L'ÉLOQUENCE DU
FOUET.
Bien des traités,
bien des volumes même ont été écrits sur l'éloquence sacrée. Mais nos savants
rhéteurs ont-ils épuisé tous les moyens de persuasion ? et leurs topiques si vantés sont-ils sans lacune
? Non assurément; et si le génie
inventif ne tâchait d'y suppléer, nos pauvres sauvages du Nouveau Monde
seraient bien à plaindre, eux dont l'intelligence simple et grossière n'est
guère en état de percevoir la finesse de nos arguments. Parmi ceux qui se sont
distingués dans cette partie extra-littéraire de l'art oratoire, le célèbre
missionnaire des montagnes Rocheuses dont nous pleurons encore la perte, peut à
bon droit revendiquer un des premiers rangs. Mainte fois en parcourant les vastes
régions de l'Orégon, son zèle ingénieux lui suggéra
des moyens admirables, et d'une efficacité que le succès a pleinement
démontrée. On en jugera par le trait suivant que nous avons recueilli de la
bouche même du R. P. De Smet. Que ne pouvons-nous y
mettre la charmante bonhommie avec laquelle il
racontait ses travaux !
Le zélé
missionnaire séjournait depuis quelque temps dans une mission des montagnes
Rocheuses, théâtre privilégié de ses travaux apostoliques. Aidée de la grâce,
sa parole simple et ardente avait déjà gagné bien des âmes à Jésus-Christ, mais
bien qu'il fût écouté et vénéré du plus grand nombre des habitants, tous
n'étaient pas également dociles à sa voix. Un sauvage de cette peuplade
surtout, homme farouche et altier, et craint de tous à cause de sa force
prodigieuse, portait à la religion du Grand-Esprit et à ses ministres une haine
implacable. Il avait juré d'immoler la Robe-Noire à sa fureur, et cherchait
partout l'occasion d'exécuter son criminel projet. Un bon Frère coadjuteur,
habitant de la même mission, faillit d'abord tomber sous ses coups. Rencontré
par le sauvage, il n'échappa à sa poursuite que par une fuite précipitée.
Peu de jours
après, le missionnaire dut s'absenter pour visiter une réduction voisine
éloignée de quelques lieues. Il se met en route au point du jour, monté sur un
bon cheval, et n'ayant pour tout bagage que son bréviaire et sa cravache. Il
cheminait paisiblement, admirant la nature si riche en ces contrées, quand,
arrivé dans une vaste prairie, il aperçoit notre sauvage venant de l'extrémité
opposée. Que faire ?..... Fuir serait
facile, mais si le sauvage l'a remarqué, il aura bientôt appris à toute la
peuplade que la Robe-Noire a fui devant lui et le respect et l'estime qu'on
porte au missionnaire y perdront. Le Père se recommande donc à Dieu et avance
hardiment. A peine le sauvage l'a-t-il aperçu, qu'enflammé de colère il brandit
sa hache et poussant son cri de guerre, il s'élance aussitôt. Le Père a suivi
tous ses mouvements. Plus prompt que l'éclair il saute de cheval, et au moment
où son adversaire va lui donner le coup mortel, il lui applique sur le poignet
un coup si vigoureux qu'il fait voler la hache de ses mains. Le sauvage furieux
se baisse pour la ramasser, mais au même instant le Père le saisit, le renverse
à ses pieds et le tient pressé sous lui. Agité par la fureur et la honte, le
vaincu pousse des cris de rage, cherche à se dégager, mais ses efforts sont
inutiles. Alors forcé de reconnaître la supériorité de son ennemi, il se calme
un peu et sa colère fait place à des sentiments plus pacifiques. Il supplie le
Père de l'épargner, de le rendre à la liberté, et lui promet d'être désormais
plus respectueux à son égard. Sans le lâcher, le missionnaire lui promet son
pardon, mais à une condition : c'est qu'il racontera lui-même à toute la
peuplade, qu'il a été battu par la Robe-Noire, punition bien humiliante pour ce
caractère orgueilleux et farouche. Malgré ses répugnances, il faut bien en
venir là; mais en sera-t-il quitte à si bon compte ? Oh non !
Et c'est ici que le missionnaire est sublime d'éloquence. Il sait que,
sans argument sensible, la mémoire du sauvage lui aurait bientôt fait défaut :
aussi en bon missionnaire a-t-il soin d'y pourvoir. Il saisit sa cravache et d'un
bras que le sauvage eût aimé plus léger, il lui administre une rude discipline,
qui le rend tout humble et tout contrit. Ce devoir accompli, il lui permet de
se relever, et retenant la hache, il lui ordonne, s'il veut la recouvrer, de
venir lui-même la chercher dans quelques jours à la réduction. Après quoi le
Père reprend le chemin de sa Mission et le sauvage celui de sa demeure, mais
d'un air beaucoup moins belliqueux qu'il n'en était sorti.
La conversion
n'était pas faite, mais elle était bien préparée. Pour l'achever il fallait la
contre-partie du premier procédé.
Huit jours après
l'événement, le sauvage se présentait à la résidence de la Mission et demandait
à parler à la Robe-Noire. Le Père paraît, et le reçoit avec toutes les marques
possibles de bienveillance. Il lui fait servir un petit régal et lui parle avec
la plus grande cordialité. La figure du sauvage, d'abord un peu nuageuse,
change insensiblement et un air presque épanoui brille bientôt sur ses traits.
Le Père profite d'une si heureuse disposition. Il fait tomber l'entretien sur
la religion, démontre à son hôte les absurdités de la sienne et lui développe
les mystères de notre foi. La grâce seconde la parole, le sauvage s'avoue une
seconde fois vaincu, et demande avec instance à être admis dans le sein d'une
religion si admirable. Le Père le lui promet et ils se quittent les meilleurs
amis du monde. Pendant huit jours le catéchumène suit fidèlement les
instructions du missionnaire, est enfin baptisé en toute pompe, et devient dès
lors un des plus fervents chrétiens de toute la peuplade.
H.
L.