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1862 - lettre 59 - Chasses parmi les Coeurs-d'alêne.

CHASSES PARMI LES CŒURS-D'ALÊNE

 

CINQUANTE-NEUVIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques à Bruxelles.

 

Université de Saint-Louis, 3 avril 1861.

 

                   Mon révérend Père.

 

Au commencement de mai, je quitterai Saint-Louis, pour me rendre parmi les nombreuses tribus indiennes à l'est des Montagnes-Rocheuses. Les dangers seront grands, à cause de la guerre qui désole en ce moment les États-Unis, et à laquelle beaucoup de sauvages ont commencé à prendre part. Je me recommande donc plus encore que d'ordinaire à vos prières et à celles de tous nos Pères et Frères, ainsi que des familles et des bonnes religieuses que nous avons visitées ensemble lors de mes récents voyages en Belgique. L'idée de ce secours spirituel sera une douce consolation pour moi, au milieu du Grand Désert américain.

 

En attendant, mon révérend Père, que je puisse vous donner des détails sur cette nouvelle expédition, je vous envoie quelques récits de mes courses antérieures. Et d'abord je vais vous entretenir de quelques chasses assez curieuses. Les Sauvages y sont très adroits et très intelligents.

 

                                      I. -- Chasse au chevreuil.

 

Les Indiens observent le moment favorable pour se rendre ensemble à la chasse au cerne du chevreuil. Ils attendent jusqu'à ce que les montagnes soient couvertes de trois à cinq pieds de neige et que les chevreuils aient dû se réfugier dans les vallées et les vallons, où ils passent l’hiver et se nourrissent de la mousse des arbres, des branches les plus tendres des broussailles, de tiges élevées de foin, d'herbes et de plantes.

 

On s'en trouvait là, après les fêtes de Noël, et tous nos chasseurs partirent, emportant seulement quelques nattes de jonc pour s'en faire un abri contre le froid de la nuit et le mauvais temps, et une couverture de laine ou peau de buffle pour s'envelopper.

 

De préférence, les Indiens choisissent le voisinage d'un lac ou d'une rivière qui ne sont point encore glacés; et, d'après le nombre de chasseurs qui composent la bande, ils déterminent l'étendue du cerne. Un chef de chasse est choisi, et tous ses ordres sont exécutés avec promptitude et vélocité. De distance en distance, sur chaque extrémité, ils allument des feux, qu'ils alimentent de vieux habits et de vieux mocassins ou souliers des Sauvages. Les chasseurs alors sont rangés sur une longue courbe en guise de demi-lune. Au signal donné, ils jettent le cri de chasse et poussent en avant. Les chevreuils épouvantés se précipitent à droite et à gauche pour s'esquiver. S'ils sentent l'odeur des feux, ils font aussitôt volte-face et s'éloignent. Ayant les feux sur les deux flancs et les chasseurs à leur poursuite, ils s'élancent vers le lac, s'y trouvent pris promptement, et se sentent serrés de si prés qu'ils s'y précipitent, comme dans le seul refuge qui leur reste. Les chasseurs alors ont beau jeu; ils laissent les chevreuils gagner le large, les suivent dans leurs légers canots d'écorce, et les tuent sans peine et sans danger.

 

Lorsque la chasse au cerne se fait dans un vallon éloigné de l'eau, les chasseurs forment un cercle entier et en règlent l'étendue selon leur nombre. Ils ont ensuite recours au même stratagème, brûlant leurs vieux haillons dans cent petits feux à la ronde, pour empêcher les chevreuils de s'échapper du cercle. Poursuivis sur tous les bords, ces animaux épouvantés se réfugient d'une talle de bois et de broussailles dans une autre, jusqu'à ce qu'enfin cernés de toutes parts et ne trouvant plus d'issue, ils tombent sous les coups des chasseurs. Rarement un seul chevreuil leur échappe. Il arrive quelquefois que les chasseurs sont eux-mêmes en grand danger. Dans l'empressement et l'animation où une pareille chasse les entraîne, une balle ou une flèche mal dirigée, ou qui rase quelque objet dur, vient les frapper.

