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1861 - lettre 57 - De San-Francisco aux Coeurs-d'alêne.

DE  SAN-FRANCISCO  AUX  CŒURS-D'ALÊNE

 

CINQUANTE-SEPTIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

20 mars 1861.

 

                   Mon révérend Père,

 

Ma dernière lettre nous a laissés à San-Francisco, qui est à une distance de 6,850 milles de New-York ¹. Il nous en reste encore environ 800 à parcourir pour arriver de San-Francisco à l'embouchure de la Colombie, et 575 pour arriver de cette embouchure à la Mission du Sacré-Cœur. Après un repos de quatre jours à San-Francisco, rembarquons-nous.

 

¹ On lit dans une correspondance d'Amérique publiée par le Moniteur français, octobre 1861 : « Le désert est vaincu et la grande ligne télégraphique qui relie San-Francisco à New-York vient d'être terminée. La communication est' parfaite. Hier soir, la première dépêche a été adressée par le maire de San-Francisco au maire de New-York et au président des Etats-Unis. Le télégraphe fonctionne admirablement bien. Un autre télégramme de San-Francisco, du 25 octobre, dit que l'achèvement de la ligne du Pacifique met le cap Race (Terre-Neuve) en communication avec la Corne-d'Or, franchissant un espace de plus de 5,000 milles. Bientôt on prolongera la ligue jusqu'au détroit de Behring, et de là à l'embouchure du fleuve Amour, où le gouvernement russe commence une ligne qui ira jusqu'à Moscou. L'Amérique sera ainsi reliée à l’Europe par Moscou et communiquera avec tous les points importants de la Chine, de l'Inde, du Japon, et même avec Melbourne, en Australie. »                      (Note de la rédaction.)

 

                                    

                                     I. -- De San-Francisco à Walla-Walla ².

 

² On peut suivre le P. De Smet dans ces voyages, en prenant les cartes géographiques insérées dans le second volume de ses Lettres, publié en 1848.               (Note de la rédaction.)

 

Le 20 octobre 1858, je quittai San-Francisco pour l'embouchure de la Colombie. Nous passâmes en vue du cap Mendocino, la pointe la plus occidentale des États-Unis, et nous longeâmes les côtes de l’Orégon. Le 23, nous traversâmes la dangereuse barre de la Colombie; que j'avais traversée, pour la première fois, en 1844. Vous en trouverez la description dans le second volume de mes lettres : Lettre du 9 octobre 1844. Un grand et beau phare a été élevé sur le cap Disappointment, depuis que la civilisation s'y est introduite. Les Sauvages, autrefois si nombreux le long des côtes et du fleuve, y ont presque entièrement disparu. Chaque approche des Blancs les éloigne par la force ou d'une autre manière, pour les placer sur des réserves dans une terre étrangère, éloignés de leurs chasses et de leurs pêches, et où la boisson, la misère et les maladies de toute espèce les moissonnent par centaines.

 

Depuis que les Blancs se sont emparés des terres des Indiens, de grands changements ont eu lieu dans toute la contrée. La vallée de Wallamette a entièrement changé de face. On y trouve un grand nombre de villes et de villages, de riches et belles fermes, avec de vastes vergers de pommiers. On y voit des pommes d'une grosseur et d'une beauté extraordinaires. Le froment, l'orge, l'avoine y viennent à merveille et avec la plus grande, abondance, ainsi que les légumes de toute espèce.

 

Je vous citerai, en passant, les villes et les villages qu'on aperçoit en remontant le fleuve Colombie; un grand nombre d'autres villes sont en projet et surgiront bientôt, au fur et à mesure que de nouveaux colons s'y rendront.

 

Après avoir passé la barre de la Colombie, derrière le cap Disappointment, on aperçoit à gauche, sur le territoire de Washington, une grande baie, dont les bords sont couverts d'une épaisse forêt de mélèzes et de sapins. Là se trouvent deux maisons assez éloignées l'une de l'autre : c'est l'emplacement de la ville Pacifique, l'embryon peut-être d'une grande ville future. Pour le moment, le moulin à scier y était abandonné, et, quoique la ville soit neuve, la maison solitaire qui s'y trouve a déjà l'air bien triste et bien vieille.

