AMÉRIQUE.
LETTRE DU P. DESMET, de la Compagnie de Jésus, missionnaire belge de l'Orégon et des Montagnes Rocheuses, à un Père du collége Saint-Michel, à Bruxelles.
Collége Saint-Joseph, Bardstown. Kentucky, 17 juin
1854.
Mon révérend Père,
J'ai été bien
occupé depuis mon retour en Amérique, et n'ayant rien de très-pressant à vous
communiquer, j'ai tardé jusqu'à présent de vous écrire.
La belle statue
de la sainte Vierge due au ciseau de M. Geerts, a été
en grand danger de périr dans le trajet de New-York à
la Nouvelle-Orléans; mais elle est arrivée à Saint-Louis assez tôt pour être
placée, le premier jour de mai, sur l'autel qui lui est destiné. Tout le monde
l'admire, et je crois pouvoir assurer que c'est la plus belle des statues de la
sainte Vierge qu'on possède aux États-Unis.
Le mois de mai a
été célébré cette année avec une ferveur extraordinaire dans nos églises de
Saint-Louis et deCincinnati. Chaque jour ces temples
étaient remplis de monde. Il y a eu un grand nombre de conversions.
Vous aurez
probablement appris qu'une de nos caisses, contenant cinq calices, dont trois
très-beaux, ainsi que deux beaux ostensoirs, avait été perdue dans le naufrage
du Humboldt. Dites au Père N... que le bon saint Antoine nous l'a fait
retrouver. Après avoir imploré son secours, nous avions écrit à New-York pour faire prendre des informations. Bientôt après
nous apprîmes que la caisse avait été sauvée du naufrage et retrouvée à la
douane. Quelques jours plus tard elle arriva à l'Université de Saint-Louis.
Tous les jeunes
novices belges et hollandais qui m'ont accompagné se portent bien. Ils
paraissent très-contents et très-heureux dans leur vocation. Nous espérons que
plusieurs candidats des deux pays nous seront envoyés dans le courant de cette
année. A un siècle d'ici, l'Amérique se trouvera dans le plus grand besoin
d'hommes apostoliques. L'émigration, loin de diminuer, augmente de jour en
jour; le nombre des émigrants arrivés dans le port de New-York,
depuis le 1er janvier 1854, jusqu'au 1er de ce mois de
juin, surpasse les 100,000; les trois quarts sont catholiques. Quoiqu'il y ait
une augmentation de prêtres d'année'en année, la
disproportion qu'il y a toujours entre le nombre de ces ministres de la
religion et celui des catholiques qui arrivent, devient de plus en plus grande.
L'abandon dans lequel beaucoup de catholiques européens se trouvent dans ce
pays, est très-funeste : ils perdent insensiblement la foi; ce qui nous arrache
bien des soupirs et des larmes. Sans doute, un grand bien se fait par les
prêtres zélés et pieux : partout où ils se portent et s'établissent, on voit la
ferveur des catholiques revenir et se ranimer, de belles et ferventes
congrégations s'établir tout autour de la résidence des missionnaires, et
beaucoup de protestants et d'indifférents se convertir à notre sainte religion.
Mais, hélas! dans les endroits où ces bons prêtres manquent (et ce vide est
bien vaste; il est immense!) les défections sont désolantes : on peut les
compter par milliers; que dis-je? oui, sans exagérer, on peut compter des
millions de défections dans la foi, parmi les pauvres catholiques qui ont
émigré de l'Europe depuis un demi-siècle. Le grand abandon dans lequel ils se
trouvent en ce pays, joint à la licence et à l'indifférentisme en matière de
religion qui y règne, leur fait perdre la foi de leurs pères. En Europe l'on
n'est pas, je le crains, assez au courant de ce grand malheur de compatriotes
et de frères en Jésus-Christ qui émigrent. Mais comme ce torrent est difficile
à arrêter à l'époque où nous vivons, l'Amérique n'a-t-elle pas une espèce de
droit à une juste rétribution de la part de l'Europe, et à demander des prêtres
remplis de l'esprit de leur état et de leur vocation, pour, maintenir les
catholiques européens dans la foi? Imaginez-vous quinze cents prêtres seulement
pour un pays aussi vaste que l'Europe et qui contient 25,000,000 d'habitants
dont 3 à 4,000,000 sont catholiques !
On présume, et avec grande vraisemblance, qu'avant la fin de ce siècle,
les États-Unis auront 100,000,000 d'âmes. Cher Père, si l'occasion se présente,
parlez et intercédez en faveur de l'Amérique, qui se trouve dans le plus grand
besoin de prêtres et de religieux fervents et zélés.
L'esprit anticatholique continue à se manifester de plus en plus aux
États-Unis. Les radicaux allemands et suisses, les rouges-réfugiés de la
France, de l'Italie et de la Hongrie, les athées et les infidèles de toutes les
nuances, les sectaires écossais et anglais auxquels se joignent ceux de
l'Amérique, tous ces éléments divers et destructeurs se rapprochent et veulent
se liguer sous le même étendard pour arrêter les progrès dé notre sainte
religion aux États-Unis.
Une bande de
plusieurs milliers de furieux vient d'abattre et de mettre en mille morceaux
une croix d'église à Boston, au milieu des applaudissements et des cris
effrénés de la multitude. On fait des efforts pour soulever les masses dans
d'autres grandes localités. Hier, c'était à Boston; aujourd'hui, c'est à New-York; c'est aussi à Browklyn,
à Philadelphie, à Baltimore, à Buffalo, à Cincinnati, à Pittsburg
et ailleurs que les manifestations ont lieu et que les cris d'extermination
contre l'Église catholique se font entendre. En attendant le résultat de toutes
les tentatives de nos ennemis, nous sommes tranquilles et nous prions;
l'Église, comme dans toutes les persécutions, sortira glorieuse de la lutte. Il
y aura des martyrs peut-être; des églises, des couvents, des colléges seront pillés, saccagés et brûlés; mais lorsque la
loi qui promet la liberté de conscience à tous les citoyens de la république
sera en danger, tous les catholiques s'élèveront pour la défendre et pour la
maintenir.
Veuillez dire au
R. P. Terwecoren, que j'espère pouvoir bientôt lui
envoyer l'itinéraire de tous mes voyages, qu'il m'avait demandé pour sa publication.
J'y travaille dans mes petits moments de loisir. A l'itinéraire général
j'ajouterai la narration de notre dernier voyage de la Belgique à Saint-Louis,
surtout le naufrage du Humboldt. Les Précis historiques sont
très-goûtés en Amérique. Veuillez m'envoyer douze exmeplaires
de toute la Collection.
. . . . . . . . .
Agréez, etc.
P.
J. Desmet, S. J.