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1865 - lettre 69 - Incidents de voyage sur le Missouri.

INCIDENTS  DE  VOYAGE

 

SUR LE MISSOURI

 

SOIXANTE-NEUVIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

 

Fort-Berthold, 24 juin 1864 (1,916 milles de Saint-Louis).

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Cette lettre est le supplément de la précédente. Je vous y donnerai quelques extraits de mon journal, pour vous tenir au courant de ma mission, des progrès et des incidents de mon voyage.

 

A l'agence des Yantons, le 25 mai, le bateau s'arrêta un instant, pour me donner l'occasion de visiter une pauvre malade, et de conférer le sacrement du baptême à deux petits enfants.

 

Le même jour, il s'arrêta à Rendall, où six enfants reçurent le même bonheur.

 

Le lendemain, à l'endroit où le bateau prit sa provision de bois pour la journée, je pénétrai dans la forêt. Le sentier me conduisit à une petite cabane peu éloignée de la rivière. L'habitant solitaire me reconnut et me salua de la manière la plus affectueuse. Il était surpris et content de cette heureuse rencontre. Il appela sa femme sauvage et ils me présentèrent leurs deux petits enfants pour le baptême.

 

Le 31 mai, le bateau s'arrêta au Fort-Sully, l'ancien Fort-Pierre, pour décharger une partie de sa cargaison. Cet arrêt me procura quelques heures pour me donner un peu de mouvement, dont j'avais bien besoin après ma longue détention sur le bateau, et que je désirais mettre à profit pour les âmes. Les métis m'invitèrent à la cabane principale, et aussitôt les mères accoururent pour faire régénérer dix de leurs enfants dans les saintes eaux du baptême.

 

La nouvelle de mon arrivée s'était aussitôt répandue parmi deux camps d'Indiens sioux, les Chaudières et des Yantonnais, qui observent encore une espèce de neutralité et se tiennent à l'écart des bandes hostiles. Les chefs, à leur tour, vinrent me prier d'entrer chez eux, en me disant « que les mères s'étaient déjà réunies avec tous leurs petits enfants, pour les faire placer sous la protection spéciale du Grand-Esprit, » c'est-à-dire, pour recevoir le baptême. Elles avaient formé un grand cercle, en plein air et au milieu du camp. Je leur fis une instruction sur l'importance et la nécessité du baptême et sur les principaux articles de la religion. Ils parurent tous très attentifs.

 

Une assemblée indienne, dans laquelle il s'agit d'entendre la parole de Dieu ou d'assister à tout autre acte religieux, est toujours tenue de la manière la plus respectueuse, et est vraiment touchante et édifiante. A les voir dans ces occasions, on s'imaginerait se trouver plutôt parmi des chrétiens, qu'au milieu de malheureux païens. Avant l'instruction, les chefs ne cesseront de vous répéter : « Robe-noire, donne-nous des paroles fortes, car nous avons les cœurs bien durs; nous sommes ignorants comme les animaux de nos plaines; nous avons grand besoin de t'entendre. Parle; nous écoutons. »

 

Dans l'occasion présente, je distribuai 164 images, avec les noms des saints patrons et patronnes des enfants baptisés. J'ajoutai à chaque image une médaille de la sainte Vierge, pour être portée au cou, comme marque de leur baptême. Ils conservent l'une et l'autre avec le plus grand soin.

 

Le chef des Yantons, appelé l'Homme qui frappe le ris, me pria, avec les plus vives instances, de leur obtenir un établissement pour l'instruction de leurs enfants. Je lui ai promis de représenter leur détresse et leurs bons désirs aux grands chefs des Robes-noires, c'est-à-dire, à l'évêque et à mes supérieurs, et je les engageai à espérer et à se préparer à cette grande faveur par une bonne vie, qui attirerait sur eux les bénédictions du Grand-Esprit. Je les mis ensuite au courant des intentions du gouvernement à leur égard, des suites funestes de la guerre, et je les exhortai à continuer de maintenir la paix.

 

Le 3 juin, chemin faisant, je vis seize loges de Yantonnais, groupées sur un coteau. Ils nous firent signe d'approcher, et nous invitèrent à un conseil, pour délibérer sur les difficultés actuelles de leur pays. Ils paraissaient irrésolus et avides de nouvelles. On les mit aussi au courant des malheurs dans lesquels la guerre allait entraîner les tribus hostiles, et de la nécessité de la paix.

 

A mesure que nous avançons dans le pays ennemi, notre équipage devait être, nuit et jour, sur le qui-vive, pour ne pas être pris à l'improviste.

