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1841-1842 - Une réduction dans les Montagnes Rocheuses?
1841

Verhaegen donne son consentement à l'établissement d'une mission importante dans les Rocheuses sous la direction de De Smet. Mais d'où viendra l'argent pour cela? Pas de problème. De Smet fait imprimer quelques milliers de pamphlets et organise dans toute la Louisiane une collecte qui a plein succès. Rien qu'à la Nouvelle-Orléans il recueille 1100 dollars! Une partie de l'argent collecté sera destinée aux malheureux Indiens Potawatomis (qui doivent déménager une fois de plus), une partie à la petite école pour fillettes indiennes de Mère Duschene, et avec le reste Pierre-Jean peut démarrer sa réduction dans les Montagnes Rocheuses.
Le 24 avril De Smet part de Saint-Louis vers Westport à bord de l'Oceanea, avec le Père Gregorio Mengarini, le Frère Charles Huet, Joseph Specht et Willem Claessens. Mengarini est un linguiste et musicien italien. Huet vient de Courtrai. Specht est un forgeron d'Alsace et Claessens un charpentier de Berendrecht. Les eaux étant basses, l'Oceanea ne peut pas aller vite. Il leur faut sept jours pour atteindre Westport, et immédiatement avec le Père Nicolas Point ils prennent leurs dispositions pour le long, fatigant et surtout périlleux trajet par terre. Ils achètent six chariots avec leurs chevaux et mulets. Cette fois les Jésuites ne peuvent plus compter sur la brigade de l'American Fur Company, parce que le rendez-vous annuel des chasseurs de fourrures n'a plus lieu. Le commerce de fourrures est en déclin. Par chance les missionnaires rencontrent un chasseur de fourrure en chômage qui accepte de les guider vers la rivière Verte. Il s'appelle Thomas Fitzpatrick et a 42 ans. Celui-ci engage en plus quelques-uns de ses collègues, tous anciens trappeurs franco-canadiens expérimentés, comme Ignace Hatchiorauquacha (John Gray).
Le 10 mai les missionnaires et leurs guides entreprennent le grand voyage. À cheval à côté de cinq chariots à deux roues, chacun attelé de deux mulets, ils vont au-devant de la grande aventure. Ils ne sont pas les seuls en route. Cette année le nombre d'émigrants qui vont par voie terrestre vers l'Orégon et la Californie a augmenté. Tous ces véhicules se rencontrent sur les berges de la rivière Kaw, à la hauteur de l'endroit ou on établira la ville de Topeka, au Kansas. Devant ce premier obstacle ils décident de collaborer. Les chariots se forment en convoi, des chefs sont nommés et des règles établies. Les 70 adultes et enfants de la Western Emigration Society, sous la conduite de John Bidwell, 21 ans, forment le noyau du groupe. Pour la plupart c'est la première fois qu'ils font un aussi grand voyage. John Bartleson devient le chef des émigrants, appelés dès lors the Bartleson-Bidwell party, et Thomas Fitzpatrick est le guide de ce train de 25 chariots. Deux jours plus tard ils sont rattrapés par un petit groupe de cinq personnes sous la conduite d'un certain Joseph B. Chiles. Le 27 mai les rejoint aussi le pasteur protestant Joseph Williams qui voyage seul vers l'Orégon. Le cheminement de la caravane exige des émigrants une discipline quasiment militaire. Tout fonctionne au commandement: se réveiller, partir, s'arrêter, manger, camper, dormir et veiller. Surtout la nuit le cercle de chariots doit être veillé, et les religieux eux aussi font leur tour de veille. Pendant tout le voyage il n'y a eu qu'un accident mortel dû à un coup de feu tiré maladroitement. Deux jeunes couples se sont mariés et les Jésuites disent la messe dans leur tente. De Smet et les autres missionnaires ont une admiration croissante pour les connaissances et le savoir-faire de Fitzpatrick, et finalement le missionnaire et l'ancien trappeur sont devenus amis pour la vie.
