NEUVIÈME
LETTRE DU P. DE SMET (*)
(*)
Voir les Précis historiques :
1853, livr. 40e , 44e et
45e ; 1854, p. 437 et 462.
OPINIONS RELIGIEUSES DES ASSINIBOINS
Cincinnati, Collége Saint-François-Xavier, 28 juillet 1854.
Mon révérend et bien
cher Père,
Dans ma dernière
lettre, datée du 16 de ce mois, en vous envoyant la traduction du discours du
Grand Chef des Assiniboins, appelé l'Ours, je vous ai promis une notice
sur les opinions religieuses et superstitieuses de cette nation. Je viens aujourd'hui
remplir ma promesse.
Dans le tableau
des tribus indiennes du Haut-Missouri, qui accompagne
ma 6e lettre, insérée dans vos Précis historiques de l'année
1853, livraison 45e , le lecteur peut trouver des notions sur le
nombre des loges de la nation des Assiniboins, leurs bandes, les contrées
qu'ils habitent et la langue qu'ils parlent. Ici je me contenterai de faire
connaître leur religion.
Le culte indien
des Assiniboins existe plus ou moins, quant au fond, dans la plupart des tribus
sauvages qui habitent les plaines et les forêts du Haut-Missouri.
Enveloppés des
ténèbres de l'idolâtrie, ces peuples n'ont aucune idée claire de leur origine
et de leur destinée. Sur ces graves questions : d'où suis-je venu? et quel sera
mon avenir après cette vie? les conjectures sont très-variées parmi les tribus
qui n'ont jamais reçu la moindre notion des grandes vérités de l'Évangile. Tous
les Indiens admettent l'existence d'un Grand Esprit, d'un Être suprême qui
gouverne tout, décide de toutes les affaires importantes qui arrivent en ce
monde, et manifeste son action même dans les événements les plus ordinaires.
Les Indiens n'ont
pas la moindre idée vraie de l'immutabilité du Créateur. Ils croient qu'ils
peuvent obtenir ses faveurs dans l'accomplissement de leurs projets, quelle que
soit leur nature, par des présents, par des macérations corporelles, par des
pénitences, par des jeûnes, etc. En voici une preuve : chaque printemps, au
premier coup de tonnerre, qu'ils appellent la voix du Grand Esprit, qui leur
parle des nuages, les Assiniboins lui offrent des sacrifices; les uns
brûlent du tabac, présentent au Grand Esprit des morceaux exquis de chair de
buffle, qu'ils jettent dans les tisons ardents; tandis que d'autres se font des
incisions dans les parties charnues du corps et vont jusqu'à se couper des
phalanges des doigts pour les offrir en sacrifice. Le tonnerre est, après le
soleil, leur plus grand Wah-kon (*). Ils l'écoutent;
après un orage; ils aperçoivent quelquefois les effets de la foudre sur les
arbres, sur l'homme, sur les chevaux. Le tonnerre est donc un objet de crainte
sur lequel ils n'ont aucun pouvoir; par conséquent, ils lui font des sacrifices
afin d'être épargnés.
(*) Signifie incompréhensible ou médecine.
- Voir la note que j'ai faite sur ce mot médecine, dans ma 6e
lettre insérée dans la 45e livraison des Précis historiques,
1853.
Il est rare que
dans le courant d'une année une famille ne soit visitée par quelque malheur ou
accident, comme les maladies, la perte d'amis qui meurent de mort naturelle ou
victimes de leurs ennemis, le vol de chevaux, qui sont leur plus grand trésor,
enfin la rareté de gibier, qui les soumet à des jeûnes rigoureux, et cause même
souvent la famine. A la moindre infortune, le père de famille présente le
calumet au Grand Esprit, et l'implore, dans sa prière, d'avoir pitié de lui, de
ses femmes et de ses enfants. Il promet de sacrifier une partie de ses effets
lorsqu'il fera entendre sa voix, c'est-à-dire au premier coup de tonnerre du
printemps, dans l'espoir qu'ils trouveront protection contre tous les périls
pour le reste de l'année.
