CINQUIÈME LETTRE.
M…
Pendant les
dix-huit jours que le grand Conseil a duré, l'union, l'harmonie, l'amitié, qui
régnaient parmi les dix mille Indiens rassemblés, étaient vraiment admirables
et dignes de toute louange. Leurs haines implacables, leurs inimitiés
héréditaires, leurs guerres cruelles et sanglantes, tout le passé parut oublié.
Ils se visitèrent, ils fumèrent ensemble le calumet de paix, ils firent des
échanges de présents, des festins nombreux, et toutes les loges étaient
ouvertes à tous les étrangers. Ce qui ne se pratique guère que dans les
circonstances les plus solennelles, les plus amicales et les plus fraternelles,
il y eut aussi un grand nombre d'adoptions d'enfants et de frères de part et
d'autre. Entre les agents du gouvernement, le surintendant du territoire indien
le colonel D. D. Mitchell, et le major Fitz-Patrick,
l'accord était parfait; rien ne fut omis pour nourrir et fortifier ces germes
de paix et ces bons sentiments. L'objet de la réunion était une preuve marquée
de la plus grande bienveillance du côté du gouvernement américain, ainsi que du
désir sincère d'établir une paix durable, parmi les tribus hostiles et de leur
accorder une indemnité pour droit de passage sur leurs terres par les blancs,
et pour les torts et ravages que ceux-ci leur avaient pu faire essuyer.
A l'ouverture du
grand Conseil, le surintendant fit entendre aux sauvages que l'objet de la
réunion était l'acceptation par eux du traité, tel qu'il avait été préparé
d'avance avec l'agrément du Président des États-Unis. Le traité fut lu,
sentence par sentence, et expliqué distinctement aux différents interprètes
pour leur donner le sens exact et propre de chaque article. Le préambule
explique que c'est un traité entre les agents nommés par le président d'une
part, et, de l'autre, par les principaux ou braves soldats des nations
indiennes qui résident au sud du Missouri, à l'est des Montagnes-Rocheuses, et
au nord de la ligne limitrophe du Texas et du Mexique, savoir : les Sioux, ou Dacotahs, les Sheyennes, les Arapahos, les Corbeaux, les Assiniboins, les Minataries, les Mandans et les Arrikaras. Voici en abrégé les principaux articles de ce
traité.
ART. 1er.
Le droit reconnu et accordé aux États-Unis, de la part des Indiens, d'établir surleur territoire des routes et des postes militaires. -
ART. 2. Les obligations solennelles établies pour le maintien de la paix, et de
réparer les dommages et les pertes éprouvés par les blancs, du fait des
indiens. - ART. 3. Indemnité accordée aux Indiens, pour la destruction causée dans
leurs chasses, leurs bois, leurs gazons, etc., par les voyageurs des États qui
traversent leur pays. Les cinquante mille piastres en présent leur sont
accordées à ce titre. - ART. 4. Pendant quinze ans, on leur payera chaque année
cinquante mille piastres en objets et dons qui pourront leur être les plus
nécessaires ou utiles...
Le traité fut
signé par les agents des États et par tous les principaux chefs des différentes
nations.
Un autre traité,
en faveur des métis et des blancs qui résident dans le pays, fut proposé, à
savoir : « Qu'une étendue de pays soit assignée à leur usage pour la formation
d'établissements agricoles et de colonies, et qu'ils obtiennent l'aide du
gouvernement dans l'exécution de ce projet. » Ce serait l'unique moyen de réunir et de
conserver réunies toutes ces familles éparses, qui deviennent chaque année de
plus en plus nombreuses, et de les établir dans une ou deux colonies, avec des
églises et des écoles pour leur instruction et leur bien-être général.
A peu
d'exceptions près, tous les métis ont été baptisés et reçus comme enfants de
l'Église. Depuis vingt ans, ils désirent et demandent avec instance des prêtres
catholiques, manifestant leur bonne volonté de faire tout ce qui est en leur
pouvoir pour subvenir aux besoins et au maintien de leurs missionnaires. Si les
supérieurs ecclésiastiques n'y pourvoient à temps, il est à craindre que les
soins de ces nouvelles colonies ne passent sous la direction d'hommes qui
feront tout leur possible pour éteindre dans les cœurs de ces braves et simples
métis les germes de foi et les bons désirs qu'ils ont toujours manifestés en
faveur de notre sainte religion. Auront-ils enfin des prêtres? C'est une question de la plus haute
importance pour eux, et dont dépend le salut de plusieurs milliers d'âmes.
