VOYAGE
AU
GRAND
DÉSERT.
TROISIÈME LETTRE.
M....
Toute la matinée
du 31 juillet, jour où l'Église célèbre la fête de saint Ignace, fondateur de
la Compagnie de Jésus, fut employée à faire les préparatifs nécessaires pour
notre excursion dans l'intérieur du pays. M. Culbertson,
surintendant des forts situés sur les rives des rivières le Missouri et la
Roche-Jaune, est un homme distingué, d'un caractère doux, bienveillant et
charitable; il
est au besoin courageux et intrépide. Toujours il m'a prodigué des témoignages
d'amitié et de bonté, mais surtout pendant cette dernière excursion. Placé à la
tête de notre petite compagnie, il fut à même de favoriser mon projet.
Nous étions au
nombre de trente-deux personnes; la plupart étaient des sauvages Assiniboins, Minataries et Corbeaux qui devaient se rendre au grand
conseil indien dans le voisinage du fort Laramée, par
la même route que nous avions choisie, et qui n'avait guère moins de huit cents
milles de longueur. Deux chars et deux charrettes pour transporter nos
provisions et notre bagage formaient tout notre convoi. Ces quatre véhicules
furent probablement les premiers qui traversèrent jamais le désert. On ne voit
pas le moindre vestige de route tracée entre le fort Union et les
Buttes-Rouges, qui se trouvent sur la route de l'Orégon,
et qui sont à la distance de cent soixante et un milles à l'ouest du fort Laramée.
Après avoir dîné,
nous traversâmes le fleuve avec notre bagage. Suivant le cours d'un des petits
tributaires de la rivière Roche-Jaune, nous fîmes six milles environ. Nous
avions avec nous un habile chasseur métis de la nation des Pieds-Noirs. Il
débuta heureusement en nous apportant deux gros chevreuils qu'il avait tués.
Les maringouins nous attaquèrent de toutes parts et ne nous laissèrent point de
repos. Il fallut les combattre sans relâche, avec des branches, des mouchoirs
et de la fumée. Cette dernière arme est la plus efficace pour dissiper ces
insectes sanguinaires; mais elle est en même temps pour les voyageurs la plus
rude à supporter. La nuit survint et nous amena une tempête. Le tonnerre
grondait au-dessus de nos têtes et les nues déchargeaient un torrent d'eau.
Le 1er
août, à six heures du matin, nous nous remîmes en route. Nous prîmes toutes les
précautions possibles pour éviter la rencontre de quelque bande ennemie. Les
sauvages qui nous accompagnaient tinrent les yeux fixés sur le sol pour voir
s'ils ne découvriraient pas des traces récentes de leurs ennemis. Une
expérience extraordinaire leur donne un tact admirable pour leur faire trouver
des indices qui sont imperceptibles à d'autres. Les sauvages que nos compagnons
avaient le plus à craindre dans le pays que nous avions à traverser, étaient
les Pieds-Noirs et les Sioux. Après avoir déjeuné aux environs de la source de
la rivière du Renard, nous traversâmes depuis le matin jusqu'au soir des
plaines élevées et ondoyantes, bornées par des chaînes de coteaux qui
s’étendent de la rivière Roche-Jaune au fleuve du Missouri. De temps en temps,
on voit dans le lointain des promontoires qui servent de guides au voyageur. Au
déclin du jour, nous fixâmes notre camp près de la base des Têtons
de la Roche-Jaune. Ces Têtons ont pris leur nom d'un
groupe de hautes collines, situées dans un des vallons délicieux qui sont en
grand nombre dans ces parages et qui, entourés d'arbres et d'arbustes de
différentes espèces, forment un contraste agréable avec les plaines dégarnies
de bois que nous venions de traverser. On y trouve une grande abondance de
fruits sauvages, tels que prunes, cerises, groseilles, sorbes, baies de buffle,
ou shepherdia angelica.
Parmi les végétaux et les racines nous remarquâmes la psoralea
esculenta, ou racine à pain; la pomme blanche,
avec sa fleur d'une blancheur ravissante et de forme ovale, qui a près de trois
pouces (le circonférence, se trouve partout dans le désert et mériterait une
place dans un jardin des plantes choisies; les sauvages en font grand cas.
L'oignon sauvage et l'oignon doux portent de belles fleurs; ces plantes
s'amélioreraient sans doute par la culture; les racines de la flèche d'eau, du
genre sagittaria, et celles du lis de la
vallée, du genre convallaria, sont également
très-recherchées par les Indiens, qui leur donnent le nom de patate de cygne.
