pag. 230 home

news

-1 ^ +1
1870 - lettre 93 - Le naufrage du Pereire. - Mort du père Joseph O'Callaghan.

NAUFRAGE  DU  PEREIRE

 

QUATRE-VINGT-TREIZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Université de Saint-Louis, mars 1870.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Je vous envoie le récit, fait par le P. Keller, de son voyage de retour en Amérique, et de la triste mort du P. O'Callaghan. Laissons la parole au compagnon de voyage du cher défunt.

 

En 1868, le P. Joseph O'Callaghan avait été choisi pour représenter la province du Maryland à la congrégation des procurateurs à Rome. J'avais été délégué par la province du Missouri à la même congrégation. Désireux de faire le voyage avec lui, je le lui proposai, et mon offre fut acceptée avec joie. Je me rendis à New-York, où je vis notre bon Père pour la première fois. Aussitôt je commençai à l'aimer; à cause de sa bonté naturelle et de sa singulière douceur. Nous nous embarquâmes dans ce port, et, après une traversée favorable, nous arrivâmes en Irlande, en Angleterre, en France, à Rome.

 

Nos affaires terminées, nous commencions à penser à notre retour en Amérique, quoiqu'il soit dangereux de traverser l'Atlantique ad cœur de l'hiver. Ce danger était quelquefois la matière de nos conversations, quoique nous n'en fissions jamais un sujet d'alarme. Notre confiance était en Dieu, avec une pleine soumission à sa sainte volonté, et nous étions disposés à partir, alors même que Dieu nous voudrait engloutir dans les profonds abîmes de la mer.

 

Nous quittâmes donc Rome, préparés à tout ce qui pourrait nous arriver. Le P. O'Callaghan alla en France pour y faire les préparatifs de notre voyage en Amérique, pendant que moi j'allais en Allemagne pour y terminer quelques affaires. Nous nous revîmes à Paris et nous continuâmes notre route ensemble jusqu'à Brest, où nous nous embarquâmes au bord du Pereire, vaisseau remarquable pour sa grande vitesse, et, en même temps, admirablement à l'épreuve sous tous les rapports pour subir les plus rudes chocs. Nous étions accompagnés d'un frère lai napolitain, Salvator Berardi, qui était destiné pour la province du Maryland, où ses services dans le nouveau scolasticat pouvaient être bien précieux. Dieu le voulait autrement. Non-seulement ce Frère ne touchera pas le sol du Maryland, mais le P. O'Callaghan lui-même ne reverra plus jamais son pays natal, ni aucun de ceux qui lui étaient chers. Telle était la volonté de Dieu. Il éprouve ceux qu'il aime, et, quoique terrible quelquefois, il ne cesse d'être père et de procurer le salut de ses élus d'une manière étonnante et selon des desseins secrets.

 

A peine notre vaisseau a-t-il quitté le port et commencé à fendre les ondes, qu'une violente tempête surgit. Elle soulève les vagues au-dessus de nos têtes et nous entoure de dangers imminents. L'excellent navire semble n'avoir à craindre ni vents, ni vagues : il continue sa route pendant cinq jours, jusqu'à ce qu'enfin, le vent devenant de plus en plus fort et la mer de plus en plus orageuse, nous fûmes obligés de ralentir notre course et de céder à la violence des vagues. C'était le 21 janvier 1869. Nous avions franchi presque la moitié de la distance entre Brest et New-York, et nous étions entrés dans cette partie de l'Atlantique qui s'étend à une distance de près de dix degrés de longitude et qui a été rendue fameuse par le grand nombre des naufrages. Cette triste expérience a fait de cet endroit un objet de terreur pour les marins. Tout alentour, la mer avait été tellement fouettée par des vents contraires qu'on ne pouvait voir que de l'écume. Les vagues s'élevaient à une hauteur immense, se heurtaient les unes contre les autres comme des armées en bataille, luttaient avec fureur, s'enflaient dans leur violent assaut, et formaient, pour ainsi dire, des murs d'eau, qui semblaient non pas stationnaires, mais dans un mouvement terrible sur la surface de l'abîme. Notre capitaine, voyant le danger, pensa qu'il serait mieux de céder à la tempête. Il donna ordre d'employer seulement autant de vapeur qu'il fallait pour diriger le vaisseau. Sa conduite est éminemment digne d'éloge, car sa prudence, quoiqu'elle ne pût garantir le navire de toute perte, l'empêcha de couler.