 

Un mot sur la nature des Indiens de ces parages ne sera pas, je pense, hors de propos. Nos troupes régulières rencontreront ces tribus errantes de maraudeurs sauvages, exaspérés contre les Blancs. Les Sioux sont au nombre de 5,000 à 6,000 guerriers, montés, pour la plupart, sur des coursiers ardents et hardis. La guerre semble être pour eux non-seulement un besoin et un passe-temps, mais l’occupation par excellence de leur vie. La tactique des Indiens rend le système régulier de faire la guerre impuissant ou presque entièrement inutile. Ils sont ici aujourd'hui, et demain ils sont là. Tout à coup, ils provoquent une épouvante parmi les chevaux et les mules des émigrants qui traversent le désert en longues caravanes, puis on les retrouve de nouveau sur la rivière Missouri, guettant le passage des bateaux pour massacrer et piller les faibles équipages. L'Indien est partout sans être nulle part. Ces hommes s'assemblent au moment du combat, et ils disparaissent aussitôt si la fortune de la guerre semble les quitter. L'Indien met sa femme et ses enfants à l'abri dans quelque endroit retiré du désert et loin du théâtre des hostilités. Il n'a ni villes ni magasins à défendre, ni ligne de retraite à couvrir. Il n'est surchargé ni de trains de bagages, ni de chevaux de charge. Il entre seulement en action lorsque l'occasion favorable se présente, et jamais sans avoir l'avantage du nombre et de la position. La science stratégique de la civilisation est, par conséquent, peu utile lorsqu'on cherche à opérer contre un peuple pareil. Il n'y a pas sur la terre une nation plus ambitieuse du renom martial, et qui tienne en plus haute estime les traits de bravoure d'un guerrier valeureux, que les sauvages de ces déserts. Leur vie semble en dépendre. Un jeune homme ne saurait occuper une place dans le conseil, à moins qu'il n'ait rencontré son ennemi sur le champ de bataille. Celui qui compte le plus de chevelures est le plus considéré dans sa tribu ¹ Ils sont étrangers à tous les soucis, vivent sans besoins artificiels, sont heureux et contents « comme des rois, » aussi longtemps qu'ils trouvent le buffle et le cabri dans le cercle de leurs courses vagabondes. Tout homme chez eux est guerrier, et chacun semble avoir la conviction intime de sa propre bravoure.

 

¹ Quand un Sauvage a tué un ennemi, il lui enlève, au sommet de la tête, une partie de la peau avec la chevelure, et c'est un trophée pour le vainqueur.

 

 

A mesure que le bateau s'avance, on aperçoit, le long de la grève, des signes nombreux du passage de fortes bandes de bisons. Du 4 au 7 juin, sans mettre pied à terre, nos chasseurs abattirent dix buffles dans l'eau et sur le rivage; six cabris, un cerf, un lièvre et deux loups. Ils prirent trois veaux en vie, qui étaient embourbés et se débattaient dans la vase. On les apprivoise facilement.

 

Le 9, le bateau arrivait au Fort-Berthold, à 1,916 milles au-dessus de l'embouchure du Missouri. Je m'y arrêtai pour attendre des nouvelles par rapport aux mouvements des bandes de Sioux. Je m'empressai de leur envoyer un exprès, pour leur faire connaître mon arrivée et mes intentions. J'attends leur réponse dans la quinzaine; si elle est favorable, avec la grâce du Seigneur, je ferai des efforts pour les rejoindre dans l'intérieur du pays.

 

Les trois nations unies, les Gros-Ventres, les Riccaras et les Mandans, me reçurent avec la plus grande cordialité. Ils parurent être aux anges lorsque je leur annonçai que j'allais passer quelque temps dans leur village. Le lendemain, je rassemblai les principaux Mandans et Gros-Ventres dans une de leurs grandes loges ou maisons de terre, qui ont une circonférence d'environ 150 pieds et peuvent contenir au delà de 600 personnes. Je leur fis connaître les motifs de ma visite, qui étaient de leur annoncer la parole du Grand-Esprit, de donner le baptême à tous les petits enfants qui ne l'avaient point encore reçu, de pénétrer, s'il était possible, parmi leurs ennemis, les Sioux; de faire un effort, au nom du Grand-Esprit, pour leur faire goûter les paroles de paix dont j'étais porteur de la part du président des États-Unis, M. Lincoln. Je parlai pendant deux heures. Je fus écouté avec la plus grande attention et le plus vif intérêt. Le chef Manchoute, ou l'Aigle guerrier qui vole ¹, au nom des deux tribus, m'adressa leur réponse, dans des termes propres et bien choisis, accompagnés de gestes et d'une dignité d'orateur vraiment remarquables, qui semblent être naturels aux Indiens des plaines. Dans sa longue harangue, il me remercia particulièrement « de mon bon vouloir ou de ma charité à leur égard, » et exprima « l'espoir que tous mes avis et mes conseils seraient strictement suivis et observés. »  Il finissait, en ajoutant : « Je répète de nouveau le désir exprimé depuis plusieurs années : nous sommes de pauvres malheureux et des ignorants; nous désirons connaître la voie dans laquelle le Grand-Esprit veut que nous marchions sur la terre. Oh !  que les Robes-noires viennent résider parmi nous, pour nous mettre tous, avec nos femmes et nos enfants, dans ce sentier de bonheur, et nous vivrons ! »