Le pois et la fève de terre sont des racines délicieuses et très-nourrissantes;
elles se trouvent ordinairement, dans les terres basses et alluviales. Ces
racines forment une portion considérable de la nourriture des sauvages pendant
l'hiver; ils les vont chercher dans les endroits où les souris et d'autres
petits animaux, surtout les écureuils de terre, les ont entassées.
Les maringouins
nous tourmentèrent beaucoup durant le jour. Ils inquiétèrent surtout nos
chevaux et nos mules qui en étaient couverts. Pour nous, nous avions pris nos
mesures contre leurs attaques, en portant de gros gants, malgré la grande
chaleur, et en couvrant nos têtes d'enveloppes de gaze grossière en forme de
sacs.
La distance entre
les Têtons et le fort Union est d'environ trente
milles. Nous vîmes très-peu de bêtes fauves; de temps en temps, une gazelle ou
un chevreuil était réveillé dans sa reposée et prenait la fuite à notre
approche. Les traces de toutes les espèces d'ours, surtout de l'ours gris, y
sont très-communes. On rencontre principalement l'ours gris dans les endroits
boisés et le long des rivières et des ruisseaux. Nous réussîmes à en tuer
trois, non sans beaucoup de danger et d'efforts. Notre chasseur nous apporta deux
gazelles bien grasses qui furent bientôt apprêtées et servies à notre souper.
Un des sauvages tua un chat puant (mephitis
americana). La puanteur de cet animal est insupportable aux blancs; les
sauvages, au contraire, paraissent l'aimer; la chair en est pour eux une
nourriture exquise. Qu'il est vrai le proverbe : « de gustibus non est disputandum! » A chacun ses goûts et ses caprices.
Le 2 août, nous
partîmes de grand matin et nous trouvâmes la brise très-agréable. Le pays que
nous traversâmes était plein d'intérêt. Les vallées étaient couvertes d'une
riche verdure et d'une profusion de fleurs de différentes couleurs. Des bocages
de cotonniers, d'ormes, de frênes, ainsi que des groupes de sorbiers et de
cerisiers, s'offraient à la vue le long des rivières et des ruisseaux qui
étaient alors à sec. Nous montâmes pas à pas les côtes qui séparent les eaux du
Missouri de celles de la Roche-Jaune, comme autant de barrières insurmontables
sillonnées par des ravines profondes. Nous triomphâmes de ces obstacles avec
beaucoup de difficulté et nous atteignîmes enfin le sommet de ces hauteurs. Là
s'offrit à nos yeux le spectacle le plus magnifique. La nature y a accumulé une
grande variété de ses caprices les plus bizarres. D'un côté, on voit une
succession de belles prairies entrecoupées çà et là, de bocages d'arbres
rabougris et de buissons, et se terminant en collines verdoyantes parsemées de
groupés de cèdres et de pins; de l'autre, on aperçoit des tas difformes
d'argile rouge et blanche et des amas de pierres, qui de loin par leur couleur
ressemblent à des briqueteries, quoiqu'en apparence jetées sans ordre les unes
à côté des autres; ces pierres ajoutent beaucoup d'intérêt aux objets curieux
qui se présentent à la vue.
La région que
nous traversâmes pendant plusieurs jours nous fournit des preuves évidentes
qu'elle' avait été fort volcanique, même jusqu'à une époque bien récente, car
la surface en était encore couverte de lave et de scories. J'ai compté jusqu'à
soixante et dix collines en forme de cônes et de vingt à cent cinquante pieds
de haut, groupées dans une seule plaine et dans un espace de quatre à cinq
milles; elles avaient évidemment passé par fordéal de
feu. Quelques-unes de ces collines avaient été formées, de grands fraisils que
la terre, dans ses convulsions brûlantes, semblait avoir vomis de ses
entrailles. Plusieurs fois, après avoir fait quelques milles sur les hauteurs,
nous nous trouvâmes soudainement en face d'une pente presque perpendiculaire de
roche et d'argile blanche, où nous, eûmes à descendre nos voitures à force de
bras. Nous entrâmes ensuite dans une chaîne de vallons et de prairies fertiles
arrosées par des fontaines et des ruisseaux, embellies par le cotonnier,
l'orme, le frêne, le cèdre et le pin. Dans d'autres endroits, les, sommets des
côtes sont remarquables par leur beauté et par de riches et ondoyantes plaines
où abonde la verdure.
