DIX-SEPTIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
Au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Saint-Louis, 1er décembre 1855.
Mon
révérend Père,
C'est avec un
sentiment de profonde douleur, qui sera partagé par tous nos frères de Belgique
et par les nombreux amis du digne Prélat, que nous annonçons la mort de Mgr.
Van de Velde, évêque de Natchez.
Quoique le digne
Pasteur fût avancé en âge et malgré la longueur d'une carrière apostolique dont
les États-Unis avaient admiré les rudes travaux que Mgr. Van de Velde
n'interrompait jamais, tout faisait espérer qu'il porterait longtemps encore le
fardeau de l'épiscopat. Sa mort inattendue a consterné tous ceux qui le
connaissaient. C'est une perte immense, nous dirons presque que c'est une perte
irréparable pour le diocèse de Natchez.
Mgr.
Jacques-Olivier Van de Velde est né le 3 avril 1795, dans les environs de
Termonde en Belgique. A cette époque, le pays était fort agité par les
partisans de la révolution française. Très jeune encore, il fut confié aux
soins d'une pieuse tante, dans le village de Saint-Amand en Flandre. Un
confesseur de la foi, un digne prêtre de France, échappé à la persécution qui
affligeait son pays natal, avait trouvé une retraite dans la même famille. Ce
fut lui qui dirigea l'éducation du jeune Jacques; il n'épargna ni soins ni
travaux pour former l'esprit et le cœur de son élève. Jacques devint bientôt
l'enfant favori du clergé de Saint-Amand. Il manifesta dès sa plus tendre
enfance un vif désir d'embrasser un jour l'état ecclésiastique. En 1810, il fut
placé dans un pensionnat près de Gand, où ses talents le firent distinguer
parmi un grand nombre de condisciples. A l'âge de dix-huit ans, il enseigna le
français et le flamand à Puers, pendant deux ou trois années.
Tandis qu'il
enseignait, la situation politique et religieuse du pays vint à changer. Par
suite de la bataille de Waterloo, le congrès de Vienne réunit la Belgique à la
Hollande, sous Guillaume Ier, prince d'Orange, calviniste acharné
contre la religion catholique. Comme bien d'autres, le jeune professeur,
impatient du joug oppresseur sous lequel gémissait son pays natal, forma le
projet de se retirer soit en Angleterre soit en Italie. Dans ce dessein, il
étudia la langue de ces deux pays. Mais son ancien bienfaiteur et confesseur,
le très révérend M. Verlooy, directeur du petit
séminaire de Malines, l'encouragea et lui proposa d'accepter dans son nouvel
institut une classe de latin, de français et de flamand, et de se faire porter
en même temps sur la liste des élèves du grand séminaire archiépiscopal. Ce fut
là qu'il se perfectionna dans la direction des classes latines et qu'il étudia
les éléments de la logique et de la théologie spéculative.
Cependant comme
le dessein de quitter sa patrie restait toujours présent à sa pensée, son pieux
et zélé directeur lui conseilla de se dévouer aux missions étrangères. A cet
effet, il fut présenté au révérend Charles Nerinckx, célèbre missionnaire du
Kentucky, qui, à son retour de Rome et quelque temps avant son départ pour les
États-Unis, était venu à Malines. Après qu'il eut pris des informations sur
l'état des missions et qu'on eut délibéré sur la continuation de ses études
théologiques, il était convenu qu'il accompagnerait M. Nerinckx, et qu'après
avoir terminé ses études au séminaire de Mgr. Flaget, il s'y dévouerait aux
exercices du saint ministère. Mais la Providence en disposa autrement. M.
