KISTALWA
ET MARIA
PARENTS
DE WATOMIKA.
TRENTE ET UNIÈME LETTRE DU
R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
La quinzième lettre du R. P. De Smet, insérée dans
la 96e livraison, 15 décembre 1855, contient des détails sur
Watomika. Dans la vingtième lettre, 107e livraison, 1er
juin 1856, il est question des sacrifices des Delawares.
Namur,
le 30 janvier 1857.
Mon révérend et
cher Père,
Je vous ai narré,
dans une de mes lettres, la conversion de Watomika, l'homme aux pieds légers,
et sa vocation à la vie religieuse. Une courte notice sur ses parents vous
intéressera.
Watomika est né
dans le village de Muskagola, territoire indien. Son père, appelé Kistalwa, ou l’homme
qui parcourt le sentier de la montagne, était petit-fils de Hobokou, la
pipe à tabac, chef et guerrier distingué de la tribu des Delawares, ou
Lenni-Lennapi, qui figure dignement dans l'histoire indienne des États-Unis.
Ketchum, son cousin, est le chef actuel des Delawares et le successeur de
Kistalwa.
Durant les quinze
dernières années de sa vie, Kistalwa exerça les fonctions de grand chef. Dans
maintes occasions, il prouva, par sa hardiesse à la chasse des ours, des tigres
et des buffles, et surtout par sa bravoure à la guerre, qu'il était digne tout
à la fois de la haute position qu'il occupait dans sa nation, et du titre de
descendant d'une longue suite de chefs et de guerriers illustres. Élevé dans le
paganisme, Kistalwa ignorait la religion chrétienne. Il ne voyait dans les
blancs qui visitaient sa tribu que des usurpateurs des terres de ses ancêtres,
qui sans cesse la refoulaient plus avant dans les régions inconnues, que des
agents d'un gouvernement qui, peu à peu et à mesure qu'il étendait son vaste
empire, parviendrait à la fin à exterminer toute la race indienne. Il voyait,
s'introduire au milieu d'eux des hommes qui, avec une apparence d'amitié, leur
tendaient la main, leur adressaient des paroles douces et flatteuses,
encourageaient les Indiens à boire l'eau de feu, comme ceux-ci appellent
les liqueurs, les enivraient pour mieux les tromper dans leur infâme négoce, et
fomentaient les vices les plus abjects. Il était témoin des fatales influences
que ces hommes pervers et hypocrites exerçaient dans la tribu. Est-il donc surprenant
qu'il haît non-seulement ces individus, mais jusqu'à
la religion à laquelle ils prétendaient appartenir, jusqu'au nom de chrétien
qu'ils osaient porter? Comme le vieux
Amilcar, père d'Annibal, Kistalwa ne cessa d'inspirer au jeune Watomika une
haine éternelle contre la race perfide des blancs.
La mère de
Watomika était d'origine française. D'après le récit de cette femme, ses
parents sont venus de la province d'Auvergne, et, après avoir traversé l'Océan,
ils se sont établis dans une belle et riche vallée sur les bords du Rio-Frio,
tributaire de la rivière Nueces, au Texas, qui faisait alors partie du
Nouveau-Mexique. De vertes plaines, dont la vallée abonde, servaient dé
pâturages à des troupeaux innombrables de bestiaux sauvages et à des milliers
de chevaux marrons. Le Comanche, non moins sauvage et marron, y venait de temps
à autre faire sa grande chasse aux animaux et se pourvoir de ces coursiers
fougueux qui le rendent la terreur de ses ennemis à la guerre. C'est dans cet
endroit et à une époque bien éloignée de toute civilisation, que Maria, mère de
Watomika, est née. Elle avait un frère, appelé Louis, de trois ans plus âgé
qu'elle, né en France.