 

La première victime fut un matelot. Tombant du mât, il se cassa le cou et expira immédiatement. Le P. O'Callaghan, apprenant ce malheur, accourut pour administrer les sacrements au moribond; mais il le trouva mort. Il vint me le dire avec tristesse, et ajouta qu'il lui semblait étrange que le jour de la fête de sainte Agnès fût si différent de l'esprit et du caractère de la sainte; « car elle était tout aimable, douce, tranquille, disait-il, tandis que son jour de fête est rude, menaçant, dangereux. »

 

Le P. O'Callaghan avait toujours été très dévot à cette sainte, toujours éloquent lorsqu'il énumérait ses dons et ses vertus, et il tâchait de l'imiter. Je me souviens aussi avec quelle joie et quelle dévotion il visitait la chapelle de sainte Agnès pendant que nous étions ensemble à Rome, examinant en détail tout ce qui appartenait à la vie et aux souffrances de la grande sainte, et se réjouissant de ce qu'une martyre qui lui était si chère fût tant honorée à Rome. C'était cette fête, ce jour consacré à sa sainte patronné, qui devait être le dernier jour de sa vie; et le Père devait aller continuer et finir dans le ciel la célébration de la fête qu'il avait commencée sur la terre.

 

Le P. O'Callaghan voyageait en seconde classe. Les passagers en première ont échappé au naufrage. Le motif qui le faisait voyager ainsi n'était pas assurément lui esprit d'avarice; c'était l'amour de la sainte pauvreté, qu'il s'était engagé à pratiquer par un vœu spécial.

 

Quelques heures s'étaient passées depuis l'accident. Il était trois ou quatre heures de l'après-midi. Nous étions assis dans le salon, qui servait à la fois de salle à manger et de lieu de réunion où les passagers passaient leur temps en conversations, en lectures ou en jeux. Le P. O'Callaghan était assis à la table et récitait les vêpres. C'étaient, je crois, celles de sa chère patronne. Je faisais de même, non loin de lui, mais je me tenais dans une position inclinée, me balançant; à cause du roulement du vaisseau, en plaçant mon coude sur le banc. Dix ou douze passagers seulement se trouvaient dans le salon; la plupart étaient descendus, et, comme cela arrive généralement à ceux qui ne sont pas accoutumés à la mer, ils étaient malades dans leurs berths.

 

Jusqu'ici j'ai raconté ce que je me rappelle. Tout ce qui arriva depuis lors jusqu'au coucher du soleil, je ne le dirai pas d'après mes propres souvenirs : je rapporterai ce que j’ai appris des autres; car j'avais perdu connaissance, et d'une manière si subite que je ne me souviens ni du temps, ni des événements. Je n'entendais point de fracas; je ne sentais aucun mouvement extraordinaire du vaisseau. Aussi n'avais-je pas de nouvelle appréhension de danger. Ce que je me rappelle, c'est que je disais mon bréviaire et que je me trouvais étendu comme mort. Pour ce qui regarde les événements qui se succédèrent dans l'intervalle, je n'en sais rien; le changement m'a semblé instantané. C'était comme un coup d'éclair qu'on ne sent point et dont on n'a pas de souvenir. Je ne puis me former aucune idée du temps que je demeurai prosterné. Plus tard, lorsque je repassais dans mon esprit ce qui s'était passé, il me semblait que j'avais eu une sorte de rêve avant le coucher du soleil, et c'était là, sans doute, le premier effort de ma raison.

