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1866 - lettre 75 - Civilisation des Potowatomies.

CIVILISATION  DES  SAUVAGES

 

POTTOWATOMIES, TÊTES-PLATES, COEURS-D'ALÈNE KALISPELS

 

SOIXANTE-QUINZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Au moment où nous publions cette lettre, le Père De Smet doit se trouver de nouveau au milieu des Sauvages. Nous lisons dans le Guardian, journal de Saint-Louis d'Amérique, le 19 mai : « Les nombreux amis du Père De Smet seront heureux d'apprendre que de bannes nouvelles, relatives à son voyage, sont arrivées du Haut-Missouri. Le navire a touché Yankton city, le 1er mai, malgré les retards causés par la crue des eaux, les vents et l'entretien des machines. Tous les passagers étaient en bonne santé et parfaitement bien disposés. »  Le Père De Smet nous a promis des relations de son nouveau voyage. En attendant, nous publierons les notices qu'il nous a envoyées avant sou départ de Saint-Louis.

 

 

Saint-Louis, mars 1866.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

La mission de Sainte-Marie parmi les Pottowatomies a été ma première entreprise parmi les Indiens, en 1838. J'ai souvent parlé d'eux dans mes premières lettres. Ils m'ont donné et continuent de donner à leurs missionnaires beaucoup de consolations. Je vais vous donner ici le résultat de la visite que je leur ai faite dans l'automne de 1864, à mon retour de ma dernière excursion parmi les Indiens du Haut-Missouri. Je vous envoie, quoiqu'un peu tard, ces notes. J'ai trouvé de grands changements. Les Pottowatomies, se trouvant environnés et serrés par les Blancs de tous côtés, ont dû se soumettre aux exigences du temps. Je crains que ce mélange de Blancs et d'Indiens ne soit, à la longue, nuisible à ces derniers. L'histoire, sous ce rapport, est loin de leur être favorable.

 

Le moment est enfin arrivé où les Pottowatomies vont perdre cette nationalité indépendante qu'ils ont reçue de leurs ancêtres, et où ils seront à jamais confondus avec les citoyens des États-Unis de l'Amérique. Il serait plus qu'inutile pour eux de penser à éviter cette fâcheuse catastrophe. Ce grand événement, comme il était facile de le prévoir selon le cours naturel des affaires, a été préparé graduellement et enfin décrété dans les conseils de la divine Providence.

 

Le gouvernement des États-Unis se proposait depuis longtemps d'étendre sa domination sur ce vaste territoire compris entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique. La guerre civile, au lieu de retarder, accéléra le mouvement. L'immense pays à l'ouest du Missouri, qui, il n'y a que quelques années, était exclusivement habité par les tribus sauvages, est à présent divisé en divers États et territoires fédéraux. Les Indiens se trouvèrent ainsi en contact immédiat avec les Blancs, qui convoitaient leurs belles terres. Chaque tribu fut d'abord resserrée dans d'étroites limites, appelées réserves indiennes; ensuite, on força les plus civilisées à renoncer au droit de propriété commune, à diviser entre leurs différents membres une portion de la terre communale, et à vendre le reste aux Blancs, qui venaient pour les coloniser.

 

Il y a deux ans, les Pottowatomies furent forcés par les circonstances à faire un traité de ce genre. Ils devaient ou diviser leurs terres ou chercher une nouvelle habitation dans les plaines du désert. Les chefs du parti catholique acceptèrent les conditions du traité qui leur était proposé; tandis que les Indiens des prairies, la bande pattowatomie, qui n'avaient jamais voulu prêter l'oreille aux paroles de l'Évangile, n'en voulurent pas entendre parler. La conséquence fut que les catholiques eurent leurs terres; chaque chef de famille reçut pour sa part 160 arpents, et les autres membres chacun 80 arpents. Un mille carré fut de plus réservé pour chaque chef qui signa le traité. Les gens des prairies eurent une portion en commun. Toute cette affaire excita beaucoup de mécontentement parmi ceux-ci; ils éclatèrent en violents reproches contre nos néophytes, et en vinrent même à d'effrayantes menaces. Mais tout fut inutile : le traité fut ratifié à Washington.

