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1854 - lettre 9 - Opinions religieuses des Assiniboins.

NEUVIÈME LETTRE DU P

 

 

NEUVIÈME LETTRE DU P. DE SMET (*)

(*) Voir les Précis historiques :  1853, livr. 40e , 44e et 45e ; 1854, p. 437 et 462.

 

 

OPINIONS RELIGIEUSES DES ASSINIBOINS

 

 

Cincinnati, Collége Saint-François-Xavier, 28 juillet 1854.

 

                  Mon révérend et bien cher Père,

 

Dans ma dernière lettre, datée du 16 de ce mois, en vous envoyant la traduction du discours du Grand Chef des Assiniboins, appelé l'Ours, je vous ai promis une notice sur les opinions religieuses et superstitieuses de cette nation. Je viens aujourd'hui remplir ma promesse.

 

Dans le tableau des tribus indiennes du Haut-Missouri, qui accompagne ma 6e lettre, insérée dans vos Précis historiques de l'année 1853, livraison 45e , le lecteur peut trouver des notions sur le nombre des loges de la nation des Assiniboins, leurs bandes, les contrées qu'ils habitent et la langue qu'ils parlent. Ici je me contenterai de faire connaître leur religion.

 

Le culte indien des Assiniboins existe plus ou moins, quant au fond, dans la plupart des tribus sauvages qui habitent les plaines et les forêts du Haut-Missouri.

 

Enveloppés des ténèbres de l'idolâtrie, ces peuples n'ont aucune idée claire de leur origine et de leur destinée. Sur ces graves questions : d'où suis-je venu? et quel sera mon avenir après cette vie? les conjectures sont très-variées parmi les tribus qui n'ont jamais reçu la moindre notion des grandes vérités de l'Évangile. Tous les Indiens admettent l'existence d'un Grand Esprit, d'un Être suprême qui gouverne tout, décide de toutes les affaires importantes qui arrivent en ce monde, et manifeste son action même dans les événements les plus ordinaires.

 

Les Indiens n'ont pas la moindre idée vraie de l'immutabilité du Créateur. Ils croient qu'ils peuvent obtenir ses faveurs dans l'accomplissement de leurs projets, quelle que soit leur nature, par des présents, par des macérations corporelles, par des pénitences, par des jeûnes, etc. En voici une preuve : chaque printemps, au premier coup de tonnerre, qu'ils appellent la voix du Grand Esprit, qui leur parle des nuages, les Assiniboins lui offrent des sacrifices; les uns brûlent du tabac, présentent au Grand Esprit des morceaux exquis de chair de buffle, qu'ils jettent dans les tisons ardents; tandis que d'autres se font des incisions dans les parties charnues du corps et vont jusqu'à se couper des phalanges des doigts pour les offrir en sacrifice. Le tonnerre est, après le soleil, leur plus grand Wah-kon (*). Ils l'écoutent; après un orage; ils aperçoivent quelquefois les effets de la foudre sur les arbres, sur l'homme, sur les chevaux. Le tonnerre est donc un objet de crainte sur lequel ils n'ont aucun pouvoir; par conséquent, ils lui font des sacrifices afin d'être épargnés.

 

(*) Signifie incompréhensible ou médecine. - Voir la note que j'ai faite sur ce mot médecine, dans ma 6e lettre insérée dans la 45e livraison des Précis historiques, 1853.

 

 

Il est rare que dans le courant d'une année une famille ne soit visitée par quelque malheur ou accident, comme les maladies, la perte d'amis qui meurent de mort naturelle ou victimes de leurs ennemis, le vol de chevaux, qui sont leur plus grand trésor, enfin la rareté de gibier, qui les soumet à des jeûnes rigoureux, et cause même souvent la famine. A la moindre infortune, le père de famille présente le calumet au Grand Esprit, et l'implore, dans sa prière, d'avoir pitié de lui, de ses femmes et de ses enfants. Il promet de sacrifier une partie de ses effets lorsqu'il fera entendre sa voix, c'est-à-dire au premier coup de tonnerre du printemps, dans l'espoir qu'ils trouveront protection contre tous les périls pour le reste de l'année.