 

Il me semblait alors que j'étais debout au milieu des débris du vaisseau. Un fragment du pont brisé pendait au-dessus de ma tête. Je pouvais voir, par le côté qui avait été enfoncé devant moi, les vagues écumantes. Je voyais des hommes courant çà et là, travaillant pour sauver leur vie, jetant à la mer les fragments du bordage fracassé et étayant le pont au-dessus de moi. Tout près de moi, gisait une fille morte, et devant moi un homme grièvement blessé. J'étais surpris et je me demandais ce que cela signifiait ?  qui étaient ces hommes ?  ce qu'ils faisaient ?  où j'étais ?  comment j'étais arrivé dans cette mer, que je croyais être la Méditerranée ?  J'avais l'idée cependant qu'il y avait eu une calamité. On me voyait péniblement étendre la main d'un côté et de l'autre, faisant le signe de la croix dans l'air et murmurant les paroles de l'absolution. D'après ce qu'on m'a dit après, je demeurai ainsi debout, comme dans un songe, pendant une heure entière, regardant la mer fixement, et, sauf la répétition du signe de la croix, parfaitement immobile.

 

Le P. O'Callaghan, je ne le vis ni ne l'entendis plus. Il était là cependant, comme je l'ai appris plus tard, couché tout près de moi, enseveli sous les débris du pont et les fragments des tables du salon, au-dessus desquels je faisais continuellement le signe de la croix et je prononçais les paroles de l'absolution.

 

Épuisé de peines et d'un sentiment indescriptible de fatigue dans tous les membres, je commençai à chercher une place où je pourrais me reposer; et, portant mes pas défaillants le long du côté du vaisseau, j'arrivai à l'échelle qui mène au franc-tillac: Je m'assis là, et, pendant un temps considérable, je contemplai l'échelle dans ma stupeur, jusqu'à ce qu'enfin l'idée se présenta que le chemin vers mon berth était au bas de l'échelle. Je vins ainsi dans un quartier où peut-être les marins dorment quelquefois, mais où les berths étaient des planches nues. J'étendis mes membres fatigués. Peut-être la mort m'y aurait fermé les yeux, si quelqu'un ne m'eût découvert avant la nuit et ne m'eût porté vers la partie du vaisseau qui avait été érigée en hôpital pour les blessés. Là, assis sur une chaise, sans oreiller ni coussin, mouillé jusqu'aux os, je passai la nuit sans sommeil, mais dans un état d'assoupissement.

 

Le lendemain, quelques-uns des passagers étant venus à l'hôpital, je leur demandai ce qui était arrivé. Mes premières paroles furent : « Où est mon compagnon de voyage, le P. O'Callaghan ? »  L'individu à qui je fis cette demande me regarda un moment et me fit cette réponse laconique : « Il est bien ».  Il sortit aussitôt, ce qui me fit soupçonner quelque malheur. Un autre, qui vint peu de temps après et auquel je fis la même question, me prit la main, et après m'avoir tâté le pouls, me dit : « Vous êtes maintenant assez fort pour entendre la vérité, que nous n'osions vous dire plus tôt. Sachez donc que votre compagnon de voyage a été écrasé au milieu des débris du salon, par cette lame qui est venue crever au-dessus de nous, hier après midi.--Au moins, alors, lui dis-je en fondant en larmes, je vous en prie, demandez au capitaine de garder le corps jusqu'à ce que nous arrivions à la terre ferme. -- Hélas, me répondit-il, c'est trop tard : il est déjà enseveli dans la mer ! »  Je n'avais plus rien à demander, plus rien à dire, et, couvrant de mes mains mon visage mouillé de larmes, je m'abandonnai à ma douleur. « Seigneur Jésus !  m'écriai-je, pourquoi avez-vous agi de la sorte envers nous ? »  Je ne réfléchissais pas que Jésus aussi avait fait la volonté de son Père. Pendant longtemps je refusai toute consolation. Un tel coup me semblait cruel, une telle sépulture trop horrible !  Mais, enfin, étant un peu plus calme, je tâchai de me conformer à la volonté divine, en pensant que bien des fois Dieu a envoyé les afflictions en apparence les plus sévères à ses élus, qu'il mène au port du repos éternel par des sentiers rudes et par un chemin qui, aux hommes, semble ruineux.

