LA RIVIÈRE MISSOURI
SOIXANTE-HUITIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
A bord
du Yellow-Stone, 4 juin 1864, dans les parages de la
rivière
Sheyenne, à 1,515 milles de l’embouchure du Missouri.
Mon révérend et
bien cher Père.
Descendons
ensemble la rivière Missouri. Vous admirerez avec moi son étendue, ses
merveilles et ses dangers. Dans la partie déjà occupée par la civilisation,
environ 2,653 milles, vous admirerez surtout les superbes villes et les
villages florissants, dont la grandeur et l'importance augmentent toujours; les
splendides châteaux, les sombres et antiques forêts, les riants manoirs, les
fermes fertiles, les prairies émaillées de fleurs, qui nourrissent
d'innombrables troupeaux domestiques, et répandent partout, jusqu'à son entrée
dans le grand golfe du Mexique, l'abondance et le bonheur.
Je me suis reposé
assez fréquemment sur des bancs de neiges perpétuelles, sur les bords de petits
lacs et de marais, d'une chute ou d'une cascade bruyante, au pied d'une belle
et abondante fontaine, dont l'esprit tutélaire, pour me servir d'une
idée indienne, semble inviter le passager solitaire à jouir du repos et de la
fraîcheur, près de ses ondes froides et pures comme le cristal. J'ai étendu ma
peau d'ours et ma peau de buffle, qui forment mon lit, et j'ai passé maintes
nuits en profond sommeil, après les fatigues d'une longue journée, tantôt aux
sources de l'Athabasca, du Saskatchewan et du Missouri, tantôt sur celles du
fleuve Colombia, qui souvent ne sont qu'à un mille de distance, et puis
s'éloignent sur deux points opposés du compas, est et ouest, vers l'océan
Atlantique et l'océan Pacifique. Dans cette région élevée, l'atmosphère est
d'une pureté bien remarquable; pendant la nuit, le firmament entier ressemble
souvent aux taches de Magellan, d'un noir bleuâtre et foncé, où la lune
et les étoiles figurent dans toute leur splendeur et dans tout leur éclat. Ici,
comme partout, on ne peut s'empêcher de répéter les belles paroles de Thomas à
Kempis : « Seigneur, tout ce que nous avons dans l'ordre de la nature, c'est
vous qui nous l'avez donné; et vos bienfaits nous rappellent sans cesse votre
bonté, votre tendresse, l'immense libéralité dont vous usez envers nous, vous
de qui nous viennent tous les biens... Parlez, Seigneur, parce que votre
serviteur écoute.... Donnez-moi l'intelligence, afin que je sache vos
témoignages. »
Si l'on excepte,
peut-être, le grand fleuve des Amazones, de l'Amérique du Sud, le Missouri est
considéré comme la plus longue rivière du monde. Elle a ses sources dans les
Montagnes-Rocheuses, latitude nord 45°, et longitude 110° 30'. Ses trois
branches supérieures sont
le Jefferson, le
Maddison et le Gallatin. Des milliers de mineurs s'y rendent aujourd'hui,
attirés par l'appât de l'or que cette région éloignée recèle dans son sein.
Déjà trois villes y ont des noms, savoir : Banack, Virginia et Gallatin.
Toute cette région, à l'est des montagnes, sur une grande étendue, a récemment
été admise dans l'Union, sous le nom de territoire de Montana.
Les sources des
Trois-Fourches, ainsi que celles de la Roche-Jaune, du Dear-Born et de la
Rivière-au-Soleil, entrelacent leurs eaux avec les sources de plusieurs
tributaires des deux grandes fourches de la Colombie, la Rivière-à-Louis et la
Rivière-à-Clark, connues sous leurs noms primitifs de la Rivière-au-Serpent et
la Rivière-Tête-Plate.
Depuis les
sources des Trois-Fourches jusqu'aux grandes Chutes du Missouri, sur environ
500 milles, les eaux s'inclinent vers le nord; puis, prenant une direction
est-nord-est, elles atteignent, par leur extrémité septentrionale, à
l'embouchure de la rivière Terre-Blanche, au 48° 20' de latitude nord. Depuis
là, le cours général de la rivière est sud-est, jusqu'à sa jonction au
Mississipi, au 38° 50' de latitude nord et au 90° 10' de longitude ouest.
A la distance de
près de 411 milles de ses premières sources, le Missouri traverse les
Portes-des-Montagnes-Rocheuses, et s'y trouvé comprimé à une largeur de 150
verges. Les eaux s'y pressent avec fracas et rapidité sur une distance de six
milles; les rochers s'élèvent perpendiculairement de la surface de l'eau à une
hauteur de 1,200 pieds, avec une seule projection, où un homme peut à peine se
tenir debout. Ce canal, frayé par la rivière, ressemble aux Dalles si
remarquables de la Colombie.
Le lit du
Missouri proprement dit commence au confluent des Trois-Fourches, qui
descendent des montagnes à des distances à peu près égales et parallèles l'une
à l'autre.
Entre les
Portes-des-Monts-Rocheux et les Grandes-Chutes, (110 milles), les premiers
tributaires du Missouri sont les Prickly-Pear (Cactus), le Castor, la
Camash, le Dear-Born et la Rivière-au-Soleil, avec plusieurs autres moindres
ruisseaux ou torrents des montagnes. Les deux dernières rivières sont les plus
considérables.