Cette question va se décider bientôt; elle s'agite déjà, et à moins que des
missionnaires catholiques n'y soient envoyés, nous le répétons encore, il est à
craindre que des gens hostiles ne prennent possession du terrain.
Le deuxième
dimanche de septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix, trois jours.
après mon arrivée dans la plaine du grand Conseil, quelques loges de peaux
furent arrangées et ornées en sanctuaire. Sous cette tente improvisée, j'eus le
bonheur d'offrir le très-saint sacrifice de la messe, en présence de tous les
messieurs du Conseil, de tous les blancs, des métis et d'un grand nombre
d'Indiens. Après l'instruction, vingt-huit enfants métis et cinq adultes furent
régénérés dans les saintes eaux du baptême, avec toutes les cérémonies de
l’Église.
Les Canadiens,
les Français et les métis qui habitent le territoire indien témoignent à tous
les prêtres qui les visitent une grande bonté, beaucoup d'attention et de
respect. Il est vraiment affligeant de les rencontrer dans le désert comme
autant de brebis égarées. J'ai la ferme conviction que deux bons missionnaires
auraient parmi eux le plus grand succès. Bientôt de belles chrétientés
s'élèveraient dans ce désert; elles fourniraient des catéchistes; ceux-ci
travailleraient de concert avec les prêtres à la conversion de tant de
malheureuses tribus, qui errent encore aujourd'hui à l’abandon dans leurs
vastes déserts, sans espoir et sans consolation.
Pendant les
quinze jours que j'ai passés dans la plaine du grand Conseil, je fis des
visites fréquentes aux différentes tribus et bandes de sauvages, accompagné de
l'un ou l'autre de leurs interprètes. Ceux-ci m'aidèrent avec une extrême
obligeance à leur annoncer la sainte loi du Seigneur. Les Indiens assistèrent
aux instructions avec empressement et intérêt. Chaque fois que je parlais des
vices que je savais exister parmi eux, ils avouaient leurs fautes avec une
simplicité et une franchise admirables et exemptes de tout respect humain. Dans
une instruction sur les dix commandements de Dieu, que je faisais au camp des Ogallallas, tribu siouse, comme
je leur donnais l'explicattion du sixième et du
septième commandement : « Luxurieux point ne seras,. etc.; Faux
témoignage ne diras, etc., » un chuchotement universel et un rire
embarrassé dans un grand nombre d'individus se manifestèrent parmi l'auditoire
indien. Je m'informai du motif de ce qui se passait, en observant « que la
parole que je leur annonçais était la loi de Dieu, imposée à tous ses enfants
sur la terre, et non pas la mienne; que la parole de Dieu demandait toute leur
attention et, tout leur respect; que ceux qui observent ses commandements
auront la vie éternelle, tandis que les prévaricateurs de la loi sainte auront
l'enfer et ses tourments pour partage. »
Le grand chef se leva aussitôt et me répondit : « Père, nous
écoutons; nous avons ignoré les paroles du Grand-Esprit et nous avouons tous
notre ignorance. Nous sommes tous grands menteurs; nous avons volé; nous avons
tué; nous avons fait tout ce que les paroles du Grand-Esprit nous défendent de
faire; mais nous ignorions ces belles paroles, et si vous restiez parmi nous,
pour nous les apprendre; nous tâcherions de mieux vivre à l'avenir. »
Ils me prièrent
de leur donner l'explication du baptême, auquel plusieurs d'entre eux avaient
assisté lorsque je baptisais les enfants métis. Je me rendis à leur demande et
leur fis une longue instruction sur les bienfaits et les obligations de ce
sacrement. Tous me prièrent d'accorder cette même faveur à leurs enfants. Le
lendemain la cérémonie eut lieu; deux cent trente-neuf enfants ogallallas (les premiers de leur tribu) furent, régénérés
dans les saintes eaux du baptême, à la grande joie et à la satisfaction de
toute la nation. J'eus chaque jour des conférences sur la religion avec les
sauvages, tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre bande; toujours ils
m'écoutaient avec la plus grande attention et le plus profond respect,
exprimant tous le même désir d'avoir des prêtres missionnaires au milieu d'eux.
