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1853 - lettre 4 - Voyage au Grand-Désert en 1851. - Tableau des tribus indiennes et de la nation siouse.

QUATRIÈME LETTRE

QUATRIÈME LETTRE.

 

M....

 

Après que nous nous fûmes arrêtés au fort Alexandre pendant six jours, afin de donner le temps à nos animaux de se reposer de leurs fatigues, et pour attendre l'arrivée de la berge de la Compagnie de Pelleteries, qui portait plusieurs de nos effets, nous passâmes la rivière Roche-Jaune, le 17 du mois d'août, vers les deux heures après midi. Nous traversâmes une plaine élevée et unie sur une étendue de cinq milles; elle est d'un sol léger, sablonneux, et littéralement couverte de « crapauds verts, » nom vulgaire que les voyageurs donnent aux plantes du genre cactus, si remarquables par la grandeur et la beauté de leurs fleurs et par leurs formes grotesques et variées. Les ronds et les ovales, de la grosseur d'un œuf de poule, y abondent et sont entourés de longues épines dures et minces comme des aiguilles; touchées par les pieds des chevaux, elles s'élancent et s'attachent aux jambes et au ventre des animeaux, et les rendent furieux et intraitables. Nous arrivâmes bientôt dans la vallée des Boutons de Roses; et, continuant notre route jusque vers le coucher du soleil, nous y campâmes sur les bords de la petite rivière qui porte le même nom, et près d'un bel étang une nouvelle digue avait été construite par des castors.

 

Cette section de pays nous offrit souvent l'occasion d'admirer le travail et l'industrie de ces intelligents animaux. Ils paraissent ici beaucoup plus nombreux que dans aucun autre des districts que j'ai visités. On attribue leur conservation principalement aux incursions continuelles des partis de guerre, soit Sioux, Assiniboins, ou Pieds-Noirs, ennemis implacables des Corbeaux, et qui empêchent les chasseurs et les Indiens du pays de se hasarder dans ces parages. Aujourd'hui le prix des fourrures de castor est si bas que cette chasse est presque abandonnée. Anciennement les Corbeaux avaient pour les castors la plus haute vénération, parce que cette nation croyait que « les Corbeaux devenaient castors après leur vie. »  Cet article de foi a fait perdre la chevelure à plus d'un chasseur blanc, car tout Corbeau se croit tenu de protéger, de défendre et de venger, même par la mort, ses proches parents, dans leur seconde existence. Depuis quelques années, cet article de foi a été rayé de leur code religieux, certainement au grand détriment des castors. Ces superstitions ne viendront à disparaître, comme tant d'autres, que lorsque la foi catholique éclairera ces contrées, sur lesquelles règnent encore de si épaisses ténèbres.

 

Pendant quatre jours, et en parcourant une distance d'environ cent milles, nous remontâmes la vallée jusqu'aux sources du Bouton de Rose. Là encore le sol est très-léger et sablonneux; il est pourtant couvert de roses, d'absinthe et de cactus, et entrecoupé de ravines difficiles à passer avec des voitures. Les bords de la petite rivière présentent çà et là des bocages de cotonniers, entremêlés d'arbres fruitiers, tels que pruniers, cerisiers et corniers, qui y sont très-abondants.

 