Nerinckx quitta l'Europe le 16 mai 1817, accompagné de plusieurs jeunes Belges,
destinés au noviciat de la Compagnie de Jésus à George-Town, et parmi lesquels
se trouvait le jeune Van de Velde. Mais ce dernier, avant l'arrivée du navire
dans le port de Baltimore, fit une chute pendant une tempête et se rompit une
veiné. Ayant perdu beaucoup de sang, il dut être transporté au séminaire de
Sainte-Marie. Même après sa convalescence, il fut encore incapable de continuer
son voyage jusqu'au Kentucky. Le révérend M. Brulé, qui était alors président
du séminaire, tâcha de l'engager à rester à Baltimore; le P. Nerinckx, au contraire, lui conseilla fortement de suivre
ses compagnons de voyage jusqu'à George-Town et d'y
rester avec eux au noviciat de la Société de Jésus. Il y fut reçu avec beaucoup
de bonté et de charité par le R. P. Kohlmann, alors supérieur des missions de
la Compagnie de Jésus en Amérique.
Après deux années
de noviciat, il fut admis aux vœux simples, selon l'usage de la Société, et
nommé préfet des classes. En même temps, il s'appliqua assidûment à l'étude de
la poésie, de la rhétorique et de la philosophie. Ses progrès furent tels qu'il
fut nommé professeur de belles-lettres.
En 1827, à l'âge
de trente-trois ans, il fut ordonné prêtre à Baltimore, par Mgr. l'archevêque
A. Maréchal. Pendant les deux années qu'il s'appliquait à l'étude de la
théologie morale et polémique, il exerça les fonctions de chapelain du couvent
et pensionnat de la Visitation, à George-Town. En 1829, il fut chargé des
missions de Rockville et de Rockereck, dans le comté de Montgomery au Maryland.
Pendant l'automne de 1831, ses supérieurs l'envoyèrent à Saint-Louis, où un
collége venait d'être érigé et était en pleine activité, sous la direction des membres
de la Compagnie de Jésus et le patronage de Mgr. Rosati. Il y fut reçu par ses
frères avec la plus grande joie et la plus franche cordialité. Bientôt après,
on le nomma professeur de rhétorique et de mathématiques. En 1833, il remplit
l'office de vice-président et de procureur du collége, qui venait d'être élevé
au rang d'Université. Il conserva cette charge jusqu'en 1837, époque de son
admission aux vœux solennels. Il fut nommé procureur de la vice-province du
Missouri, sans cesser d'être vice-président de l'Université. En 1840, il devint
président de d'Université de Saint-Louis. L'année d'après, étant choisi pour
représenter la vice-province à la congrégation des procureurs, il partit pour
Rome, où il eut plusieurs audiences du Souverain Pontife Grégoire XVI. A son
retour à Saint-Louis, il continua ses fonctions de président de l'Université ¹,
jusqu'au mois de septembre 1843, lorsqu'il fut nommé vice-provincial au
Missouri. Sous son administration, plusieurs églises furent construites, ainsi
qu'une maison plus spacieuse pour servir de noviciat; les colléges
et les missions continuèrent de fleurir. En 1848, il eut de nouveau l'office de
procureur de la vice-province et de socius du R. P. provincial, et
accompagna son supérieur au concile de Baltimore.
¹ Le 4 juillet de chaque année,
les États-Unis célèbrent la fête de leur indépendance, proclamée en 1776. En
1841, le P. Van de Velde fut invité à prononcer le discours commémoratif, qui a
été publié sous le titre de : Oration delivered on the day sixty-fifth anniversary of the proclamation
of the indépendence of the United States of America, 5th July1841. By the Rev. J. Van de Velde,
S. J. President of the St. Louis University. Saint Louis; printed at the Argus
Office, Olive street, 1841, in-8e. (Note de la rédaction.)
Plusieurs prélats
l'avaient connu depuis plusieurs années. Ses talents, son zèle et sa piété le
firent proposer par eux au Pape pour le siége vacant de Chicago. Au mois de
novembre de la même année, il reçut ses bulles. Ce ne fut que sur l'avis de
Mgr. l'archevêque de Saint-Louis et de trois théologiens, qui avaient décidé
que les documents de Rome contenaient un commandement formel de la part du
Souverain Pontife, qu'il voulut accepter sa nomination. Il fut sacré évêque, le
dimanche de la sexagésime, 11 février 1849, par Mgr. l'archevêque, P. R.
Kenrick, assisté de Mgr. Loras et de Mgr. Miles. Mgr. Spaelding prononça un discours analogue
à la consécration. Cette cérémonie eut lieu dans l'église de Saint-François
Xavier, attachée à l'Université.