Parmi les Rapahos, j'ai baptisé trois cent cinq
petits enfants; parmi les Sheyennes, le nombre
d'enfants baptisés montait à deux cent cinquante-trois, et parmi les Brûlés et
les Osages Sioux, à deux cent quatre-vingts; dans le
camp de l'Ours Barbouillé, il y en eut cinquante-six. Le nombre de métis que
j'ai baptisés dans la plaine du grand Conseil et sur la Platte est de soixante
et un. Dans les différents forts du Missouri j'ai baptisé, pendant les mois de
juin et de juillet derniers; trois cent quatre-vingt-douze enfants. Le nombre
total de ceux qui reçurent le baptême est de quinze cent quatre-vingt-six. Un
grand nombre est mort un peu plus tard par suite de différentes maladies qui
ont ravagé les camps indiens.
J'ai été témoin
pour la première fois d'une singulière cérémonie, à laquelle les Sheyennes semblent attacher autant d'importance que les
tribus asiatiques en attachent à la circoncision; c'est « la coupe
d'oreille des enfants. » Cette coutume
paraît être générale parmi toutes les tribus du Missouri-Supérieur et
probablement dans d'autres endroits; peut-être y a-t-il quelque variété dans la
forme de la cérémonie. Parmi les Sheyennes, la mère
choisit l'opérateur et lui remet le couteau entre les mains. Elle étend
l'enfant sur une peau préparée et soigneusement peinturée, que les Canadiens
appellent « par-flèche. » Tandis
qu'un des parents ou des amis tient le petit enfant dans une position
tranquille, l'opérateur fait cinq incisions dans le bord de chaque oreille; ces
incisions sont destinées à recevoir plus tard et à porter des ornements. La
mère offre ensuite un cheval à l’opérateur et un autre cadeau à chacun des
assistants.
Dans le même
local grossièrement fait pour cette occasion et composé de six loges, qui
consistaient en une vingtaine de peaux de femelles de buffles, nous fûmes
témoins d'une autre cérémonie. Les Soshonies ou
Serpents avaient à peine quitté les Monts-Rocheux pour se rendre au grand
conseil, quand ils furent suivis et attaqués par un parti de guerre de Sheyennes qui tuèrent et enlevèrent les chevelures à deux de
leurs hommes. Il s'agissait pour les Sheyennes
« de payer ou de couvrir les corps, » satisfaction requise par les
Indiens, avant d'accepter le calumet de paix et avant de fumer ensemble. Les
principaux chefs et braves de la nation sheyenne et
quarante guerriers soshonies s'étaient rassemblés à
cette occasion. D'abord plusieurs discours furent prononcés de part et d'autre,
comme des préliminaires de paix... On servit ensuite un festin auquel tous
prirent part; il consistait simplement en maïs écrasé et bien bouilli. Les
chiens furent ici épargnés, car les Soshonies
semblent faire exception à la règle générale parmi les sauvages, c'est-à-dire
qu'ils ne mangent jamais de la chair de chien. Après le festin, les Sheyennes apportèrent des présents convenables, consistant
en tabac, couvertures, couteaux, pièces de drap rouge et bleu, et les placèrent
au milieu du cercle. Les deux chevelures furent exposées et présentées aux
frères des deux malheureuses victimes, qui se trouvaient assis à la tète du
cercle entre les deux chefs de la nation. Il fut assuré que les cérémonies de
la grande danse de la chevelure n'avaient point eu lieu. Cette cérémonie, qui
est une condition essentielle ou sine quâ non,
consiste en danses et en chansons. Dans ces chansons on fait mention honorable
de tous les exploits des guerriers. La cérémonie se renouvelle chaque jour et
se prolonge souvent durant plusieurs semaines. Les femmes, vieilles et jeunes,
ainsi que les enfants, ont le droit d'y assister. Ce sont les femmes qui s'y
distinguent le plus par leur tapage et leurs mouvements.
