NAUFRAGE DU PEREIRE
QUATRE-VINGT-TREIZIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, mars 1870.
Mon révérend et
cher Père.
Je vous envoie le récit, fait par le P. Keller, de son voyage de retour
en Amérique, et de la triste mort du P. O'Callaghan. Laissons la parole au
compagnon de voyage du cher défunt.
En 1868, le P.
Joseph O'Callaghan avait été choisi pour représenter la province du Maryland à
la congrégation des procurateurs à Rome. J'avais été délégué par la province du
Missouri à la même congrégation. Désireux de faire le voyage avec lui, je le
lui proposai, et mon offre fut acceptée avec joie. Je me rendis à New-York, où
je vis notre bon Père pour la première fois. Aussitôt je commençai à l'aimer; à
cause de sa bonté naturelle et de sa singulière douceur. Nous nous embarquâmes
dans ce port, et, après une traversée favorable, nous arrivâmes en Irlande, en
Angleterre, en France, à Rome.
Nos affaires
terminées, nous commencions à penser à notre retour en Amérique, quoiqu'il soit
dangereux de traverser l'Atlantique ad cœur de l'hiver. Ce danger était
quelquefois la matière de nos conversations, quoique nous n'en fissions jamais
un sujet d'alarme. Notre confiance était en Dieu, avec une pleine soumission à
sa sainte volonté, et nous étions disposés à partir, alors même que Dieu nous
voudrait engloutir dans les profonds abîmes de la mer.
Nous quittâmes
donc Rome, préparés à tout ce qui pourrait nous arriver. Le P. O'Callaghan alla
en France pour y faire les préparatifs de notre voyage en Amérique, pendant que
moi j'allais en Allemagne pour y terminer quelques affaires. Nous nous revîmes
à Paris et nous continuâmes notre route ensemble jusqu'à Brest, où nous nous
embarquâmes au bord du Pereire, vaisseau remarquable pour sa grande
vitesse, et, en même temps, admirablement à l'épreuve sous tous les rapports
pour subir les plus rudes chocs. Nous étions accompagnés d'un frère lai
napolitain, Salvator Berardi, qui était destiné pour la province du Maryland,
où ses services dans le nouveau scolasticat pouvaient être bien précieux. Dieu
le voulait autrement. Non-seulement ce Frère ne touchera pas le sol du
Maryland, mais le P. O'Callaghan lui-même ne reverra plus jamais son pays
natal, ni aucun de ceux qui lui étaient chers. Telle était la volonté de Dieu.
Il éprouve ceux qu'il aime, et, quoique terrible quelquefois, il ne cesse
d'être père et de procurer le salut de ses élus d'une manière étonnante et
selon des desseins secrets.
A peine notre
vaisseau a-t-il quitté le port et commencé à fendre les ondes, qu'une violente
tempête surgit. Elle soulève les vagues au-dessus de nos têtes et nous entoure
de dangers imminents. L'excellent navire semble n'avoir à craindre ni vents, ni
vagues : il continue sa route pendant cinq jours, jusqu'à ce qu'enfin, le
vent devenant de plus en plus fort et la mer de plus en plus orageuse, nous
fûmes obligés de ralentir notre course et de céder à la violence des vagues.
C'était le 21 janvier 1869. Nous avions franchi presque la moitié de la
distance entre Brest et New-York, et nous étions entrés dans cette partie de
l'Atlantique qui s'étend à une distance de près de dix degrés de longitude et
qui a été rendue fameuse par le grand nombre des naufrages. Cette triste
expérience a fait de cet endroit un objet de terreur pour les marins. Tout
alentour, la mer avait été tellement fouettée par des vents contraires qu'on ne
pouvait voir que de l'écume. Les vagues s'élevaient à une hauteur immense, se
heurtaient les unes contre les autres comme des armées en bataille, luttaient
avec fureur, s'enflaient dans leur violent assaut, et formaient, pour ainsi
dire, des murs d'eau, qui semblaient non pas stationnaires, mais dans un
mouvement terrible sur la surface de l'abîme. Notre capitaine, voyant le
danger, pensa qu'il serait mieux de céder à la tempête. Il donna ordre
d'employer seulement autant de vapeur qu'il fallait pour diriger le vaisseau.