Le quatrième jour
de notre voyage, nous aperçûmes des milliers de buffles. Tout l'espace entre
les rives du Missouri et celles de la Roche-Jaune en était couvert à perte de
vue. Jusqu'alors les maringouins nous avaient beaucoup tourmentés, tandis que
là ils avaient entièrement disparu. Nous cherchâmes la cause de ce phénomène;
les sauvages nous dirent que l'absence de nos ennemis ailés avait pour cause la
présence du nombre prodigieux des buffles qui paissaient dans les plaines
d'alentour et qui attiraient ces insectes. Nous vîmes en effet ces nobles
animaux se débattre en jetant, avec leurs cornes et leurs pieds, de la terre
sur leurs corps, ou en se roulant dans le sable et la poussière qui montaient
dans l'air comme des nuages. Le sort de ces animaux paraît bien pénible. Ils
sont tourmentés jour et nuit. Pendant toute une semaine nous entendîmes leurs
mugissements semblables au bruit du tonnerre qui gronde dans le lointain, ou
aux vagues de la mer qui se brisent contre le rivage. 0n peut dire, que c'est
le pays où les buffles et les bêtes fauves, en général, se trouvent en plus
grande abondance. Un bon chasseur y pourrait tuer facilement, dans une journée,
plusieurs vaches, plusieurs cerfs, une grosse corne, ou mouton de montagnes, un
chevreuil à queue rouge et un autre à queue noire, une gazelle, des lièvres et
des lapins; il pourrait tirer une ou deux fois sur un ours gris et rencontrer
peut-être un renard croisé ou argenté. A cette liste d'animaux on peut ajouter
le castor, la loutre, le blaireau, le chien de prairies, et plusieurs espèces
de volailles, principalement des faisans et des coqs de bruyère. Nos chasseurs,
on le conçoit aisément, purent faire leur choix. En effet, on se régala de ce
qu'il y avait de plus délicat et nous laissâmes une grande quantité de chair
dans les plaines pour servir de nourriture aux vautours et aux loups, dont les
hurlements et les réjouissances résonnaient déjà de toutes parts.
Un sauvage assiniboin nous donna une preuve remarquable de sa
dextérité à la chasse; je ne puis omettre d'en faire mention. Seul et à pied,
il s'approcha, sous le vent, d'un grand troupeau de femelles de buffles. Dès
qu'il fut assez près d'elles pour leur faire entendre le son de sa voix, il
commença à imiter le cri d'un jeune veau. Aussitôt les vaches accoururent vers
l'endroit où se cachait le chasseur industrieux et il en tua une. Le troupeau
alarmé se retira en toute hâte et en grand désordre. Le chasseur rechargea sa
carabine et renouvela le cri. Une seconde fois, les vaches s'arrêtèrent et
revinrent comme par enchantement; il en tua une autre. Ce sauvage nous assura
qu'il aurait pu en tuer davantage en se servant de la même ruse. Il crut que
nous avions assez de deux vaches et laissa partir le reste.
Les voyageurs
jouissent d'un excellent appétit dans ces hautes régions. J'ai été étonné plus
d'une fois de la vaste quantité de viande qu'un homme est capable d'y consommer
sans nuire à sa santé; on le croirait à peine en Europe. Une et même deux
langues de buffle, une côte avec quelques autres bagatelles ne sont pas
considérées comme une portion considérable pour un seul repas.
Le 7 août, nous
traversâmes des terres entrecoupées de beaucoup de ravines et de ruisseaux à
sec. Le sol était plus léger que celui que nous venions de fouler; il était
couvert de différentes espèces d'artemisia ou
absinthe, signe infaillible d'un pays stérile. L'aspect de toutes les ravines,
de toutes les rives, de tous les lits des rivières et des ruisseaux, et de tous
les coteaux, prouve qu'il y a dans cette région de nombreuses mines de charbon
de terre. Les observations que j'ai faites sur la qualité du sol me font
augurer que ces dépôts de charbon s'étendent jusqu'aux mines nombreuses qui se
trouvent sur les terres arrosées par les rivières Sascatshawin
et Atabasca dont j'ai déjà parlé dans
quelques-lettres écrites en 1845 et 1846, après avoir traversé ces endroits.