Le frère des
Indiens tués avait l'air sombre et triste. En acceptant les chevelures, il
montra une profonde émotion. Toutefois il embrassa les meurtriers; il reçut
leurs présents et les distribua, en grande partie, à ses compagnons. Les
marques d'amitié et de paix se donnèrent ensuite; elles consistaient
principalement en présents et en adoptions réciproques des enfants. Les
orateurs employaient toute leur éloquence pour fortifier le bon accord qui
semblait régner dans l'assemblée, et pour rendre la paix durable entre les deux
tribus. La nuit suivante, les Sheyennes se rendirent
aux loges des Soshonies, qui se trouvaient campés à
côté de ma petite tente; leurs chants et leurs danses se prolongèrent jusqu'au
point du jour et m'empêchèrent de fermer l'œil. Ce sont parmi les sauvages des
jeux très-innocents; jamais même je n'ai remarqué le moindre signe qui pût
alarmer la pudeur. Pendant mon insomnie, je me sentis enflammé de zèle en
pensant au bien que les missionnaires pourraient faire dans ces parages où les
dispositions sont si bonnes. Si les prêtres d'Europe le savaient ! Ils accourraient ici pour réjouir notre mère
la Sainte Église en lui donnant des milliers d'enfants nouveaux.
J'eus souvent
occasion, et surtout dans cette assemblée, de remarquer l'habileté et la
facilité avec lesquelles les sauvages se communiquent leurs idées par des
gestes et par des actions vraiment expressives. Le langage des gestes est
universellement en vogue parmi les tribus du Haut-Missouri,
et paraît être aussi parfait et aussi bien compris parmi eux que l'est celui
des sourds et muets parmi nous. Au moyen de ces gestes un Indien peut raconter
les principaux événements de sa vie; il est parfaitement compris. Ce langage
muet peut être appelé «un langage de précaution et de défense; » car,
lorsqu'ils se rencontrent dans le désert pendant leurs excursions, ils se font, des signes, à une grande
distance, avant de s'approcher; ils savent immédiatement à qui ils ont affaire
et de quoi il s'agit. D'autres moyens de communiquer leur pensée sont encore
plus remarquables : les figures grossières qu'on voit sur les peaux de buffles
sont des hiéroglyphes aussi facilement compris par un Indien intelligent que
les paroles écrites le sont par nous, et contiennent très-souvent une histoire
de quelque grand événement. Ce n'est pas que les paroles manquent dans leurs
langues, qui sont suffisamment expressives.
J'ai assisté au
grand conseil depuis le commencement jusqu'à la fin. Comme je l'ai déjà dit, dix
mille Indiens, appartenant à différentes tribus et dont plusieurs avaient
toujours été en guerre, se trouvaient réunis sur la même plaine. Pendant les
vingt-trois jours de la réunion, il n'y eut rien de répréhensible sous le
rapport du bon ordre; au contraire, tout y fut paisible et tranquille; c'est
dire beaucoup en faveur des sauvages. Il semblait qu'ils ne composassent tous
qu'une seule et même nation. Polis et bienveillants les uns envers les autres,
ils passaient leurs heures de loisir en visites, en festins et en danses;
parlaient de leurs guerres et de leurs divisions, jadis interminables, comme d'affaires
passées qu'il fallait absolument oublier ou « enterrer, » selon leur
expression. Il n'y eut pas la moindre remarque qui pût déplaire dans toutes ces
conversations; jamais le calumet ne passa si paisiblement entre tant de mains
différentes. Pour faire connaître toute l'importance de cet acte, il faut que
je fasse observer que fumer le calumet ensemble équivaut à un pacte confirmé
par serment, auquel personne ne pourrait contrevenir sans se déshonorer aux
yeux de toute la tribu. Ce fut un spectacle vraiment touchant que de voir le
calumet, l'emblème de la paix indienne, élevé vers le ciel par la main d'un
sauvage qui le présentait au Maître de la vie, implorait sa pitié pour tous ses
enfants sur la terre et le priait de daigner fortifier en eux les bons propos
qu'ils avaient conçus.
Malgré la grande
rareté de provisions, qui se faisait sentir dans le camp avant l'arrivée des
chariots, les festins furent nombreux et bien fréquentés. Peut-être aucune
époque des annales indiennes ne présente-t-elle un plus grand massacre de la
race canine. La chair du chien parmi les sauvages est de touts les mets le plus
honorable et le plus distingué, surtout en l'absence de viande de buffle ou
d'autres animaux; ce fut aussi dans cette circonstance comme une dernière
ressource. On comprend donc ce carnage, Je fus invité à plusieurs de ces
festins; un grand chef en particulier voulut me donner une marque spéciale de
sa bienveillance et de son respect à mon égard. Il avait fait remplir sa grande
chaudière de petits chiens gras, peau et tout. Il me présenta, dans un plat de
bois, le plus gras, bien bouilli. J'ai trouvé la chair du petit chien vraiment
délicate, et je crois pouvoir affirmer qu'elle est préférable à celle du petit
cochon, dont elle a à peu près le goût.