Des jours, des
mois, des années même s'étaient écoulés saris que la paix eût été troublée dans
la cabane solitaire du Français intrépide, comme il fut appelé. Il
n'avait d'autres voisins que des sauvages, nomades qui, dans certaines saisons
de l'année, le visitaient, lui témoignaient beaucoup d'amitié et d'attachement,
et lui apportaient leurs pelleteries et des provisions, recevant en échange les
articles qui pouvaient le plus leur convenir et leur plaire. Cette petite
famille, si tranquille, si heureuse dans le désert, à l'abri de ces commotions
politiques, de ces orages furieux qui se soulevaient et semaient l’épouvante,
le désordre et fa ruine dans les plus belles provinces de son pays natal, la
belle France; la famille Bucheur s’était éloignée de ces scènes tragiques et
sanglantes, et croyait avoir trouvé le repos dans la solitude, loin des
bouleversements et des vicissitudes dont elle avait, été témoin dans son propre
pays vers la fin du siècle dernier; mais, hélas! les rêves de la vie sont bien
trompeurs et souvent bien courts! Les
visions de l'imagination de l'homme ici-bas sont illusoires, incertaines;
passant pour la plupart avec la vitesse de l'éclair, elles ne peuvent
qu'éblouir un instant. L'intrépide Français comptait sur une longue suite
d'années heureuses. Huit années s'étaient déjà écoulées, et la paix et le
bonheur avaient régné dans son petit ménage. Les sauvages paraissaient lui être
sincèrement attachés; il était leur ami, leur bienfaiteur; il se croyait
assurément à l'abri de tout danger de leur part.
Soudain, un
événement imprévu vint anéantir ses plus belles espérances. Un petit parti de
chasseurs comanches avait été massacré par des Espagnols sur le Rio-Grande.
Aussitôt le cri de guerre et de vengeance retentit dans tous les camps de la
tribu. Les guerriers indiens déjà battent les plaines et les forêts à la
recherche de chevelures de blancs et avides de s'abreuver de sang. Ils avaient
cherché en vain depuis plusieurs semaines, lorsque le souvenir du solitaire de
Rio-Frio se présente à la pensée d'un soldat de la bande. Il propose le coup;
il est accepté. Dans leur rage frénétique, ils oublient la bienveillance et
l'amitié dont ils avaient sans cesse reçu des preuves dans la cabane de
l'honnête Français et de sa fidèle compagne; ils oublient jusqu'aux caresses
innocentes des deux petits enfants.
A la faveur des
ténèbres de la nuit, ils s'approchent de cette demeure paisible. Tandis que
toute la famille était plongée dans un profond sommeil, le cri de guerre de ces
barbares qui les environnaient vint le troubler. Armés de massues, les
agresseurs s'élancent et enfoncent les portes. Avant que la famille ait le
temps de se remettre de sa terreur panique, ils ont saisi le père, la mère et
les enfants. On les conduit à une petite distance de la maison, afin qu'ils
soient eux-mêmes les tristes témoins de la destruction par le feu de tout ce
que les sauvages ne pouvaient enlever.
Ce n'était que le
commencement de leurs malheurs. La colère et la vengeance indiennes, enflammées
par toutes les injures reçues des blancs, devaient, en l'absence des vrais
coupables, descendre sur ces innocentes victimes. Ils les chargèrent
d'opprobres et les accablèrent de cruautés. Après une marche précipitée et
pénible, continuée pendant plusieurs jours, presque sans qu'ils pussent prendre
le moindre repos et avec très peu de nourriture, ils arrivèrent au village du
grand chef comanche, proche parent des chasseurs massacrés par les Espagnols.
Le camp avait été
averti d'avance de l'approche des guerriers. Ils y furent reçus avec tous les
honneurs d'un vrai triomphe, consistant en danses de chevelures, en chants et
en festins, comme si ces misérables guerriers s'étaient réellement distingués
par une action héroïque et dans une bataille rangée. Pendant que le conseil
était en séance dans la loge du chef, pour délibérer sur le sort des
prisonniers, ceux-ci furent conduits à l'entour du village, au milieu des
injures les plus atroces que chaque barbare avait le droit de leur infliger. Le
chef enfin proclama la sentence aux acclamations de toute la multitude. Le
poteau fut aussitôt élevé dans le centre du camp et entouré de fagots. Le
Français et sa femme y furent attachés ensemble pour y périr dans les flammes.
Les danses sauvages, les gestes frénétiques, les cris, les vociférations et les
hurlements horribles de ces barbares furieux augmentaient encore les angoisses
profondes et l'affreuse agonie de leurs malheureuses victimes. Le père et la
mère ne cessèrent, jusqu'au dernier soupir, de conjurer leurs cruels bourreaux
d'avoir pitié au moins de leurs pauvres et innocents enfants. Le petit Louis et
la petite Maria furent épargnés à cause de leur bas âge; le premier avait dix
ans; la fille n'en avait que sept. Ils furent toutefois forcés d'assister au
sacrifice, inhumain de leurs chers parents, qu'ils ne pouvaient ni secourir, ni
consoler. Ils tremblaient de tous leurs membres, versaient des torrents de
larmes, appelaient leur père et leur mère par les noms les plus doux, et
suppliaient, mais en vain, ces cœurs cruels et sans pitié de sauver leur vie.