 

¹ Sa taille est de six pieds six pouces.

 

 

Après les conseils et les discours, les mères indiennes entrèrent dans la loge avec leurs petits enfants, et se placèrent en double et triple cercle. Quelle consolation !  204 enfants furent régénérés dans les saintes eaux du baptême. Tout se passa dans le meilleur ordre, mais toutefois pas sans bruit. Pendant les cérémonies, on nous honorait de temps en temps d'un chorus étourdissant. Il suffisait qu'un petit Sauvage, saisi d'épouvante à l'approche de la Robe-noire, déployât la forte de ses jeunes poumons par des cris aigus, pour mettre tous ses petits camarades en train sur le même diapason. Il y avait alors de quoi fendre l’oreille. Les chiens du dehors augmentaient le vacarme, en ajoutant aux cris des enfants leurs affreux aboiements et hurlements. La journée du 10 fut pour moi une bien belle et bien consolante journée. Les cérémonies la remplirent entièrement. A force de me baisser avec mon pesant corps, pour donner le baptême, j'ai pu à peine me bouger plusieurs jours de suite, met het geschot in den rug.

 

Le 12, je fus invité par les chefs Riccaras. Après la circulation du calumet, j'ouvris le conseil, en leur annonçant les motifs de ma présence. De même que parmi leurs confrères les Mandans et les Gros-Ventres, mes paroles furent reçues avec une religieuse attention et approuvées. Le grand chef Net-soo-taka, ou le Porc-flèche-blanc, me fit une longue et belle réponse très à propos. Puis, je dus prêter l'oreille et répondre à une suite de plaintes contre leurs ennemis et contre les agents du gouvernement. La réunion dura environ trois heures.

 

Les hommes quittèrent la loge et firent place aux mères et aux petits enfants. Je me mis au centre de la loge, assis sur une peau de buffle, et tous les petits enfants, au nombre de 103, me furent présentés deux à deux pour le baptême.

 

Le 13, nous eûmes une alerte dans le camp. Une bande de Sioux fut aperçue dans le voisinage. Après avoir tué un Gros-Ventre, blessé un Riccara et volé quelques chevaux, ils gagnèrent le large et échappèrent aux poursuites.

 

J'ajouterai une circonstance qui a augmenté beaucoup le respect des Sauvages pour notre sainte religion. L'année dernière, par suite d'une excessive sécheresse, la récolte avait été bien pauvre : à peine avait-on recueilli ce qu'il fallait de semences pour cette année-ci. Dans l'espoir d'un meilleur résultat, ces pauvres gens avaient ensuite labouré, pour l'ensemencer, environ mille arpents de terre. Ils avaient, pour tout instrument de labourage, quelques pioches, quelques bêches, des bâtons pointus ou crochus, des omoplates de buffles. Après avoir ainsi préparé cette terre, ils l'avaient ensemencée. Par malheur, cette année encore, le printemps avait été sans pluie et même sans rosée. Leur maïs et leurs autres végétaux ne se développaient pas, et l'espoir d'une bonne récolte semblait de nouveau s'évanouir. Les Sauvages étaient dans la désolation. A la réunion du 12, ils me supplièrent d'implorer le secours du Ciel pour leur obtenir une pluie abondante, qui fertilise leurs terres. « Robe-noire, me dirent-ils, vous avez un si grand pouvoir; ne pouvez-vous pas aussi faire tomber un peu de pluie ? »  Je leur répondis que je n'avais pas ce pouvoir, que le Grand-Esprit seul l'a; qu'on peut tout obtenir de lui par la prière. Je les exhortai à avoir recours au Grand-Esprit, qui est toujours prêt à écouter les cœurs humbles et bien disposés, puisqu'il nous dit lui-même : « Demandez et vous recevrez. J'ajoutai : « Implorons le Ciel ensemble, et offrons nos cœurs à Dieu. Je dirai la plus grande de toutes les prières (la messe). Espérons tous dans l'infinie miséricorde du Grand-Esprit, toujours prêt à accorder secours et protection à ses enfants sur la terre, qui tâchent de s'en rendre dignes. » J'offris à Dieu la victime de propitiation. Le lendemain 13, le ciel se couvrit pour la première fois, et une douce et abondante pluie tomba par petits intervalles pendant environ vingt-quatre heures. Cette heureuse circonstance remplit tous les cœurs de respect pour la parole de Dieu, d'espérance et de joie. Le 17, nous eûmes de nouveau recours au Ciel, et le Seigneur accorda une seconde et bonne pluie. Ces bienfaits semblaient faire une profonde impression sur ces pauvres Indiens.

