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1854 - lettre 8 - Lettre de l'Ours grand chef des Assiniboins.

LETTRES

Amérique. - Nous avons reçu du P. De Smet la lettre suivante :

 

Collége de Saint-François Xavier, Cincinnati, juillet 16, 1854.

 

Mon révérend et bien cher Père,

 

J'ai reçu votre bonne lettre du 5 juin dernier. Les portraits dont vous faites mention sont restés à Saint-Louis; je les recevrai plus tard. Le R. P.N….. aura, sans doute, déjà reçu ma lettre du 11 du même mois, et vous aura dit que je me proposais de vous envoyer l'itinéraire abrégé de tous mes voyages et de toutes mes missions parmi les Indiens du Grand Désert de l'Amérique. Je vous l'envoie aujourd'hui. Il a été écrit-à la hâte sur les petites notes que j'ai tenues de toutes mes courses, mais avec toute l'exactitude que j'ai pu y mettre quant aux distances et aux localités. D’après le désir que vous m’avez manifesté, j’y ajoute une copie de ma lettre à mes frères; un récit de mon dernier voyage de Gand à Saint-Louis; comprenant notre naufrage sur le Humboldt et tous les petits incidents de ce long et dangereux trajet.

 

Les vocations, sont, hélas! encore bien rares; il nous; faut des prêtres de l'Europe pour aller au secours des malheureux Indiens, fui vivent pour la plupart sans guides et sans pasteurs, et sont toujours dans le désir et dans l’attente d'en obtenir. - A cet effet je reçois chaque année des lettres et des invitations très-pressantes des chefs des tribus indiennes qui habitent le Haut-Missouri et les Montagnes Rocheuses. Voici la traduction fidèle d’une lettre que j'ai reçue du grand chef de la nation des Assiniboins. Ils habitent les plaines de la Roche-Jaune et du Missouri; le chef s'appelle l'Ours. Il faisait partie de la Bande des chefs qui m’accompagnèrent en 1851 au grand conseil indien, tenu à l'embouchure de la Rivière-aux-Chevaux, dans la vallée de la Fourche-du-Nord de la Platte (1). Il commence ainsi sa lettre

 

« A l'homme de médecine des Blancs.           (C'est le titre qu'ils donnent au prêtre.)

 

« Robe-Noire, notre Père et Ami,

 

« J'ai eu le bonheur de faire votre connaissance au Fort-Union, dans l’été de 1851; mais j'ignorais alors; en grande partie, les motifs de votre visite au milieu de nous; et, par conséquent, je n’ai pu vous ouvrir mon coeur et vous expliquer toute ma pensée. Au Fort-Union vous nous avez adressé la parole; vous nous avez parlé du Grand Esprit et de sa belle loi; vous nous avez exprimé vos désirs; c'est-à-dire de venir travailler à améliorer la triste condition dans laquelle nos pauvres et malheureuses tribus se trouvent. Si je ne me trompe, vous nous donniez alors l’espoir que peut-être, après deus on trois hivers, quelques Robes-Noires viendraient s établir parmi nous, pour nous montrer à bien vivre et bien élever nos enfants. Plus tard nous avons fait ensemble le voyage du Fort Union jusqu'à la Platte. Pendant ce voyage, et depuis mon retour au Fort, j'ai beaucoup appris et j'ai entendu parler de la belle parole du Grand-Esprit que vous êtes venu nous annoncer. Aujourd'hui je suis bien convaincu que l’adoption de cette parole changerait notre malheureux sort et nous rendrait heureux. Au grand conseil, notre grand Père (le colonel Michel, surintendant des pays indiens) m’a dit que quelques Robes-Noires, si tels étaient mes désirs, s'établiraient parmi nous dans le courant de cinq années. Robe-Noire, cinq années sont longues à attendre! Dans ce long espace, moi et plusieurs de mes enfants nous pourrons être entrés dans ta région des âmes. Prenez-nous donc en pitié. Les Robes-Noires ne devraient point tarder si longtemps à venir. Je vieillis; avant de mourir, je voudrais voir commencer la bonne oeuvre, et alors je mourrai content. Mon pays est tranquille aujourd'hui et  nous sommes en paix avec toutes les nations qui nous environnent. Nos anciens ennemis, les Pieds-Noirs, sont les seuls qui nous inspirent quelque crainte; mais nous saurons vous prot,éger. Tout mon peuple appelle les Robes-Noires à haute voix et les invite à venir sans délai. Je conserve l’espoir que nous ne serons point trompés dans notre attente. Nous savons que les Robes-Noires se dévouent au bonheur et au bien-être des sauvages. Si, pour hâter le projet, des moyens pécuniaires étaient nécessaires, j'emploierais volontiers une partie des annuités de ma nation pour y subvenir.