 

Enfin, ayant repris quelque tranquillité, je fus en état de constater et de comprendre ce qui était arrivé. Deux énormes vagues, se brisant l'une contre l'autre et s'élevant ainsi au-dessus de nous comme une haute muraille, étaient tombées sur le vaisseau, et, enfonçant parleur poids le pont et le côté du vaisseau, y avaient écrasé les personnes qui s'offraient à leur passage, emporté et noyé trois individus de l’équipage. La jeune fille avait le cou brisé. Le P. O'Callaghan avait la poitrine enfoncée par la table du salon, qui avait été enlevée du plancher et jetée avec une grande violence contre lui, et l'épine dorsale brisée par le poids de l'eau. Il est mort probablement sous le coup, sans connaissance et sans douleur. Nous pouvons espérer qu'il sera allé immédiatement chanter avec les anges dans le ciel les louanges qu'il récitait au moment où il fut arraché à ses compagnons de voyage. Le F. Berardi avait la jambe cassée. Il gisait dans notre hôpital improvisé à la hâte. Six autres passagers, parmi lesquels j'étais, avaient tous été blessés plus ou moins grièvement. Mes souffrances provenaient surtout d'une congestion de sang au cerveau. Je souffrais beaucoup de la tête, comme aussi du cou, de l'épaule et du côté. Mon état semblait presque désespéré.

 

Plus tard, j'appris qu'un jeune homme était mort des suites de ses blessures, qu'il avait expiré pendant la première nuit, dans un coin du vaisseau où il s'était traîné; et que quatorze autres étaient en traitement dans d'autres parties du vaisseau. On me dit aussi que nous avions été longtemps en danger imminent de couler à fond, à cause de la grande quantité d'eau entrée dans le vaisseau; et qu'après que la proue eut été fortement endommagée par les vagues, nous avions cessé de lutter contre la mer et les vents, viré de bord et fait voile vers un port de France. En effet, la mer, comme si elle eût été rassasiée par les victimes qu'elle avait englouties, était devenue beaucoup plus calme; et la tempête, ayant épuisé ses efforts, avait perdu son courroux. Tout alla donc assez bien jusqu'à ce que nous arrivâmes au Havre, le cinquième jour après notre catastrophe. Ce qui suit peut être raconté brièvement.

 

Mais je ne puis finir cette partie de mon récit sans faire mention de quelques faits qui me touchèrent beaucoup dans la conduite des compagnons de nos périls.

 

Ce qui me frappa d'abord, c'est la perversité de quelques hommes qui, au milieu des dangers qui nous menaçaient, tous, n'hésitaient pas à souiller leurs âmes de nouveaux méfaits. Ainsi, un individu ne rougit pas de fouiller les poches du Père mort et d'enlever son argent, sa montre, ses papiers et ses clefs. Un autre profita de mon absence pour me voler tout ce qui restait dans ma chambre, et il réussit si bien à cacher son butin, que tous mes efforts pour retrouver mes effets furent inutiles.

 

Grâce à Dieu, j'ai bien de meilleures choses à dire de la grande majorité des voyageurs qui nous montrèrent une grande affabilité et un charitable désir de nous assister, malades ou blessés. Ils venaient constamment à l'hôpital où j'étais, et tâchaient, par de douces paroles et des services obligeants, d'alléger nos peines et de diminuer l'ennui d'un lit de douleur. Un d'eux, M. Simon Camacho, me procura un soulagement signalé, en échangeant ses bons vêtements, bien secs, contre ceux dans lesquels j'étais étendu tremblant de froid. Ce bon service et ses soins assidus lui méritèrent ma reconnaissance perpétuelle.

