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1864 - lettre 64 - Visite aux Indiens.

VISITE  AUX  INDIENS  EN  1863

 

SOIXANTE-QUATRIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles ¹.

 

¹ Ces soixante-quatre lettres, dont les cinquante premières ont été réimprimées, en 1858, dans un volume intitulé : Cinquante Nouvelles Lettres du R. P. De Smet, forment une série tout à fait distincte de deux autres volumes de lettres, publiés, l'un en 1844, sous le titre de Voyages aux Montagnes-Rocheuses; et l'autre en 1848, sous le titre de Mission de l'Orégon. Cette multiplicité de lettres ne doit pas étonner dans la longue carrière d'un homme aussi entreprenant et aussi actif.

 

Il y a vingt-trois ans que le P. De Smet a été envoyé pour la première fois dans la partie occidentale des Montagnes-Rocheuses; il y en a quarante-deux qu'il est parti pour l'Amérique. Ce fut dans le mois de juillet de l’année 1821 qu’il quitta la Belgique, sa patrie, en compagnie du célèbre missionnaire du Kentucky, le digne prêtre belge Nerinckx, et de huit compagnons également belges. Le P. De Smet avait alors vingt et un ans. Il traversa la Hollande, visita Breda, Berg-op-Zoom, Utrecht, Amsterdam, Scheveningen et l’île du Texel, où il s'embarqua pour l'Amérique, à bord du navire Colombus. Le 15 août, les voyageurs passèrent le Helder et entrèrent dans la mer du Nord. Ils virent les îles Feroë, et, par un vent favorable, ils entrèrent, au nord de l'Angleterre, dans l’océan Atlantique. Ce fut le premier voyage sur mer du P. De Smet. On traversa ensuite les bancs de Terre-Neuve, et, après une navigation de quarante jours, on entra dans l'embouchure de la rivière Delaware, et on débarqua à Philadelphie, ville principale de l’État de Pensylvanie. Les missionnaires se rendirent ensuite à Baltimore, en bateau à vapeur; puis à Washington et à Georgetown, en diligence. Dans cette dernière ville, le P. De Smet entra dans la Compagnie de Jésus, avec six de ses compagnons de voyage. Ils restèrent dix-huit mois au noviciat de White-March, dans le comté du Prince-Georges, près de la rivière Pateuxen, et à quinze milles anglais d'Annapolis.

                           (Note de la rédaction.)

 

Université de Saint-Louis, 5 janvier 1864.

 

 

                   Mon révérend et bien cher Père.

 

Depuis quelques jours, je suis de retour à Saint-Louis, après avoir parcouru une distance de 3,800 lieues. Mes confrères de Saint-Louis me croyaient compris dans le massacre des Blancs par les Sioux, et m'avaient déjà accordé leurs suffrages pieux ². J’ai vraiment passé par bien des dangers, dont je vous donnerai plus tard tous les détails, ainsi que ceux de mon long voyage et de ma mission parmi les Indiens, qui a eu d'heureux et consolants résultats. Près de 500 pauvres petits enfants sauvages et quelques adultes ont eu le bonheur d'être régénérés dans les saintes eaux du baptême.

 

² On entend par suffrages pieux les messes et les prières qui se disent pour les défunts dans la Compagnie de Jésus. A la mort de chaque religieux, tous les prêtres de la maison à laquelle il appartenait doivent dire trois messes, et tous ceux de toutes les autres maisons de la province, deux. Ceux qui ne sont pas prêtres disent autant de chapelets. Ce sont ces suffrages de requiem qui ont été faits pour le P. De Smet.

                                                              (Note de la rédaction.