 

« Je m'aperçois que les buffalos diminuent chaque année. Qu'allons-nous devenir sans secours? Si nos enfants ne sont instruits à temps, ils disparaîtront avec le gibier. J'ai appris la nouvelle que les Longs Couteaux (Américains) ont acheté les terres des Chippeways, des Sioux et Winnebagoes jusqu'à la Rivière-Rouge, et des Pawnees, des Omahis et des Ottos sur le Missouri. Les blancs s'approchent donc du nord et de l'est; c'est un motif de plus pour hâter l'arrivée des Robes-Noires parmi nous. J'espère que ces paroles vous parviendront, que vous les écouterez, que vous penserez a nous et à notre malheureuse situation. Faites ceci, Robe-Noire. à la demande de votre ami.

»L'Ours, grand chef des Assiniboins. »

1 Voire les Précis historiques, 40e livraison.

 

 

Dans peu de jours. je vous enverrai une notice sur les idées religieuses de la tribu assiniboine.

 

En ce moment des milliers de blancs envahissent le pays indien, depuis l'embouchure de la rivière Kanzas jusqu'à l'Eau qui coule. Deux grands et nouveaux territoires viennent d'être établis par le gouvernement des Etats-Unis, sous le, noms de Territoires de Kanzas et de Nébraska. On ne connait pas encore quels sont les arrangements pris pour protéger les différentes nations indiennes qui les habitent. On craint avec raison qu'elles ne soient de nouveau délogées et reléguées plus avant dans les terres. Vous pouvez voir ce que j'ai dit à ce sujet dans ma seconde lettre écrite au mois de janvier 1852 et publiée dans la 40e livraison de vos Précis historiques.

 

La secte des Mormons fait des progrès extraordinaires aux Etats-Unis. Je ferai mon possible pour vous envoyer des détail, originaux et nouveaux. Je m'en occupe déjà.

 

J'ai envoyé des prospectus de la collection de Précis historiques à plusieurs imprimeurs et à nos différentes maisons. Vous êtes prié de m'envoyer une douzaine d'exemplaires et d'y ajouter les deux premières années. L'agitation et les préjugés contre notre sainte religion sont si grands dans l'Amérique, en ce moment, qu'à peine les feuilles catholiques de l'Europe peuvent nous arriver; c'est ce qui empêche, en grande partie, les catholiques de prendre des souscriptions. Nous sommes abonnés pour six exemplaires à la Civiltà cattolica, et depuis plus d'une année aucun numéro n'est parvenu jusqu'à Saint-Louis.

 

Nous sommes à la veille des plus graves difficultés. L'esprit anticatholique s'accroit de jour en jour; tous les ennemis de notre sainte religion se liguent contre elle. Comme dans toutes les persécutions. ils cherchent à soulever les masses par des mensonges et des calomnies atroces. Dans ces derniers jours, trois églises catholiques ont été détruites et chaque gazette nous parle de quelque nouveau soulèvement dans l'une ou l'autre partie des États. Les démagogues européens travaillent de toutes leurs forces pour établir sur le sol libre de l'Amérique leurs maximes d'intolérance et de persécution. De tous les tyrans, ce sont les plus terribles et les plus à craindre.

 

Je me trouve cri ce moment à Cincinnati avec le R. P. Provincial. Nous ne serons de retour à Saint-Louis que dans le courant du mois prochain. Adressez-y vos lettres.

 

Veuillez me rappeler aux bons souvenirs du R. P. Provincial et des PP. du collége Saint-Michel. En union de vos saints sacrifices, j'ai l'honneur d'être,

Mon révérend et bien cher Père,

Votre très-dévoué frère en J.-C.

P. J. DE SMET, S. J.

 

P. S. Veuillez aussi me rappeler aux bons souvenirs, de M. et Mme. Julien Van Overloop et de M. le notaire Portaels, de qui j'ai eu l'honneur de faire la connaissance par votre entremise.