 

Lorsqu'une grande assemblée est possible, les différents camps ou tribus de la nation se réunissent au commencement du printemps, autour d'une source, pour offrir ensemble leurs dons et leurs sacrifices. C'est la cérémonie religieuse par excellence; les Assiniboins y attachent le plus haut prix. Ils en parlent beaucoup dans le courant de l'année, longtemps avant l'époque, et la voient arriver avec la plus grande joie et avec des sentiments religieux de respect et de vénération. Pour cette grande solennité, souvent trois ou quatre cents loges ou familles se réunissent dans une plaine ou dans un autre endroit convenable aux différentes cérémonies. Un seul individu est nommé grand prêtre. Il dirige toutes les cérémonies religieuses de la fête. Une espèce de salle est construite avec une trentaine de loges de peaux de buffles. Chaque loge se compose de vingt à vingt-quatre peaux, étendues sur un grand nombre de poteaux plantés en terre, à la hauteur de sept ou huit pieds au-dessus du sol. Au sommet des poteaux sont attachées des perches placées en travers, au nombre de plusieurs centaines; chaque individu y attache l'objet qu'il désire offrir en sacrifice. Ces objets consistent en peaux de différents animaux, superbement travaillées, ornées de graines ou perles en porcelaine et en verre, brodées de plumes variées; en colliers de différentes couleurs; en habits et ornements de toute espèce, de manière à étaler aux yeux des sauvages une sorte de grande exposition riche et variée. Vis-à-vis de cette salle, à laquelle ils donnent le nom de grande loge de médecine, ils dressent un haut mat, auquel tous les chefs et soldats attachent leurs sacs de médecine contenant les idoles, leurs flèches, leurs carquois et les trophées remportés sur leurs ennemis, surtout les chevelures. Le mât est un arbre, auquel on a ôté l'écorce, haut de trente à quarante pieds. Hommes, femmes et enfants s'empressent, par esprit religieux, d'y mettre la main pour l'élever et le planter en terre, au milieu des acclamations de toute la tribu.

 

Après tous ces préparatifs, la cérémonie commence par un discours et des prières adressées au Grand Esprit par le grand prêtre. Il le supplie d'accepter leurs offrandes, de les prendre en pitié, de les protéger contre les maladies, les accidents et les malheurs de toute espèce, de leur accorder des chasses abondantes, beaucoup de buffles, de biches, de chevreuils, de grosses-cornes, de cabris, etc., et de vouloir les aider dans leurs guerres et leurs excursions contre les ennemis. Il offre le calumet au Grand Esprit, au soleil, aux quatre points cardinaux, à l'eau et à la terre, avec des paroles analogues aux bienfaits qu'ils en obtiennent. Il passe ensuite le calumet sacré aux chefs et aux guerriers; tous en tirent quelques bouffées, que chacun dirige par son souffle vers le ciel en élevant le calumet. Le jour se termine par la grande danse de médecine et une variété de danses en l'honneur des animaux que j'ai nommés; dans ces danses, ils imitent, autant que possible, les cris et les mouvements de ces animaux. Les hommes seuls y assistent.

 

Le deuxième jour se passe en représentations. Les jongleurs ou hommes de médecine font leurs tours de passe-passe ou d'escamotage; quelques-uns paraissent assez habiles pour en imposer à ces âmes simples et crédules, qui voient du surnaturel dans tout ce qu'elles ne peuvent comprendre; c'est alors, d'après eux, ou du Petit ou du Grand Wah-kon, selon que la chose leur paraît plus ou moins incompréhensible. La plupart de ces représentations consistent en petits tours d'adresse, qui exciteraient à peine, dans un cercle de gens civilisés, le moindre étonnement ou la moindre hilarité. Pendant l'exécution, les hommes et les femmes accompagnent les jongleurs d'une espèce de psalmodie, qui consiste en quelques paroles analogues à la circonstance de la fête, qu'on distingue à peine, et en différentes modulations de la voix.

 

Le troisième jour, ont lieu des danses et des festins, auxquels tous participent. C'est une chose bien amusante que de voir ce spectacle. Parmi les mets, les chiens surtout sont en très-grand nombre; grands et petits, rôtis et bouillis, entiers ou en appalas, ils forment les principaux mets du Grand Festin religieux. On y sert aussi des plats de différentes espèces de viande, de fruits et de racines, du blé, du maïs, du sucre, etc. On voit bouillir sur une longue rangée de feux toutes les marmites et toutes les chaudières de la tribu, de toutes les grandeurs et de toutes les formes. Les soldats distribuent ces mets avec beaucoup d'ordre, donnant à chacun sa portion. Tous les mets ont bientôt disparu avec une célérité vraiment surprenante. Chacun semble attacher un certain mérite à faire amplement honneur au Grand Festin religieux.

