CHARLES
NERINCKX,
CURÉ D’EVERBERG – MEERBEEK ET MISSIONNAIRE AU KENTUCKY
QUARANTE-DEUXIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 16 novembre 1837.
Mon révérend et
cher Père,
Dans votre lettre
du 20 octobre, accusant réception du Memoir of Charles Nerinckx, extrait
du Metropolitan du 15 juillet de cette année, ainsi que de la traduction
de ce Mémoire, vous me dites que vous aviez déjà reçu de moi la biographie du
même missionnaire, publiée en Amérique par Mgr. Spalding, évêque actuel de
Louisville, dans ses Sketches of Kentucky. Je me rappelle, en effet, ce
premier envoi. Comme le Memoir s'appuie sur la même autorité du
respectable prélat, que la substance des deux notices est la même, et qu'un
ancien missionnaire en Amérique vous avait déjà traduit celle des Sketches,
je pense que vous ferez bien de publier cette dernière traduction ¹.
¹ « De tout temps, dit le
traducteur, les Belges se sont distingués dans la grande œuvre de la
propagation de la foi; nulle région lointaine qui ne conserve la trace de leurs
pas; nul peuple infidèle ou sauvage qui ne se rappelle et ne bénisse le nom de
quelque missionnaire parti de la Belgique. Le grand saint François Xavier
admirait leurs vertus et leur dévouement.
« Mitte Belgas, envoyez-moi des Belges, » écrivait-il en Europe du fond de l'Inde.
» Dé quel intérêt ne serait pas l'ouvrage qui nous
retracerait les travaux de nos principaux missionnaires? Mais tandis que les
biographies des autres célébrités belges abondent, on en voit peu de ces hommes
apostoliques qui ont employé leurs sueurs et leur vie à l'œuvre qu'un saint
appelle la plus divine de toutes les œuvres divines.
» En attendant que cette lacune soit remplie,
nous sommes heureux de rappeler un nom bien connu en Belgique. Charles
Nerinckx, l'un des missionnaires les plus célèbres qui soient partis de
Belgique, fut, au commencement de ce siècle, une des gloires de l'Église
naissante des États-Unis. »
Nous avons de ce digne prêtre missionnaire du
Kentucky quelques lettres que nous croyons inédites et que nous publierons. Il
doit en exister encore bien d'autres. Les personnes qui voudraient nous en
communiquer d'autres contribueraient au bien que ces lectures édifiantes
peuvent faire. (Note de la
rédaction.)
Charles Nerinckx
naquit le 2 octobre 1761, à Herffelinghen (commune rurale de la province de
Brabant, arrondissement de Bruxelles). Ses parents se distinguaient par les
vertus chrétiennes et par un profond attachement à la religion. Son père était
médecin.
Dès son enfance,
Charles croissait sous la douce influence de la piété, qui était héréditaire
dans sa famille ². Il sembla se hâter d'offrir à Dieu les prémices d'une
vie qu'il devait, plus tard, lui consacrer tout entière.
² La famille Nerinckx est connue
par plusieurs pieux et zélés ecclésiastiques qui en sont sortis. L'un d'eux, au
commencement de ce siècle, se rendit à Londres, où il a dirigé longtemps
l'église de Saint-Louis de Gonzague, bâtie par ses soins, et le couvent
adjacent d'orphelines, qu'il a fondé et mis sous la direction des Sœurs
appelées les Fidèles Compagnes de Jésus. Un autre, religieux de la
Compagnie de Jésus, travaille dans les laborieuses missions du Missouri. Le
clergé belge compte plusieurs membres de la même famille. (Note du traducteur)
Placé, jeune
encore, dans l'école primaire de Ninove, il passa de là, à l'âge de treize ans,
au collége de Gheel, dans la Campine, pour y faire ses humanités. Charles fut, dans
ces deux maisons, un sujet de consolation pour ses maîtres, un modèle
d'application et de piété pour ses condisciples, que son commerce aimable
savait captiver et porter au bien.
Ses religieux
parents, pour répondre à son amour de la science et développer ses heureux
talents, encouragés d'ailleurs par ses premiers succès, résolurent de lui faire
suivre un cours de philosophie. Ils l'envoyèrent à la célèbre université de
Louvain. S'ils n'épargnaient ni soins ni sacrifices pour procurer à leur fils
une instruction aussi brillante que chrétienne, on peut dire que ce fils
reconnaissant faisait tous ses efforts pour les satisfaire et les consoler.
Cependant Charles
était arrivé à cet âge où le jeune homme, en face de l'avenir, se recueille
pour penser au chemin qu'il doit suivre et au but qu'il veut atteindre. Il
comprenait tout ce qu'il y a d'importance pour le jeune homme à faire un bon
choix d'un état de vie et à conformer en cela ses desseins à ceux que la
Providence a sur chacun de nous. Il demanda à Dieu la lumière. Fidèle à la voix
du Seigneur, il résolut de se consacrer au service de l'Église.