Cette rivière prend sa source dans une chaîne de coteaux et de collines appelés dans le pays les montagnes du Petit-Loup. Elles sont en général d'un aspect et d'une forme très-agréables. Le manque d'eau, et surtout d'eau de fontaine, y est fortement senti des voyageurs dans cette saison de l'année. On trouve quelques trous d'eau stagnante dans les lits secs dies rivières; mais souvent le goût en est à peine supportable. Les bandes de buffles y sont moins nombreuses que dans les terres plus septentrionales, probablement à cause des partis de guerre qui y rôdent sans cesse. Cependant on aperçoit à chaque instant de grands troupeaux de cerfs et beaucoup de chevreuils et de moutons. Nous aperçûmes des traces récentes d'ennemis, des carcasses d'animaux très-dangereux tués, des empreintes de pieds dans les sables, des campements cachés, des boucans mal éteints. Nous redoublâmes donc de vigilance pour éviter toute surprise périlleuse. Une belle capote de chef, de drap écarlate et galonnée, pendue à une branche d'arbre, fut aperçue de loin; le vent la remuait comme un drapeau flottant. Il y eut une course parmi nos gens à qui s'en emparerait le premier; un Assiniboin ayant remporté le prix, la capote fut examinée avec grand soin. On la supposait avoir été offerte, la veille seulement, en sacrifice au soleil par quelque chef pied-noir. Les sauvages, dans leurs excursions de guerre, font souvent de pareilles offrandes, soit au soleil, soit à la lune; ils espèrent, de cette manière, se les rendre favorables et obtenir par leur entremise beaucoup de chevelures et de chevaux. Les objets les plus précieux qu'ils possèdent, et auxquels ils attachent le plus de prix, sont ainsi souvent sacrifiés. Les Mandans, les Arrikaras surtout, et leurs voisins, vont plus loin encore; ils se font des incisions profondes dans les parties charnues du corps, et se coupent jusqu'aux phalanges des doigts, avant d'aller en guerre, pour obtenir les mêmes faveurs de leurs fausses divinités. Dans ma dernière visite aux Riccaries, aux Minataries et aux Mandans, je n'ai pu remarquer un seul homme un peu avancé en âge dont le corps ne fût pas mutilé et qui eût encore tous ses doigts. Ceci prouve la profondeur de leur ignorance et l'affreuse idolâtrie dans laquelle ces malheureuses tribus se trouvent encore plongées!!  A ce sombre tableau on peut ajouter, ce que j'ai déjà rapporté ailleurs, un amour effréné pour le jeu, qui enlève jusqu'aux heures destinées au repos le plus nécessaire; une paresse qui ne cède qu'à l'aiguillon de la faim; une pente continuelle à la dissimulation, à la gourmandise, à tout ce qui flatte la sensualité. Et cependant, au milieu de cette profonde misère, ils sentent un besoin indéfinissable d'invoquer une puissance supérieure à l'homme; ils sont attentifs à tout ce qui peut leur révéler quelque moyen de la fléchir, et leur donner quelque connaissance de

l'Être suprême. Ils aiment le missionnaire; tonjours ils l'écoutent avec plaisir. Dans les différentes visites que j'ai faites aux sauvages du Haut-Missouri, à en juger par le respect et l'amitié qu'en ma qualité de prêtre ils m'ont montrés dans toutes les occasions et dans toutes les circonstances, j'ai la ferme conviction que si quelques missionnaires zélés s'occupaient d'eux, ils deviendraient bientôt des chrétiens généreux, remplis de zèle et d'ardeur pour la gloire du Seigneur et pour sa sainte loi. « Ils connaîtraient leur Père qui est aux cieux, et Celui qu'il a envoyé sur la terre; » ils deviendraient les disciples fidèles du Rédempteur, qui désire si ardemment que tous se sauvent, et qui n'a pas dédaigné de verser tout son sang sur la croix pour le salut du monde.

 

Le 22 du mois d'août, nous quittâmes la vallée du Bouton de Rose, et nous traversâmes la chaîne montagneuse qui la sépare de la rivière à la Langue. La crête de cette chaîne présente une suite de rochers de pierres à sablon, sous une multitude de formes variées et fantastiques. La montée et la pente sont à pic et par conséquent difficiles à passer avec des voitures; il fallait l'assistance de tous les bras pour soutenir les attelages. Depuis plusieurs jours nous avions campé dans les environs d'un étang, ou trou rempli d'eau salé et dégoûtante. Que le contraste nous fut agréable, lorsque nous nous trouvâmes sur les bords de cette belle rivière, claire comme le cristal! Avec quel empressement on désaltéra sa brûlante soif! Les chevaux et les mules parurent se réjouir, hennissant et se cabrant d'impatience; aussitôt qu'ils sentaient le relâchement des brides, ils se plongeaient dans la rivière et s'y abreuvaient à longs traits. Quand toute notre caravane eut étanché sa soif, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes une plaine ondoyante et un haut promontoire qui de loin paraissait étincelant de cristaux; il reçut le nom de coteau aux diamants. De grosses masses de mica les couvrent. Pour la première fois depuis le fort Alexandre, nous déjeunâmes près de belles et abondantes fontaines, les plus remarquables du pays. Après avoir fait environ vingt-trois milles ce jour, nous campâmes sur les bancs de la rivière à la Langue. Là nous eûmes de nouveau l'occasion de rappeler et de coordonner les souvenirs du terrain que nous avions vu. Le charbon parait aussi abondant au sud de la Roche-Jaune, qu'au nord de cette rivière; on le remarque partout. Les pentes des côtes sont passablement bien boisées (jusqu'aux sommets on trouve des sapins et des pins de différentes espèces) dans toute l'étendue des montagnes du Petit-Loup. On quitte celles-ci pour se rendre dans les montagnes du Grand-Loup, qu'on rencontre avant d'arriver aux Côtes-Noires. Ces montagnes forment des éperons des  Monts-Rocheux; les principaux pics ont une élévation qui dépasse treize mille pieds.