Les sauvages me
régalèrent plusieurs fois d'un plat très-estimé parmi eux; il consiste en
prunes séchées au soleil, et préparées ensuite avec des restes de viande en
forme de ragoût. J'avoue que je le trouvai assez bon. Mais voici ce qu'on
m'apprit plus tard sur la façon dont on le prépare. Lorsqu'une femme sauvage
veut conserver les prunes, qui sont très-abondantes dans le pays, elle en
ramasse une grande quantité et invite toutes ses voisines à venir passer chez
elle une après-midi agréable. Toute leur occupation alors consiste à jaser et à
sucer les noyaux des prunes. Elles conservent seulement les enveloppes
des fruits qu'elles sèchent et réservent avec soin pour quelque grande
occasion.
Les chariots qui
contenaient les présents du gouvernement destinés aux Indiens arrivèrent le 20
de septembre. L'heureuse arrivée de ce convoi, fut pour tous un sujet de joie.
Un grand nombre étaient dans un dénûment complet; on
se trouvait dans une disette qui approchait de la famine. Le jour suivant, les
chariots furent déchargés et les présents convenablement disposés. Le drapeau
des États-Unis fut déployé sur un haut mât en face de la tente du surintendant;
un coup de canon annonça à tous les sauvages que le partage des présents allait
avoir lieu. Aussitôt on vit accourir des différents camps hommes, femmes et
enfants, pêle-mêle, en grand costume, barbouillés de couleurs et décorés de
tous les colifichets qu'ils possédaient. Ils prirent leurs places respectives,
marquées pour chaque bande, formant un cercle immense, qui renfermait plusieurs
arpents de terre, autour des marchandises. La vue d'une pareille réunion eût
été un sujet bien intéressant pour le pinceau d'un Hogarth ou d'un Cruikshank.
Les grands chefs
des différentes nations furent servis les premiers, et on commença d'abord par
les habiller. Vous vous imaginez facilement les
allures singulières qu'ils prirent en se présentant devant le public, et
l'admiration qu'ils excitèrent parmi leurs compagnons sauvages, qui semblaient
ne pouvoir se lasser de les contempler. Les grands chefs furent donc pour la
première fois de leur vie culottés; on leur mit, un costume de général,
avec un beau sabre doré, pendillant au côté; leurs cheveux longs couvraient
leur uniforme, et le tout était rehaussé par la solennité burlesque de leurs
figures barbouillées.
M. le
surintendant Mitchell en fit ses agents dans la distribution des présents aux
bandes. Ils firent tous les arrangements avec la plus grande bienveillance et
justice; toute la conduite de cette vaste multitude était respectueuse et
tranquille. Pas le moindre indice d'impatience ou de jalousie ne fut observé
pendant la distribution; chacun parut indifférent jusqu'à ce qu’il reçût sa
part. Alors contents, satisfaits mais toutefois paisibles, ils s'éloignèrent de
la plaine avec leurs loges et leurs familles... Ils avaient reçu la bonne
nouvelle que les buffles étaient nombreux sur la Fourche du Sud de la Platte, à
trois jours de marche, et ils se dirigèrent en toute hâte vers l'endroit,
déterminés à demander entière satisfaction aux buffles pour la faim qu'ils
avaient endurée sur la plaine du grand Conseil. Toutefois cette assemblée fera
époque parmi eux, et sera toujours, je l'espère, chère à leur souvenir. Elle se
termina le 23 septembre.
Je suis bien
convaincu que l'heureux résultat de ce conseil doit être attribué, en grande
partie, aux mesures prudentes adoptées par les commissaires, et plus
particulièrement encore à leurs manières conciliantes dans tous leurs rapports
et dans toutes leurs transactions avec les sauvages. Le conseil produira sans
doute le résultat que le gouvernement est en droit d'en attendre; ce sera le
commencement d'une nouvelle ère pour les sauvages, d'une ère de paix. A
l'avenir, les citoyens paisibles traverseront le désert tranquillement et sans
être vexés; à l'avenir les Indiens auront peu à craindre de la part des mauvais
blancs : justice leur sera faite.
Agréez, etc.
P.-J.
DE SMET, S. J,