 

Les Assiniboins ont deux sortes de danses pour cette fête. La plupart d'entre eux dansent quelques rondes par amusement, et s'éloignent du cercle à volonté; mais une bande de jeunes gens forme la Grande Danse religieuse et fait un voeu au tonnerre ou Voix du Grand Esprit; ils exécutent alors différentes danses, qui durent, sauf de courts intervalles, durant trois jours et trois nuits, sans qu'on prenne la moindre nourriture ni le plus léger rafraîchissement. Je tiens ce fait d'un témoin oculaire et digne de foi. Cette grande cérémonie se fait dans un esprit de pénitence, ou plutôt de propitiation, pour obtenir du Grand Esprit des succès à la guerre. Tous les nouveaux vêtements achetés ou préparés pendant l'hiver, depuis le casque à plumes d'aigle jusqu'aux mitasses, espèce de guêtres, et aux mocassins ou souliers brodés en plumes coloriées diversément, ornent leurs corps pour la première fois dans cette occasion solennelle, et donnent à toute la réunion une apparence vraiment gaie. Le camp a repris une vie nouvelle. Ceux qui ne sont point, pour le moment, engagés dans les observances religieuses, passent leur temps en jeux et en conversations souvent très-animées.

 

La Fête dure environ dix jours. Avant de se séparer, chacun déchire ou coupe en morceaux et détruit l'objet de son sacrifice, de telle manière que personne ne puisse être tenté de s'en emparer. C'est le dernier acte de la grande réunion religieuse parmi les Assiniboins; les différentes bandes se séparent ensuite pour se rendre à leurs chasses respectives.

 

Ils ont encore quelques autres pratiques et cérémonies religieuses dont j'ai pu prendre connaissance pendant ma visite au milieu d'eux, et qui sont assez singulières pour mériter d'être rapportées.

 

Le soleil est honoré et adoré par la plupart des tribus indiennes, comme l'auteur de la lumière et de la chaleur. Les Assiniboins le considèrent en même temps comme la résidence favorite du Grand Maître de la vie. Ils témoignent au soleil un profond respect et une profonde vénération, mais rarement ils lui adressent la parole; c'est à voix basse qu'ils lui font leurs prières et leurs supplications dans toutes les grandes circonstances. Chaque fois qu'ils allument le calumet, ils en présentent les prémices au soleil et dirigent vers cet astre les premières bouffées.

 

L'éclipse du soleil est toujours regardée parmi les Indiens comme l'avant-coureur de quelque grand malheur. Si un jongleur reçoit connaissance du phénomène quelque temps auparavant, par l'entremise d'un blanc, il est sûr d'en profiter pour faire valoir ses connaissances surnaturelles ou son Wah-kon. Dans ces moments d'éclipse, tous les sauvages sortent de leurs loges tout armés; ils déchargent leurs fusils, tirent leurs flèches en l'air, poussent des cris et des hurlements, pour effrayer et pour mettre en fuite les ennemis du Maître de la lumière. Leur prétendu succès est suivi de grandes réjouissances.

 

L'ours est la terreur des Indiens Américains, par les accidents graves qu'il leur cause, surtout lorsqu'ils le rencontrent dans une épaisse foret. Presque chaque année, quelques Indiens perdent la vie ou sont blessés et deviennent estropiés par l'ours. Ils lui adressent donc aussi des prières et des invocations; ils lui font des sacrifices de tabac, de colliers et d'autres objets qu'ils estiment; ils célèbrent des festins en son honneur, pour obtenir ses faveurs et pour le vaincre sans accident. La tète d'un ours est souvent conservée dans le camp plusieurs jours; on la place dans un endroit convenable, ornée de petits morceaux d'écarlate ou de drap rouge, de colliers et de plumes coloriées. On lui présente le calumet et on lui demande la faveur de pouvoir tuer les ours sans danger pour eux-mêmes, chaque fois qu'ils en trouveront l'occasion, afin de pouvoir se frotter de sa belle graisse et de faire festin de sa tendre chair.