Sa conduite est éminemment digne d'éloge, car sa prudence, quoiqu'elle ne pût
garantir le navire de toute perte, l'empêcha de couler.
La première
victime fut un matelot. Tombant du mât, il se cassa le cou et expira
immédiatement. Le P. O'Callaghan, apprenant ce malheur, accourut pour
administrer les sacrements au moribond; mais il le trouva mort. Il vint me le
dire avec tristesse, et ajouta qu'il lui semblait étrange que le jour de la
fête de sainte Agnès fût si différent de l'esprit et du caractère de la sainte;
« car elle était tout aimable, douce, tranquille, disait-il, tandis que
son jour de fête est rude, menaçant, dangereux. »
Le P. O'Callaghan
avait toujours été très dévot à cette sainte, toujours éloquent lorsqu'il
énumérait ses dons et ses vertus, et il tâchait de l'imiter. Je me souviens
aussi avec quelle joie et quelle dévotion il visitait la chapelle de sainte
Agnès pendant que nous étions ensemble à Rome, examinant en détail tout ce qui
appartenait à la vie et aux souffrances de la grande sainte, et se réjouissant
de ce qu'une martyre qui lui était si chère fût tant honorée à Rome. C'était
cette fête, ce jour consacré à sa sainte patronné, qui devait être le dernier
jour de sa vie; et le Père devait aller continuer et finir dans le ciel la
célébration de la fête qu'il avait commencée sur la terre.
Le P. O'Callaghan
voyageait en seconde classe. Les passagers en première ont échappé au naufrage.
Le motif qui le faisait voyager ainsi n'était pas assurément lui esprit d'avarice;
c'était l'amour de la sainte pauvreté, qu'il s'était engagé à pratiquer par un
vœu spécial.
Quelques heures
s'étaient passées depuis l'accident. Il était trois ou quatre heures de
l'après-midi. Nous étions assis dans le salon, qui servait à la fois de salle à
manger et de lieu de réunion où les passagers passaient leur temps en
conversations, en lectures ou en jeux. Le P. O'Callaghan était assis à la table
et récitait les vêpres. C'étaient, je crois, celles de sa chère patronne. Je
faisais de même, non loin de lui, mais je me tenais dans une position inclinée,
me balançant; à cause du roulement du vaisseau, en plaçant mon coude sur le
banc. Dix ou douze passagers seulement se trouvaient dans le salon; la plupart
étaient descendus, et, comme cela arrive généralement à ceux qui ne sont pas
accoutumés à la mer, ils étaient malades dans leurs berths.
Jusqu'ici j'ai
raconté ce que je me rappelle. Tout ce qui arriva depuis lors jusqu'au coucher
du soleil, je ne le dirai pas d'après mes propres souvenirs : je rapporterai ce
que j’ai appris des autres; car j'avais perdu connaissance, et d'une manière si
subite que je ne me souviens ni du temps, ni des événements. Je n'entendais
point de fracas; je ne sentais aucun mouvement extraordinaire du vaisseau.
Aussi n'avais-je pas de nouvelle appréhension de danger. Ce que je me rappelle,
c'est que je disais mon bréviaire et que je me trouvais étendu comme mort. Pour
ce qui regarde les événements qui se succédèrent dans l'intervalle, je n'en
sais rien; le changement m'a semblé instantané. C'était comme un coup d'éclair
qu'on ne sent point et dont on n'a pas de souvenir. Je ne puis me former aucune
idée du temps que je demeurai prosterné. Plus tard, lorsque je repassais dans
mon esprit ce qui s'était passé, il me semblait que j'avais eu une sorte de
rêve avant le coucher du soleil, et c'était là, sans doute, le premier effort
de ma raison.