 

Toute la contrée indienne dans le Haut-Missouri, surtout la nombreuse nation des Sioux, est soulevée et en guerre contre les Blancs. Il y a eu de terribles représailles de la part de ces barbares païens dans le courant de l'été dernier. Je me trouvais campé à l'embouchure de la Rivière-au-lait, 2,400 milles au-dessus de Saint-Louis, en compagnie d'environ 60 voyageurs, lorsqu'une bande de plus de 600 guerriers ennemis vint fondre sur notre camp. J'allai aussitôt à leur rencontre, dans l'espoir de sauver mes compagnons de voyage. Heureusement, je fus reconnu par plusieurs, surtout par un des principaux partisans ou braves, le fils du grand-chef des Ogallallas, appelé le Poisson-Rouge. Il s'écriait, en me serrant la main : « C'est la Robe-noire qui a sauvé ma sœur. » -- Les guerriers m'entourèrent aussitôt avec étonnement et avec respect. Nous eûmes une longue conversation, dans laquelle les bons avis et les bons conseils ne manquèrent pas. Ils avaient soif et faim; je leur donnai une petite provision de café, de sucre et de biscuit. Ils se retirèrent ensuite. Deux hommes de notre parti avaient été blessés dans cette rencontre. L'un avait reçu deux flèches, une à travers le bras et une autre dans la cuisse; le second avait été atteint à la cuisse d'une flèche qui lui était entrée jusqu'à la plume. Au bout d'un mois, ils étaient sur pied; mais voilà deux boiteux de plus sur la terre, et leur nombre s'augmente si merveilleusement en Amérique dans ces jours malheureux ¹!

 

¹ « Vous trouverez, dit le P. De Smet, à la page 17 du volume de mes Cinquante Nouvelles Lettres, que vous avez publié, l’histoire de la délivrance de la fille du Poisson-Rouges. Ma précédente rencontre avec son père était providentielle. »

 

Le volume dont parlé ici le P. De Smet vient d'être traduit en anglais, sous le titre de WESTERN MISSION AND MISSIONNARIES. A series of Letters, by Rev. P. J. De Smet, of the Society of Jesus, author of INDIAN SKETCHES, OREGON MISSION, etc. (New-York : James B. Kirker, late Edward Duningan and brother, 599 Broadway (up-stairs. 1863.)

 

Cette traduction forme un volume de 532 pages, d'une belle exécution typographique. « A l’exception de la première lettre, nous écrit le P. De Smet en nous envoyant ce livre, les Western Missions sont la traduction fidèle des Cinquante Nouvelles Lettres que nous avons éditées en 1858. (Tournai, rue aux Rats, 11, Casterman; Paris, rue de Tournon, 26.) »

 

L’excellent Père ajoute à cet envoi un exemplaire d'un autre ouvrage relatif à ses expéditions évangéliques, et intitulé : NEW SKETCHES, by rev. P. J. De Smet, S. J. (New-York, D. et J. Sadlier et Co., 31 Barclay-street. Boston, 128 Federal-street. Montreal, cor. Notre-Dame and St Francis Xavier sts. 1863.) C'est un joli petit volume de 175 pages, orné de gravures représentant des scènes de Sauvages. Il renferme la petite notice sur Louise Sighouin, sauvagesse de la tribu des Cœurs-d'Alênes, que nous avoirs publiée dans les Précis Historiques de 1860, p. 274. II y a de plus : une lettre du P. Joset au P. Fouillot, sur les Koetenais; deux lettres du P. De Smet, contenant une relation abrégée de son voyage de 1860 et 1861, avec l'armée des États-Unis, sur lequel nous avons également publié plusieurs de ses écrits; une troisième lettre sur les Koetenais, dont nos abonnés ont déjà eu la primeur, avec le Vocabulaire de la langue de cette tribu; la correspondance du P. De Smet avec le général Harney, publiée dans les rapports annuels du gouvernement, et dont nous avons donné des extraits; enfin le Catéchisme Tête-plate et Kalispel, en langue sauvage et en anglais.