 

Immédiatement après la ratification, des hommes furent envoyés pour arpenter les terres. Ces arpenteurs, il faut leur rendre justice, étaient intègres : ils procédèrent à la division des terres avec la plus grande impartialité. En vertu du traité, les Indiens avaient le droit de choisir la place qui convenait le mieux, chacun selon son goût. Ce droit fut reconnu et scrupuleusement respecté. Nos néophytes se trouvaient heureux du changement, qui mettait une fin à leur vie vagabonde et assurait une demeure permanente à leur postérité. « Enfin, s'écriaient-ils, une douce lueur brille à nos yeux. Jusqu'à présent nous n'étions que des voyageurs ou plutôt des vagabonds sur la terre; nous foulions sous nos pas un sol qui ne nous appartenait pas; nous bâtissions des maisons, nous défrichions un terrain qui le lendemain allaient nous être enlevés. A peine établis dans un lieu, on nous forçait de pénétrer plus avant dans le désert. Aujourd'hui, nous avons fait un pas vers la stabilité. Bientôt la ligne de démarcation qui nous séparait des peuples civilisés sera entièrement effacée, et nous aurons l'honneur et la consolation d'être rangés parmi les citoyens de la grande république, fondée par l'immortel Washington. »

 

Leur joie n'était pas sans motif; mais ils n'entrevoyaient peut-être pas tous les dangers. Pauvres Indiens !  nous mêlons notre joie à la leur; mais, en même temps, l'avenir ne nous laisse pas sans inquiétudes. Nous croyons que, vu les circonstances, ils ont choisi le meilleur parti; mais cela n'ôte rien à nos appréhensions.

 

Quoique nos bons Pottowatomies aient fait des progrès considérables dans le sens de la civilisation, il y a cependant encore beaucoup à faire, surtout dans un pays où ils viennent en contact avec des gens sans principes et sans remords. On va les forcer de devenir citoyens des États-Unis; et, une fois citoyens, ils ne recevront plus la petite somme d'argent que le gouvernement leur payait chaque année. Ils n'auront plus à leur service ni les médecins, ni les artisans, sans qu'il leur coûtât une obole. Bien plus, il leur faudra payer la taxe du citoyen, que la guerre civile a rendue si exorbitante. Sont-ils préparés à faire face à toutes ces exigences ?  Auront-ils l'art et la précaution de sauver une partie du fruit de leur industrie, pour suppléer à tant de besoins qui leur sont maintenant inconnus ?  Hélas !  là-dessus, quoique nous ne soyons pas sans espoir, nous ne sommes pas non plus sans crainte, Notre confiance est en Dieu seul, qui, nous l'espérons, ne permettra pas que le fruit des sueurs de nos missionnaires, pendant tant d'années, soit anéanti.

 

Cependant nos braves Indiens vivent contents sur les terres qui leur sont échues en partage. Ils ont en leur possession les plus belles portions. Plusieurs vivent à l'aise. On pourrait à peine faire une distinction entre leurs fermes et celles des Blancs, leurs voisins. Depuis qu'ils se sont éparpillés, leur santé s'est généralement améliorée; on ne compte plus autant de morts. On peut dire que les Pottowatomies ont abandonné toutes les habitudes des Indiens sauvages; les Blancs les regardent comme de bons voisins. Des Américains, des Français, des Canadiens, des Irlandais, des Allemands ont épousé leurs filles et leur donnent l'exemple du travail et de l'industrie. Mais ce qui console le plus le cœur du missionnaire, c'est qu'ils sont dociles à sa voix. Leur présence à l'église, malgré les longues distances qu'ils doivent parcourir pour s'y rendre, fait rarement défaut. Il en est qui ont à faire dix, douze, quinze milles à pied, et cela au cœur  de l'hiver, pour venir à la messe. Ils se purifient souvent au tribunal de la pénitence, et apportent, pour la plupart, à la sainte Table une piété sincère et tendre.

 

La mission de Sainte-Marie a deux écoles, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Celle des garçons compte au delà de cent élèves ; celle des filles, près de cent. Le dévouement des Dames du Sacré-Cœur, qui se livrent à l'éducation des jeunes Pottowatomies, est au-dessus de tout éloge. Vers l'époque de ma visite, elles ont fait une grande perte dans la personne de Mme Marianne O'Connor, qui avait consacré environ vingt-quatre années au service des jeunes Indiennes. Son zèle, sa patience au milieu de souffrances continuelles, sa sérénité inaltérable jusqu'au moment de son agonie, ont rendu sa mémoire impérissable dans tous les cœurs. Elle repose dans le cimetière de la mission, mêlant ses cendres avec celles de ses chers Indiens.