Des signes
évidents montrent au voyageur que les plaines immenses qu'il traverse, et où il
ne voit pas un seul arbuste, n'ont pas toujours été dénuées de bois. Des troncs
d'arbres et des arbres entiers pétrifiés s'offrent souvent à la vue. On
s'étonne, on admire; on fait des conjectures sur le changement qui s'y est
opéré. Mais quelle réponse peut-on donner à la question : Pourquoi ces
terres-là ne sont-elles pas boisées, comme elles le furent sans doute dans les
temps antérieurs? Les steppes de l'Asie,
les pampas de l'Amérique méridionale et les prairies occidentales de cet
hémisphère semblent posséder un caractère commun et uniforme; généralement
parlant, on n'y trouve ni arbres ni arbrisseaux. Quelques voyageurs
l'attribuent à l'action du feu qui a souvent passé par ces endroits; d'autres,
au changement que le climat y a subi, ou à la stérilité naturelle du sol; il en
est enfin qui prétendent que quelque opération de la nature a détruit les
forêts qui y existaient autrefois et réduit ces régions à la condition où nous
les voyons aujourd'hui. J'ai examiné différents endroits; les grands tas de
coquilles de l'espèce testacée et du genre muscula
que j'ai trouvés à quelques pieds du sommet des côtes les plus élevées, et qui
étaient incorporés dans des terres alluviales et mêlés de sable et de cailloux
rongés par l'eau, prouvent les changements aussi grands qu'étonnants que cette
région élevée a soufferts.
Le même jour, nous
traversâmes une vaste côte qui s'étend jusqu'aux Buttes de la Tête de Hibou.
Ces buttes, dans cet océan de prairies, servent à diriger le guerrier, le
voyageur et le chasseur qui les aperçoivent à une distance de trente milles. Du
sommet de cette côte, nous avons contemplé avec plaisir et étonnement ce qu'on
appelle le pays des terres blanches, ou plaines argileuses de la
Roche-Jaune. Du sud au nord elles mesurent un espace de trente à quarante
milles. Quand on est placé sur cette hauteur, l'imagination croit découvrir des
ruines d'anciennes villes. On semble voir des rangées confuses de colonnes
brisées, des forts avec leurs tourelles et leurs bastions, des tours, des
dômes, des murs en ruine, des châteaux, des édifices de toutes sortes.
Quelques-unes de ces colonnes d'argile dure, de couleur rouge et
blanche, ont de
cinquante à cent pieds d'élévation. J'aurais employé avec plaisir un ou deux
jours à examiner attentivement ces productions volcaniques. Je suppose que ce
sol ressemble à celui du pays des Terres-Blanches, situé prés du Missouri, et oú passe la rivière Terre-Blanche, et qu'il contient à peu
près les mêmes fossiles intéressants.
De pareils
terrains qui ont cessé d'être volcaniques, se trouvent aux environs des sources
supérieures des rivières de l'Arkansas, de la Platte et de la Grosse-Corne,
tributaire de la Roche-Jaune. Près de la source de la Rivière-Puante, l'un des
tributaires de la Grosse-Corne et dont les eaux imprégnées de soufre ont
probablement les mêmes qualités médicales que les fontaines célèbres, nommées Blue Lick springs,
au Kentucky, se trouve l'endroit appelé l'Enfér
de Colter, du nom d'un chasseur de castors. Cet
endroit est souvent agité par des convulsions souterraines. Les gaz sulfureux
qui s'échappent en grande abondance du sol brûlant infectent l'atmosphère à
plusieurs milles de distance et rendent le terrain si stérile, que l'absinthe
même n'y peut croître. Les chasseurs de castors m’ont assuré que les bruits ou
explosions souterraines que l'on y entend souvent sont épouvantables. Toutefois
je pense que l'endroit le plus remarquable sous ce rapport, et peut-être le
plus merveilleux de l'hémisphère septentrional de ce continent, se trouve au
centre même des Montagnes-Rocheuses, entre le 43e et le 45e
degré de latitude et le 109e et le 111e degré de
longitude, c'est-à-dire, entre les sources de la rivière Madison et de la
Roche-Jaune. II s'étend à une distance de près de cent milles. Des fontaines
bitumineuses, sulfureuses et d'eau bouillante, y sont en très-grand nombre. Les
fontaines chaudes contiennent une grande quantité de matières calcaires, et
forment des coteaux plus ou moins élevés qui ressemblent peut-être par leur
nature, sinon par leur étendue, aux fameuses fontaines de Pemboukkalesi,
dans l'Asie Mineure, qui ont été si bien décrites par Chandler. La terre est
lancée à une grande hauteur, et l'influence des éléments lui fait prendre les
formes les plus variées et les plus fantastiques. Des gaz, des vapeurs, de la
fumée, s'échappent sans cesse par des milliers d'ouvertures depuis la base
jusqu'au sommet de la côte volcanique; le bruit ressemble parfois à celui de la
vapeur qui sort avec force des tuyaux d'un bateau. Comme à l'Enfer de Colter, on y entend des explosions souterraines
très-fortes. Les chasseurs et les sauvages en parlent avec une crainte
superstitieuse et regardent ce lieu comme la demeure des mauvais esprits,
c'est-à-dire comme un enfer. Les sauvages s'en approchent rarement sans offrir
quelque sacrifice, ou, au moins, sans présenter le calumet de paix aux esprits
turbulents pour se les rendre propices. Le bruit souterrain provient,
disent-ils, de ce qu'on y forge des instruments de guerre; chaque éruption de
terre est à leurs yeux le résultat d'un combat livré entre les mauvais esprits
et devient le monument d'une nouvelle victoire ou calamité... Près de la
rivière de Gardiner, qui est un tributaire de la Roche-Jaune et avoisine
la région que je viens de décrire, on trouve toute une montagne de soufre. Je
tiens ce rapport du capitaine Bridger, qui a parcouru toutes ces montagnes dans
tous les sens et y a passé plus de trente années de sa vie.