 

Le 23, nous quittâmes la rivière à la Langue. Pendant dix heures, nous marchâmes par monts et par vaux, en suivant le cours d'un de ces tributaires; nous ne fîmes qu'environ vingt-cinq milles. Le jour suivant, nous traversâmes une chaîne de montagnes élevées pour nous rendre sur la Fourche inférieure des Pins, Lower Piny Fork, à une distance de vingt milles. Nous arrivâmes à l'improviste sur les bords d'un beau petit lac d'environ six milles en longueur, auquel mes compagnons de voyage donnèrent mon nom. Nos chasseurs y tuèrent plusieurs canards. En quittant le lac, nous trouvâmes de nouveau une section très-élevée, où des buttes rouges et des scories, débris volcaniques, sont répandues sur toute la surface qui s'étend jusqu'à la Fourche supérieure des Pins, Upper Piny Fork, et où des troncs d'arbres pétrifiés se rencontrent à chaque pas. Nous campâmes vers le soir au pied d'une montagne après avoir fait environ vingt-cinq milles, et nous fûmes assez heureux pour y trouver un trou plein d'eau. Nous nous dirigeàmes ensuite vers la rivière Sableuse à travers des plaines ondoyantes et des coteaux montagneux, parcourant ainsi une distance de vingt-quatre milles.

 

Le 27 août, nous nous trouvâmes sur les bords de la rivière à la Poudre, un des principaux tributaires de la Roche-Jaune. Pour y arriver il avait fallu traverser une misérable plaine très-élevée, très-stérile, couverte d'absinthe, remplie de ravines innombrables et difficiles à franchir avec des voitures. Nos voituriers s'en souviendront longtemps sans doute; car ils disaient souvent qu'on ne les attraperait plus à mener des charrettes dans une région si abominable.

 

La vallée de la rivière à la Poudre dans le voisinage des Buttes aux Calebasses, qui se trouvent en vue, a une largeur de trois à quatre milles. Quoique le sol y soit léger, la verdure y est pourtant belle et l'herbe abondante pour les chevaux. La partie où je traversai la vallée est bien boisée, et on m'a dit que partout sur cette rivière le bois est assez abondant, principalement les cotonniers et un grand nombre d'arbres fruitiers. Cette vallée forme un beau contraste avec les hautes plaines de ces parages, qui sont l'image même de l'aridité et de la désolation, où on ne trouve que mauvaises herbes, monceaux de pierres et ravines profondes.

 

Ici nous rencontrâmes trois jeunes guerriers corbeaux; ils avaient été à la recherche d'un camp sioux, avec l'intention de voler des chevaux, mais, ils n'avaient point réussi. Ces Corbeaux nous conseillaient de suivre le vallon d'une petite rivière qu'ils nous montraient, nous assurant que par cette direction nous ne tarderions pas à arriver au fort Laramée. Je m'étonnais de leur conseil; la direction du vallon était sud-ouest, tandis que le fort était, selon moi, au sud-est. Nous continuâmes notre chemin en suivant l'indication donnée par les Corbeaux. Cette partie de notre voyage fut assurément la plus dure et la plus difficile. L'endroit reçut le nom dé Vallée et Rivière aux mille Misères. Certes ce nom était bien choisi. Imaginez-vous une rivière avec des bords escarpés, qui serpente dans une étroite vallée, et qu'il nous fallut passer dix à douze fois dans l'espace de trois milles, avec des voitures et des charrettes, au grand risque, chaque fois, d'y briser nos véhicules et d'y tuer nos chevaux et nos mules. Le sol y est très-stérile; à mesure que nous avancions, l'eau devenait plus rare; le cinquième jour elle nous manqua complètement. Il en fut de même du dernier. La nuit qui survint fut une bien rude épreuve : nous n'avions pas, après une si longue marche, une seule goutte d'eau pour étancher une soif dévorante. Cette nuit mettait le comble aux misères du vallon.

Le 1er septembre, après avoir traversé trois chaînes de coteaux, nous gagnâmes graduellement la crête des Côtes-Noires. Nous avions une charrette de mains et une voiture brisée, dont les pièces ne tenaient ensemble qu'à force de cordes de peau crue.

