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1873 - L'éloquence du fouet.

L'ÉLOQUENCE  DU  FOUET.

 

Bien des traités, bien des volumes même ont été écrits sur l'éloquence sacrée. Mais nos savants rhéteurs ont-ils épuisé tous les moyens de persuasion ?  et leurs topiques si vantés sont-ils sans lacune ?  Non assurément; et si le génie inventif ne tâchait d'y suppléer, nos pauvres sauvages du Nouveau Monde seraient bien à plaindre, eux dont l'intelligence simple et grossière n'est guère en état de percevoir la finesse de nos arguments. Parmi ceux qui se sont distingués dans cette partie extra-littéraire de l'art oratoire, le célèbre missionnaire des montagnes Rocheuses dont nous pleurons encore la perte, peut à bon droit revendiquer un des premiers rangs. Mainte fois en parcourant les vastes régions de l'Orégon, son zèle ingénieux lui suggéra des moyens admirables, et d'une efficacité que le succès a pleinement démontrée. On en jugera par le trait suivant que nous avons recueilli de la bouche même du R. P. De Smet. Que ne pouvons-nous y mettre la charmante bonhommie avec laquelle il racontait ses travaux !

 

Le zélé missionnaire séjournait depuis quelque temps dans une mission des montagnes Rocheuses, théâtre privilégié de ses travaux apostoliques. Aidée de la grâce, sa parole simple et ardente avait déjà gagné bien des âmes à Jésus-Christ, mais bien qu'il fût écouté et vénéré du plus grand nombre des habitants, tous n'étaient pas également dociles à sa voix. Un sauvage de cette peuplade surtout, homme farouche et altier, et craint de tous à cause de sa force prodigieuse, portait à la religion du Grand-Esprit et à ses ministres une haine implacable. Il avait juré d'immoler la Robe-Noire à sa fureur, et cherchait partout l'occasion d'exécuter son criminel projet. Un bon Frère coadjuteur, habitant de la même mission, faillit d'abord tomber sous ses coups. Rencontré par le sauvage, il n'échappa à sa poursuite que par une fuite précipitée.

 

Peu de jours après, le missionnaire dut s'absenter pour visiter une réduction voisine éloignée de quelques lieues. Il se met en route au point du jour, monté sur un bon cheval, et n'ayant pour tout bagage que son bréviaire et sa cravache. Il cheminait paisiblement, admirant la nature si riche en ces contrées, quand, arrivé dans une vaste prairie, il aperçoit notre sauvage venant de l'extrémité opposée. Que faire ?.....  Fuir serait facile, mais si le sauvage l'a remarqué, il aura bientôt appris à toute la peuplade que la Robe-Noire a fui devant lui et le respect et l'estime qu'on porte au missionnaire y perdront. Le Père se recommande donc à Dieu et avance hardiment. A peine le sauvage l'a-t-il aperçu, qu'enflammé de colère il brandit sa hache et poussant son cri de guerre, il s'élance aussitôt. Le Père a suivi tous ses mouvements. Plus prompt que l'éclair il saute de cheval, et au moment où son adversaire va lui donner le coup mortel, il lui applique sur le poignet un coup si vigoureux qu'il fait voler la hache de ses mains. Le sauvage furieux se baisse pour la ramasser, mais au même instant le Père le saisit, le renverse à ses pieds et le tient pressé sous lui. Agité par la fureur et la honte, le vaincu pousse des cris de rage, cherche à se dégager, mais ses efforts sont inutiles. Alors forcé de reconnaître la supériorité de son ennemi, il se calme un peu et sa colère fait place à des sentiments plus pacifiques. Il supplie le Père de l'épargner, de le rendre à la liberté, et lui promet d'être désormais plus respectueux à son égard. Sans le lâcher, le missionnaire lui promet son pardon, mais à une condition : c'est qu'il racontera lui-même à toute la peuplade, qu'il a été battu par la Robe-Noire, punition bien humiliante pour ce caractère orgueilleux et farouche. Malgré ses répugnances, il faut bien en venir là; mais en sera-t-il quitte à si bon compte ?  Oh non !  Et c'est ici que le missionnaire est sublime d'éloquence. Il sait que, sans argument sensible, la mémoire du sauvage lui aurait bientôt fait défaut : aussi en bon missionnaire a-t-il soin d'y pourvoir. Il saisit sa cravache et d'un bras que le sauvage eût aimé plus léger, il lui administre une rude discipline, qui le rend tout humble et tout contrit. Ce devoir accompli, il lui permet de se relever, et retenant la hache, il lui ordonne, s'il veut la recouvrer, de venir lui-même la chercher dans quelques jours à la réduction. Après quoi le Père reprend le chemin de sa Mission et le sauvage celui de sa demeure, mais d'un air beaucoup moins belliqueux qu'il n'en était sorti.

 

La conversion n'était pas faite, mais elle était bien préparée. Pour l'achever il fallait la contre-partie du premier procédé.

 

Huit jours après l'événement, le sauvage se présentait à la résidence de la Mission et demandait à parler à la Robe-Noire. Le Père paraît, et le reçoit avec toutes les marques possibles de bienveillance. Il lui fait servir un petit régal et lui parle avec la plus grande cordialité. La figure du sauvage, d'abord un peu nuageuse, change insensiblement et un air presque épanoui brille bientôt sur ses traits. Le Père profite d'une si heureuse disposition. Il fait tomber l'entretien sur la religion, démontre à son hôte les absurdités de la sienne et lui développe les mystères de notre foi. La grâce seconde la parole, le sauvage s'avoue une seconde fois vaincu, et demande avec instance à être admis dans le sein d'une religion si admirable. Le Père le lui promet et ils se quittent les meilleurs amis du monde. Pendant huit jours le catéchumène suit fidèlement les instructions du missionnaire, est enfin baptisé en toute pompe, et devient dès lors un des plus fervents chrétiens de toute la peuplade.

 

                                                                                                          H. L.