 

Lorsque la neige est très profonde dans les vallons et les vallées, et qu'elle a de la consistance ou une forte croûte sur la surface, de manière à pouvoir porter le chasseur en raquette, la chasse est alors pour lui un véritable jeu; toute la bande des chevreuils s'y trouve prise complétement, tête et queue. Ils s'y fatiguent vite et sans la moindre chance de s'échapper. On les tue alors facilement à coups de bâton, de lance et de couteau. Un jeune homme qui se trouvait à la Mission du Sacré-Cœur m'a assuré que, sans aucune arme, il sauta tout bonnement sur le dos du chevreuil, lui saisit les cornes et lui tordit le cou. Il tua pour sa part huit chevreuils.

 

Quelquefois, dans une seule chasse au cerne, on tue jusqu'à 200 ou 300 chevreuils. Ordinairement le nombre est plus petit. Après la chasse, la chair des animaux tués est répartie entre toutes les familles, par le chef de la tribu ou par celui qui a présidé à la chasse. Les portions se règlent d'après le nombre de personnes dont la famille est composée. Le chasseur qui tue a seul droit à la peau.

 

En hiver, les chasses se font généralement en commun.

 

                                                  II. – Chasse à l’ours.

 

Les ours sont aussi nombreux dans les montagnes des Cœurs-d'Alêne que dans les autres parties montagneuses de ces contrées. Souvent on remarque leurs pistes et les ravages qu'ils font en allant à la recherche des racines dont ils se nourrissent : la terre est foulée, des branches sont cassées ou l'écorce est rongée par ces animaux.

 

La chasse aux ours se fait de différentes manières. En hiver, elle n'est pas très dangereuse. L'ours, soit seul, soit plus souvent avec un ou deux autres, se tient dans sa tanière, où il reste plusieurs mois dans un état d'assoupissement complet, et il n'en sort que rarement pour boire; mais la piste ou le sentier que ces animaux font de la tanière à l'eau les trahit et fait que le chasseur les découvre facilement, les suit et s'en approche avec précaution. On trouve les ours pour la plupart dans le creux d'un gros arbre ou dans le trou d'un rocher. L'entrée ordinairement est bouchée. Le chasseur y pratique une ouverture assez grande pour lui permettre de faire ses investigations et de prendre ses mesures. Il se sert quelquefois d'un long bâton pour tâtonner et découvrir le gîte de l'animal. Si le trou est profond, il allume au bout d'une perche quelques copeaux gommeux pour reconnaître l'intérieur du trou et la position de l'hôte dangereux qui l’habite. Des précautions sont nécessaires pour s'assurer du coup. Il arrive même que le chasseur hardi pénètre dans la caverne et tue sa proie à bout portant ou à coups de dague.

 

Il se trouvait à la mission avec moi deux Indiens qui, certes, avaient fait leurs preuves à la chasse. L'un m'assurait avoir tué onze ours gris et soixante-dix ours noirs ou bruns; l'autre avait tué au delà de cent ours; tous les deux sans avoir couru le moindre danger. Ils me donnèrent quelques détails intéressants. Ils disaient que la peau de l'ours est mauvaise seulement en été, que le poil alors n'a aucune fermeté. Au printemps, l'ours se régale de différentes racines et herbes, surtout des feuilles d'une plante qui ressemble assez à nos choux. Il mange aussi avec avidité les vers qu'il trouve sous des souches ou sous des pierres, souvent très grandes, qu'il soulève avec facilité, car sa force est prodigieuse. En automne, il se nourrit principalement de petits fruits de broussailles et d'arbres, et il en est si gourmand, qu'il se laisse alors facilement approcher. Dès que le chasseur trouve la piste de l’ours ou le sentier battu par l'animal, il se met aux aguets dans un endroit convenable et s'arrange de façon à être sûr de sa proie.