 

Le journal américain The Pilot, dans son numéro du 26 décembre dernier, en annonçant les Western Missions and Missionaries, rend à l'auteur un bel hommage, qui fait honneur à la Belgique. « Ce livre, dit-il, n'a pas besoin de recommandation, ni auprès des catholiques, ni auprès des protestants. Le P. De Smet appartient au pays. Sa figure se dessine dans le lointain, au-dessus des sommets les plus élevés des Montagnes-Rocheuses. Aucun Américain n'a fait autant et n'a obtenu d'aussi heureux résultats pour les pauvres Indiens que le bon P. De Smet. Si on lui avait confié le soin des Sioux et des autres Indiens au nord et au sud de la rivière Minnesota, on aurait prévenu toutes ces horreurs qui ont désolé les maisons des colons blancs, durant les années 1862 et 1863; horreurs qu’a fidèlement rapportées, à la honte des agents indiens, M. Heard, dans son Histoire de la Guerre des Sioux et le Massacre de 1862 et 1863, publiée, l'année dernière, à New-York, chez M. Harper et frères. Le livré des Western Mission and Missionaries est une preuve nouvelle des difficiles labeurs entrepris par le P. De Smet pour la civilisation et le christianisme. En même temps, la fraîcheur (freshness) et la naïveté du style du P. De Smet captivent l'esprit du lecteur. Les faits relatés dans ces lettres fournissent un supplément très considérable à l'histoire de l'Église dans ce pays. En les lisant, nous devons pouvoir dire ce que nous avons souvent pensé de la différence qui existe entre l'ouvrage d'un missionnaire catholique et celui d'un missionnaire protestant. L'American Board of Foreign Missions peut-il offrir au public un livre d'un mérite égal à celui du P. De Smet ?  Qu'ont fait leurs agents, avec tant de centaines de mille livres mises à leur disposition ?  Ils comptent leurs travaux par le nombre des pages de la Bible qu'ils ont distribuées. Voilà tout. Ah ! la lettre tue, tandis que c'est seulement l'esprit qui vivifie. Stérile association que celle des missions protestantes américaines! »

 

Nous lisons dans les Etudes religieuses, historiques, etc., publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus en France, une notice intéressante sur l'État général des missions de la Compagnie. Voici cet aperçu : « Les anciennes missions de la Compagnie de Jésus sont assez connues, et d'ailleurs, il ne manque pas de publications intéressantes pour en donner une idée exacte à ceux qui ne les connaîtraient pas encore. Mais peut-être se demande-t-on ce que la Compagnie actuelle a conservé d'un si magnifique héritage. Pour satisfaire cette pieuse curiosité, un Père de la Compagnie, le. P. Bertrand, missionnaire lui-même pendant longtemps et supérieur de la mission du Maduré, a, dans un ouvrage récent, publié le tableau général des missions actuelles de la Compagnie de Jésus, dont voici le résultat : La Compagnie actuelle compte dans les missions 1,610 sujets, dont 1,156 dans les deux Amériques, 206 en Asie, 159 en Afrique, 26 dans l'Océanie et 63 dans les pays de l'Europe qui n'ont pu être jusqu'ici formés en province. Elle a dans ces mêmes missions 162 établissements, savoir : 115 résidences ou stations, 25 colléges, 12 grands ou petits séminaires, 5 noviciats, 3 orphelinats et 2 universités. Les colléges qu'elle possède en Amérique sont presque tous incorporés et jouissent du privilège de conférer les grades académiques. La province du Maryland et la vice-province du Missouri comptent ensemble 160 jeunes religieux, étudiant pour se former au sacerdoce. Ce nombre, rapproché de celui des 12 séminaires dont nous venons de faire mention, est une preuve du zèle que met la Compagnie de Jésus à développer les ressources nationales pour la création d'un clergé indigène et à naturaliser les institutions de l'Église dans les pays qu'elle est chargée d'évangéliser. »  Si à ces missions d'un seul ordre on ajoutait celles des autres ordres ou congrégations, quel résultat n'aurait-on pas à opposer à celui de la Société Biblique ?  Nous ferons remarquer de plus que les Belges ont eu partout une large part dans ces expéditions lointaines, et peut-être la plus grande.

                                                              (Note de la rédaction.)

 

Pendant tout l'été dernier, il y a eu des batailles et des combats dans toute l'étendue des plaines. Un grand nombre de sauvages ont été tués. Il y avait, par conséquent, trop de danger à engager des guides pour repasser par ces nouveaux champs de bataille et regagner le Missouri, et j'ai dû choisir un autre chemin pour mon retour.