 

Ils assistent volontiers et avec la plus grande assiduité à toutes les instructions. Un grand nombre d'adultes, surtout les vieillards et les vieilles veuves, les malades et les aveugles, se préparent à recevoir dignement le baptême. Je leur trouve à tous des dispositions vraiment admirables, et tous les chefs se sont déjà mis en devoir de porter remède aux vices et aux superstitions païennes qui jusqu'ici ont désolé les trois tribus.

 

Je n'oublierai jamais l'assistance qui m'a été si libéralement accordée depuis mon arrivée au fort par le digne M. Gérard, employé de l'établissement; par M. Pierre Garrot, interprète; M. Gustave Cagnat, commis, et par tous les employés. Je ne cesserai de former des vœux pour leur bonheur. Que le Seigneur leur rende au centuple leur grande bonté et bienveillante charité à mon égard.

 

J'ai fait allusion à l'éloquence de nos orateurs indiens. Voici la traduction de discours textuel du Petit-Marcheur, chef mandan, au surintendant indien de ce district :

                   « Mon grand Père, on désire que je t'adresse la parole. -- Que dirai-je? -- Autrefois, nous étions un peuple puissant, -- et que sommes-nous aujourd'hui? -- Parle à ton agent; -- il nous visite chaque année, -- il connaît notre nombre, -- il te dira : -- « Hélas !  peu de Mandans survivent. » -- Que sont-ils devenus ?  -- Quel point de la terre occupent-ils ?  -- Mon grand Père, jette tes regards sur la prairie, lorsqu'elle est couverte d'une riche verdure de gazon et émaillée de belles fleurs de toutes les couleurs, à la fois agréables à la vue et à l'odorat. Qu'on jette la torche ardente dans cette belle prairie, et de nouveau porte tes regards sur elle et rappelle à ton souvenir le bonheur et la vie qui y régnaient avant l'incendie. L'emblème de ma nation se présentera alors à ton esprit. Mon ancien et grand village était l'image de cette belle prairie; -- mon peuple était ce riche gazon verdoyant; -- nos femmes et nos enfants étaient ces fleurs. -- La petite vérole, c'est la torche qui a allumé et détruit nos beaux parterres !  Le souvenir seul nous en reste. -- Nous avons enterré la haine et l'esprit de vengeance. On ne reproche plus au Blanc d'avoir porté la torche au milieu de nous.

 

« La mort a éclairci nos rangs. -- Aujourd'hui trois peuples différents ne forment qu'un seul village. Lorsque les Riccaras et les Gros-Ventres sont dans la souffrance et dans la faim, nous y prenons part. -- J'ai entendu les discours que nos alliés t'ont adressés. -- J'ai cru de mon devoir d'y ajouter ma faible voix, dans l'espoir que tu nous prendras tous en pitié et que tu nous protégeras contre les attaques de nos ennemis. -- Étends ton bras puissant, et il formera une barrière assez forte que les Sioux ne tenteront point de passer; et nous dormirons tranquilles, sans arcs et sans flèches à nos côtés. -- Assurément, le fort et puissant n'écoutera pas en vain les pleurs et les soupirs du faible, qui lui demande secours; surtout lorsque le faible peut attribuer au fort tous ses malheurs et la décadence de sa nation. »

 

Ce langage du Petit-Marcheur n'est pas sans éloquence.

 

Je me recommande à vos bonnes prières, mon révérend et cher Père, et à celles de mes chers confrères en Jésus-Christ.

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.