendras à connaître bientôt. »
-- L'esprit me quitte au même instant. Sortant de mon rêve, j'ai trouvé mon
tambour peinturé tel que vous le voyez ici. Lorsque mon corps s'est ranimé, je
me suis aperçu qu'il n'avait point changé de position. Pendant quatre jours et
quatre nuits, j'ai eu la même vision, variée quelquefois, mais toujours
accompagnée de plaintes et de reproches sur nos défaites récentes vis-à-vis des
Pieds-noirs. La cinquième nuit, un manitou m'adressa de nouveau la parole et me
dit : -- « Tchatka, à l'avenir le tchantcheêga
sera ton' wah-con... Lève - toi... Suis sans délai le
sentier de la guerre qui mène chez les Pieds-noirs. Aux sources de la rivière-au-lait, trente loges de tes ennemis se trouvent
campées. Pars à l'instant, et, après cinq jours de marche, tu arriveras au camp.
Le sixième jour, tu y feras un grand carnage. Chaque tête peinte sur le tambour
représente une chevelure, et toutes ces chevelures remportées apaiseront les
mânes de tes parents et amis défunts. Alors seulement ils pourront quitter
l'affreuse demeure où tu les vois, pour entrer dans les belles plaines où règne
l'abondance et où les souffrances et les privations sont inconnues... Dans ce
moment même un parti de guerre Pieds-noirs rôde dans le voisinage du camp. Ils
ont épié le moment favorable; mais, n'ayant pu réussir, ils sont partis pour
aller à la recherche d'un ennemi plus faible. Pars donc sans tarder; tu
trouveras une victoire aisée, tu ne rencontreras dans le camp pied-noir que des
vieillards, des femmes et des enfants. » -- Telles furent les paroles du
manitou, et il disparut. Je suis rentré dans mon corps; je suis revenu à mes
sens; je vous ai tout dit ¹. »
Ainsi parla cet homme si extraordinaire.
¹ Plusieurs de nos tribus indiennes célèbrent,
vers la fin de l'hiver, la Fête des Songes. Les cérémonies se prolongent
souvent de dix à quinze jours. On pourrait plutôt les appeler des bacchanales
ou Carnaval, auquel les sauvages eux-mêmes appliquent le nom de Fête des
Insensés. Ce sont des jours de grands désordres où tout ce qu'ils rêvent ou
prétendent avoir rêvé doit s'exécuter. Les danses, les chants et la musique
forment les principales cérémonies de la fête.
Avant de continuer l'étrange histoire de Tchatka et ses étranges prédictions, il est nécessaire de
faire observer qu'il avait su gagner et attacher à sa cause et à sa personne
plusieurs jeunes gens actifs et les meilleurs coureurs du camp. C'est d'eux
qu'il apprit en secret toutes les nouvelles et reçut toutes les informations
qu'ils pouvaient recueillir, dans leurs longues courses, soit sur la chasse,
soit sur la proximité, le nombre, la position des ennemis. Le jongleur, dès
qu'il est au fait des choses, fait sa médecine ou ses incantations, et
prophétise ensuite au peuple; celui-ci ne se doute pas de la fourberie et ne
trouve que du surnaturel dans tout ce qui sort de la bouche de l'imposteur.
(Pour
être continué.)