 

Il faut que je fasse remarquer ici en passant, que, surtout dans les nouveaux territoires, les spéculateurs en fait de fondations de villes et de villages sont très nombreux. S'ils ont, bien choisi les sites et qu'ils réussissent à y attirer du monde; leur fortune est faite. Mais beaucoup d'entre eux y perdent leur latin : ils ont beau donner de grands noms aux endroits où leur imagination et leurs intérêts privés voudraient voir de grandes villes; ils les appelleront Nouvelle Londres, Paris, Madrid, Saint-Pétersbourg, etc., tout ce que vous voulez; personne n'y reste, et les nouvelles capitales sont bientôt oubliées. On les commence à la légère, et on les abandonne bientôt après.

 

A 12 milles au-dessus de la ville Pacifique, à droite du fleuve (territoire d'Orégon), se trouve la ville d'Astoria, ou plutôt les deux Astorias; la supérieure et l'inférieure, qui sont en opposition l'une avec l'autre; c'est à savoir laquelle des deux l'emportera à la fin. Maintenant ce ne sont encore que deux petits villages, assez pittoresquement établis sur le penchant d'une côte escarpée, et entourés d'épaisses forêts d,'épinettes. Chacun de ces villages peut contenir de vingt à trente maisonnettes en charpente, peintes en blanc et d'assez bonne apparence.

 

Après les Astorias, vous remontez la rivière pendant un espace de 24 milles sans rencontrer un endroit qui aspire à devenir village ou ville. C'est une suite de belles et hautes collines, couvertes d'épaisses forêts, dont l'aspect pittoresque enchante tous les nouveaux venus, mais qui, pendant bien des années encore, ne promet que du bois. Vous arrivez ensuite à Cathlamet, village composé de six maisons, sur le territoire de Washington. A 10 milles de là, se trouve le village d'Oak-Point, ou Pointe de chêne; il y a quelques maisons et un moulin à scier; c'est le premier endroit de la Colombie où le chêne commence à se montrer. A 12 milles plus loin et à 58 milles de l'Océan, se trouve Rainier, village de douze maisons, sur le territoire de l’Orégon. Un autre, Sainte-Hélène, dans le même territoire, à 18 milles au delà, contient une vingtaine de maisons. En remontant la Colombie, les cimes blanchâtres des montagnes Sainte-Hélène, Rainier, Jefferson et Hood, couvertes à une grande hauteur de neiges perpétuelles, offrent des aspects sublimes, qu'on ne se lasse jamais de contempler.

 

Après Sainte-Hélène, à 20 milles plus haut, vous arrivez à la ville Van-Couver, qui peut contenir une centaine de maisons, à part le fort nouvellement construit pour l'usage des troupes. Il y a une petite église catholique en charpente, qui a le titre de cathédrale; un évêque et son grand-vicaire, deux petites écoles pour garçons et pour filles. Cette dernière est dirigée par des Sœurs très ferventes et très zélées. Van-Couver est considérée comme la plus florissante des villes situées sur la Colombie.

 

A 36 milles au-dessus de Van-Couver et à la distance de 132 milles de la mer, la rivière passe à travers la chaîne montagneuse des Cascades. Sur une étendue de 5 milles, elle est parsemée de gros blocs de rochers, accumulés dans un endroit assez étroit, qui forment ces courants rapides et insurmontables, qu'on appelle les Cascades. L'aspect des montagnes à chaque côté du fleuve est vraiment sublime et enchanteur. Leurs flancs sont tout couverts d'arbres et de broussailles; en automne surtout, les feuillages de différentes couleurs et nuances augmentent encore la beauté et la magnificence de ces sites. Les nombreux ruisseaux qu'on en voit descendre et tomber de roche en roche, de manière à former cascades sur cascades, contribuent beaucoup encore à relever la belle nature de ces contrées. Le village appelé Cascade deviendra dans la suite, je n'en doute guère, un point important.

 

Après 60 milles de navigation au-dessus des Cascades, on arrive aux Dalles, autre chute de la Colombie, que les navires ne peuvent passer. L'aspect du pays devient moins pittoresque à mesure qu'on remonte le fleuve. Les côtes élevées sur chaque bord sont presque entièrement dégarnies d'arbres et de broussailles. La nouvelle ville qu'on vient d'y commencer a pris le nom de l'endroit : Dalle-City. Elle compte au delà de cent maisons, dont plusieurs sont en pierre. On lui donne une grande importance à cause de sa position. Un grand nombre de belles fermes sont établies autour de cette nouvelle colonie et sur le même bord du fleuve. Je visitai les soldats catholiques du port de Dalle-City.