La caravane suit le parcours qui deviendra la piste traditionnelle vers l'Orégon. Entre les rivières Kaw et Big Blue un membre de la caravane, Nicholas Dawson, se trouve inopinément nez à nez avec un groupe important d'Indiens Cheyennes. Grâce à l'intervention de Fitzpatrick et de Gray l'ambiance reste amicale. À la hauteur de la Platte du Sud la caravane est croisée par la ruée d'un énorme troupeau de bisons emballés. Les chariots sont menacés d'être renversés et écrasés. Quelques bêtes sont abattues et grâce à cela la course des animaux est déviée et le danger écarté. Les jours suivants il y a du bison au menu de chacun. Il fait torride. Un jour ils se trouvent pris dans un violent ouragan et échappent de justesse au déchaînement d'une trombe dévastatrice. À hauteur de Lower California Crossing (aujourd'hui Brule, Nebraska) ils traversent la Platte du Sud. Puis la caravane suit la berge sud de la Platte du Nord, le long de Chimney Rock et Scott's Bluff, pour atteindre le 22 juin Fort Laramie. Après une courte pause ils continuent plus loin vers l'ouest. À la hauteur de la ville actuelle de Casper, Wyoming, la caravane traverse la Platte du Nord. L'eau en est si profonde que les chevaux et les mulets doivent nager. Le courant est tel qu'un chariot est renversé et un mulet se noie. Par la rivière Sweetwater ils défilent devant la Independence Rock. Puis ils passent le col du Sud (South Pass) et le 24 juillet ils sont sur la berge du la rivière Verte.
Sans les pétulants chasseurs de fourrures l'endroit du rendez-vous semble vide. Dans le voisinage de quelques trappeurs, parmi lesquels Henry Fraeb, campe un modeste petit groupe d'émigrants sur le chemin du retour. Un jeune Tête Plate est là pour attendre De Smet et les missionnaires. C'est François-Xavier, fils d'Ignace. Les missionnaires continuent leur voyage avec la caravane Bartleson-Bidwell en direction de Ham's Fork. À Soda Springs sur la rivière du Castor, les émigrants se séparent. Bidwell (4) avec le groupe principal prend la direction du sud-ouest vers la Californie . Les autres 32 émigrants et les missionnaires continuent leur route avec Fitzpatrick vers le nord-ouest, en direction de l'Orégon. De Smet et François-Xavier prennent les devants, vers Fort Hall de la Hudson's Bay Company, sur la rivière Snake. Quand De Smet y arrive le 15 août il est à 115 jours de distance de Saint-Louis. Le Père et son guide indien sont reçus à bras ouverts par le chef du fort, Francis Ermatinger. Deux jours plus tard arrivent à Fort Hall les émigrants et les autres Jésuites. Dans l'entre-temps sont aussi arrivés les Indiens de l'escorte de De Smet, les guerriers Têtes-Plates sous la conduite de leur chef Brave-des-Braves. Le 20 août leur parvient la nouvelle inquiétante de l'attaque par des Indiens hostiles du groupe de Bidwell au cours de son voyage vers la Californie. De Smet écrit quelques lignes à John Mc Loughlin, au Fort Vancouver. Mc Loughlin est le patron de la Hudson's Bay Company pour le territoire de l'Orégon. Ermatinger est disposé à conduire personnellement à Fort Vancouver le reste des émigrants et se chargera lui-même de la missive de De Smet.
Les missionnaires partent avec leur escorte vers Henry's Fork sur la rivière Snake. Le long de celle-ci ils ont un contact inattendu avec 50 guerriers Pieds-Noirs de la tribu Bannock. Un conflit est évité quand on explique au Indiens Bannock que les Têtes-Plates ne font qu'escorter les Robes Noires. Au-dessus du lac Henry ils passent la ligne de partage des eaux pour se diriger ensuite à l'ouest vers le Beaverhead. Dans une vallée protégée le 30 août De Smet rencontre de nouveau Big Face et un groupe de Têtes Plates dont il a été l'hôte l'année antérieure. En septembre tout le village indien déménage par Hell Gate (aujourd'hui Missoula dans le Montana) vers la vallée de Bitterroot. Le 29 septembre ils érigent une croix sur les hauteurs de Stevensville, Montana (48 kilomètres au nord de Missoula). Cet acte symbolique marque la création de la première mission des Jésuites dans le Nord-Ouest: la mission Saint-Mary. De Smet rêve d'organiser les postes de mission pour les Indiens sur le modèle des réductions du 17ème siècle au Paraguay. Dans le voisinage de Saint-Mary hivernent encore d'autres tribus: les Indiens Pend-d'Oreilles, Nez-Percés, Kalispels, Kootenais et Cœurs-d'Alêne. Différentes familles Pieds-Noirs hivernent aussi dans le voisinage.
