CRONIQUE
CONTEMPORAINE.
AMÉRIQUE. -- ÉTATS-UNIS ET SAUVAGES. -- Ce pays offre un contraste frappant
de bien et de mal. De nouvelles églises, des cérémonies touchantes,
des marques de piété données par des soldats échappés au naufrage, des conversions,
viennent consoler les cœurs chrétiens des pertes que cause la propagande
biblique; et la nouvelle mission du P. De Smet parmi les sauvages, ajoutée
à tant d'autres expéditions dangereuses de ce missionnaire, fait
concevoir d'heureuses espérances. Développons brièvement ce sommaire.
Les catholiques
ont ouvert récemment beaucoup de nouvelles églises, et en ont commencé
plusieurs. Déjà avaient été consacrées : à Pittsbourg, l'église de la Trinité;
dans le diocèse de Hartfort, une église à la Mère de Dieu; dans le diocèse de
Philadelphie, l'église de Notre-Dame des Sept-Douleurs; à Baltimore, l'église
de l’Immaculée-Conception. Le Propagateur catholique de la
Nouvelle-Orléans donne la liste suivante des églises catholiques nouvellement
érigées : « le 1er juillet dernier a été célébrée la dédicace de
l'église Saint-Jean, à Northbusch, N. Y., diocèse de Buffalo. Le 4 a eu lieu
celle de l'Immaculée-Conception, à West-River, R. I., par Mgr. Mac-Farlane. Le
même jour, celle d'une nouvelle église à Salmon Falls, N. H. par Mgr. Bacon. Le
18, la première pierre de l'église Saint-Paul, à Federal-Hill, diocèse de
Baltimore, a été posée par le R. G. Ruland. Deux sermons ont été prêchés à
cette occasion, l'un en anglais, l'autre en allemand. Le même jour, le
vicaire-général de Saint-Louis, le R. J. Melcher, a célébré la dédicace d'une
belle église à Dujon, comté de Warren, dans le Missouri. Le 20 a eu lieu celle
de l'église de l'Immaculée-Conception à Jackson, dans le même État. Le 29 du
même mois de juillet, toujours dans le même État du Missouri, a eu lieu la pose
de la première pierre d'une église dédiée aux apôtres saint Pierre et saint
Paul à Boonville, par le R. Mac-Meller. Ces constructions et ces dédicaces de
nouvelles églises, qui se succèdent si fréquemment, doivent réjouir le cœur des
catholiques et y faire naître de grandes espérances sur les progrès futurs de
la foi dans les États-Unis. »
Dans plusieurs
diocèses, outre les retraites annuelles pour les prêtres, les évêques ont tenu
leurs synodes. Une correspondance de l'Armonia a donné, sur plusieurs
diocèses d'Amérique, des nouvelles pleines d'édification et d'intérêt. Nous en
extrayons les deux suivantes.
« Une cérémonie,
qui a excité l'admiration des protestants et la piété des catholiques, a eu
lieu à Brooklyn, près de New-York, dans l'église catholique de Saint-Paul. Le
vaisseau l'Emilia, venant de la Havane avec 180 soldats espagnols en
destination pour l'Espagne, fut assailli par une terrible tempête : il perdit
tous ses mâts, fut obligé de jeter à la mer tout son chargement, et ne put que
par une espèce de miracle trouver son salut dans le port de New-York. Pour
remercier la Providence d'avoir été protégés par elle, les soldats catholiques
se sont rendus à une messe solennelle d'actions de grâces, à laquelle ont
assisté de consul espagnol et une foule nombreuse.