Lorsqu'une grande
assemblée est possible, les différents camps ou tribus de la nation se
réunissent au commencement du printemps, autour d'une source, pour offrir ensemble
leurs dons et leurs sacrifices. C'est la cérémonie religieuse par excellence;
les Assiniboins y attachent le plus haut prix. Ils en parlent beaucoup dans le
courant de l'année, longtemps avant l'époque, et la voient arriver avec la plus
grande joie et avec des sentiments religieux de respect et de vénération. Pour
cette grande solennité, souvent trois ou quatre cents loges ou familles se
réunissent dans une plaine ou dans un autre endroit convenable aux différentes
cérémonies. Un seul individu est nommé grand prêtre. Il dirige toutes les
cérémonies religieuses de la fête. Une espèce de salle est construite avec une
trentaine de loges de peaux de buffles. Chaque loge se compose de vingt à
vingt-quatre peaux, étendues sur un grand nombre de poteaux plantés en terre, à
la hauteur de sept ou huit pieds au-dessus du sol. Au sommet des poteaux sont
attachées des perches placées en travers, au nombre de plusieurs centaines;
chaque individu y attache l'objet qu'il désire offrir en sacrifice. Ces objets
consistent en peaux de différents animaux, superbement travaillées, ornées de
graines ou perles en porcelaine et en verre, brodées de plumes variées; en
colliers de différentes couleurs; en habits et ornements de toute espèce, de
manière à étaler aux yeux des sauvages une sorte de grande exposition riche et
variée. Vis-à-vis de cette salle, à laquelle ils donnent le nom de grande
loge de médecine, ils dressent un haut mat, auquel tous les chefs et
soldats attachent leurs sacs de médecine contenant les idoles, leurs flèches,
leurs carquois et les trophées remportés sur leurs ennemis, surtout les
chevelures. Le mât est un arbre, auquel on a ôté l'écorce, haut de trente à
quarante pieds. Hommes, femmes et enfants s'empressent, par esprit religieux,
d'y mettre la main pour l'élever et le planter en terre, au milieu des
acclamations de toute la tribu.
Après tous ces
préparatifs, la cérémonie commence par un discours et des prières adressées au
Grand Esprit par le grand prêtre. Il le supplie d'accepter leurs offrandes, de
les prendre en pitié, de les protéger contre les maladies, les accidents et les
malheurs de toute espèce, de leur accorder des chasses abondantes, beaucoup de
buffles, de biches, de chevreuils, de grosses-cornes, de cabris, etc., et de
vouloir les aider dans leurs guerres et leurs excursions contre les ennemis. Il
offre le calumet au Grand Esprit, au soleil, aux quatre points cardinaux, à
l'eau et à la terre, avec des paroles analogues aux bienfaits qu'ils en
obtiennent. Il passe ensuite le calumet sacré aux chefs et aux guerriers; tous
en tirent quelques bouffées, que chacun dirige par son souffle vers le ciel en
élevant le calumet. Le jour se termine par la grande danse de médecine
et une variété de danses en l'honneur des animaux que j'ai nommés; dans ces
danses, ils imitent, autant que possible, les cris et les mouvements de ces
animaux. Les hommes seuls y assistent.
Le deuxième jour
se passe en représentations. Les jongleurs ou hommes de médecine font
leurs tours de passe-passe ou d'escamotage; quelques-uns paraissent assez
habiles pour en imposer à ces âmes simples et crédules, qui voient du
surnaturel dans tout ce qu'elles ne peuvent comprendre; c'est alors, d'après
eux, ou du Petit ou du Grand Wah-kon,
selon que la chose leur paraît plus ou moins incompréhensible. La plupart de
ces représentations consistent en petits tours d'adresse, qui exciteraient à
peine, dans un cercle de gens civilisés, le moindre étonnement ou la moindre
hilarité. Pendant l'exécution, les hommes et les femmes accompagnent les
jongleurs d'une espèce de psalmodie, qui consiste en quelques paroles analogues
à la circonstance de la fête, qu'on distingue à peine, et en différentes
modulations de la voix.
Le troisième
jour, ont lieu des danses et des festins, auxquels tous participent. C'est une
chose bien amusante que de voir ce spectacle. Parmi les mets, les chiens
surtout sont en très-grand nombre; grands et petits, rôtis et bouillis, entiers
ou en appalas, ils forment les principaux mets
du Grand Festin religieux. On y sert aussi des plats de différentes espèces de
viande, de fruits et de racines, du blé, du maïs, du sucre, etc. On voit
bouillir sur une longue rangée de feux toutes les marmites et toutes les
chaudières de la tribu, de toutes les grandeurs et de toutes les formes. Les
soldats distribuent ces mets avec beaucoup d'ordre, donnant à chacun sa
portion. Tous les mets ont bientôt disparu avec une célérité vraiment
surprenante. Chacun semble attacher un certain mérite à faire amplement honneur
au Grand Festin religieux.