 

Voici une petite esquisse de mon dernier voyage. Ayant quitté Saint-Louis le 9 mai dernier, j'ai remonté le Missouri en bateau à vapeur jusqu'à l'embouchure de la Rivière-au-lait; ce qui fait un trajet de 2,400 milles. De là, je suis allé à cheval jusqu'au Fort-Benton : 280 milles; de Benton à la mission de Saint-Pierre, parmi les Pieds-Noirs : 75 milles; de Saint-Pierre à la mission de Sainte-Marie, parmi les Têtes-Plates; à la mission de Saint-Ignace, parmi les Kalispels; à la mission du Sacré-Cœur, parmi les Cœurs-d'Alênes, et ensuite jusqu'à Walla-Walla : 618 milles; de Walla-Walla à Portland, par le fleuve Colombia, 280 milles; de Portland à Victoria, dans l'île Van Couver : 200 milles; de Victoria à San-Francisco, dans la Californie : 1,000 milles; de San-Francisco à Acapulco, port de mer du Mexique sur l'Atlantique : 1,800 milles, et puis à Panama : 1,500 milles ; de Panama à Aspinwall : 47 milles; de là à New-York : 2,000 milles; de New-York à Saint-Louis, 1,200 milles.

 

Nos missions parmi les Têtes-Plates, les Pends-d'Oreilles, les Kalispels, les Cœurs-d'Alênes, les Koetenais les Spokanes, les Chaudières, etc., se maintiennent et donnent beaucoup de consolations à leurs missionnaires. Toutefois on n'est pas sans crainte, à cause de l'approche des Blancs, attirés dans le pays par l'appât de l'or et d'autres mines précieuses. Le contact de ces aventuriers est toujours nuisible à l'Indien : il ne reçoit d'eux que la liqueur, et tous les vices de la civilisation qu'elle traîne à sa suite.

 

J'ai reçu aujourd'hui une lettre du R. P. Joset, de la mission de Saint-Paul, Colville, sur les bords du fleuve Colombie. Il m'écrit :

         « Je viens d'enregistrer la 82e naissance de cette année. Votre Révérence peut en conclure quelle est la population de ce district. De plus, il y a un grand nombre d'hommes qui ne sont point mariés, soldats, mineurs, etc. Jusqu'à présent, j'ai été seul, à deux résidences. J'espère que nous pourrons subvenir aux besoins de tous, quoiqu'il y ait autant d'ouvrage qu'on en puisse faire. Outre les Blancs et les trois tribus chrétiennes : les Chaudières, les Gens-des-Lacs et les Kalispels, on a les Sinpoils, les Slakam, les Gens des Iles-de-pierres, les Spiskwensi, les Satlilku, qui ne peuvent recevoir des secours que d'ici, qui tous parlent à peu près la même langue, et où il y a beaucoup de baptisés. Votre Révérence voit que l'on aura beaucoup d'ouvrage à administrer les sacrements et à instruire tant de tribus. Priez et faites prier pour nous. »

 

Je reçois, à l'instant même, une autre lettre de la Sœur Émilie, supérieure des Sœurs de Marie, à Lockport, dans l'État de New-York, diocèse de Buffalo, datée du 29 décembre dernier. Comme vous le savez, ces bonnes religieuses sont parties de Namur dans le mois d'août dernier, cette même année, et sont, arrivées à leur destination vers la fin de septembre ¹. Voici un extrait de la lettre.

         « Nous sommes on ne peut plus heureuses de pouvoir travailler un peu à la vigne du Seigneur, dans un pays où il manque encore tant d'ouvriers. Après Dieu, c'est à vous, Révérend Père, que nous devons ce grand bonheur. Nous vous prions d'agréer l'assurance de notre plus vive gratitude. Nous le savons, nous ne saurions vous donner de meilleures preuves de notre reconnaissance que de travailler avec zèle au salut des âmes qui nous sont confiées, et c'est là ce que nous allons faire, avec le secours d'en haut. Le bon Dieu nous a déjà bien favorisées; car, dès le premier mois, nous comptions jusqu'à cent cinquante élèves, dont un grand nombre fréquentaient naguère les écoles protestantes. Nous aimons à espérer que le ciel continuera de nous bénir. Nous avons donc lieu d'être contentes de notre mission à Lockport, où il y a tant de bien à faire. »

 

¹ Voir les Précis Historiques de 1864, p. 5 : Journal de Voyage de cinq Sœurs de Sainte-Marie de Namur.         (Note de la rédaction.)