En 1781, il entra
au grand séminaire de Malines, où il fit chaque jour de nouveaux progrès dans
les voies de Dieu, non moins que dans les sciences sacrées. Une profonde
humilité ne l'abandonnait pas au milieu des succès qui l'élevaient au-dessus de
ses condisciples : il paraissait n'avoir rien tant à cœur que de cacher ses
avantages aux hommes, évitant les louanges du monde avec une ardeur égale à
celle qu'on met trop souvent à les rechercher.
Par une vie aussi
sainte, Charles s'était depuis longtemps préparé à recevoir l'éminente dignité
du sacerdoce. Il y fut promu, à la fin de son cours de théologie, en 1785, et,
presque aussitôt après, attaché à une église de Malines, où, pendant l'espace
de huit ans, il travailla avec le plus grand dévouement au salut du prochain.
Cependant la cure
d'Everberg-Meerbeek, près de Louvain, vint à vaquer et à être mise au concours,
comme le recommande le saint concile de Trente, pour que le plus capable
obtienne le bénéfice. Nerinckx l'emporta sur ses confrères. Il s'arracha à ses
nombreux amis de Malines pour entrer dans cette nouvelle carrière, où Dieu lui
réservait des travaux dignes de son zèle.
A son arrivée, il
trouva cette grande paroisse dans un état déplorable : l'église délabrée, le
peuple ignorant, l'instruction de la jeunesse négligée, tout indiquait la
funeste influence que la révolution française avait exercée jusque sur ces
contrées, que la présence de ses armées aggravait encore, et que le
prédécesseur du nouveau curé, vieillard infirme, n'avait pu arrêter. Nerinckx
ne tarda pas à réparer ces maux. Il fit restaurer l'église et travailla sans
cesse à faire revivre l'esprit de piété parmi ses nombreux paroissiens. Connaissant
l'influence d'une solide instruction sur le bonheur des enfants et l'empire que
l'innocence exerce sur les cœurs des parents, il redoubla d'efforts pour
instruire l'enfance dans les principes de la religion et former les jeunes
cœurs à la piété. Il les réunissait très fréquemment au catéchisme. Pour
atteindre plus sûrement son but, il avait divisé tous les enfants de la
paroisse en diverses sections; là, il leur donnait l'instruction chrétienne ou
la leur faisait faire par des catéchistes qu'il avait formés lui-même. Il gagna
bientôt l’amour de cette chère portion de son troupeau. Aussi tous
rivalisaient-ils de zèle et d'assiduité. Il s'efforçait de leur inspirer une
piété douce et confiante envers la Vierge Immaculée, et se plaisait à leur enseigner
des cantiques, qu'il avait composés lui-même en l'honneur de la Mère de Dieu.
Le bon prêtre put
se féliciter d'un succès qui dépassa ses espérances. C'est par les enfants, ce
semble, que Dieu voulait faire triompher la grâce. Ceux à qui leur âge le permettait
étaient admis une première fois à la Table sainte. Là, ils faisaient briller
leur candeur et leur tendre piété, et restaient dans la suite des modèles de
régularité et de ferveur pour le reste des habitants. Les cœurs des parents
furent touchés; les plus égarés, les plus endurcis revinrent peu à peu au
sentiment de leurs devoirs. La paroisse, naguère plongée dans l'indifférence et
dans les désordres qui l'accompagnent, secoua sa torpeur et rappela bientôt,
par la sincérité de son retour, les plus beaux temps du passé. Pour affermir et
développer son œuvre, le zélé curé établit des congrégations en l'honneur de
Marie, des associations consacrées à la visite et aux soins des malades et à
d'autres œuvres de charité. C'est ainsi que, par le zèle dévorant du prêtre et
par des travaux que le ciel se plaisait à féconder par la grâce, une réforme
totale des mœurs eut lieu dans la populeuse paroisse d'Everberg-Meerbeek.
Affable et poli
envers tous, Nerinckx était pourtant de mœurs austères et de principes rigides;
mais cette rigueur, il se l'appliquait à lui-même bien plus qu'aux autres.
Jamais il ne perdait de temps, et il se refusait jusqu'au moindre délassement;
ses visites se bornaient à celles que son ministère réclamait impérieusement;
mais dès qu'il s'agissait de sauver une âme, il partait en toute hâte, à
quelque heure que ce fût et quelque temps qu'il fît, par le froid de l'hiver
comme par les ardeurs de l'été. Le saint ministère cessait-il de l'occuper, on
était sûr alors de le trouver chez lui appliqué à la prière ou à l'étude.