Les Assiniboins
ont deux sortes de danses pour cette fête. La plupart d'entre eux dansent
quelques rondes par amusement, et s'éloignent du cercle à volonté; mais une
bande de jeunes gens forme la Grande Danse religieuse et fait un voeu au tonnerre ou Voix du Grand Esprit; ils exécutent
alors différentes danses, qui durent, sauf de courts intervalles, durant trois
jours et trois nuits, sans qu'on prenne la moindre nourriture ni le plus léger
rafraîchissement. Je tiens ce fait d'un témoin oculaire et digne de foi. Cette
grande cérémonie se fait dans un esprit de pénitence, ou plutôt de
propitiation, pour obtenir du Grand Esprit des succès à la guerre. Tous les
nouveaux vêtements achetés ou préparés pendant l'hiver, depuis le casque à
plumes d'aigle jusqu'aux mitasses, espèce de guêtres, et aux mocassins
ou souliers brodés en plumes coloriées diversément,
ornent leurs corps pour la première fois dans cette occasion solennelle, et
donnent à toute la réunion une apparence vraiment gaie. Le camp a repris une
vie nouvelle. Ceux qui ne sont point, pour le moment, engagés dans les
observances religieuses, passent leur temps en jeux et en conversations souvent
très-animées.
La Fête dure
environ dix jours. Avant de se séparer, chacun déchire ou coupe en morceaux et
détruit l'objet de son sacrifice, de telle manière que personne ne puisse être
tenté de s'en emparer. C'est le dernier acte de la grande réunion religieuse
parmi les Assiniboins; les différentes bandes se séparent ensuite pour se
rendre à leurs chasses respectives.
Ils ont encore
quelques autres pratiques et cérémonies religieuses dont j'ai pu prendre
connaissance pendant ma visite au milieu d'eux, et qui sont assez singulières
pour mériter d'être rapportées.
Le soleil est
honoré et adoré par la plupart des tribus indiennes, comme l'auteur de la
lumière et de la chaleur. Les Assiniboins le considèrent en même temps comme la
résidence favorite du Grand Maître de la vie. Ils témoignent au soleil un
profond respect et une profonde vénération, mais rarement ils lui adressent la
parole; c'est à voix basse qu'ils lui font leurs prières et leurs supplications
dans toutes les grandes circonstances. Chaque fois qu'ils allument le calumet,
ils en présentent les prémices au soleil et dirigent vers cet astre les premières
bouffées.
L'éclipse du
soleil est toujours regardée parmi les Indiens comme l'avant-coureur de quelque
grand malheur. Si un jongleur reçoit connaissance du phénomène quelque temps
auparavant, par l'entremise d'un blanc, il est sûr d'en profiter pour faire
valoir ses connaissances surnaturelles ou son Wah-kon.
Dans ces moments d'éclipse, tous les sauvages sortent de leurs loges tout
armés; ils déchargent leurs fusils, tirent leurs flèches en l'air, poussent des
cris et des hurlements, pour effrayer et pour mettre en fuite les ennemis du
Maître de la lumière. Leur prétendu succès est suivi de grandes réjouissances.
L'ours est la
terreur des Indiens Américains, par les accidents graves qu'il leur cause,
surtout lorsqu'ils le rencontrent dans une épaisse foret. Presque chaque année,
quelques Indiens perdent la vie ou sont blessés et deviennent estropiés par
l'ours. Ils lui adressent donc aussi des prières et des invocations; ils lui
font des sacrifices de tabac, de colliers et d'autres objets qu'ils estiment; ils
célèbrent des festins en son honneur, pour obtenir ses faveurs et pour le
vaincre sans accident. La tète d'un ours est souvent conservée dans le camp
plusieurs jours; on la place dans un endroit convenable, ornée de petits
morceaux d'écarlate ou de drap rouge, de colliers et de plumes coloriées. On
lui présente le calumet et on lui demande la faveur de pouvoir tuer les ours
sans danger pour eux-mêmes, chaque fois qu'ils en trouveront l'occasion, afin
de pouvoir se frotter de sa belle graisse et de faire festin de sa tendre
chair.