 

Arrivés sur le sommet, nous fûmes assez heureux pour découvrir un lac dans le lointain. Nous prîmes avec empressement cette direction, car la soif nous dévorait et nous avions des craintes sérieuses pour nos bêtes de somme, dont le pas commençait à se ralentir. A notre grand étonnement nous nous aperçûmes bientôt qu'une grande distance nous séparait encore du fort Laramée. Au lieu de voir ce fort, comme les trois Corbeaux nous l'avaient fait espérer, nous nous trouvâmes en vue des Buttes-Rouges, à une distance d'environ vingt-cinq milles. Ce lieu est bien connu sur la grande route de l'Oregon : il est à cent soixante et un milles du fort Laramée... Au sommet des Côtes-Noires j'ai laissé un petit souvenir de mon passage : sur un rocher très-élevé et remarquable par sa forme, j'ai taillé une grande et belle croix. Ah! puissent les tribus éparses du désert connaître bientôt les grandes vérités que la croix nous enseigne! Puissent-elles sortir bientôt de l'esclavage où l’erreur les retient depuis tant de siècles!

 

Toute la région que nous traversâmes au sud de la Roche-Jaune, à quelques rares exceptions près, offre peu de chances à la civilisation; le sol y est très-léger, le bois y manque, et l'eau y est rare pendant une grande partie de l'année. C'est un pays favorable seulement aux chasseurs et aux tribus nomades; tous les animaux des déserts y abondent; et pendant de longues années encore, ils ne seront point inquiétés dans leurs possessions. Quand toutes les places encore vacantes dans l'immense territoire indien, où le sol est fertile, seront remplies, alors seulement le désert au sud de la Roche-Jaune attirera l'attention; alors seulement l'industrieux et persévérant travail viendra à bout de tirer une grande étendue de cette région de sa stérilité présente.

 

Dans le voisinage et le long de la base des Côtes-Noires et des Montagnes au Vent, on trouve une grande étendue de terres fertiles et labourables. La verdure est riche et abondante dans toutes les vallées; ces vallées pénètrent les montagnes comme autant de veines, où des millions d'animaux domestiques pourraient être élevés; les fontaines et les ruisseaux, si rares dans la section centrale, entre la rivière Roche-Jaune et les Côtes-Noires, abondent dans l’intérieur et au pied de ces montagnes; ils présentent partout des endroits favorables a' l'érection de moulins. Le climat y est, dit-on, très-salubre, et les belles forêts de cèdres et de pins suffisent abondamment à toutes les nécessités du pays. Les mines de fer et de plomb y abondent ¹.

 

Le 2 septembre, nous nous trouvâmes sur la grande route de l'Orégon, où, comme les vagues de la mer, qui se succèdent les unes aux autres, les caravanes, composées de milliers d'émigrants de tous les pays, ont passé durant ces dernières années, pour se rendre aux riches mines d'or de la Californie, ou bien pour aller prendre possession de nouvelles terres dans les beaux vallons et les riches plaines d'Eutah et d'Orégon. Ces pionniers intrépides de la civilisation ont fait le chemin le plus beau, le plus large et peut-être le plus long de l'univers, depuis les Éats-Unis jusqu'à l'Océan Pacifique. Aux bords de cette large voie, on trouve une abondance de gazon pour les bêtes de somme des caravanes qui y passent sans cesse, depuis le commencement du printemps jusqu'à la fin de l'automne.

 

Les sauvages qui nous accompagnaient, et qui n'avaient jamais vu que les sentiers étroits de chasse, par lesquels ils se transportent avec leurs loges d'un endroit à l'autre, étaient dans l'admiration en voyant cette immense route, qui ressemble à une aire constamment balayée par les vents, et sur laquelle pas un brin de gazon ne pousse, à cause du passage continuel. Ils conçurent une grande idée de la nombreuse nation des blancs, comme ils s'exprimaient; ils crurent que tous avaient passé par là et que le vide avait dû se faire dans les contrées où se lève le soleil. Ils montraient un air incrédule lorsque je leur disais qu on ne s'apercevait nullement, dans les terres des blancs, du départ d'un si grand nombre de personnes.   

 

¹ Le passage qui suit à été reproduit par le P. De Smet dans sa lettre à M. le chevalier Stas, insérée dans notre première livraison du Voyage au Grand-Désert.

 

Ils appelaient cette route le Grand Chemin de Médecine des blancs. Les Indiens donnent le nom de médecine à tout ce qui est extraordinaire, incompréhensible, religieux. Tous les campements abandonnés de cette route étaient visités et examinés en détail. Après avoir ramassé une quantité d'objets qu'ils me montrèrent pour en connaître l'usage et la signification, ils remplirent leurs havre-sacs de couteaux, de cuillers, de fourchettes, de bassins, de cafetières et d'autres ustensiles de cuisine, de haches, de marteaux, etc., etc.; ils se firent des ornements de faïence avec des morceaux de tasses, d'assiettes et de plats, qui portaient quelque inscription ou figure, pour se les pendre aux oreilles et au cou. Que de détails nos Indiens auront à donner concernant la Grande Route de Médecine des blancs, lorsque, de retour dans leurs villages, ils seront assis au milieu d'un cercle de parents et d'amis!