 

Une longue suite de colonies nombreuses de Blancs s'établiront bientôt le long des rivières, à la chute de John Day et d'Umcittilla, sur une étendue de 175 milles, des Dalles à Walla-Walla. Umcittilla a de belles forêts. Tout ce pays est singulièrement propre à l'élève d'innombrables animaux domestiques; tout y est couvert d'un gazon abondant et nourrissant. A l'embouchure de la Chute, il y a, ainsi qu'à Walla-Walla, un commencement de nouvelle ville. La plaine de Walla-Walla a déjà un grand nombre d'habitations, dans le voisinage du fort; les mines d'or y attirent beaucoup de monde. Plus loin, sur la rivière Corolitz, au bas de celle de Willamotte, se trouve Monticello, commencement d'une ville. Dans le détroit de Puget, Puget Sound, on trouve les villes d'Olympio, de Steilacoom, le Port Townsend, Séatte et Turwater. C'est à qui d'entre elles l'emportera pour se rendre la plus remarquable. Il y a là une véritable concurrence.

 

La nouvelle de la cessation des hostilités contre les États-Unis et de la soumission des Indiens avait été reçue au fort Van-Couver, sur la Colombie. Toutefois, il restait encore aux Sauvages des préjugés, des inquiétudes, des alarmes, qu'il fallait dissiper; de faux rapports qu'il fallait rectifier. Sans cette mesure, la guerre pouvait se renouveler bientôt. Muni des ordres du général en chef de l'armée, je quittai le fort Van-Couver, le 29 octobre, pour me rendre parmi les tribus des Montagnes, à une distance d'environ 800 milles.

 

Le 2 novembre, je quittai en ambulance le fort des Dalles, pour me rendre à Walla-Walla. Ce trajet demande environ huit jours. Les plaines qu'on traverse sont, pour la plupart, onduleuses et couvertes d'un gazon touffu. Toute cette contrée est aujourd'hui dépourvue d'animaux et de gibier; nous n'y rencontrâmes rien. Campés sur les bords des rivières, à la chute de John Day, d'Umcittilla et sur une des branches, nous trouvâmes du bois pour nous chauffer et pour faire la cuisine. Tout ce pays, depuis quelques années, a été occupé militairement pour maintenir la tranquillité entre les colons et les Indiens. Le fort Van-Couver en est le chef-lieu ; viennent ensuite le fort des Dalles et le fort Steilacoom dans l'intérieur; le fort Walla-Walla dans la vallée du même nom, et le petit fort Taylor, sur la rive droite de la rivière aux Serpents.

 

                                     II. -- De Walla-Walla au pays des Cœurs-d'Alêne. Prisonniers Cœurs-d'Alêne et Spokanes libérés et ramenés dans leurs tribus.

 

Je visitai les soldats catholiques du fort Walla-Walla. Dans ce poste, j'eus la grande consolation de rencontrer le R. P. Congiato, à son retour de sa visite aux missions, et d'apprendre de lui des nouvelles bien rassurantes sur les dispositions des Sauvages. J'y rencontrai aussi quelques familles de Cœurs-d'Alêne et de Spokanes. Elles étaient prisonnières, ou plutôt otages, par suite de la guerre dans laquelle une partie de leurs nations s'était si follement engagée par une injuste et à jamais déplorable attaque contre le colonel Steptoe. Ils étaient bien surpris de m'y voir arriver, après une absence de onze ans, et ils paraissaient être au comble de la joie, surtout dans la situation malheureuse où ils se trouvaient. Ils devaient devenir mes compagnons de voyage. J'appris avec bonheur qu'ils avaient su tous, et surtout les Cœurs-d'Alêne, pendant leur captivité, mériter la bienveillance des officiers et des soldats du fort, par une conduite exemplaire et chrétienne. Au fort comme chez eux, seuls ou entourés de mondé, soir et matin, on les voyait réciter pieusement leurs prières, on les entendait chanter leurs pieux cantiques. Un des plus respectables capitaines disait qu'il n'oublierait jamais la profonde impression que la piété de ces pauvres sauvages lui avait causée. Aussi les officiers et les soldats aimaient-ils à les entourer pour jouir de cet édifiant spectacle. Le digne commandant du fort avait pour eux les plus grands égards. Il reçut avec beaucoup de bienveillance la proposition que je lui fis de les emmener avec moi dans leur pays, ne fût-ce quel pour y passer l'hiver. Il donna même ordre de les pourvoir abondamment de vivres pour le voyage. Cette condescendance de sa part ne sera jamais oubliée par les Indiens qui en étaient l'objet, ni par les deux tribus pour le salut desquelles ils s'étaient généreusement offerts en otages. Le nom de ce bienfaiteur restera en bénédiction parmi tous les Indiens de ces parages; car, quoi qu'en disent leurs détracteurs, ils savent apprécier une bonne action et être reconnaissants d'une faveur reçue.