Le loup est aussi
plus ou moins honoré parmi les sauvages. La plupart des femmes ne voudraient à
aucun prix s'occuper de travailler sa peau. Le seul motif que j'aie pu
découvrir de ces bizarreries, c'est que les loups sont quelquefois enragés,
mordent ceux qu'ils rencontrent et causent l'hydrophobie. C'est sans doute pour
ne pas être atteints de cette terrible maladie et pour éviter la destruction du
gibier, que les sauvages lui font des présents et qu'ils lui adressent des supplications
et des prières. Dans les autres cas, il est peu craint; il fait peu de mal à
l'homme, mais il est formidable au gibier et cause de grands dégâts sous ce
rapport, surtout parmi les veaux de buffle, les cabris, les chevreuils, les
antilopes, les lapins sauvages, etc.
Le petit loup
de médecine est en grande vénération parmi les Assiniboins. Il s'approche
d'ordinaire du camp pendant la nuit; dès qu'un sauvage entend ses aboiements,
il les compte avec grand soin; il fait attention si les aboiements sont vifs ou
lents, forts ou faibles, et de quel point du compas ils viennent. Ces remarques
font ensuite un objet de discussion pour les hommes de médecine. Quels sont les
pronostics? Le petit loup est venu leur annoncer, pour le lendemain, soit la
visite d'amis, soit la visite d'ennemis, soit une grande abondance de buffles.
On conjecture de quel côté viendront ces buffles, ces ennemis, ces amis; quel
sera leur nombre, etc. Très-souvent les Indiens règlent leurs mouvements et
leurs marches sur de pareils rapports. Et si, comme il arrive quelquefois, une
rencontre conforme à l'explication donnée aux aboiements a lieu, un grand
festin se prépare en l'honneur du petit loup.
La croyance à
l'existence d'esprits ou de revenants est très-profonde et très-commune parmi
les tribus de tous ces parages. Bien souvent les sauvages m'ont affirmé
sérieusement les avoir rencontrés, vus et entretenus. Ils soutiennent même que
presque chaque nuit on peut les entendre près des endroits où des morts ont été
enterrés. Le bruit qu'ils font, disent-ils, ressemble à des sifflements;
quelquefois ils contractent en tous sens la face humaine, comme il arrive aux
personnes attaquées d'épilepsie. Peu d'hommes auraient assez de courage pour
entrer seuls de nuit dans un cimetière, à moins qu'il n'y eût quelque objet de
grande valeur à gagner; dans ce cas la cupidité l'emporte sur la peur des
revenants. Une femme n'oserait jamais s'y rendre.
Les Assiniboins
tiennent beaucoup à l'usage religieux de s'assembler, une ou deux fois dans le
courant de l'année, autour des tombeaux de leurs proches parents. Ces tombeaux
sont placés sur, des espèces d'échafaudages élevés de sept à huit pieds
au-dessus du sol. Les sauvages appellent les morts par leurs noms et leur
présentent différents mets bien cuits, qu'ils placent à côté d'eux. Ils ont
soin toutefois de consommer eux-mêmes les meilleurs morceaux, à l'imitation des
anciens prêtres des idoles, qui offraient à leurs fausses divinités le cœur, le
sang, les nerfs et des morceaux durs à digérer, et faisaient honneur eux-mêmes
à tout ce que l'animal sacrifié offrait de plus délicat. La cérémonie des morts
parmi les Indiens se termine par des pleurs, des macérations, des cris, des
hurlements de tous ceux qui y assistent; on s'arrache les cheveux, on se fait
des entailles dans les jambes; le calumet est enfin allumé : c'est l'alpha et
l'oméga de toutes leurs cérémonies. Ils le présentent aux mânes des morts et
les supplient de ne point faire de mal aux vivants. Souvent, dans leurs festins
et dans leurs voyages, et même à de grandes distances des tombeaux, ils
envoient aux morts des bouffées de tabac et brûlent en leur mémoire quelques
petits morceaux de chair en sacrifice.
Le culte assiniboin comprend encore un grand nombre de pratiques
d'une grande variété, qu'il serait trop long d'exposer dans tous les détails.
J'ajouterai
toutefois encore un point remarquable. Chaque sauvage qui se considère comme
chef et guerrier possède ce qu'il appelle son Wah-kon
ou Médecine, dans lequel il semble placer toute sa confiance. C'est ou
un oiseau empaillé, ou la peau d'une belette, ou l'osselet, la griffe, la dent
de quelque animal; ou une pierre quelconque, ou une figure fantasque
représentée par de petits grains de chapelets, ou un petit tableau
grossièrement peint, etc. Ces charmes ou talismans les accompagnent dans toutes
leurs expéditions : la guerre comme à la chasse, ils ne les quittent jamais.