Attentif à éloigner de son troupeau jusqu'aux moindres occasions de chute, il
ne pouvait tolérer les danses; il les attaquait avec force et réussit à les
abolir.
Tant de zèle pour
les intérêts de la religion et pour toutes les bonnes œuvres qu'elle inspire
devait naturellement attirer au paisible prêtre la haine des coryphées impies
de la révolution, et le signaler à leurs outrages persécuteurs. Un arrêt
d'emprisonnement fut lancé contre lui en 1791. Pour se soustraire aux recherches
dont il était l'objet et sauver peut-être sa vie, il fut obligé de fuir et
d'abandonner, le cœur brisé de douleur, sa paroisse chérie à la merci d'hommes
perturbateurs et pervers. Il trouva un asile dans l'hôpital de Termonde, alors
sous la direction des Sœurs Hospitalières, dont sa tante était la supérieure.
Durant sept ans,
malgré le danger continuel qui menaçait sa vie, il resta dans cette retraite, y
remplissant les fonctions de chapelain. L'aumônier de l'hôpital, l'abbé
Schellekens, était exilé à l'ile de Ré.
Cette persécution
fit éclater l'entière résignation de Nerinckx à la volonté divine; il fut un
modèle de toutes les vertus pour tous ceux qui eurent le bonheur de le
connaître, et le soutien des pieuses Sœurs dans ces temps malheureux. Il
célébrait le saint sacrifice de la messe pour ces saintes âmes à deux heures du
matin, et se retirait ensuite dans l'endroit où il se tenait caché pendant le
jour. Doué de rares talents et ne pouvant souffrir l'inaction, il sut se rendre
utiles les loisirs de ces années d'épreuve, en se livrant à des études
profondes et en composant plusieurs traités sur la théologie, l'histoire
ecclésiastique et le droit canon. Ses manuscrits auraient fourni une matière
abondante pour huit volumes in-octavo; mais lorsque, plus tard, il fut
pressé de les livrer à l'impression, sa modestie s'y refusa jusqu'à la fin.
A l'hôpital de
Termonde se trouvaient alors plusieurs prisonniers qu'on y avait amenés à la
suite des combats livrés en Belgique par les révolutionnaires. L'intrépide
aumônier quittait sa retraite pendant la nuit pour leur prodiguer toutes les
consolations et tous les soins possibles dans ces circonstances, et leur
administrer les secours spirituels du saint ministère. Quelquefois, après les
avoir fait participer aux saints sacrements, il voyait ces malheureux arrachés
de la prison et conduits à la mort; il les suivait d'un œil de paternelle
compassion jusqu'au lieu du gibet, et plus d'une fois il leva encore la main
pour les bénir. Par intervalle, il s'échappait de son exil et se rendait en
secret à Everberg au milieu de son ancien troupeau. Il retrempait les courages,
consolait les affligés et distribuait les secours de la religion à ce peuple
abandonné.
Après bien des
épreuves, Nerinckx, dévoré du désir d'étendre le royaume de Jésus-Christ,
résolut de se rendre aux États-Unis, où la moisson était aussi abondante que le
nombre des ouvriers était restreint. Il quitta la Belgique et s'embarqua à
Amsterdam le 14 août 1804.
Pendant la
traversée, qui fut très pénible et ne dura pas moins de trois mois, le navire,
vieux et délabré, fut souvent en danger de sombrer. Une maladie contagieuse,
qui éclata à bord, mit le comble à la consternation et enleva plusieurs
passagers et gens de l'équipage. Rien cependant ne put arrêter l'impiété et le
débordement qui souillaient le vaisseau. Le nouveau missionnaire versa souvent
des larmes sur ces excès, qui résistaient à son zèle. Dans la suite, en parlant
de ce navire, il avait coutume de l'appeler un enfer flottant, et ne
cessait d'attribuer à une protection spéciale de Dieu le bonheur qu'il avait eu
d'échapper à un naufrage imminent.
On aborda à
Baltimore vers le milieu de novembre. Nerinckx se rendit aussitôt chez Mgr.
Carroll ¹, seul évêque aux États-Unis, et lui offrit ses services pour
quelque église ou district que ce prélat jugeât à propos de lui assigner.
L'évêque le reçut, avec la plus grande bienveillance et l'envoya à Georgetown ²,
pour s'y former aux missions américaines et s'appliquer à l'étude de la langue
anglaise, dont il n'avait aucune connaissance. Quoique âgé alors de
quarante-cinq ans, il réussit à apprendre cette langue de manière à pouvoir
l'écrire et la parler avec facilité.