 

Les Indiens de qui je viens de vous parler peuvent être mis au rang des chasseurs heureux. « Un grand nombre d'autres, disent-ils, n'ont pas eu le même succès et sont revenus de la chasse aux ours avec une jambe ou un bras cassé, mutilés, blessés et lacérés de toutes parts. Beaucoup y ont trouvé la mort. »

 

Les ours sont surtout dangereux lorsqu'ils ont des petits ou qu'ils sont blessés. Alors ils attaquent et se défendent contre l'agresseur et sont très féroces. Hors de ces circonstances, dans des moments ordinaires, si l’ours rencontre nu homme et que celui-ci laisse l'animal tranquille, l'ours ne sera pas le premier à commencer l'attaque : il va son train et en laisse faire autant à l'homme. Experto crede Roberto; je l'ai bien des fois expérimenté moi-même. Toujours est-il vrai que la peur de l’homme est sur tous les animaux. C'est la grande prérogative que le Créateur a établie dès le commencement.

 

                                                  III. -- Chasse à quelques autres animaux.

 

Le Gulo luscus, ou carcajou, selon les zoographes, habite ordinairement les régions arctiques jusqu'au 75e degré. On le trouve dans les différentes sections des Montagnes-Rocheuses, et il se rencontre souvent dans les régions où je me trouvais alors. On pourrait l'appeler le tourment du voyageur dans les montagnes et surtout du chasseur au castor, qui regarde le carcajou comme son plus grand ennemi et qui doit toujours se tenir en garde contre lui. En voici la cause. Lorsque le carcajou découvre une cage de provisions et de peaux, il dévore les premières avec avidité et détruit les autres. Il brise aussi les piéges en fer qu'on tend pour prendre d'autres animaux, et l'on m'a assuré que, lorsqu'il ne peut en venir à bout, il les enlève et va les cacher dans les branches ou dans le creux d'un arbre. Sa force est prodigieuse. Quoique petit et ayant les pattes très courtes, il emporte ou entraîne avec facilité un gros chevreuil en entier à une grande distance. Tout adroit qu'il est, l’homme est son supérieur, et il tombe comme les autres dans les piéges que l'homme lui tend.

 

J'ai parlé ailleurs du buffle, de l'orignal, du cerf, de la grosse-corne, du cabri, et des différentes manières dont on fait la chasse à ces animaux. Il ne me reste plus que quelques mots à dire sur quelques autres animaux de ces parages et sur la manière dont on les prend.

 

Les renards sont très nombreux dans ce pays, et on en trouve de différentes espèces. La peau du renard argenté a une très grande valeur; celles de la loutre et du castor sont très estimées. Les peaux de la marte, du rat musqué, du putorius-Ermina, ou petite Hermine blanche, sont recherchées dans le commerce. Le lapin, le lièvre et l'écureuil des prairies et des forêts, le grand et le petit loup, le meles Labradoria ou blaireau, espèce de marmotte qui habite la plaine; le mephitis americana, ou bête puante; le blaireau à queue cerclée, ou rat-des-bois, qui se nourrit de petites écrevisses et de petits poissons. Les peaux de ces sept derniers animaux ont peu de valeur, et les Indiens s'en servent généralement comme casques, comme gants et cravates.

 

On prend ordinairement tous les animaux dont je viens de faire mention, soit dans des piéges en fer, soit dans des trappes différemment construites et avec des amorces différentes.

 

L'homme est toujours grand partout où on le recontre, pourvu qu'il se souvienne de sa grandeur. Il est le roi de la nature, d'après les desseins et les œuvres du Créateur; mais l'homme l'oublie; et, tandis qu'il devrait se montrer le maître des animaux et de lui-même, il est souvent leur esclave et l'esclave de ses passions.

 

Agréez, mon révérend et bien cher Père, l'assurance de ma sincère estime.

 

                                                  P. J.  DE SMET.