Il me semblait
alors que j'étais debout au milieu des débris du vaisseau. Un fragment du pont
brisé pendait au-dessus de ma tête. Je pouvais voir, par le côté qui avait été
enfoncé devant moi, les vagues écumantes. Je voyais des hommes courant çà et
là, travaillant pour sauver leur vie, jetant à la mer les fragments du bordage
fracassé et étayant le pont au-dessus de moi. Tout près de moi, gisait une
fille morte, et devant moi un homme grièvement blessé. J'étais surpris et je me
demandais ce que cela signifiait ? qui
étaient ces hommes ? ce qu'ils faisaient
? où j'étais ? comment j'étais arrivé dans cette mer, que je
croyais être la Méditerranée ? J'avais
l'idée cependant qu'il y avait eu une calamité. On me voyait péniblement
étendre la main d'un côté et de l'autre, faisant le signe de la croix dans
l'air et murmurant les paroles de l'absolution. D'après ce qu'on m'a dit après,
je demeurai ainsi debout, comme dans un songe, pendant une heure entière,
regardant la mer fixement, et, sauf la répétition du signe de la croix,
parfaitement immobile.
Le P.
O'Callaghan, je ne le vis ni ne l'entendis plus. Il était là cependant, comme
je l'ai appris plus tard, couché tout près de moi, enseveli sous les débris du
pont et les fragments des tables du salon, au-dessus desquels je faisais
continuellement le signe de la croix et je prononçais les paroles de
l'absolution.
Épuisé de peines et
d'un sentiment indescriptible de fatigue dans tous les membres, je commençai à
chercher une place où je pourrais me reposer; et, portant mes pas défaillants
le long du côté du vaisseau, j'arrivai à l'échelle qui mène au franc-tillac: Je
m'assis là, et, pendant un temps considérable, je contemplai l'échelle dans ma
stupeur, jusqu'à ce qu'enfin l'idée se présenta que le chemin vers mon berth était au bas de l'échelle. Je vins ainsi dans
un quartier où peut-être les marins dorment quelquefois, mais où les berths
étaient des planches nues. J'étendis mes membres fatigués. Peut-être la mort
m'y aurait fermé les yeux, si quelqu'un ne m'eût découvert avant la nuit et ne
m'eût porté vers la partie du vaisseau qui avait été érigée en hôpital pour les
blessés. Là, assis sur une chaise, sans oreiller ni coussin, mouillé jusqu'aux
os, je passai la nuit sans sommeil, mais dans un état d'assoupissement.
Le lendemain,
quelques-uns des passagers étant venus à l'hôpital, je leur demandai ce qui
était arrivé. Mes premières paroles furent : « Où est mon compagnon de voyage,
le P. O'Callaghan ? » L'individu à
qui je fis cette demande me regarda un moment et me fit cette réponse
laconique : « Il est bien ».
Il sortit aussitôt, ce qui me fit soupçonner quelque malheur. Un autre,
qui vint peu de temps après et auquel je fis la même question, me prit la main,
et après m'avoir tâté le pouls, me dit : « Vous êtes maintenant assez fort pour
entendre la vérité, que nous n'osions vous dire plus tôt. Sachez donc que votre
compagnon de voyage a été écrasé au milieu des débris du salon, par cette lame
qui est venue crever au-dessus de nous, hier après midi.--Au moins, alors, lui
dis-je en fondant en larmes, je vous en prie, demandez au capitaine de garder
le corps jusqu'à ce que nous arrivions à la terre ferme. -- Hélas, me
répondit-il, c'est trop tard : il est déjà enseveli dans la mer ! » Je n'avais plus rien à demander, plus rien à
dire, et, couvrant de mes mains mon visage mouillé de larmes, je m'abandonnai à
ma douleur. « Seigneur Jésus !
m'écriai-je, pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous ? » Je ne réfléchissais pas que Jésus aussi avait
fait la volonté de son Père. Pendant longtemps je refusai toute consolation. Un
tel coup me semblait cruel, une telle sépulture trop horrible ! Mais, enfin, étant un peu plus calme, je
tâchai de me conformer à la volonté divine, en pensant que bien des fois Dieu a
envoyé les afflictions en apparence les plus sévères à ses élus, qu'il mène au
port du repos éternel par des sentiers rudes et par un chemin qui, aux hommes,
semble ruineux.