¹ Mgr. Carroll était un illustre
rejeton de l'une des deux cents familles catholiques anglaises, qui, cri 1633,
fuyant l'oppression religieuse qu'elles subissaient au sein de leur patrie,
franchirent l'Atlantique et se fixèrent dans le Maryland (mot anglais qui
signifie terre de Marie), sous la conduite de lord Baltimore. Il fut membre de
la Compagnie de Jésus jusqu’à la suppression de cette société, en 1773. Il
continuait de cultiver cette partie de la vigne du Seigneur avec ses anciens
frères en religion, lorsque en 1790 il fut promu à la dignité épiscopale. Le
Pape Pie VI le chargea du nouveau siège de Baltimore et soumit à sa juridiction
toute l'étendue des États-Unis. Sa mort, qui arriva en 1815, causa un deuil
extraordinaire dans tout le pays.
² L’établissement de Georgetown
est le plus ancien collége catholique des États-Unis, et fut, de tout temps,
une féconde pépinière de missionnaires. Il est situé sur une hauteur en vue du
Capitole de Washington. Dans le siècle dernier, il était déjà, comme de nos
jours encore, sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus. Ce collège
a acquis une nouvelle importance par le magnifique observatoire qu'on y a
élevé, il y a quelques années, et par les observations astronomiques qui y sont
faites.
Mgr. Carroll,
connaissant l'isolement et la situation extrême de M. Badin ³, seul
prêtre pour toute l'étendue du Kentucky, résolut de lui envoyer en aide le
nouveau missionnaire. N'en eût-il jamais envoyé d'autres, d'éternels
remercîments lui seraient dus pour le trésor inappréciable qu'il a donné au Kentucky
dans la personne de Nerinckx.
³ M. Badin, mort récemment après
plus de cinquante années d'apostolat, était d'origine française. Il fit ses
études théologiques à Baltimore et y reçut, en 1793, la prêtrise des mains de
Mgr. Carroll. Il est le premier qui fût ordonné prêtre dans cette partie du
monde, où peu auparavant les catholiques avaient gémi sous les lois pénales de
l'Angleterre. (Notes du traducteur.)
L'homme de Dieu
partit aussitôt, pour sa mission lointaine, insensible à tout danger, non moins
qu'aux privations et aux rudes travaux qui l'attendaient. Accoutumé depuis
longtemps à toute espèce de difficultés, il s'estimait heureux d'obtenir une
mission que plusieurs autres avaient refusée.
Il quitta la
ville de Baltimore, au printemps de l'année 1805, et parvint au Kentucky, après
un long et pénible voyage, le 5 juillet de la même année.
Reçu avec bonheur
par M. Badin, alors grand vicaire, il se mit bientôt à partager les travaux de
sa mission. Pendant les sept premières années de son apostolat il résida avec
M. Badin près de l'église de Saint-Étienne, et il fixa ensuite sa résidence
près de l'église de Saint-Charles, qu'il venait de bâtir au bord du Hardin's
Creek. Là il sembla redoubler d'activité. Toujours à la recherche des âmes, il
parcourait à cheval les forêts et les plaines, sans jamais se donner de repos.
Ses travaux étaient excessifs; mais aussi en était-il bien consolé par les
fruits abondants qui en résultaient. Dévoré par le zèle de la maison de Dieu,
il n'était point de sacrifices auxquels il ne se soumît volontiers pour le
bien-être des habitants du Kentucky, alors peu nombreux encore, mais dispersés
sur un territoire immense ¹. D'une constitution robuste et ayant de
grandes forces corporelles, il n'avait nul égard pour lui-même; son sommeil
était court; sa nourriture, celle des pauvres; il se levait ordinairement
plusieurs heures avant le jour pour vaquer à l'oraison et à l'étude, et pendant
toute la journée il paraissait vivre dans un recueillement continuel. Ne
cherchant que la gloire de Dieu et le salut du prochain, il était tout entier à
ses devoirs, et même dans la vieillesse il ne ralentit en rien sa première
ardeur. Dieu soutint si bien les forces de son serviteur, qu'à l'âge de
soixante ans il travaillait encore avec toute la vigueur de la jeunesse. Quels
que fussent ses travaux et ses fatigues, il ne manquait presque jamais de
célébrer les saints mystères. II faisait quelquefois le matin 25 à 50 milles à
cheval pour arriver au lieu où il devait offrir le saint sacrifice.
(La
fin au numéro prochain.)
¹ Le Kentucky, situé au centre
de la Confédération Américaine, est borné, au nord par la charmante rivière de
l'Ohio (nom sauvage qui signifie la belle), à l'ouest par le Mississipi,
au sud par l'État du Tenessée, et à l'est par la Virginie. Sa superficie est de
4,335 lieues carrées et sa population qui, en 1792, n'était que d'environ
70,000 âmes, s'élevait en 1850 à 982,405. (
Note du traducteur.)