 

Le loup est aussi plus ou moins honoré parmi les sauvages. La plupart des femmes ne voudraient à aucun prix s'occuper de travailler sa peau. Le seul motif que j'aie pu découvrir de ces bizarreries, c'est que les loups sont quelquefois enragés, mordent ceux qu'ils rencontrent et causent l'hydrophobie. C'est sans doute pour ne pas être atteints de cette terrible maladie et pour éviter la destruction du gibier, que les sauvages lui font des présents et qu'ils lui adressent des supplications et des prières. Dans les autres cas, il est peu craint; il fait peu de mal à l'homme, mais il est formidable au gibier et cause de grands dégâts sous ce rapport, surtout parmi les veaux de buffle, les cabris, les chevreuils, les antilopes, les lapins sauvages, etc.

 

Le petit loup de médecine est en grande vénération parmi les Assiniboins. Il s'approche d'ordinaire du camp pendant la nuit; dès qu'un sauvage entend ses aboiements, il les compte avec grand soin; il fait attention si les aboiements sont vifs ou lents, forts ou faibles, et de quel point du compas ils viennent. Ces remarques font ensuite un objet de discussion pour les hommes de médecine. Quels sont les pronostics? Le petit loup est venu leur annoncer, pour le lendemain, soit la visite d'amis, soit la visite d'ennemis, soit une grande abondance de buffles. On conjecture de quel côté viendront ces buffles, ces ennemis, ces amis; quel sera leur nombre, etc. Très-souvent les Indiens règlent leurs mouvements et leurs marches sur de pareils rapports. Et si, comme il arrive quelquefois, une rencontre conforme à l'explication donnée aux aboiements a lieu, un grand festin se prépare en l'honneur du petit loup.

 

La croyance à l'existence d'esprits ou de revenants est très-profonde et très-commune parmi les tribus de tous ces parages. Bien souvent les sauvages m'ont affirmé sérieusement les avoir rencontrés, vus et entretenus. Ils soutiennent même que presque chaque nuit on peut les entendre près des endroits où des morts ont été enterrés. Le bruit qu'ils font, disent-ils, ressemble à des sifflements; quelquefois ils contractent en tous sens la face humaine, comme il arrive aux personnes attaquées d'épilepsie. Peu d'hommes auraient assez de courage pour entrer seuls de nuit dans un cimetière, à moins qu'il n'y eût quelque objet de grande valeur à gagner; dans ce cas la cupidité l'emporte sur la peur des revenants. Une femme n'oserait jamais s'y rendre.

 

Les Assiniboins tiennent beaucoup à l'usage religieux de s'assembler, une ou deux fois dans le courant de l'année, autour des tombeaux de leurs proches parents. Ces tombeaux sont placés sur, des espèces d'échafaudages élevés de sept à huit pieds au-dessus du sol. Les sauvages appellent les morts par leurs noms et leur présentent différents mets bien cuits, qu'ils placent à côté d'eux. Ils ont soin toutefois de consommer eux-mêmes les meilleurs morceaux, à l'imitation des anciens prêtres des idoles, qui offraient à leurs fausses divinités le cœur, le sang, les nerfs et des morceaux durs à digérer, et faisaient honneur eux-mêmes à tout ce que l'animal sacrifié offrait de plus délicat. La cérémonie des morts parmi les Indiens se termine par des pleurs, des macérations, des cris, des hurlements de tous ceux qui y assistent; on s'arrache les cheveux, on se fait des entailles dans les jambes; le calumet est enfin allumé : c'est l'alpha et l'oméga de toutes leurs cérémonies. Ils le présentent aux mânes des morts et les supplient de ne point faire de mal aux vivants. Souvent, dans leurs festins et dans leurs voyages, et même à de grandes distances des tombeaux, ils envoient aux morts des bouffées de tabac et brûlent en leur mémoire quelques petits morceaux de chair en sacrifice.

 

Le culte assiniboin comprend encore un grand nombre de pratiques d'une grande variété, qu'il serait trop long d'exposer dans tous les détails.