Enfin, ayant
repris quelque tranquillité, je fus en état de constater et de comprendre ce
qui était arrivé. Deux énormes vagues, se brisant l'une contre l'autre et
s'élevant ainsi au-dessus de nous comme une haute muraille, étaient tombées sur
le vaisseau, et, enfonçant parleur poids le pont et le côté du vaisseau, y
avaient écrasé les personnes qui s'offraient à leur passage, emporté et noyé
trois individus de l’équipage. La jeune fille avait le cou brisé. Le P.
O'Callaghan avait la poitrine enfoncée par la table du salon, qui avait été
enlevée du plancher et jetée avec une grande violence contre lui, et l'épine
dorsale brisée par le poids de l'eau. Il est mort probablement sous le coup,
sans connaissance et sans douleur. Nous pouvons espérer qu'il sera allé
immédiatement chanter avec les anges dans le ciel les louanges qu'il récitait
au moment où il fut arraché à ses compagnons de voyage. Le F. Berardi avait la
jambe cassée. Il gisait dans notre hôpital improvisé à la hâte. Six autres
passagers, parmi lesquels j'étais, avaient tous été blessés plus ou moins
grièvement. Mes souffrances provenaient surtout d'une congestion de sang au
cerveau. Je souffrais beaucoup de la tête, comme aussi du cou, de l'épaule et
du côté. Mon état semblait presque désespéré.
Plus tard,
j'appris qu'un jeune homme était mort des suites de ses blessures, qu'il avait
expiré pendant la première nuit, dans un coin du vaisseau où il s'était traîné;
et que quatorze autres étaient en traitement dans d'autres parties du vaisseau.
On me dit aussi que nous avions été longtemps en danger imminent de couler à
fond, à cause de la grande quantité d'eau entrée dans le vaisseau; et qu'après
que la proue eut été fortement endommagée par les vagues, nous avions cessé de
lutter contre la mer et les vents, viré de bord et fait voile vers un port de
France. En effet, la mer, comme si elle eût été rassasiée par les victimes
qu'elle avait englouties, était devenue beaucoup plus calme; et la tempête,
ayant épuisé ses efforts, avait perdu son courroux. Tout alla donc assez bien
jusqu'à ce que nous arrivâmes au Havre, le cinquième jour après notre
catastrophe. Ce qui suit peut être raconté brièvement.
Mais je ne puis
finir cette partie de mon récit sans faire mention de quelques faits qui me
touchèrent beaucoup dans la conduite des compagnons de nos périls.
Ce qui me frappa
d'abord, c'est la perversité de quelques hommes qui, au milieu des dangers qui
nous menaçaient, tous, n'hésitaient pas à souiller leurs âmes de nouveaux
méfaits. Ainsi, un individu ne rougit pas de fouiller les poches du Père mort
et d'enlever son argent, sa montre, ses papiers et ses clefs. Un autre profita
de mon absence pour me voler tout ce qui restait dans ma chambre, et il réussit
si bien à cacher son butin, que tous mes efforts pour retrouver mes effets
furent inutiles.
Grâce à Dieu,
j'ai bien de meilleures choses à dire de la grande majorité des voyageurs qui
nous montrèrent une grande affabilité et un charitable désir de nous assister,
malades ou blessés. Ils venaient constamment à l'hôpital où j'étais, et
tâchaient, par de douces paroles et des services obligeants, d'alléger nos
peines et de diminuer l'ennui d'un lit de douleur. Un d'eux, M. Simon Camacho, me
procura un soulagement signalé, en échangeant ses bons vêtements, bien secs,
contre ceux dans lesquels j'étais étendu tremblant de froid. Ce bon service et
ses soins assidus lui méritèrent ma reconnaissance perpétuelle.