 

Je partis de Walla-Walla, le 13 octobre, avec mes compagnons, joyeux et libres, les Cœurs-d'Alêne et les Spokanes. Ils me servaient de guides. Pendant tout le voyage, ils ne cessèrent de me prodiguer des marques de reconnaissance. L'exactitude qu'ils apportaient à leurs devoirs religieux était pour moi une source de consolation et de bonheur.

 

Nous campâmes la première nuit sur la Petite-Fourche-Sèche, où nous trouvâmes assez d'eau et de broussailles pour faire la cuisine; et un gazon abondant pour nos bêtes de charge. Nous y eûmes un accident assez fâcheux, causé par un bon métis que le commandant m'avait donné pour soigner mes chevaux et me servir d'interprète. Je ne sais trop comment il mania sa corne à poudre; toujours est-il qu'elle éclata entre ses mains et lui brûla fortement les doigts, les bras, et surtout la figure. On fit connaître aussitôt au fort cette triste circonstance; et, peu de temps après, un médecin et deux employés vinrent au secours du blessé et l’amenèrent à l'hôpital dans une calèche.

 

La distance de Walla-Walla à la Traverse, endroit ainsi appelé parce qu'on y traverse la rivière aux Serpents, est d'environ 50 milles. Ce sont des plaines onduleuses, quelques montagnes dans plusieurs endroits, couvertes de riches pâturages et entièrement dénuées de bois.

 

Le 15 octobre, nous arrivâmes à la Traverse, par la vallée d'une petite rivière bien boisée, appelée les Deux Kennions. C'est à son embouchure qu'on a bâti le petit fort qui porte le nom de Taylor. Il s'y trouvait un nombreux camp Paloose. Les chefs nous rentrent avec bonté et nous aidèrent avec empressement à traverser la grande rivière avec nos chevaux et nos bagages. Nous allâmes camper dans la vallée de la Paloose, au pied du Mauvais-Rocher, à 4 milles au-dessus de l'embouchure de cette rivière. Un grand nombre de Palooses y vinrent passer la soirée avec nous; ils paraissaient avides de nouvelles, surtout dans les circonstances critiques où ils se trouvaient vis-à-vis des Blancs. Ils avaient pris une part active à l'attaque contre le colonel Steptoe, et avaient été parmi les principaux instigateurs de la guerre faite aux Blancs. Je les trouvai très attentifs à mes avis et à l'instruction religieuse que je leur fis; et plusieurs témoignèrent le désir d'avoir une mission catholique parmi eux.

 

Le Mauvais-Rocher est un endroit assez remarquable. Les rochers basaltiques s'y élèvent à de grandes hauteurs et sous dEs formes différentes, soit comme de hauts murs avec des passages étroits, soit comme des tourelles ou des bastions dentelés, ou de vieilles forteresses en ruine. De la rivière aux Serpents jusqu'au grand lac Cœur-d'Alêne, ce sont encore des plaines continues et onduleuses, mais plus unies en général que les plaines de Walla-Walla et des Nez-percés. Le bois est rare dans ces plaines; l'eau y manque en automne; pendant l'hiver, la neige y est abondante. Ce sont d'assez grands inconvénients pour la formation de colonies de Blancs. Toutefois, il y a de quoi nourrir et élever des millions d'animaux domestiques dans ces immenses étendues de riches gazons et d'abondants pâturages, de racines nourrissantes et de fruits variés, que les Indiens recueillent pour augmenter leurs provisions ¹. Le gibier est assez rare dans les hautes plaines. De temps en temps quelques coqs de bruyères et quelques poules de prairies s'élevaient sur notre passage et tombaient sous les coups des chasseurs.