Mgr. Van de Velde
visita d'abord la partie de son vaste diocèse qui est dans le voisinage de
Saint-Louis. Il n'arriva à Chicago que le dimanche des Rameaux, jour où il prit
possession de son siége épiscopal.
Mgr. Van de Velde
avait souffert pendant plusieurs années de douleurs rhumatismales; il s'aperçut
bientôt que le climat froid et humide de Chicago lui était très nuisible. La
révolution romaine empêchait le Prélat de s'adresser au Souverain Pontife; dès
que l'ordre y fut rétabli, il écrivit au Saint-Père, le priant d'accepter sa
démission et de lui permettre de retourner parmi ses anciens confrères. Il
reçut une réponse du cardinal Fransoni, qui l'encourageait à porter le fardeau
de l'épiscopat avec patience et résignation. Quelque temps après, à l'occasion
de troubles et de difficultés survenus dans le diocèse, et qui influèrent sur
ses afflictions corporelles, Mgr. Van de Velde écrivit de nouveau à Rome,
suppliant le Saint-Siége d'accepter sa démission. L'affaire fut soumise à la
décision du premier concile national qui devait avoir lieu à Baltimore, au
printemps de l'année 1852. Ce concile résolut de créer un nouveau diocèse de
Quincy pour la partie méridionale de l'Illinois; mais il décida que, pour
l'avantage de Chicago, Mgr. Van de Velde n'en serait point transféré.
L'évêque avait eu
l'intention de visiter la France et la Belgique, après le concile; il prit la
résolution de pousser son voyage jusqu'à Rome et de porter en personne ses
supplications au trône du Saint-Père. Nommé porteur des décrets du concile, il
arriva à Rome le 22 juin. Pie IX reçut Mgr. Van de Velde avec la plus grande
affabilité. Après deux audiences, l'évêque reçut la réponse désirée, savoir,
qu'il serait rendu à la Compagnie de Jésus, même en qualité d'évêque
titulaire, et qu'il serait transféré à un autre siége dans un climat plus
doux et plus favorable. Mgr. Van de Velde quitta Rome le 16 septembre. Après
avoir visité quelques parties de la France, de l'Allemagne, de la Belgique, il
assista à Liège à la consécration de Mgr. de Montpellier. Il s'embarqua à
Liverpool, le 17 novembre, et arriva le 28 du même mois à New-York.
Depuis son retour
à Chicago, il fit encore une fois la visite épiscopale de son diocèse. Ce fut
pendant cette tournée qu'il reçut de Rome son bref de nomination au siége
vacant de Natchez, où il avait lui-même demandé d'être transféré. La majorité
du clergé et des fidèles de Chicago reçurent avec le plus vif regret la
nouvelle qu'ils allaient être privés de la présence de leur excellent et digne
évêque, qui avait travaillé avec tant de zèle et d'ardeur à leur bien-être, et
avait tant fait pour propager notre sainte religion dans l'État florissant de
l'Illinois. Sous son administration, soixante-dix églises avaient été
commencées et la plupart achevées. Il avait fait construire deux asiles
d'orphelins, sans parler de plusieurs autres établissements et importants
travaux.
Mgr. Van de Velde
fut forcé pendant quelque temps de rester sur les lieux comme administrateur de
Chicago et de Quincy, parce que le très révérend M. Melcher, nommé évêque de
Quincy et administrateur de Chicago, n'avait point accepté sa nomination. Ce
fut seulement le 3 novembre 1853, après avoir acheté un beau terrain pour y
bâtir la future cathédrale de Quincy, que Mgr. Van de Velde quitta ses nombreux
amis de Chicago et partit pour Natchez. Il y arriva le 23 du même mois, et fut
reçu avec la plus grande joie par le clergé et par tout le peuple. Sa haute
réputation l'y avait précédé. Le 18 décembre, après avoir assisté au sacré de
Mgr. A. Martin, à la Nouvelle-Orléans, et après avoir fait une retraite au
collége de Spring-Hill, il prit possession de son nouveau diocèse.