Dans toutes les difficultés et dans tous les périls, ils invoquent la protection
et l'assistance de leur Wah-kon, comme si réellement
ces espèces d'idoles pouvaient les préserver de tous les malheurs. Si quelque
accident arrive à l'idole ou charme, si on le brise ou qu'on le perde, c'est
assez pour arrêter dans son expédition le chef ou le guerrier le plus intrépide
et pour lui faire abandonner l'entreprise la plus importante dans laquelle il
puisse se trouver engagé. Ils ont, il est vrai, la conviction que toute aide
doit leur venir du Grand Esprit; mais comme ils ne peuvent ni le voir ni le
toucher, c'est par l'entremise de leur idole tutélaire et favorite qu'ils
invoquent l'Être suprême. S'il arrive, quoique le cas soit rare, qu’un individu
fasse profession de ne croire à aucune espèce de Wah-kon,
il est regardé parmi les Indiens à peu près comme l'est un infidèle ou un athée
dans un pays catholique; on le montre au doigt et on l'évite.
Quant à la vie
future, les Assiniboins croient que les âmes des morts émigrent vers le sud, où
le climat est doux, où le gibier et surtout les buffles sont très-nombreux, où
les rivières sont remplies de poissons, où les plaines et les forêts donnent
une abondance de fruits et de racines. Leur enfer, c'est le revers de cette
médaille: ils y vivent au milieu des neiges et des glaces, dans un dénûment complet de toutes choses. On trouve cependant,
parmi ces Indiens, des individus qui considèrent la mort comme la cessation de
toute vie et de tout mouvement, et rien au delà. Par l'incertitude qui règne
dans les deux systèmes, ils ne semblent attacher une grande importance ni à
l'un ni à l'autre. Ils en parlent peu et rarement; ils manifestent leurs
opinions aux blancs qui s'en informent et dans lesquels ils ont confiance.
Les principes
moraux des Assiniboins sont en petit nombre. Leurs opinions sur le bien et le
mal sont très-peu précises. Ils paraissent respecter, en quelque manière, la
position sociale établie parmi eux. La peur, dans presque toutes les occasions,
gouverne et détermine l'action du sauvage. S'il soupçonne avec quelque
fondement qu'un autre veut attenter à ses jours, il saisit la première occasion
pour le tuer, s'il le peut sans danger pour lui-même. Ce cas n'est point
considéré comme un meurtre, mais plutôt comme une légitime défense. Le crime de
meurtre, proprement dit, leur est inconnu; ils ne tuent jamais que dans les
querelles, pour se venger ou pour se défendre; la coutume chez eux justifie
l'acte. En agir autrement et contrairement à ces principes reçus, serait
regardé comme un acte de folie.
Le vol, chez les
Assiniboins, n'est jugé infâme et honteux que quand il est découvert. Alors la
honte et l'infamie sont plutôt attachées à la maladresse du voleur, pour avoir
si mal pris ses mesures. Les vieilles femmes sont reconnues comme les plus
adroites voleuses du pays; néanmoins on peut dire que les hommes manquent
rarement l'occasion d'enlever un objet qui peut leur être de quelque utilité.
L'adultère est
puni de mort dans presque tous les cas. Le séducteur n'échappe que rarement si
le mari et sa famille ont la force et le courage d'exécuter la loi; ce qui rend
le crime assez peu commun. La femme est tuée quelquefois; toujours elle est
sévèrement punie : le mari lui fait couper les cheveux à ras, et la fait
barbouiller d'une forte couche de vermillon mêlé de graisse d'ours. Elle est
ensuite placée sur un cheval, auquel on a coupé la queue et la crinière, et qui
est aussi vermillonné. Un vieillard la promène dans tout le camp et proclame à
haute voix son infidélité. Il la remet enfin entre les mains de ses propres
parents, qui reçoivent la coupable avec une bonne bastonnade. C'est la punition
la plus dégradante à laquelle une femme puisse être soumise.
Un Assiniboin n'a
aucun scrupule à commettre le mensonge lorsqu'il peut en tirer bon parti; il
mentira rarement par plaisanterie. Sous le rapport du vol, du mensonge et de
l'adultère, les Assiniboins diffèrent des sauvages qui habitent les Montagnes
Rocheuses, surtout des Têtes-Plates et des Pends-d'Oreilles,
qui ont ces vices en horreur. Je ferai observer que les Assiniboins ont été en
relation avec les blancs depuis longues années.