Les gémissements du père, au milieu de ses affreuses tortures, et les cris
agonisants de la mère mourante déchiraient les tendres cœurs des enfants. Dans
leur désespoir, ils se seraient jetés â leurs pieds, à travers les flammes, si
les monstres qui les entouraient ne les en eussent empêchés.
Immédiatement
après cette scène tragique et effroyable, les deux malheureux orphelins furent
soumis à une nouvelle épreuve, non moins dure et affligeante dans les tristes
circonstances où ils se trouvaient. Jusqu'alors ils avaient passé ensemble les
jours heureux et innocents de leur enfance; ils avaient eu ensemble tous leurs
amusements et fait toutes leurs courses; aujourd'hui que leurs tendres cœurs
désiraient partager ensemble la plus profonde amertume, ils furent impitoyablement
séparés pour ne plus se revoir. Maria fut arrachée des bras de son frère, le
seul objet de tendresse qui lui restât sur la terre. Le fils unique d'un chef
présent était récemment tombé à la guerre. Ce chef réclama Louis pour prendre
la place de son fils, le mit sur un beau coursier et le mena dans son pays. On
n'a point entendu parler de lui depuis cette époque. S'il vit encore, il
remplace probablement aujourd'hui son père adoptif en qualité de chef comanche,
et parcourt, avec ses frères nomades et à peaux rouges, les vastes plaines du
Texas, du Nouveau-Mexique et du Grand-Désert.
Maria fut adoptée
dans la famille d'un grand guerrier comanche, qui la
traita comme son propre enfant et qui reprit aussitôt après le sentier de son
pays, situé au nord du Texas. Elle était dans cette famille depuis environ sept
années, lorsqu'elle accompagna ses parents indiens à un poste de traite, établi
dans la partie supérieure de la rivière Rouge. Ils y rencontrèrent un grand
parti de Delawares, conduit par le jeune et brave Kistalwa, fils d'un chef
buckongahela. Les deux partis échangèrent aussitôt les compliments ordinaires
entre Indiens et fumèrent ensemble le calumet de la paix et de la fraternité.
Maria attira
l'attention du parti delaware, surtout de Kistalwa, qui chercha à avoir un
entretien avec elle. Elle consentit à l'accompagner à la loge de Buckongahela,
pourvu que ses parents adoptifs donnassent leur approbation. Kistalwa
s'empressa de proposer l'affaire au vieux Comanche. Celui-ci surpris rejeta la
proposition avec sévérité et refusa positivement d'en entendre parler. Il prit
même ses mesures pour empêcher toute entrevue entre le jeune Delaware et sa
fille adoptive. Kistalwa avait du caractère; il ne se laissa pas intimider
facilement, et ce premier refus ne servit qu'à l'encourager à persister dans sa
demande à tout risque. L'histoire de la jeune fille blanche avait vivement
touché son cœur. Il voulait absolument la reprendre, l'arracher, s'il le
fallait, des mains d'un des bourreaux du malheureux père et de la malheureuse
mère de Maria. Il revint donc à la charge avec une telle détermination et avec
des arguments si positifs, que le Comanche commença à réfléchir sur les
conséquences d'un second refus et à craindre pour la sécurité de toute sa famille.
L'affaire prit un nouvel aspect : le vieux sauvage prêta une oreille plus
attentive au discours du jeune guerrier. Kistalwa s'en aperçut; il mit aussitôt
son calumet et du tabac à ses pieds. Selon les usages indiens, si la partie
adverse ne fait aucune attention au calumet, c'est un signe qu'il se refusa à
tout arrangement. Mais le Comanche, au grand contentement de son hôte,
s'empressa d'allumer le calumet et l'offrit au Grand-Esprit et à tous les
manitous de son calendrier, comme une marque de sa sincérité. Le calumet passa
ensuite d'une bouche à l'autre : c,'était la conclusion du traité. L'un promit
sa fille; l'autre, en témoignage de sa reconnaissance, fit présent au père de
deux beaux chevaux et d’une ample quantité de tabac et de munitions.