Le 28 octobre De Smet part avec dix guerriers Têtes-Plates vers Colville (Hudson's Bay Company). Le fort se trouve à environ 200 kilomètres au nord, sur le Columbia, juste au-dessus de Kettle Falls. Le but du voyage est d'acheter des approvisionnements. Les Pères estiment que pour démarrer la réduction il faut acheter au plus tôt des vêtements, des semences, des provisions alimentaires, des outils, des instruments agricoles, des bêtes de charge et du bétail. En chemin De Smet visitera aussi les Kalispels, alliés des Pend-d'Oreilles. Ce chemin longe la rivière Bitterroot et Clark Fork. Au moment où le dimanche 7 novembre il prend un jour de repos dans le camp des Kalispels, arrivent par le lac deux canoës avec huit Indiens. L'un d'eux est Charles, le Tête-Plate qui l'année antérieure lui a servi d'interprète. Il travaille maintenant pour la Hudson's Bay Company. Les Indiens apportent un message du docteur Mc Loughlin, de Vancouver. La lettre qui a été écrite fin septembre, comporte une invitation à venir à Fort Vancouver. Charles continue vers Saint-Mary, et De Smet vers Colville. En chemin il fait encore une pause dans un autre village des Kalispels. Le 15 novembre il atteint Fort Colville, et là aussi il est cordialement bienvenu par le responsable local, Archibald Mc Donald. De Smet y fait la connaissance de quelques Franco-canadiens et d'un chef des Indiens Kettles. Il achète des semences, mais il n'y a pas de bétail à vendre. De Smet et son escorte retournent par la même route. Le 8 décembre, 42 jours plus tard, De Smet se retrouve sain et sauf au poste de mission de Saint-Mary sur la rivière Bitterroot.
1842
Au printemps De Smet décide de se rendre à l'invitation de Mc Loughlin. Le 13 avril il part pour Fort Vancouver avec Charles et trois autres Indiens. En chemin il arrive à prendre le bateau de la Hudson Bay Company qui descend le Columbia et visite les Indiens Kootenais sur la rivière Saint-Régis, les Kalispels sur la rivière Pend-d'Oreille, et les Cœurs d'Alêne le long de la Spokane. À la hauteur de Fort Colville et des chutes de Kettle, De Smet et Charles doivent attendre un mois entier que le niveau des eaux baisse suffisamment. Le 30 mai ils peuvent s'embarquer sur un bateau de la Hudson`s Bay Company récemment construit pour Peter Skene Ogden (le découvreur de la rivière Snake et du Grand Bassin). Après deux jours ils se trouvent devant des rapides impressionnants causés par de grandes roches au milieu du fleuve Columbia. De Smet n'est pas rassuré et demande de faire cette partie du trajet à terre le long du rivage. Et voilà que le bateau de Ogden est pris dans un tourbillon et coule à pic. Le bateau réapparaît mais cinq personnes se noient dans la catastrophe. Par miracle Charles est parmi les survivants. De Smet et Ogden continuent le voyage. Plus loin ils débarquent près de deux forts de la Hudson Bay Company, Fort Okanagan et Fort Walla-Walla. Le 8 juin ils arrivent enfin sains et saufs à Fort Vancouver. De Smet se lie immédiatement d'amitié avec le docteur Mc Loughlin. Il prend aussi contact avec les Pères Blanchet et Demers qui, 38 kilomètres plus loin, dans la vallée de la Willamette, œuvrent à la mission Saint-Paul près de la frontière du Canada Français.
Le 30 juin De Smet et son guide s'embarquent pour Vancouver sur un bateau de charge de Ogden. À la voile et à la rame ils atteignent deux semaines plus tard Fort Walla-Walla. En cet endroit Charles indique à De Smet un sentier indien alternatif vers Saint-Mary. Le sentier court le long de la rivière Snake, transversalement à travers le désert de Spokane vers la pointe sud du lac Cœur-d'Alêne et ensuite le long de la rivière Saint-Joe. Le poste de la mission se trouve sur la berge d'en face. Le 27 juillet De Smet et Charles sont de retour à la mission Saint-Mary. Le Père Mengarini s'y trouve seul. Point est parti chasser avec les Têtes Plates.