» Le fait qui a
produit la plus grande sensation est la conversion du célèbre artiste américain
Guillaume Rauney, qui est mort dans les derniers jours de novembre à
West-Hoboken, aux environs de New-York. Il avait choisi cette résidence comme
la plus favorable aux inspirations d’un peintre, et c'est dans ce lieu
admirablement situé qu'il a composé toutes les peintures qui l'ont placé au
premier rang des artistes de l'Amérique. Son ambition était d'être un véritable
artiste américain, de représenter des sujets empruntés à l'Amérique et de les
traiter en parfaite harmonie avec les idées de ce pays. Sous ce rapport, il n'a
certainement été surpassé par personne. Plusieurs de ses compositions ont été
gravées et sont généralement admirées pour la fidélité avec laquelle elles
peignent la vie américaine dans les plaines de l'Ouest... G. Rauney ne
professait aucune religion, à l'exemple de ceux qui, étant nés dans le
protestantisme, sont laissés libres de choisir une religion à leur guise; mais
il avait toujours eu une grande vénération pour l'Église catholique et il se
plaisait dans la société d'un missionnaire italien du diocèse de Nice, l'abbé
Cauvin. Dans les trois derniers mois, ce missionnaire fit faire à Rauney la
connaissance de Mgr. Bayley, évêque de Newark, Américain de naissance, et
ancien ministre protestant. Mgr. Bayley parvint à diriger l'artiste dans le
choix d'une religion, et ne tarda pas à lui persuader de recevoir le baptême,
Il le fit entrer lui-même dans le sein de l’Église, et le prépara à la
mort. »
Dans notre numéro
du 15 octobre, nous avons inséré une lettre du R. P. De Smet, partant, avec
l'armée américaine, pour le pays des Spokanes, à une distance de 5,000 à 6,000
milles de Saint-Louis. Les jugements portés sur ce missionnaire lors de son
départ avec le général Harney contre les Mormons, donnent une idée des heureux
résultats qu'on peut attendre de sa nouvelle mission.
On lisait dans la
correspondance de Saint-Louis du New-York-Freeman's Journal, à la date
du 12 juillet : « Je vous ai dit que le P. De Smet était incertain s'il
accepterait le poste d'aumônier de l'expédition militaire de l'Utah, ou s'il se
rendrait directement près de ses Indiens de l'Orégon. Il s'est décidé à
accepter, et à l'heure qu'il est, il doit être arrivé dans la cité du Lac-Salé.
De là, aussitôt que les circonstances le lui permettront, il se rendra auprès
de ses chers Indiens de la vallée du Columbia. Le P. De Smet a fait partir
avant lui un bagage considérable, se composant des objets nécessaires pour les
différentes missions. Beaucoup de nos catholiques de Saint-Louis ont contribué
largement à lui fournir tout ce dont il avait besoin. Une seule maison chez
laquelle il avait acheté des marchandises pour 400 dollars, a refusé de
recevoir aucun argent en payement. Je ne vous dirai pas son nom, parce que ces
généreux bienfaiteurs de nos missions qui ont donné si noblement, ne voudraient
pas se voir louer dans les journaux. La Compagnie des fourrures s'est aussi
chargée gratuitement du transport des caisses, ce qui est un cadeau de plus de
1,000 dollars. » Le dollar vaut 5
francs 42 c.
« Le gouvernement
de Washington, -- disait l'Univers, -- ne pouvait mieux faire que de
s'assurer le concours du grand apôtre des sauvages de l'Orégon, et sa présence
dans l'armée sera plus utile que plusieurs régiments, par suite de l'influence
du missionnaire sur les tribus indiennes. Si les sauvages convertis se montrent
pacifiques envers les Américains, les autres nations de l'Orégon sont en état
d'hostilité ouverte; et au mois de juin le colonel Steptoe a été battu
complétement. dans une rencontre avec les sauvages, qui lui ont tué plusieurs
officiers et un certain nombre de soldats. Les troupes des États-Unis sont hors
d'état de reprendre l'offensive dans le nord de l'Orégon; les travaux
topographiques et la reconnaissance de la route jusqu'au fort Benton ont dû
être abandonnés, et les Indiens régneront en maîtres sur le pays jusqu'à ce que