 

En Californie, j'ai visité les bonnes Sœurs de Notre-Dame, que j'ai eu le bonheur de conduire de Namur en Amérique, en 1843, au nombre de cinq. Elles sont encore toutes en vie et en bonne santé, et font un bien immense. Elles ont deux beaux établissements, un à San-José et un antre à Marysville. Celui de San-José compte 22 Sœurs professes, 7 novices et deux aspirantes, 120 élèves au pensionnat, 75 externes et environ le même nombre à la classe gratuite. Le dimanche, elles font la classe pour les filles qui doivent servir, et elles réunissent les catholiques pour la doctrine chrétienne. A Marysville, le couvent compte 14 Sœurs, qui sont entourées d'un grand nombre d'enfants internes et externes, et qui s'appliquent à rendre les mêmes services que leurs Sœurs de San-José.

 

Par la première occasion, je vous enverrai quelques mocassins et autres curiosités indiennes.

 

En union de vos saints sacrifices et de vos prières, j'ai l'honneur d'être, mon révérend Père,

                            Reverentiœ vestrœ,

                                                                               Servus in Christo  P. J. DE SMET, S. J.

 

 

 

 

CATÉCHISME ET PREMIÈRE COMMUNION

 

D'ENFANTS SAUVAGES

 

 

Nous extrayons d'une lettre du P. Joset au P. De Smet les passages suivants, sur le catéchisme et la première communion d'enfants sauvages. Ils offrent de beaux exemples aux enfants civilisés et à leurs parents.

 

Si vous trouvez dans cette lettre beaucoup de décousu, c'est que j'écris comme à la volée, dans les moments que je parviens à dérober à mes occupations; car mes chers Sauvages ne me laissent guère en repos. Instructions, direction, confessions, ne me laissent pas même toujours le temps de dire mon bréviaire. Les enfants surtout m'ont donné beaucoup de consolation par leur zèle à apprendre leur catéchisme, à se préparer pour leur première communion. Outre les trois instructions qu'on leur faisait à l'église tous les jours, et une répétition dans la loge du catéchiste, il était rare que je vinsse à sortir sans entendre, soit dans les loges, soit dans quelque coin retiré, des bandes d'enfants répétant ensemble leur leçon; les plus avancés aidaient les autres; il n'y avait pas de jour où il ne se fît plusieurs répétitions semblables. Aussi, je dois dire qu'ils ont beaucoup surpassé mon attente.

 

L'automne passé ¹, je fus campé quelques jours dans le pays des Spokanes, à la pêcherie du Saumon blanc. Tous les jours, matin et soir, les enfants ne manquaient pas, malgré le froid, de se réunir autour de ma tente pour y réciter les prières et le catéchisme. Voyant leur bonne volonté, je dis à une orpheline, nommée Félicité, qu'elle avait une belle occasion de se préparer à sa première communion : qu'elle ne pouvait rien faire de plus agréable à Notre-Seigneur que d'enseigner le catéchisme aux autres enfants, que cela lui vaudrait des grâces pour recevoir dignement son Sauveur. Un mois plus tard, j'eus l'occasion de passer quelques jours avec ces mêmes Indiens. Je fus agréablement surpris d'y trouver une bande de petits enfants qui savaient déjà très bien les premières leçons : c'était l'effet du zèle de Félicité. Pendant le peu de jours que je fus au milieu d'eux, ni le froid, ni la pluie, ni la neige ne les empêchaient de se réunir, deux fois le jour, dans la loge du chef. Ils arrivaient tout grelottant, et restaient très attentifs jusqu'à la fin de l'instruction.