 

J'ajouterai toutefois encore un point remarquable. Chaque sauvage qui se considère comme chef et guerrier possède ce qu'il appelle son Wah-kon ou Médecine, dans lequel il semble placer toute sa confiance. C'est ou un oiseau empaillé, ou la peau d'une belette, ou l'osselet, la griffe, la dent de quelque animal; ou une pierre quelconque, ou une figure fantasque représentée par de petits grains de chapelets, ou un petit tableau grossièrement peint, etc. Ces charmes ou talismans les accompagnent dans toutes leurs expéditions : la guerre comme à la chasse, ils ne les quittent jamais. Dans toutes les difficultés et dans tous les périls, ils invoquent la protection et l'assistance de leur Wah-kon, comme si réellement ces espèces d'idoles pouvaient les préserver de tous les malheurs. Si quelque accident arrive à l'idole ou charme, si on le brise ou qu'on le perde, c'est assez pour arrêter dans son expédition le chef ou le guerrier le plus intrépide et pour lui faire abandonner l'entreprise la plus importante dans laquelle il puisse se trouver engagé. Ils ont, il est vrai, la conviction que toute aide doit leur venir du Grand Esprit; mais comme ils ne peuvent ni le voir ni le toucher, c'est par l'entremise de leur idole tutélaire et favorite qu'ils invoquent l'Être suprême. S'il arrive, quoique le cas soit rare, qu’un individu fasse profession de ne croire à aucune espèce de Wah-kon, il est regardé parmi les Indiens à peu près comme l'est un infidèle ou un athée dans un pays catholique; on le montre au doigt et on l'évite.

 

Quant à la vie future, les Assiniboins croient que les âmes des morts émigrent vers le sud, où le climat est doux, où le gibier et surtout les buffles sont très-nombreux, où les rivières sont remplies de poissons, où les plaines et les forêts donnent une abondance de fruits et de racines. Leur enfer, c'est le revers de cette médaille: ils y vivent au milieu des neiges et des glaces, dans un dénûment complet de toutes choses. On trouve cependant, parmi ces Indiens, des individus qui considèrent la mort comme la cessation de toute vie et de tout mouvement, et rien au delà. Par l'incertitude qui règne dans les deux systèmes, ils ne semblent attacher une grande importance ni à l'un ni à l'autre. Ils en parlent peu et rarement; ils manifestent leurs opinions aux blancs qui s'en informent et dans lesquels ils ont confiance.

 

Les principes moraux des Assiniboins sont en petit nombre. Leurs opinions sur le bien et le mal sont très-peu précises. Ils paraissent respecter, en quelque manière, la position sociale établie parmi eux. La peur, dans presque toutes les occasions, gouverne et détermine l'action du sauvage. S'il soupçonne avec quelque fondement qu'un autre veut attenter à ses jours, il saisit la première occasion pour le tuer, s'il le peut sans danger pour lui-même. Ce cas n'est point considéré comme un meurtre, mais plutôt comme une légitime défense. Le crime de meurtre, proprement dit, leur est inconnu; ils ne tuent jamais que dans les querelles, pour se venger ou pour se défendre; la coutume chez eux justifie l'acte. En agir autrement et contrairement à ces principes reçus, serait regardé comme un acte de folie.

 

Le vol, chez les Assiniboins, n'est jugé infâme et honteux que quand il est découvert. Alors la honte et l'infamie sont plutôt attachées à la maladresse du voleur, pour avoir si mal pris ses mesures. Les vieilles femmes sont reconnues comme les plus adroites voleuses du pays; néanmoins on peut dire que les hommes manquent rarement l'occasion d'enlever un objet qui peut leur être de quelque utilité.

 

L'adultère est puni de mort dans presque tous les cas. Le séducteur n'échappe que rarement si le mari et sa famille ont la force et le courage d'exécuter la loi; ce qui rend le crime assez peu commun. La femme est tuée quelquefois; toujours elle est sévèrement punie : le mari lui fait couper les cheveux à ras, et la fait barbouiller d'une forte couche de vermillon mêlé de graisse d'ours. Elle est ensuite placée sur un cheval, auquel on a coupé la queue et la crinière, et qui est aussi vermillonné. Un vieillard la promène dans tout le camp et proclame à haute voix son infidélité. Il la remet enfin entre les mains de ses propres parents, qui reçoivent la coupable avec une bonne bastonnade. C'est la punition la plus dégradante à laquelle une femme puisse être soumise.

 

Un Assiniboin n'a aucun scrupule à commettre le mensonge lorsqu'il peut en tirer bon parti; il mentira rarement par plaisanterie. Sous le rapport du vol, du mensonge et de l'adultère, les Assiniboins diffèrent des sauvages qui habitent les Montagnes Rocheuses, surtout des Têtes-Plates et des Pends-d'Oreilles, qui ont ces vices en horreur. Je ferai observer que les Assiniboins ont été en relation avec les blancs depuis longues années.