l'armée de l'Utah ait pu envoyer des renforts du côté de l'Orégon. »
Vers la même
époque, on écrivait de New-York à l'Emancipation : « Ce n'est pas
seulement par des égards et des invitations que les Américains protestants
marquent le respect que leur inspire notre clergé; au besoin ils reconnaissent
son influence salutaire. Ainsi la presse entière des États-Unis a appris avec
joie la nomination du P. De Smet aux fonctions difficiles de chapelain de
l'armée américaine dans l'Orégon. Ce missionnaire, dont les fidèles de l'Europe
ont lu les récits avec tant de joie et de curiosité, jouit d'une influence
extraordinaire chez presque toutes les peuplades sauvages de l'Ouest. Les
Pieds-Noirs et les Têtes-Plates des Montagnes Rocheuses lui obéissent comme à
un monarque, et les Shoshones ainsi que les Comanches n'ont pas pour lui moins
de vénération. Il n'y a pas jusqu'aux tribus texiennes éparses sur les bords du
Rio-Grande, chez lesquelles la Grosse-Robe-Noire ne soit aussi connue
que l'était autrefois la barbe du Vieux-de-la-Montagne des Ismaélites de l'Irac
persique. S'il est possible de dompter les instincts féroces du général Harney,
le P. De Smet est seul capable d'y parvenir. »
En effet, les
Indiens soulevés, comme les Spokanes, sont des tribus travaillées par les
missionnaires méthodistes et amèrement excitées contre les catholiques par des
préjugés. Voilà le fait. « C'est un vilain fait, un ugly fact,
-- dit le Freeman's Journal de New-York; -- mais ce fait existe. Les
Spokanes, qui attaquèrent le colonel Steptoe, étaient sous un missionnaire
méthodiste et très amèrement excités contre les missionnaires catholiques,
qu'ils auraient tués s'ils avaient pu mettre la main sur eux. » Les tribus catholiques, au contraire, restent
amies des États-Unis. Cette considération donne la signification de la mission
du R. P. De Smet. « Cet homme vraiment apostolique, -- dit encore la
feuille américaine, -- a passé plus d'un quart de siècle parmi ces Indiens et
d'autres, supportant avec eux toutes leurs détresses, leurs famines, leurs
défaites dans la guerre avec d'autres tribus, leur vie nomade et misérable. Il
y a plus de trente-sept ans que, hardi et jeune missionnaire, a buyoant young
missionary, il quitta la maison de ses parents, à l'appel intérieur de
Dieu, qui le destinait à être le patriarche et le messager du ciel auprès des
pauvres Indiens dans les limites des États-Unis. Lundi passé (20 septembre),
l'œil encore intrépide et les forces intactes, cet homme, bon et grand, prit
passage sur le steamer avec le général Harney, sous l'humble nom, que personne
n'envie, d'un pauvre chapelain. »
Le nouveau voyage
du P. De Smet intéressera tous les amis du missionnaire et de l'humanité, et
allongera encore considérablement son itinéraire, qui déjà représente une
superficie de terrain parcourue égale à cinq fois le tour du globe. Le P. De
Smet a fait trois fois naufrage. Nous avons publié une de ses lettres contenant
le récit du sinistre qui perdit le Humboldt. On peut juger des dangers
que ce religieux eut à courir en traversant sept fois l'Atlantique, si l'on
jette un regard sur le triste bilan des drames de la mer qu'a donné récemment
le Courrier des États-Unis. « Il y a vingt ans, -- dit-il, -- que
le Sirius inaugurait la navigation à vapeur entre les deux hémisphères.
Dans ce laps de temps, treize steamers ont péri sur l'Atlantique, et, sauf dans
quatre cas, où tout le monde a pu être sauvé, ces sinistres ont été autant de
pages funèbres pour l'humanité. Voici le relevé de cette triste statistique, à
laquelle le désastre de l'Austria vient de donner un lugubre
à-propos :
1. Président, sort inconnu, 130 victimes.
2. Columbia, passagers
sauvés.
3. Humboldt, idem.
4. City
of Glasgow, sort inconnu, 420
victimes.
5. City of Philadelphia, passagers
sauvés.
6. Franklin, idem.
7. Arctic, sombré, 322
victimes.
8. Pacific, sort inconnu, 240 victimes.
9. Lyonnais,
collision, 16 »
10. Tempest, sort inconnu, 150 »
11. San Francisco, sombré, 160 »
12. Central America, sombré, 422 »
13. Austria, brûlé, 500 »