 

¹ Cette date nous fait défaut.

 

Avant de partir, j’engageai les plus grands à demander à leurs parents la permission de se rendre à l'église, pour s’y préparer à leur première communion. Je ne savais trop quel serait l’effet de ma proposition; il faisait un temps des plus mauvais : la pluie et la neige tombaient toute la journée. Nous arrivâmes le soir à la Loge-au-loup, bien mouillés. Après que chacun eut payé de sa personne pour monter les tentes et le bûcher, apporter le bois pour a nuit, préparer à manger, sécher les hardes, on soupa; puis on fit la prière du soir, qui fut suivie d'une assez longue instruction. Une dizaine d'enfants étaient arrivés successivement, presque tous dans l'obscurité la plus profonde. Je pensais qu'après l'instruction ils, n'auraient rien de plus pressé que de se coucher; point du tout: pendant que je donnais une leçon à mon catéchiste, je les vis se réunir autour du chef pour apprendre le catéchisme. La séance dura au moins une heure. Quand tout le monde se fut retiré, je me mis à dire mon bréviaire. Pendant que je le récitais, j'entendis, à une certaine distance, le catéchisme qui recommençait. Les enfants avaient allumé un feu sous un grand sapin, et là ils répétaient la leçon, puis causaient et riaient un instant, puis récitaient de nouveau ce que le chef venait de leur enseigner. Cela dura jusqu'après minuit.

 

Quand on fut arrivé à la mission, le cours d'instruction dont je viens de parler commença. Ces chers enfants n'étaient jamais rassasiés chaque fois que je leur permettais de venir dans ma chambre, ils ne manquaient jamais de s'y réunir.

 

Dans le courant de janvier, ils vinrent me demander la permission d'aller passer quelque temps dans leurs familles. C'était le temps de la chasse; ce sont les vendanges indiennes. Je leur dis de déterminer eux-mêmes le temps que ces vacances devaient durer. Ils demandèrent quatre semaines. Je m'attendais à. entendre demander six semaines on deux mois; car ils n'avaient pas beaucoup à manger ici, surtout point de viande, et vous savez, mon révérend Père, que, pour les Sauvages, il faut de la viande avant tout. Au bout de quinze jours, nous avons été bien étonnés de les voir arriver, par un temps où même les hommes robustes hésitent de se mettre en route; ils avaient fait vingt milles en raquettes, par une neige très molle. Aussi arrivèrent-ils harassés de fatigue, surtout les petites filles, embarrassées de leurs jupes. Tous vinrent cependant se présenter aux Pères, excepté une, qui, arrivée à la loge, ne se sentit pas la force d'aller plus loin. II parait que Félicité était l'âme de tout cela; car quelques parents se sont plaints qu'elle leur eût sitôt enlevé leurs enfants.

 

Quoique leur ardeur fût grande, elle a paru aller en augmentant jusqu'à leur première communion, qu'ils ont faite au nombre de trente. C'est le jour des Rameaux que la fête a eu lieu. Ils avaient complété leur préparation par une retraite de quatre jours; et par une confession générale, qu'ils ont faite avec le plus grand soin. Si j'ai eu de la fatigue, j'ai ressenti encore bien plus de consolation. Le P. Gazzoli a organisé la fête; il a un tact extraordinaire pour les décorations et les cérémonies. C'était vraiment touchant; mon seul regret était de n'avoir pas seulement quelques petits prix pour récompenser, tant; de bonne volonté. Si j'avais eu au moins un chapelet pour chacun de ces bons enfants! Tout ce que j'avais à donner, était une médaille pour chacun, comme souvenir de leur première communion. Si vous pouviez intéresser à ces petits sauvages quelque âme zélée, et m'obtenir du fil de fer et de cuivre fort, des grains et des pierres de différentes dimensions, je trouverais le moyen de faire monter les chapelets par quelque sauvage, et je n'aurais plus la douleur de devoir en refuser à nos pauvres néophytes. L'année passée, on avait habillé le plus sage des garçons et la plus sage des filles; on avait donné quelque chose aux quatre qui savaient le mieux leur catéchisme; cette année, on est trop dépourvu, on n'a pas pu le faire: tout ce qu'on a donné, c'est un morceau de coton blanc à chacune des filles, pour leur servir de voile.

