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1865 - lettre 72 - D'Ostende à New-York, en 1865.

D'OSTENDE  A  NEW-YORK

 

DERNIER VOYAGE DU P. DE SMET, EN JUIN 1865

 

SOIXANTE ET DOUZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles

 

 

 

Université de Saint-Louis, 24 août 1865.

 

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Je suis de retour à Saint-Louis depuis la fin de juin. La besogne multipliée et les petites indispositions qui m'ont accablé depuis ont retardé ma lettre. Selon la promesse que je vous ai faite à mon départ de Bruxelles, je vous donnerai une petite esquisse de mon voyage, quoiqu'il n'offre d'ailleurs rien de bien intéressant. Il a été heureux et tranquille; c'est dire beaucoup en peu de mots.

 

J'ai quitté Tronchiennes et Gand, avec mes chers compagnons de voyage, le 2 juin. Vers les six heures du soir, nous nous embarquâmes à Ostende et fîmes nos adieux à M. Montens, à mon cher beau-frère Charles Van Mossevelde, de Termonde, et aux autres amis qui nous avaient accompagnés jusqu'à l'embarcadère. Nous trouvâmes le temps beau et serein sur la Manche.

 

Le lendemain, vers les huit heures du soir, nous débarquâmes au quai Sainte-Catherine, à Londres. Le P. Mac Cann et un scolastique nous y attendaient avec plusieurs voitures. Il nous fallut une heure à peu près pour passer ce quartier de la grande Babylone moderne et nous rendre à la station de Liverpool. Vers midi, la vapeur nous enlevait. Tout allait à merveille : nous avions peu de temps pour contempler la belle et riche campagne, les nombreuses villes, les gros bourgs et villages; tout passait comme un éclair. Vers les six heures du soir, nous arrivâmes à notre destination, et allâmes camper au Queen's Hotel. Nous étions encore à peu près à jeun depuis Ostende. Vous vous imaginerez facilement que nous fîmes honneur au gros roast beef et aux autres plats qui passaient rapidement entre nos mains.

 

Nos bons Pères de Liverpool eurent pour nous les égards les plus fraternels et nous comblèrent d'amitié, de bonté et de charité.

 

Le 7, nous leur fîmes nos adieux. Le R. P. Provincial Weld et plusieurs autres Pères nous conduisirent à bord du beau et nouveau navire le City of New-York. Vers les cinq heures du soir, il leva l'ancre et quitta le port. J'avais eu la précaution d'arrêter, une quinzaine de jours auparavant, nos dix-sept places. La première nuit, la machine à vapeur se dérangea et le bateau fut arrêté pendant plusieurs heures. Le lendemain, dans la matinée, on jeta l'ancre dans le port de Queenstown, en Irlande, pour prendre des passagers et la malle. Le nombre était alors au complet : il approchait de 450, dans lequel toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique étaient représentées.

 

Notre traversée peut être comptée parmi les plus heureuses qui aient été faites : pas de tempête, nul accident, seulement trois de mes compagnons et trois Sœurs de Sainte-Marie furent interpellés par l'inexorable Neptune, et se soumirent bon gré malgré au tribut. Chacun avait à montrer sa triste figure et à faire des gestes et des grimaces qui parfois prêtaient à rire.

 

Nous vîmes un grand nombre de baleines, et quelques-unes de très près. Elles passaient majestueusement sur les deux bords du navire et jetaient des colonnes d'écume par les narines. D'autres grands poissons de mer se montraient aussi très nombreux.

 

Pendant plusieurs jours, l'air était très vif et froid. Chacun s'empressait de reprendre son habit d'hiver. Rien d'étonnant : c'est que nous nous approchions insensiblement des palais flottants qui s'étaient détachés du pôle glacial. Plusieurs se présentèrent effectivement à nos regards curieux. La plupart de nos passagers jouissaient, pour la première fois, de cette vue merveilleuse; aussi ouvraient-ils de grands yeux et semblaient-ils ne pouvoir se lasser de contempler ces îles transparentes, jusqu'à ce qu'enfin elles disparurent dans le lointain. Une de ces îles avait l'apparence d'un grand amphithéâtre, vu à un quart de lieue de distance.