 

La patience héroïque de notre excellent F. Berardi excita l'admiration de tous ceux qui le virent. Il était couché, comme les autres, sans oreiller, sur une table étroite, dans ses habits mouillés. Il avait été si dangereusement blessé, qu'il était impossible de lui ôter ses habits sans danger. Ce que le bon Frère a dû souffrir est connu de Dieu seul, qui, depuis lors, a récompensé d'une couronne de gloire la patience de son serviteur. Je dis récompensé; car, quoique le F. Berardi fût porté à l'hôpital et assidûment soigné par les Sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve dès que nous fûmes arrivés, les chirurgiens trouvèrent que la mortification avait trop progressé pour rendre l'amputation possible; de sorte que, sa vie et ses souffrances finissant ensemble, il devait aller recevoir sa récompense dans le ciel.

 

Quant à moi, aussitôt que je me sentis en état de quitter le vaisseau, je dirigeai d'abord mes pas vers une église, puis vers une autre, mais sans trouver de prêtre dans aucune. J'envoyai, par le télégraphe, l'annonce de la mort dit P. O'Callaghan à Rome et à Paris, et puis j'allai à l'hôpital visiter le F. Berardi. Les bonnes Sœurs me reçurent avec une grande cordialité et me donnèrent de meilleurs habits pour échanger contre mes habits déchirés.

 

Pendant que j'étais assis près du lit de notre cher Frère, lui donnant les consolations qui étaient en mon pouvoir, on vit venir à l’hôpital, -- dirai-je par hasard ou par une disposition spéciale de la Providence ?  -- un prêtre, M. l'abbé Duval, aumônier d'un couvent des Ursulines situé non loin de là. Il avait appris le malheur qui nous était arrivé et m'attendait au dehors jusqu'à ma sortie de la chambre du Frère. M'accostant et mettant sa main sur mon épaule, il me dit affectueusement : « Maintenant vous êtes mon prisonnier, et il faut venir avec moi. »  Jamais je ne pourrai assez louer et remercier cet ami sincère, pour toutes les bontés et tous les soins dont il me combla; jamais je ne cesserai de le regarder comme mon ange gardien et le conservateur de ma vie.

 

Les Ursulines sont également dignes d'éloge. Pendant les trois jours que je demeurai au Havre, elles me permirent de loger et de dire la messe dans leur couvent, et de prendre mes repas avec leur aumônier. Elles croyaient ne pouvoir faire assez pour rétablir ma santé et me fortifier le corps et l'âme. Daigne le bon Dieu, qu'elles soignaient, comme il l'a recommandé, dans sa pauvre créature, leur donner une éternelle récompense !

 

Mes journées au Havre étaient entièrement remplies. J'écrivais partout pour informer les nôtres de ce grand malheur; je devais attendre continuellement, à la cour du magistrat, pour obtenir les bagages du P. O'Callaghan; et puis, chaque jour, je faisais des visites au F. Berardi.

 

Le quatrième jour, je m'embarquai triste et solitaire sur un autre vaisseau, pour faire une seconde fois le voyage sur l'Océan. Avant mon départ, un de nos Pères arriva de Rouen pour m'offrir des secours; et un autre de Paris, d'où je reçus plusieurs lettres. Tous les deux me priaient de différer mon voyage et de demeurer encore quelque temps en France. Je me rappellerai toujours cette fraternelle affection et cette tendre sollicitude de nos Pères de France. Mais je croyais de mon devoir de hâter mon départ, pour aller rassurer autant que possible, par la triste histoire de notre terrible calamité, la pénible anxiété qui agitait chacun des nôtres en Amérique. Si je ne pouvais pas les consoler, au moins je pourrais mêler mes larmes aux leurs pour pleurer l'ami que nous avions perdu. Ayant donc dit adieu, non sans douleur, à tous ceux dont j'avais reçu tant de marques de bienveillance et de bonté, et ayant imploré les bénédictions de Dieu sur tous mes amis, je recommençai mon voyage.