 

¹ Voici, pour le plaisir et l'utilité des botanistes, la liste des racines servant de nourriture aux Cœurs-d'Alêne : -- Sxa-o-lo-it-xoa, ou Kamash, fleur bleue du genre des narcisses; -- Spi-tem, racine amère; -- Pi-u-yé, cayous, fleur rougeâtre; -- Sto-kom, carotte, espèce de celleri; -- Se-ma-xè, fleur jaune; -- Amakx, espèce de pasnups, fleur bleue, ronde; -- Mas-mas, racine à tabac, tige longue, fleur blanche; -- Dish-té, oignon, genre de tulipe, fleur à trois feuilles; -- Hta-kemx, petite patate, tige d'un pied, feuilles longues, fleur blanche; -- Cha-wax, petite racine plate blanche, fleur jaunâtre; -- Ské-guts, sagitta folia, pomme de terre d'eau, fleur blanche; -- Mêts-mets, queues de rats, fleur blanche; -- Tuxwé, fleur blanche, racine blanche dans le genre du cayous; -- Lè-che-meps, tige rampante, espèce de pasnups; -- Che-hla-ko-chhlok-kwalk-shen, espèce de queues de rat noire; -- Squè-ten, espèce de petite patate, pique jambe.

Voici la liste de fruits servant de nourriture aux Cœurs-d'Alêne : -- Stlak, poires; -- Hlak-hlok, cerises et espèces; -- Sku-nèt, senelles; -- Stsa-kom, fraises; -- Stit-sxe, russade grise, baies à l'ourse; -- Sté-ke-hlen, petits mirtels (kal. Sipt); -- Sté-shas-te-ke, mistels; -- Polpolken, chaperon; -- Met-suk, framboise; -- Ne-ha-la-tsen, mûre des bois; -- Stsé-ros, groseille; -- Ilté, uva ursi.

Dans tous ces noms, x se prononce comme notre g guttural.

 

Pendant tout le voyage, le temps continuait d'être beau et agréable. Tous les jours nous faisions, en commun, les prières du soir et du matin, accompagnées de quelques cantiques. Dans ces longues soirées, assis autour du feu du camp, les Indiens aimaient à me faire part, avec une simplicité vraiment éloquente et qui leur est naturelle, des événements les plus remarquables arrivés depuis mon départ, tels que la mort de leurs chefs, etc. De mon côté, je ne manquais pas de sujets intéressants à leur communiquer.

 

Après trois fortes journées de marche dans les plaines et la traversée d'une haute montagne couverte d'une épaisse forêt de cèdres et de pins, nous arrivâmes, le 18, dans la soirée, au grand lac Cœur-d'Alêne. A notre arrivée, nous rencontrâmes plusieurs familles de Cœurs-d'Alêne, qui me reçurent avec la plus vive cordialité. L'arrivée inattendue des prisonniers ajoutait encore à la joie universelle. Le lendemain, je célébrai le saint Sacrifice de la messe, en action de grâces de toutes les faveurs reçues du Ciel pendant le voyage. Lorsqu'on a parcouru, pendant quelque temps, des plaines monotones et sans forêts, et qu'on a dû camper chaque nuit, ou près de quelque lisière de broussailles insuffisantes pour alimenter un feu durable, ou sur les bords d'une petite rivière, d'un ruisseau ou d'une fontaine; quand alors on voit une belle forêt, avec ses arbres gigantesques s'élevant sur les bords d'un grand lac dont les eaux sont claires comme le cristal, on éprouve, par le contraste subit, je ne sais quelles émotions qu'on ne saurait exprimer.

 

Agréez, mon révérend Père, l'hommage de mon affectueux attachement.

 

                                                              P. J. DE SMET, S. J. ¹

 

¹ Le R. P. De Smet écrivait de Saint-Louis, le 10 septembre 1861 :

« Saint-Louis à l'Ouest, Washington à l'Est paraissent être les points de mire des hommes du Sud, qui sont fortement organisés. Saint-Louis est gardé en ce moment par une armée considérable d'Unionistes, placés sous le commandement de M. Frémont, un de nos plus habiles généraux. On travaille jour et nuit aux fortifications de la ville. La situation a quelque chose de bien nouveau pour un pays qui depuis quatre-vingts ans a toujours joui des bienfaits de la paix. Les changements survenus à Saint-Louis depuis le commencement des hostilités sont bien grands et bien déplorables. Il y a huit mois, le commerce était florissant; la population s'accroissait tous les jours, elle est aujourd'hui considérablement réduite et comme paralysée : 30,000 à 40,000 habitants ont quitté la ville; des milliers de magasins sont fermés; un très grand nombre de maisons sont inoccupées; les propriétés foncières sont réduites au quart de leur valeur; notre grand fleuve se trouve bloqué; une immense flottille de bateaux à vapeur est à l'amarre le long des côtes; les produits des champs pourrissent dans les granges et les hangars. Quand et comment cette grande agitation américaine aura-t-elle une fin ?  Il est impossible de le prévoir. Nous n’avons qu'à nous humilier devant Dieu et à implorer son secours. »