 

Mais ces reliques ramassées par nos Indiens n'étaient pas les seuls vestiges de la grande multitude d'émigrants qui, pour aller à la recherche de l'or, s'étaient hasardés à travers cette vaste plaine avec un rare courage, des fatigues et des difficultés inouïes. Les ossements blanchis des animaux domestiques disséminés à profusion le long de la route, les monticules funèbres érigés à la hâte sur les tombeaux d'un parent ou d'un ami mort dans ce long voyage, et le tribut payé à sa mémoire consistant en une grossière inscription taillée sur nu morceau de planche étroite ou sur une pierre, d'autres monticule, sans aucune marque d'affection et de souvenir, fournissaient des preuves abondantes et tristes que la mort, qui n'épargne personne, avait considériblement éclairci leurs rangs. Par suite de ces désastres, des milliers d'émigrants se sont trouvés arrêtés soudain, et ont vu s'évanouir l'attente flatteuse de richesses et de plaisirs.

 

Les nombreux fragments de voitures, de waggons et de charrettes, les tas de provisions abandonnées, les outils de toute espèce, et d'autres objets dont les émigrants s'étaient pourvus à un prix élevé pour traverser le grand désert, mais que les plus impatients, désireux de devancer les autres à l'Eldorado de l'ouest, avaient abandonnés et jetés, témoignent aussi de cette insouciance hardie avec laquelle ils se hasardent dans cette entreprise, si fatale à un grand nombre. Arrivés dans les terres arides de la Californie Supérieure, en 1848, la famine les avait réduits d'abord à manger leurs bêtes de somme. Bientôt ils eurent recours aux cadavres; puis les mourants ne furent point épargnés, et enfin ils s'entre-dévorèrent...  Le tableau qu'en trace Thornton dans son journal est le plus affreux qu'on puisse lire… Toute cette scène déroulée à nos yeux, avec les douloureux souvenirs qu'elle nous rappelait, offrait une preuve triste et salutaire de l'incertitude qui accompagne les plus hautes perspectives de la vie de l'homme et des déceptions qui lui font connaître sa faiblesse.

 

Nous suivîmes la grande route au sud de la rivière Platte, au pied des grandes Côtes-Noires. Sur ce chemin nous nous trouvâmes à l'abri de ces obstacles qui avaient mis si souvent nos voitures et nos animaux en danger. Après huit jours de voyage sans le moindre accident, le long de la Platte, nous arrivâmes au fort Laramée. Le commandant nous apprit que le grand conseil devait avoir lieu à l'embouchure de la rivière aux Chevaux, vaste plaine située à trente-sept milles plus bas et arrosée par la Platte. Le lendemain, j'acceptai l'invitation que le respectable colonel Campbell me fit, en prenant place dans sa voiture, et nous arrivâmes dans la plaine du conseil, au coucher du soleil. Le surintendant colonel M. Mitchell me reçut avec la plus vive cordialité et la plus amicale bienveillance; il insista pour que je fusse son hôte pendant tout le temps du conseil. Toutes les autres personnes furent également pleines d'égards pour moi.

 

Dans l'immense plaine déjà nommée, se trouvaient environ mille loges (dix mille sauvages) appartenant à différentes tribus, savoir : les Sioux, les Sheyennes et les Rapahos; avec plusieurs députations des Corbeaux, des Serpents ou Soshouies, des Arrikaras, Assiniboins et Minataries. Dans ma prochaine lettre, je me propose de vous entretenir de l'objet de ce conseil et de mes rapports avec les Indiens.

Agréez, etc.

                                             

                                              P.-J. DE SMET, S. J.  

 

P. S. Liste d'animaux tués par nos chasseurs depuis le 1er août jusqu'au 9 septembre 1851.

 

4 chevreuils, 11 gazelles, 37 vaches (buffles), 22 taureaux (buffles), 3 ours, 2 cerfs, 7 grosses cornes ou moutons de montagne, 2 blaireaux, 2 mephitis americana (bêtes puantes), 1 porc-épic, 1 loup, 17 lièvres et lapins, 13 canards, 18 coqs de bruyère et 16 faisans.