La patience
héroïque de notre excellent F. Berardi excita l'admiration de tous ceux qui le
virent. Il était couché, comme les autres, sans oreiller, sur une table
étroite, dans ses habits mouillés. Il avait été si dangereusement blessé, qu'il
était impossible de lui ôter ses habits sans danger. Ce que le bon Frère a dû
souffrir est connu de Dieu seul, qui, depuis lors, a récompensé d'une couronne
de gloire la patience de son serviteur. Je dis récompensé; car, quoique le F.
Berardi fût porté à l'hôpital et assidûment soigné par les Sœurs de
Saint-Thomas de Villeneuve dès que nous fûmes arrivés, les chirurgiens
trouvèrent que la mortification avait trop progressé pour rendre l'amputation
possible; de sorte que, sa vie et ses souffrances finissant ensemble, il devait
aller recevoir sa récompense dans le ciel.
Quant à moi,
aussitôt que je me sentis en état de quitter le vaisseau, je dirigeai d'abord
mes pas vers une église, puis vers une autre, mais sans trouver de prêtre dans
aucune. J'envoyai, par le télégraphe, l'annonce de la mort dit P. O'Callaghan à
Rome et à Paris, et puis j'allai à l'hôpital visiter le F. Berardi. Les bonnes
Sœurs me reçurent avec une grande cordialité et me donnèrent de meilleurs
habits pour échanger contre mes habits déchirés.
Pendant que
j'étais assis près du lit de notre cher Frère, lui donnant les consolations qui
étaient en mon pouvoir, on vit venir à l’hôpital, -- dirai-je par hasard ou par
une disposition spéciale de la Providence ?
-- un prêtre, M. l'abbé Duval, aumônier d'un couvent des Ursulines situé
non loin de là. Il avait appris le malheur qui nous était arrivé et m'attendait
au dehors jusqu'à ma sortie de la chambre du Frère. M'accostant et mettant sa
main sur mon épaule, il me dit affectueusement : « Maintenant vous êtes
mon prisonnier, et il faut venir avec moi. » Jamais je ne pourrai assez louer et remercier
cet ami sincère, pour toutes les bontés et tous les soins dont il me combla;
jamais je ne cesserai de le regarder comme mon ange gardien et le conservateur
de ma vie.
Les Ursulines
sont également dignes d'éloge. Pendant les trois jours que je demeurai au
Havre, elles me permirent de loger et de dire la messe dans leur couvent, et de
prendre mes repas avec leur aumônier. Elles croyaient ne pouvoir faire assez
pour rétablir ma santé et me fortifier le corps et l'âme. Daigne le bon Dieu,
qu'elles soignaient, comme il l'a recommandé, dans sa pauvre créature, leur
donner une éternelle récompense !
Mes journées au
Havre étaient entièrement remplies. J'écrivais partout pour informer les nôtres
de ce grand malheur; je devais attendre continuellement, à la cour du
magistrat, pour obtenir les bagages du P. O'Callaghan; et puis, chaque jour, je
faisais des visites au F. Berardi.
Le quatrième
jour, je m'embarquai triste et solitaire sur un autre vaisseau, pour faire une
seconde fois le voyage sur l'Océan. Avant mon départ, un de nos Pères arriva de
Rouen pour m'offrir des secours; et un autre de Paris, d'où je reçus plusieurs
lettres. Tous les deux me priaient de différer mon voyage et de demeurer encore
quelque temps en France. Je me rappellerai toujours cette fraternelle affection
et cette tendre sollicitude de nos Pères de France. Mais je croyais de mon
devoir de hâter mon départ, pour aller rassurer autant que possible, par la
triste histoire de notre terrible calamité, la pénible anxiété qui agitait
chacun des nôtres en Amérique. Si je ne pouvais pas les consoler, au moins je
pourrais mêler mes larmes aux leurs pour pleurer l'ami que nous avions perdu.