 

C'était, cette fois, sous de meilleurs auspices. Nonobstant quelques orages et quelques alarmes, après une traversée de treize jours, nous arrivâmes heureusement à New-York. Le R. P. Provincial du Maryland m'y attendait. Quand j'arrivai au collége, il m'embrassa tendrement et me salua seulement par ses larmes. Plus tard, ayant comprimé sa douleur, il remercia Dieu de m'avoir préservé; et, avec les autres Pères qui s'étaient assemblés autour de moi, il écouta mon triste récit. Oh !  que de fois j'ai été obligé de renouveler ma douleur, en répétant ma triste histoire dans les différentes maisons par lesquelles je passai sur ma route vers la province du Maryland !  On pouvait voir combien le P. O'Callaghan avait été estimé, combien il était aimé de ses frères en religion. Tous pleuraient sa mort comme celle d'un père. Eu effet, le Maryland avait perdu la fleur de sa province; les novices, un guide et un père; tous, un brillant exemple et un maître de toutes les vertus requises dans un religieux; un homme, en un mot, versé dans toutes les branches de la littérature et expérimenté dans le maniement des affaires. Tous les Pères de la province le considéraient avec joie comme devant bientôt être placé à leur tête. L'arrivée de la nouvelle fatale détruisit leurs espérances et changea leur joie en douleur. Mais Dieu, qui a voulu récompenser son fidèle serviteur en l'admettant aux joies du paradis, plutôt que de le donner à ses frères laissés sur cette terré pour guide et chef tant désiré, les consolera lui-même; et celui qu'ils ont perdu, enlevé aux vivants, mais plus près de Dieu, n'oubliera pas ses frères; il les aidera d'autant plus efficacement par ses prières et son intercession.

 

Le P. O'Callaghan naquit dans l'État du Massachussetts, le 18 avril 1824. Il fut admis dans la Compagnie de Jésus, dans la province du Maryland, le 9 avril 1844; fit les quatre vœux, le 15 août 1861, et mourut le 21 janvier 1869, dans la quarante-cinquième année de son âge et le vingt-cinquième de sa vie religieuse.

 

Le F. Berardi, dont j'ai appris depuis mon retour au Missouri la mort dans l'hôpital du Havre, naquit dans le royaume de Naples, te 7 mars 1824. Il fut admis dans la Compagnie, le 26 octobre 1850; et fit ses derniers vœux, comme coadjuteur temporel, le 15 août 1861. Lors de la dispersion des Jésuites de la province de Naples, il fut envoyé en Espagne; et, étant chassé de ce pays, avec les autres Jésuites, lors de la dernière révolution, il se rendait en Amérique. Il est mort le 2 février 1869, à l'âge de quarante-cinq ans; il en avait passé dix-neuf dans la Compagnie.

 

Que tous les deux reposent en paix et se souviennent de moi devant Dieu !  c'est la prière de leur indigne frère en Jésus-Christ.

 

                                                        JOSEPH KELLER, S. J.

 

 

Voilà, mon révérend Père, le triste récit de ce naufrage et des circonstances de la mort de notre bon P. O'Callaghan, que vous vous souviendrez avoir vu au collége Saint-Michel à Bruxelles, lors de son départ pour Rome avec le P. Keller. Vous comprenez combien cette mort tragique nous a affectés tous.

 

Agréez, mon cher et révérend Père, l'assurance de ma sincère amitié.

 

                                                                           P. J. DE SMET, S. J.