Les
Grandes-Chutes du Missouri se trouvent au milieu d'une région désolée et
stérile, et lui prêtent un aspect de grandeur, de beauté et d'intérêt, qui est
bien digne d'être remarqué. Elles commencent à neuf milles en bas de
l'embouchure de la Rivière-au-Soleil, et s'étendent, pendant 16 milles, en
courants rapides, en chutes et en cascades sur une descente de 380 pieds. La
dernière charte est la plus élevée; l'eau tombe d'une hauteur de 84 pieds. La
rivière y a une largeur de 480 verges. Une moitié descend en masse d'un rocher
perpendiculaire, tandis que l'autre moitié roule ses eaux tumultueuses par une
série de cataractes, de chutes et de cascades, dans le bassin qui est à ses
pieds. D'un point élevé qui domine la rivière au nord, on jouit d'un coup d'œil
ravissant. L'eau, le rocher légèrement couvert d'un voile d'écume, les hauts
murs qui l'encadrent, cette succession de courants rapides, le bruit tonnant de
la chute et de la cataracte qui se répand dans le lointain, la colonne de rosée
qui s'élève et présente au soleil toutes les couleurs les plus vives de
l'arc-en-ciel. Cette scène est si belle et si sauvage à la fois ! Les
chutes du Missouri sont parmi les plus importantes de l'Amérique
septentrionale; elles se trouvent à 3,100 milles de distance de son embouchure.
Quittant les
chutes, on passe la petite Rivière-au-Sentier et quelques ruisseaux, et on
arrive au fort Benton, le poste le plus élevé de la compagnie de pelleteries de
Saint-Louis, à 3,000 milles au-dessus de l'embouchure, et où les bateaux à
vapeur sont parvenus à monter, sous la conduite de l'excellent et brave
capitaine Charles Chouteau. Par la découverte de mines d'or dans les
territoires d'Idaho et de Montana, Benton est devenu le grand centre de
commerce à l'est des Montagnes-Rocheuses.
Plus bas, le
Missouri reçoit la belle rivière Maria, avec son eau pure, les petites rivières
de l'lle-34, la Sableuse et l'Aigle. On s'y trouve à l'entrée supérieure des «
mauvaises terres de la rivière Missouri, » disons plutôt : à l'entrée de
ces merveilles.
A une distance
d'environ 50 milles, on passe en vue de scènes aussi fantastiques que
merveilleuses, et où la nature semble avoir fait des efforts pour les varier,
se distraire et les produire. Il y a ici des empreintes évidentes que les eaux
se sont frayé ce passage à travers cette région stérile et volcanique. Pour en
donner une idée réelle, il faudrait une plume bien habile et une imagination
très vive. J'essayerai toutefois d'en exprimer quelque chose. Comme tous les
autres voyageurs, et ils étaient nombreux, je me trouvais dans des transports
continuels d'admiration et d'étonnement, d'un bout à l'autre, sous l'influence
de cette succession si variée de scènes et de vues pittoresques, aussi
curieuses que sublimes, tout à la fois, et où le beau et le grand se mêlent
souvent au fantasque. On les passe en revue comme un magnifique panorama, qui
les présente successivement aux yeux avec rapidité.
Le buste de
Washington apparaît de loin aux regards. Simultanément un grand nombre de
passagers l'observent et, d'une voix unanime, proclament ce nom. Il n'y a point
à s'y méprendre. On contemple et on admire. Tandis que le bateau avance et
change de position, ce même buste représente une grande dame en crinoline, et
ensuite une masse informe. Le grand homme par excellence du siècle dernier se
trouve ici réuni, dans un même bloc et sur le même piédestal, avec un des types
les plus étranges de la mode actuelle.
Lorsqu'on se
trouve engagé dans cet étonnant passage, on ne peut empêcher l'imagination d'y
voir bien des choses. Sur les deux rives de la rivière, on croit voir des
villes en ruine : on croit, remarquer surtout une suite de murs noirâtres,
d'une hauteur de plusieurs centaines de pieds. On s'étonne que des ouvrages si
réguliers ne soient point les produits de l'art, et, en même temps, on doit
avouer que l'architecte qui saurait les exécuter, passerait assurément pour le
plus grand génie. Un de ces murs remarquables, surnommé Hole in the wall,
a une ouverture ronde, qui représenté une fenêtre d'une ancienne cathédrale. On
y admire, entre autres, une porte cochère, large, haute et régulière,
taillée dans la pierre vive; c'est comme l'entrée d'un immense cimetière
monumental, avec ses statues, ses bustes, ses obélisques, ses colonnes, ses
vases et ses urnes, ses tables, ses tablatures, ses fresques mortuaires, ses
monuments en tous genres; et qui, dans leur structure et leurs arrangements,
paraissent être des restes antiques et vénérables de siècles très reculés. On y
passe au pied de la citadelle; c'est un immense rocher solitaire. Un
autre représente un bateau à vapeur. Ensuite, c'est une succession
d'anciens manoirs et d'anciens couvents, de châteaux, de cathédrales, de
bastions et de forts, surmontés de tourelles et de parapets, et entourés de
sentinelles immobiles à leur poste.
Il faut que je
m'arrête ici. Si on voulait entrer dans tous les détails de ces chefs-d'œuvre
de la nature, ce long passage de 50 milles ne présenterait qu'une suite de
rochers, taillés merveilleusement par la main de la Providence.
(Pour
être continué.)