Les faux serments
sont très-rares parmi les Indiens, lorsqu'ils sont proposés avec quelque
solennité. L'objet par lequel les Assiniboins jurent sont le fusil, la peau
d'un serpent à sonnettes, les griffes d'un ours , le propre Wah-kon
du sauvage qu'on interroge. Les différents objets sont placés devant lui et il
dit : « Dans le cas que ma déclaration est fausse, je désire que mon fusil
se décharge et me tue, que le serpent me morde, que l'ours déchire ma chair et
me dévore, que mon Wah-kon m'apporte toujours
malheur. » Le cas où un faux
serment pourrait sauver la vie au sauvage est le seul où il serait tenté de le
faire. Dans les circonstances extraordinaires et importantes, qui demandent des
promesses formelles, ils prennent le tonnerre à témoin de leur résolution
d'accomplir la chose proposée et acceptée.
Tout le
vocabulaire de la langue assiniboine et siouse ne contient qu'uue seule parole qui puisse être
considérée comme outrageante ou comme une espèce de blasphème profane;
ce mot exprime le souhait que la personne ou la chose dont on parle « ait
une vilaine apparence, » comme on dirait en français : Le monstre,
et en flamand : Gy leelyke
beest. Le nom du Seigneur n'est jamais prononcé
en vain, mais toujours avec toutes les marques du plus grand respect et de la
plus haute vénération. Sous ce rapport, le langage du pauvre Indien est bien
plus noble et plus digne que celui d'un grand nombre d'habitants de nos grandes
nations civilisées, qui semblent toujours avoir au bout de la langue des
jurons, des imprécations, des blasphèmes, ou qui mêlent à toutes leurs
conversations le nom du Seigneur. Un
homme pareil inspirerait ici de l'horreur ; il serait même un sujet de
terreur parmi les sauvages.
Les Sioux ou Dacotahs, dont les Assiniboins sont une branche, prétendent
que le tonnerre est un grand oiseau, et que le bruit sourd du tonnerre est
causé par un nombre immense de jeunes oiseaux. Le grand oiseau, disent-ils,
frappe le premier coup et les jeunes oiseaux le répètent; c'est la cause de la
longue durée des coups qui se succèdent. Le Sioux dit que ce sont les jeunes
tonnerres ou jeunes oiseaux qui font le mal, comme de jeunes étourdis qui
n'écoutent jamais le bon conseil; le vieux tonnerre ou grand oiseau est sage et
bon : il ne tue jamais et ne fait de mal à personne.
Les Assiniboins
craignent beaucoup les vampires et les chauves-souris. S'ils volent près d'un
homme, c'est un bien mauvais présage.
Le feu follet
excite aussi leur terreur : l'homme qui en voit un pendant la nuit est
persuadé que la mort va enlever quelque membre chéri de sa famille.
Ils croient aux
rêves : d'après eux, les bons rêves viennent d'un esprit qui les aime et qui
veut leur donner de bons avis; les mauvais rêves, le cauchemar surtout, les rendent
tristes et mélancoliques, leur font craindre que des malheurs ne leur arrivent.
Il ne se passe
pas un jour dans une famille indienne sans que quelqu'un ait vu ou entendu
quelque chose de mauvais augure; ce qui excite toujours beaucoup d'inquiétudes :
leurs idées et leurs croyances superstitieuses font leur tourment.
J'ai
l'honneur d'être,
Mon révérend et bien
cher Père,
Votre tout
dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ.
P. J. DE SMET, S. J.
P. S. J'espère pouvoir vous envoyer dans peu de
jours quelques notions sur la chasse des Indiens, et une description de la
grande chasse aux buffles, faite dans un enclos on parc, parmi les Assiniboins;
si la chose est possible, j'y ajouterai un dessin pour vous aider à comprendre
ce que j'essayerai de vous décrire.
Le thermomètre de
Fahrenheit est ici à 96° et même à 102°; je crains que mon style ne s'en
ressente beaucoup. Les chaleurs sont telles qu'un grand nombre de personnes
tombent mortes dans les rues.
J'espère que vous
aurez reçu mon itinéraire, ma lettre sur le naufrage du Humboldt, et le
discours que l'Ours, chef des Assiniboins, m'a envoyé. Veuillez
m'accuser réception de toutes les lettres que vous recevrez de moi.