Kistalwa ne tarda
pas à faire ses préparatifs de départ et fit avertir fa fille blanche. Elle eut
de la peine à quitter ses parents comanches auxquels elle s'était sincèrement attachée. Maria, par sa douceur, son
intelligence et toutes les autres bonnes qualités qui ta distinguaient parmi
ses compagnes, avait su gagner tous les cœurs de la famille comanche. Celle-ci,
de son côté, avait eu pour Maria, durant son long séjour dans leur loge, tous
les égards et toute l'affection de vrais parents, de sœurs, de frères. La
séparation fut donc bien pénible; la peine mutuelle se manifestait par une
abondance de larmes pour les derniers adieux. Aussi, en quittant Maria, le
vieux Comanche implorait ses manitous de protéger le sentier qu'elle allait
parcourir; l'ayant placée sous leur sauvegarde, il la remit entre les mains de Kistalwa et de sa bande de guerriers.
Fiers du trésor
qu'ils emportaient, ils reprirent, comme en triomphe, le chemin de leur pays.
Le soleil brillait; les plaines fourmillaient d'animaux; la chasse était
abondante; nul ennemi ne venait disputer le pas; tout fut propice et heureux
pendant le long voyage.
Maria, à son
arrivée parmi les Lenni-Lennapi, désormais sa propre nation, y fut reçue, avec
toutes les marques de tendresse et d'affection, par le grand chef Buckongahela.
Il lui donna le nom de Monotawan, ou la gazelle blanche, à cause de sa
forme délicate et de son admirable candeur.
Deux années
après, Monotawan fut mariée à Kistalwa, avec les cérémonies et les rites en
usage dans la tribu. Voici les détails de ce genre de solennités : lorsqu'un
jeune homme désire entrer en ménage, il déclare son intention au père et à la
mère de la fille, s'ils sont en vie, sinon aux plus proches parents et amis. Ce
sont eux qui décident de la convenance du mariage. Le jeune homme prend alors
son fusil, son sac à plomb et sa corne à poudre, et passe trois jours de suite
à la chasse du gibier dans les plaines et les forêts voisines. S'il obtient du
succès et qu'il retourne avec des chevaux chargés du produit de sa chasse,
c'est un présage certain de bonheur et de paix pour le nouvel état dans lequel
il va entrer; si, au contraire, il retourne à la loge les mains vides ou avec
de misérable gibier, l'augure est défavorable et les amis remettent souvent le
mariage à un temps plus propice. Le chasseur, à son retour, choisit les
morceaux les plus délicats de sa chasse, les place à l'entrée de la loge de sa
future, et se retire sans dire une parole à qui que ce soit. Lorsque le présent
est accepté, c'est un signe qu'il n'est fait aucune objection à l'union
projetée, de la part des parents ou amis de la famille. Aussitôt les deux
partis font tous les préparatifs qui préludent au mariage. Le jeune homme et la
jeune fille se barbouillent soigneusement la figure de différentes couleurs et
devises et se revêtent de leurs plus beaux ornements. Ils consistent en
bracelets, colliers de grains de cristal ou de porcelaine, belles plumes
d'oiseaux, habits de peaux de gazelles et de chevreuils, richement brodés et
travaillés en épines de porc-épic de couleurs variées. Le futur s'attache des
queues de loups ou de renards aux deux talons et aux genoux, en forme de
jarretières et insère des plumes de queue d'aigle dans ses cheveux. Ces plumes
sont des marques d'une grande distinction, dont on s'est rendu digne par des
exploits à la guerre et la hardiesse à la chasse. Les principaux jongleurs font
une offrande de tabac à Wâcon-Tanka, ou le Grand-Esprit, afin d'obtenir ses
faveurs pour le jeune couple, et lui présentent une peau de castor en
sacrifice, comme marque de leur reconnaissance pour les bienfaits futurs qu'ils
implorent sur eux. Les amis et les proches parents préparent ensemble le grand
festin de noce. Là, le jeune homme est présenté à la famille par le grand
maître des cérémonies. Celui-ci remet à chacun des deux fiancés une peau de
castor. Ils l'échangent entre eux, et ratifient ainsi leur consentement au
mariage. Le repas commence; les convives font honneur aux mets; ils dansent et
chantent au son du tambour et de la flûte, et c'est au milieu de ces amusements
et des récits de belles histoires que se termine la cérémonie des noces parmi
les Lenni-Lennapi.
Monotawan donna
le jour à deux fils; l’aîné fut appelé Chiwendota, ou
le loup noir; le cadet reçut le nom de Watomika, ou le pied léger.
Veuillez agréer
mes hommages respectueux et me croire
Votre
tout dévoué frère en Jésus-Christ
P.
J. DE SMET. S. J.