 

Tous les jours, quelques voiliers et bateaux à vapeur furent signalés. Le passage direct de Liverpool à New-York est très fréquenté. En cas de rencontre, on hisse de part et d'autre le pavillon de sa nation, tandis que le pilote continue à tenir l'œil sur le compas, sans dévier d'une marque de sa destination. Aux signes de détresse seulement, on s'approche et on communique.

 

Nous eûmes plusieurs jours de brume dans les parages des bancs de Terre-Neuve, où la pêche de la morue se fait sur une grande échelle. C'est la région par excellence des brumes et des pluies. Je ne me rappelle pas y avoir passé une seule fois, dans mes dix-sept traversées de l'Atlantique, par un temps calme et serein. Pendant toute la durée de la brume, nuit et jour, toutes les trois ou cinq minutes, on fait jouer le grand sifflet du bateau pour éviter toute collision.

 

Le 19, de grand matin, nous étions en vue de Sandy-Hook. La veille, le pilote américain s'était rendu à bord avec sa pacotille de nouvelles et de gazettes. En mettant le pied sur le tillac, il s'était trouvé comme assiégé par une masse de curieux, avides de connaître les grands et récents événements du pays. On dévorait et on discutait les feuilles avec ardeur; car nous avions à bord beaucoup de politiques de l'ancien et du nouvel hémisphère, et un grand nombre de négociants intéressés.

 

J'appris, avec contentement, et consolation, qu'insensiblement, après la triste et malheureuse guerre américaine, le calme commençait à renaître dans les masses, et que le bon ordre et la loi, malgré l'extinction de l'esclavage, se rétablissaient peu à peu dans les États où la sécession avait causé tant de malheurs et tant de dégâts. La spontanéité d'esprit du peuple du Sud, qui a précipité un si grand nombre d'États dans la rébellion, a provoqué de même un ralliement général à l'Union. Aujourd'hui, personne dans le Sud ne semble plus songer à des entreprises hostiles au gouvernement. La majorité du peuple ne demande que la chance et les moyens de se relever. La vraie politique doit tendre à assurer une paix solide et une prospérité durable. Il est à espérer que le président Johnson éloignera les agitateurs rancuniers, et alors bientôt le retour à l'Union rendra ce pays plus beau, plus prospère, plus grand qu'il ne l'a jamais été. Mais plus le feu est violent et étendu, plus il faut de temps pour l'amortir et l'éteindre. La secousse américaine a été grande et désastreuse dans ses effets; la sagesse du peuple saura l'apaiser à la longue.

 

Le 19, vers les neuf heures du matin, le City of New-York entra dans le port de la grande métropole américaine, qui compte aujourd'hui plus d'un million cent mille habitants. Ce qui frappe de prime abord l'étranger en arrivant à New-York, c'est la splendeur des établissements publics, des grands hôtels et des maisons; c'est son commerce et sa prospérité, son luxe et son extravagance. La guerre a été une mine d'or pour la ville; les grands contrats l'ont enrichie pendant ces quatre dernières années.

 

Le jour de notre arrivée, nous dînâmes au Collége Saint-François-Xavier. Nos Pères français nous reçurent avec la cordialité la plus parfaite et la plus fraternelle. Leur établissement est très prospère et compte près de 500 élèves. Il est très populaire. L'administration de la ville, dont les membres sont, pour la plupart, protestants, lui a accordé, dans le courant de l'année, un subside de 20,000 francs.

 

Mes compagnons avaient besoin de mouvement; ils s'en donnèrent en parcourant la ville et ses environs, et en visitant les établissements publics qui offraient le plus d'intérêt. J'avais mes petites affaires à soigner. J'obtins la libre entrée de toutes nos caisses et de toutes nos malles. Le chef de la douane, à qui je me présentais avec une bonne recommandation, a été d'une politesse extrême à mon égard.

 

Dans la matinée du 26, nous prîmes le chemin de fer à Jersey-City viâ Cincinnati, où nous nous arrêtâmes pendant huit heures pour visiter nos chers confrères au Collége Saint-Xavier. Enfin, nous arrivâmes à Saint-Louis le 29 juin. C'était la fête des saints Pierre et Paul. Nous y étions à temps pour assister à la distribution solennelle des prix qui eut lieu ce jour-là à l'Université. J'étais vraiment aux anges d'être au terme de mes longues courses, avec tous mes compagnons, sains et saufs. J'étais ému jusqu'au fond du cœur en me retrouvant au milieu de mes chers frères en Jésus-Christ. J'allai bientôt les rejoindre à la salle des exercices. Il y avait un grand auditoire pour entendre les discours des élèves et assister à la distribution des prix. A ma grande surprise et confusion, mon retour y fut annoncé par des battements des pieds et des mains. Je vous avoue qu'en ce moment j'étais loin d'être à ma place.