Ayant donc dit adieu, non sans douleur, à tous ceux dont j'avais reçu tant de
marques de bienveillance et de bonté, et ayant imploré les bénédictions de Dieu
sur tous mes amis, je recommençai mon voyage.
C'était, cette
fois, sous de meilleurs auspices. Nonobstant quelques orages et quelques
alarmes, après une traversée de treize jours, nous arrivâmes heureusement à
New-York. Le R. P. Provincial du Maryland m'y attendait. Quand j'arrivai au
collége, il m'embrassa tendrement et me salua seulement par ses larmes. Plus
tard, ayant comprimé sa douleur, il remercia Dieu de m'avoir préservé; et, avec
les autres Pères qui s'étaient assemblés autour de moi, il écouta mon triste
récit. Oh ! que de fois j'ai été obligé
de renouveler ma douleur, en répétant ma triste histoire dans les différentes
maisons par lesquelles je passai sur ma route vers la province du Maryland
! On pouvait voir combien le P.
O'Callaghan avait été estimé, combien il était aimé de ses frères en religion.
Tous pleuraient sa mort comme celle d'un père. Eu effet, le Maryland avait
perdu la fleur de sa province; les novices, un guide et un père; tous, un
brillant exemple et un maître de toutes les vertus requises dans un religieux;
un homme, en un mot, versé dans toutes les branches de la littérature et
expérimenté dans le maniement des affaires. Tous les Pères de la province le
considéraient avec joie comme devant bientôt être placé à leur tête. L'arrivée
de la nouvelle fatale détruisit leurs espérances et changea leur joie en
douleur. Mais Dieu, qui a voulu récompenser son fidèle serviteur en l'admettant
aux joies du paradis, plutôt que de le donner à ses frères laissés sur cette
terré pour guide et chef tant désiré, les consolera lui-même; et celui qu'ils
ont perdu, enlevé aux vivants, mais plus près de Dieu, n'oubliera pas ses frères;
il les aidera d'autant plus efficacement par ses prières et son intercession.
Le P. O'Callaghan
naquit dans l'État du Massachussetts, le 18 avril 1824. Il fut admis dans la
Compagnie de Jésus, dans la province du Maryland, le 9 avril 1844; fit les quatre
vœux, le 15 août 1861, et mourut le 21 janvier 1869, dans la quarante-cinquième
année de son âge et le vingt-cinquième de sa vie religieuse.
Le F. Berardi,
dont j'ai appris depuis mon retour au Missouri la mort dans l'hôpital du Havre,
naquit dans le royaume de Naples, te 7 mars 1824. Il fut admis dans la
Compagnie, le 26 octobre 1850; et fit ses derniers vœux, comme coadjuteur
temporel, le 15 août 1861. Lors de la dispersion des Jésuites de la province de
Naples, il fut envoyé en Espagne; et, étant chassé de ce pays, avec les autres
Jésuites, lors de la dernière révolution, il se rendait en Amérique. Il est
mort le 2 février 1869, à l'âge de quarante-cinq ans; il en avait passé
dix-neuf dans la Compagnie.
Que tous les deux
reposent en paix et se souviennent de moi devant Dieu ! c'est la prière de leur indigne frère en
Jésus-Christ.
JOSEPH KELLER, S. J.
Voilà, mon révérend
Père, le triste récit de ce naufrage et des circonstances de la mort de notre
bon P. O'Callaghan, que vous vous souviendrez avoir vu au collége Saint-Michel
à Bruxelles, lors de son départ pour Rome avec le P. Keller. Vous comprenez
combien cette mort tragique nous a affectés tous.
Agréez, mon cher et
révérend Père, l'assurance de ma sincère amitié.
P.
J. DE SMET, S. J.