Depuis les Buttes
du Hibou, où nous campâmes le 7 août, jusqu'aux sources de la rivière d'Immel qui en est éloignée de trente-six milles environ,
nous voyageâmes sur les hauteurs. La surface était, raboteuse, coupée par des
ravines profondes et très-difficile à passer avec nos véhicules. A chaque pas,
nous rencontrions des débris volcaniques; pendant deux jours notre route nous
offrit à droite et à gauche des coteaux brûlés, dont quelques-uns étaient
encore couverts de lave et de scories, et, qui évidemment étaient les cratères
d'où les matières volcanignes avaient été lancées de
toutes parts dans les plaines voisines.
Au déclin du même
jour, nous fûmes témoins d'un beau phénomène. La lune était environnée de
quatre cercles : le premier d'un bel azur, le second de pourpre, le
troisième blanc, et le quatrième était obscur ou noir. Au milieu de ces cercles
la lune brillait de tout son éclat. Les sauvages augurèrent de ces signes
qu'une bande hostile se trouvait dans notre voisinage, et ils passèrent toute
la nuit à veiller, les armes à la main...
Le 10, nous
quittâmes les hautes côtes et nous allâmes à peu près vingt milles à travers un
pays stérile, très-raboteux et creusé par les pluies. Une espèce de salamandre,
que l'on nomme communément grenouille à cornés, les lézards et les
serpents à sonnettes y abondent. Voici tout ce que j'ai pu apprendre des
sauvages au sujet des remèdes dont on se sert pour guérir la morsure du dernier
de ces reptiles. La racine noire est regardée parmi les sauvages comme un
remède souverain contre la morsure du serpent à sonnettes, et la Providence l'a
rendue très-abondante, précisément dans les endroits oû
ces reptiles se trouvent. C'est bien le lieu de dire due le remède est à côté
du mal. Il suffit de la bien mâcher et de l'appliquer sur la blessure pour que
l'enflure s'arrête et disparaisse aussitôt. Lorsqu'un sauvage, son cheval ou
son chien a été mordu par un de ces serpents, on poursuit le reptile, qui meurt
presque immédiatement après avoir donné son coup de dent. On lui ouvre
l'estomac, on en extrait le sang qu'il a avalé, on l'applique sur la blessure;
aussitôt l'enflure cesse et les effets dangereux du poison sont détruits. Quand
les enflures sont très-considérables, les sauvages se servent des os aigus et
des dents du serpent à sonnettes pour piquer et ouvrir la peau enflée, et par
ce moyen ils dissipent et ôtent l'inflammation. Le serpent connu sous le nom de
tête de cuivre a un poison si subtil, que son souffle seul cause la mort
à celui qui l'aspire. Sa langue n'est pas fourchue comme celle des autres
serpents; elle est d'une forme triangulaire. Lorsqu'on effarouche le reptile,
sa tête s'aplatit, il jette avec force par sa bouche une grande quantité de
venin jaune et souffle jusqu'à ce qu'il expire.
Le 11, nous
arrivâmes de bonne heure à la partie supérieure d'une belle plaine en pente
douce. L'ayant traversée, nous nous trouvâmes au fort Alexandre, situé
sur la rive de la Roche-Jaune, et à une faible distance de l'embouchure de la
petite rivière Bouton de Rose. II y a environ deux cents milles du fort
Union au fort Alexandre. L'hiver, dit-on, est très-rigoureux dans ces parages,
et commence en novembre pour ne finir qu'en avril.
Agréez, etc.
P.-J. DE SMET, S. J.