 

Il m'en a coûté beaucoup de temps et de travail pour leur faire apprendre la lettre du catéchisme, parce que, jusqu'à présent, on n'a pas eu les moyens de leur apprendre à lire, surtouts défaut de livres en leur langue. Je pense que si l'on avait une petite presse, ce serait très utile. Mais actuellement elle n'est plus nécessaire pour le catéchisme; car, comme il ne se compose que de quatre leçons, ils l'ont si bien appris qu'ils le récitent d'un bout à l'autre, demandes et réponses. Chaque jour, ils en récitent deux leçons après la messe, avant l’instruction; et ainsi ils le parcourent et le répètent tout entier chaque semaine.

 

C'est dorénavant un grand soulagement pour les missionnaires, qui pourront donner plus de temps à en faire saisir le sens.

 

L'ardeur de nos enfants semble s'être communiquée à toute la tribu, qui s'était réunie ici au commencement du carême, pour se préparer à faire les pâques. Depuis près de quinze ans que je connais les Cœurs-d'Alènes, je n'avais jamais vu autant de témoignages d'une foi vive; et, plus que jamais, je suis persuadé que, si l’on avait les mêmes moyens, il ne manquerait rien de la part des Sauvages pour renouveler les merveilles du Paraguay. Peut-être dis-je trop, peut-être le moment de ferveur me fait-il voir tout couleur d'or; mais si vous, mon révérend Père, si les bienfaiteurs de nos missions eussent été témoins de ce qui vient de se passer ici, d'un côté, l'avidité d'instruction religieuse et l'empressement de s'approcher des sacrements; de l'autre, les privations qu'ils ont endurées sans murmurer, je pensé qu'on trouverait que je n'exagère pas.

 

Le P. Gazzoli ne sait comment s'y prendre pour faire durer les provisions jusqu'à la récolte. L'hiver s'est prolongé jusqu'à Pâques. Les hautes eaux ont succédé immédiatement à l'hiver, de façon qu'on n'a pas pu arranger les pêcheries dans le voisinage de la mission. Or, pour vivre, les Indiens dépendent de leur hameçon. Si un jour la pèche à la ligne ne réussissait pas, ils n'avaient, de toute la journée, rien à manger. On a appris que des familles entières avaient été se coucher sans avoir avalé une bouchée pendant un jour entier. Depuis lors, nous leur avons préparé, tous les jours, plusieurs grandes chaudières de bouillie; et quelle bouillie! Juste assez forte pour les empêcher de mourir de faim. Notre situation ne nous permet pas de faire mieux.

 

Il ne faut pas avoir vécu longtemps parmi les-Sauvages pour se convaincre que l'oisiveté est la source de presque tous leurs défauts. Mais ces pauvres gens ne sont oisifs qu'à regret, parce qu'ils n'ont pas les moyens de s'occuper. Je vous ai dit, mon révérend Père, que si j'avais à prêter aux Sauvages cinq ou six charrues, avec harnais et chevaux, et quelques haches, en moins de deux ans il ne resterait pas deux familles Coeurs-d'Alènes qui n'eussent leurs champs. Ce n'est qu'avec peine que le P. Gazzoli réussit à faire marcher trois charrues pour faire l'ouvrage de la mission et des Sauvages. Il faut être témoin de la détresse pour s'en faire une idée. Nous avons ici au delà de vingt familles qui souffrent la faim et attendent avec patience que leur tour vienne d'ensemencer leurs champs. Quel déchirant spectacle pour le coeur d'un missionnaire!

 

Je recommande ces bonnes gens et leurs missionnaires à vos saints sacrifices, en union desquels je suis,

 

Mon révérend et bien cher Père,         

 

Votre très humble serviteur et confrère en Jésus-Christ,

 

S. Joset, S. J.