Après cinq jours de repos De Smet et Charles sortent à la recherche des chasseurs. Ils suivent le Bitterroot jusqu'à sa source (Ross's Hole) et passent le col du Gibbon. Puis ils suivent la rivière Big Hole vers l'est pour atteindre Three Forks via Beaverhead. Le 15 août ils y trouvent, au voisinage des rivières Jefferson et Madison, les Têtes Plates à la chasse. Point s'offre comme candidat pour la création d'une mission auprès des Pieds Noirs. De Smet n'en est pas très enthousiaste. Ces gaillards sont trop dangereux. Point proteste mais De Smet maintient sa décision: tandis que Mengarini continuera à s'occuper des Têtes Plates et des Pend d'Oreilles, Point et Huet installeront une nouvelle mission chez les Cœurs d'Alêne.
Puis De Smet veut retourner aussi vite que possible vers les États-Unis. Le 25 août il part avec une petite escorte de dix guerriers. Il traverse de nouveau à cheval le désert du Yellowstone. De Smet a appris entre-temps combien la région est dangereuse et il ne veut pas courir de risque. En trois jours ils abattent 240 kilomètres. Sur les rives du Yellowstone ils sont très bien reçus dans un grand camp d'Indiens amis, les Corbeaux. De Smet remercie son escorte, et avec le jeune Ignace-Gabriel (un Indien Cree) et deux Américains qui séjournent incidemment chez les Corbeaux, De Smet arrive en six jours à Fort Union. Le trajet les mène le long de la Yellowstone où pullulent des Assiniboins, Cheyennes, Pieds Noirs et Sioux en guerre les uns contre les autres. À certain moment ils trouvent les corps affreusement mutilés de dix guerriers Assiniboins massacrés. La terreur les assaille et ils chevauchent jusque tard dans la soirée sans s'arrêter.
Le 10 septembre ils arrivent sans incident à Fort Union. Dans le fort il peuvent enfin se reposer quelques jours en toute sécurité. Mais la trotte est longue encore jusqu'à Saint-Louis. Pour gagner du temps De Smet décide d'essayer une fois de plus de naviguer par le Missouri. Il achète un canoë, et voilà De Smet, Ignace et Gabriel pagayant quelques jours, descendant les eaux brunes de la rivière puissante que les Américains nomment la Grande Boueuse. Après trois jours ils rencontrent le vapeur Omega de l'American Fur Company. L'équipage ne manque pas de les inviter à revenir à Fort Union et de redescendre ensuite avec eux jusqu'à Saint-Louis. De Smet accepte cette offre avec enthousiasme, surtout parce qu'on signale encore sur les rives du Missouri des bandes d'Indiens avides de combattre. Le voyage sur l'Omega n'est pas davantage sans danger. Il y a de dangereux hauts-fonds en certains endroits. Il faut éviter les nombreux bancs de sable, les roches cachées et les troncs d'arbres. À un moment une des roues à aube se brise, et une autre fois une tornade renverse la cabine de pilotage. C'est un vrai miracle que le Omega, gravement endommagé parvienne à accoster à Saint-Louis 64 jours plus tard, le dernier dimanche d'octobre, et que De Smet après avoir fait 8000 kilomètres est de nouveau sauf à la maison, et puisse sur-le-champ aller remercier son commanditaire dans la cathédrale de Saint-Louis.
En novembre les Pères Point et Huet construisent leur mission chez les Cœurs d'Alêne sur la rivière Spokane. La mission est située à un kilomètre de l'extrémité nord du lac Cœur d'Alêne. Sous la conduite de De Vos cette mission du Sacré-Cœur sera déplacée en 1843 un kilomètre en amont de la rivière Saint-Joe.
(4) Note du traducteur - Bidwell définit bien l'homme complet qu'était Pierre-Jean De Smet. Voici comment il le décrit dans son journal : Father De Smet had been to the Flathead nation before. He had gone out with a trapping party, and on his return had traveled with only a guide by another route, farther to the north and through hostile tribes. He was genial, of fine presence, and one of the saintliest men I have ever known, and I cannot wonder that the Indians were made to believe him divinely protected. He was a man of great kindness and great affability under all circumstances; nothing seemed to disturb his temper.
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