 

L'ancien proverbe nous dit : Sunt bona mixta malis. C'est bien le cas actuel au Missouri. Nous nous y trouvons dans une espèce d'incertitude et de crainte. Le parti radical s'est mis, per fas et nefas, à la tête du gouvernement de l'État; la nouvelle constitution, qui a été adoptée par une très faible majorité et qu'on annonce publiquement comme frauduleuse, exige que le clergé de toutes les religions, tous les professeurs de colléges et de séminaires, et tous les maîtres et maîtresses d'école prêtent le serment « que jamais, dans le passé, ils n'ont dit une parole ni eu de sympathie pour la rébellion du Sud. »  Notre clergé est en général d'accord qu'on ne peut pas exiger un serment pareil. D'ailleurs, notre autorité n'émane pas de l'État, et nous ne pouvons, sans compromettre l'autorité ecclésiastique, consentir à prêter ce serment. Aucun prêtre catholique au Missouri ne le prêtera. La peine de ceux qui refusent de prêter cet abominable serment, est une amende de 500 dollars et l'emprisonnement. Le gouverneur a annoncé, dans un discours, qu'il a fait agrandir la prison d'État et que la loi serait exécutée le 4 septembre prochain. Si réellement cette loi cruelle est appliquée, nos églises devront être fermées, et nos colléges et nos écoles seront ruinés. L'affaire paraît vraiment sérieuse, et elle est en même temps si absurde, que je me sens porté à croire que l'acte restera une lettre morte et une tache noire dans la constitution, tache qui ne tardera pas à rejaillir sur les fauteurs.

 

Toutefois, ces circonstances ne nous ôtent aucunement notre tranquillité ordinaire : chacun se tient à sa besogne comme si rien ne se tramait autour de nous. On dit assez ouvertement que c'est à la religion catholique seule qu'on en veut. La persécution contre elle est de longue date; mais l'Église en sort plus glorieuse et survit à tous ses persécuteurs. Dans ces entrefaites, nous prions, et nous attendons les résultats sous la sauvegarde du Seigneur. Que sa sainte volonté s'accomplisse, c'est tout ce que nous répondons à nos ennemis; et ce silence semble vexer les agitateurs, dont les consciences sont toujours troublées. Il n'y a pas de paix pour ceux qui font mal.

 

Un mot sur les Indiens, et je finis. Mes indispositions et la saison déjà trop avancée m'empêchent de visiter mes chers Sauvages cette année. La guerre contre les Indiens dans les plaines du Missouri et de ses tributaires se poursuit à toute outrance. Le Congrès a fait dernièrement une enquête sur la conduite barbare du colonel Chivington, accusé d'avoir ordonné à ses soldats, sans la moindre provocation, le massacre de six cents Indiens Sheyennes, femmes, enfants et vieillards. Les pauvres malheureux étaient venus au fort pour renouveler leur profession d'amitié avec les Blancs.

 

La gazette d'aujourd'hui nous annonce la circulaire du général Connor, commandant l'expédition contre les tribus de la rivière Roche-Jaune et ses tributaires, par laquelle il règle la politique à garder vis-à-vis des Indiens. Le général enjoint à ses troupes de poursuivre sans relâche ces malheureux, sans jamais parlementer, et de ne pas quitter une piste avant de les avoir atteints et châtiés. « Il faut, ajoute-t-il, qu'ils soient sévèrement punis d'abord; nous verrons ensuite si, par leur bonne conduite, ils sont dignes d'échapper à une annihilation complète. »  C'est toujours la même politique. Les cruautés commises à leur égard amèneront inévitablement des représailles, et l'extermination promise suivra inévitablement... J'espère revoir bientôt ces pauvres tribus.

 

En union de vos sacrifices et de vos prières, j'ai l'honneur d'être,

                   Mon révérend et cher Père,

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.