 

Vous vous rappelez, sans doute, que, dans le printemps de 1864, j'obtins une petite colonie de quatre religieuses de la Providence, de Montréal au Canada, qui, remplies de charité chrétienne, s'offrirent courageusement pour se dévouer à la conversion et au bien-être des Sauvages. Ces dignes Sœurs sont arrivées aux Montagnes-Rocheuses en bonne santé, pendant l'automne de la même année. J'ai reçu récemment, du supérieur des missions, une lettre dans laquelle il m'annonce qu'elles travaillent avec le plus grand zèle dans la mission de Saint-lgnace parmi les Têtes-Plates et les Kalispels, et que leurs travaux sont couronnés de succès. Elles apprennent la langue du pays avec une facilité extraordinaire. Elles ont déjà une école florissante et un orphelinat. Ces deux établissements auraient des centaines d'enfants, si les Sœurs avaient les moyens de les habiller et de les nourrir. Deux postulantes, des veuves, se sont jointes aux Sœurs. Le bon Dieu, qui les a conduites à travers l'Atlantique, la mer Pacifique et les rudes pays montagneux de l'Oregon dans les Montagnes-Rocheuses de l'Idaho, ne les abandonnera pas. Elles participent avec joie à la pauvreté de la mission, où, pendant deux étés, la moisson a été détruite par la sécheresse et les sauterelles. Je m'occupe, en ce moment, de subvenir aux besoins de la mission, et je me suis fait de nouveau mendiant. Veuillez m'aider dans ma charitable entreprise par vos bonnes prières.

 

Dans la mission du Sacré-Cœur parmi les Cœurs-d'Alêne, le jubilé a été célébré de la manière la plus solennelle. La tribu entière, s'est approchée dévotement de la sainte Table, à la grande fête de l'Assomption. Le Père Giorda, supérieur de nos missions dans les territoires de l'Idaho et de Montagna, m'écrit « que jamais, ni en Europe, ni en Amérique, il n'a assisté à une fête aussi édifiante, aussi pieuse, aussi dévote et aussi imposante dans sa simplicité primitive et chrétienne. Des pleurs de consolation et de dévotion, ajoute le Père, m'échappèrent pendant toute la cérémonie. »  Tous les chefs augmentaient le charme de la belle fête, par leur piété et leur maintien à la fois modeste et honorable. Ceux qui avaient la moindre tache de scandale à effacer, les amateurs surtout de jeux de hasard, demandaient humblement à se soumettre à la discipline, c'est-à-dire, au fouet du grand-chef, avant de s'approcher de la sainte Table. En ce jour glorieux de l'Assomption de l'illustre patronne des Montagnes-Rocheuses, la joie et le bonheur étaient universels dans tout le village indien : toute la tribu était émue jusqu'aux larmes.

 

Les nouvelles que le Père Giorda me donne des missions du Père Joset, sur le fleuve Colombia, sont aussi très consolantes. Ce vénérable Père, qui depuis vingt années travaille avec un zèle infatigable et apostolique à la conversion des tribus de l'Idaho, continue toujours, avec le même dévouement chrétien, à ramener à la foi les différentes peuplades du Haut-Colombia. Il fait, en même temps, un bien immense parmi les nouveaux colons qui se rendent aux nombreuses mines qu'on y découvre. Sa pauvreté est grande. Son supérieur m'écrit : « A part sa grande besogne dans les missions, le vénérable vieillard est à la fois son propre cuisinier, son boulanger, son jardinier, son sacristain, son gardien de chevaux, son propre domestique; en un mot, il est tout lui seul. Quant à moi, je suis tellement à l'étroit que je n'ai point de Frère à lui offrir, ni d'argent pour lui louer un domestique. »  Le Père Giorda finit sa lettre par demander des secours personnels.

 

Les Nez-Percés et les Indiens de l'Umatilla demandent des missions catholiques avec instance, et partout, dans les localités des mines, les mineurs catholiques demandent des prêtres.

 

Les missions sont environnées de dangers par l'approche de milliers de Blancs. Montana et Idaho en comptent déjà près de 100,000. Ils viennent prendre forcément possession des plus belles terres indiennes, riches en sol et en produits minéraux. Ces envahisseurs sont, en grande partie, des gens sans foi et sans aveu, le rebut des États-Unis et de l'Europe, qui apportent aux Indiens les vices plutôt que les vertus de la civilisation, et dont la rapacité est si grande que les pauvres et malheureux indigènes en sont bien vite les tristes victimes. C'est de ce mélange confus que les plus grands dangers sont à craindre.

 

Priez pour les Sauvages et pour moi.

 

                   Mon révérend Père,

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.