 

Les faux serments sont très-rares parmi les Indiens, lorsqu'ils sont proposés avec quelque solennité. L'objet par lequel les Assiniboins jurent sont le fusil, la peau d'un serpent à sonnettes, les griffes d'un ours , le propre Wah-kon du sauvage qu'on interroge. Les différents objets sont placés devant lui et il dit : « Dans le cas que ma déclaration est fausse, je désire que mon fusil se décharge et me tue, que le serpent me morde, que l'ours déchire ma chair et me dévore, que mon Wah-kon m'apporte toujours malheur. »  Le cas où un faux serment pourrait sauver la vie au sauvage est le seul où il serait tenté de le faire. Dans les circonstances extraordinaires et importantes, qui demandent des promesses formelles, ils prennent le tonnerre à témoin de leur résolution d'accomplir la chose proposée et acceptée.

 

Tout le vocabulaire de la langue assiniboine et siouse ne contient qu'uue seule parole qui puisse être considérée comme outrageante ou comme une espèce de blasphème profane; ce mot exprime le souhait que la personne ou la chose dont on parle « ait une vilaine apparence, » comme on dirait en français : Le monstre, et en flamand : Gy leelyke beest. Le nom du Seigneur n'est jamais prononcé en vain, mais toujours avec toutes les marques du plus grand respect et de la plus haute vénération. Sous ce rapport, le langage du pauvre Indien est bien plus noble et plus digne que celui d'un grand nombre d'habitants de nos grandes nations civilisées, qui semblent toujours avoir au bout de la langue des jurons, des imprécations, des blasphèmes, ou qui mêlent à toutes leurs conversations le nom du Seigneur. Un  homme pareil inspirerait ici de l'horreur ; il serait même un sujet de terreur parmi les sauvages.

 

Les Sioux ou Dacotahs, dont les Assiniboins sont une branche, prétendent que le tonnerre est un grand oiseau, et que le bruit sourd du tonnerre est causé par un nombre immense de jeunes oiseaux. Le grand oiseau, disent-ils, frappe le premier coup et les jeunes oiseaux le répètent; c'est la cause de la longue durée des coups qui se succèdent. Le Sioux dit que ce sont les jeunes tonnerres ou jeunes oiseaux qui font le mal, comme de jeunes étourdis qui n'écoutent jamais le bon conseil; le vieux tonnerre ou grand oiseau est sage et bon : il ne tue jamais et ne fait de mal à personne.

 

Les Assiniboins craignent beaucoup les vampires et les chauves-souris. S'ils volent près d'un homme, c'est un bien mauvais présage.

 

Le feu follet excite aussi leur terreur : l'homme qui en voit un pendant la nuit est persuadé que la mort va enlever quelque membre chéri de sa famille.

 

Ils croient aux rêves : d'après eux, les bons rêves viennent d'un esprit qui les aime et qui veut leur donner de bons avis; les mauvais rêves, le cauchemar surtout, les rendent tristes et mélancoliques, leur font craindre que des malheurs ne leur arrivent.

 

Il ne se passe pas un jour dans une famille indienne sans que quelqu'un ait vu ou entendu quelque chose de mauvais augure; ce qui excite toujours beaucoup d'inquiétudes : leurs idées et leurs croyances superstitieuses font leur tourment.

 

                            J'ai l'honneur d'être,

 

                  Mon révérend et bien cher Père,

 

                            Votre tout dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ.

 

                                                P. J. DE SMET, S. J.

 

P. S. J'espère pouvoir vous envoyer dans peu de jours quelques notions sur la chasse des Indiens, et une description de la grande chasse aux buffles, faite dans un enclos on parc, parmi les Assiniboins; si la chose est possible, j'y ajouterai un dessin pour vous aider à comprendre ce que j'essayerai de vous décrire.

 

Le thermomètre de Fahrenheit est ici à 96° et même à 102°; je crains que mon style ne s'en ressente beaucoup. Les chaleurs sont telles qu'un grand nombre de personnes tombent mortes dans les rues.

 

J'espère que vous aurez reçu mon itinéraire, ma lettre sur le naufrage du Humboldt, et le discours que l'Ours, chef des Assiniboins, m'a envoyé. Veuillez m'accuser réception de toutes les lettres que vous recevrez de moi.