L'évêque
entreprit, avec un nouveau zèle, l'administration de sa nouvelle charge et se
mit à étendre la cause de la religion dans l'État du Mississipi. Il visita
aussitôt les différentes congrégations, pour connaître tous les besoins de son
diocèse, fit des efforts pour procurer des ouvriers apostoliques à cette partie
de la vigne du Seigneur, établit deux écoles et prit ses mesures pour finir la
cathédrale de Natchez et y ériger un collége. A cet effet, il acheta un bel
emplacement dans un faubourg de la ville. Mais le Seigneur, dans ses desseins
impénétrables, appela à lui le bon évêque, avant qu'il pût réaliser tous ses
plans conçus pour le bien de la religion et l'instruction des ouailles confiées
à ses soins.
Sa mort eut, dans
ses causes, un caractère des plus affligeants : il eut le malheur, le 23
octobre dernier, de se casser la jambe à deux endroits différents, en tombant
d'un escalier. Cette triste nouvelle se répandit rapidement dans la population
catholique. Les fidèles se rendirent en masse à la maison épiscopale, pour
exprimer leur affliction à leur bien-aimé Pasteur et lui porter toutes les
consolations et toute l'assistance dont ils étaient capables. L'inflammation de
la jambe causa d'abord une petite fièvre, qui passa bientôt à l'état de fièvre
jaune, et provoqua, pendant plusieurs jours, des spasmes d'agonisant. Durant
toute sa maladie, on remarqua dans l'évêque une patience étonnante, suie résignation
entière à la volonté du Seigneur, un calme vraiment chrétien, et cela au milieu
des plus rudes épreuves et des souffrances les plus pénibles. Ayant reçu les
dernières consolations de l'Église, avec la plus grande dévotion, il rendit sa
belle âme à son Créateur, le 13 novembre, à sept heures du matin, jour de la
fête de saint Stanislas, en l'honneur de qui il finissait une neuvaine.
L'exposition du
corps du vénérable défunt et le service funèbre offrirent le spectacle le plus
solennel et le plus imposant. Le corps, couvert des ornements épiscopaux,
déposé dans un riche sarcophage de métal, était placé, dans la demeure
épiscopale, sur un catafalque en forme de croix, auquel on avait donné une
pente, de sorte que le corps apparaissait comme à moitié debout. Il resta ainsi
exposé pendant toute la nuit qui suivit la mort. Un très grand nombre de
personnes, de tous les rangs de la société et de différentes croyances,
visitèrent les restes mortels du vénérable Prélat. Ces visités se prolongèrent
bien avant dans la nuit. Un doux sourire semblait animer les traits du défunt;
à voir ses yeux entr’ouverts, on eût cru qu'il écoutait attentivement et avec
plaisir ceux qui l'entouraient, et qu'il se préparait à répondre à leurs
questions. A peine les spectateurs pouvaient-ils croire qu'il n'était plus. Il
fallait des efforts, surtout de la part des catholiques, pour se séparer de
leur digne Père et bon Pasteur.
Les obsèques
eurent lieu le 14, à neuf heures, dans la cathédrale de Sainte-Marie, au milieu
d'un immense concours de peuple, accouru pour payer leur dernier tribut de
respect et d'attachement à leur vénérable évêque.
La messe
solennelle fut chantée par Mgr. Antoine Blanc, archevêque de la
Nouvelle-Orléans, assisté des révérends MM. F. X. Leroy, F. Grignon et Pont. Le
R. P. Tchieder, de la Compagnie, prononça le discours funèbre. Après le
service, le cercueil fut déposé dans un caveau préparé à cet effet sous le
sanctuaire de la cathédrale.
Nous recommandons
l'âme de Mgr. Van de Velde, notre vénérable confrère en Jésus-Christ, aux
saints sacrifices et aux prières de tous nos chers Pères et frères de Belgique,
et au souvenir pieux des nombreux amis du défunt.
J'ai l'honneur
d'être avec le plus profond respect,
Mon
révérend Père,
Votre
très humble et tout dévoué serviteur
P.-J. DE SMET. S. J.