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1855 - lettre 12 - La guerre des Corbeaux.

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles

 15 Juin 1855                                                                                                                                       84e Livraison

 

COLLECTION DE PRÉCIS HISTORIQUES, LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES

 

DOUZIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles

 

 

 

Université de Saint-Louis, 6 septembre 1854.

 

                  Mon révérend et bien cher Père,

 

Je vous ai parlé, dans ma dernière lettre, insérée dans la livraison des Précis Historiques du 1er  décembre 1854, p. 617, de la chasse aux animaux parmi les Indiens du Grand-Désert; je viens vous entretenir aujourd'hui de quelques observations générales sur leurs guerres, et surtout de ce que j'ai appris sur une malheureuse expédition de paix, lors de ma dernière visite parmi les Corbeaux.

 

On peut dire que le succès à la guerre est le nec plus ultra de la gloire d'un sauvage. L'ambition de devenir grand guerrier absorbe toute son attention, tous ses talents, toute sa bravoure; elle est souvent l'objet volontaire de toutes ses souffrances. Ses longs jeûnes, ses longues courses, ses pénitences, ses macérations, ses observances religieuses, ont principalement ce seul but. Porter la plume d'aigle, l'emblème du guerrier sauvage, est pour lui le plus grand honneur, le plus riche et le plus bel ornement; car c'est une marque qu'il s'est déjà distingué à la guerre. Généralement à l'âge de seize à dix-huit ans, après le premier jeûne et après avoir choisi son manitou, ou esprit tutélaire, le jeune Indien se joint aux partis de guerre, qui sont formés de volontaires seulement.

 

Un chef ou partisan qui a l'intention de former un parti de guerre se présente au milieu du camp, un casse-tête en main et peinturé de vermillon, symbole du sang. Il entonne sa chanson de guerre; ces sortes de chants sont courts. Le partisan proclame avec emphase ses hauts faits, son ardeur patriotique et militaire, les sentiments et les motifs qui le portent à la vengeance. Son chant est accompagné du tambour et du sischiquoin, ou gourde remplie de petits cailloux. Le partisan frappe fortement la terre du pied, comme s'il était capable de faire trembler l'univers. Tous les jeunes gens l'écoutent avec la plus grande attention, et celui qui se lève pour se joindre à lui devient un volontaire de son parti; à son tour, il entonne aussi sa chanson de guerre, et cette cérémonie est un engagement solennel, dont un jeune homme ne saurait honorablement se dégager. Chaque soldat s'arme et se pourvoit lui-même de tout ce dont il aura besoin pendant son expédition.

 

Toute la force de l'opinion publique parmi les Indiens paraît être concentrée sur ce point important. La narration de leurs aventures et de leurs actes de bravoure, leurs danses, leurs cérémonies religieuses, les discours des orateurs dans les assemblées publiques, tout ce qui peut servir à enflammer l'ambition dans l'esprit du sauvage se rapporte à l'idée de se distinguer un jour à la guerre.

 

Il me reste à vous parler des Corbeaux. Cette nation est considérée comme la plus guerrière et la plus vaillante de toutes les tribus du nord-ouest de l'Amérique. Elle compte environ quatre cent quatre-vingts loges, à dix personnes par loge, et parcourt toute la vallée de la Roche-Jaune, principalement les régions qui se trouvent à la base de la première rangée des Montagnes-au-Vent, ou Côtes Noires, et des Montagnes Rocheuses. C'est une des plus belles races du désert; ils sont grands, robustes et bien formés, ont des yeux perçants et qui décèlent la hardiesse, des nez aquilins et des dents blanches comme l'ivoire. S'ils sont considérés comme supérieurs en intelligence à tous leurs voisins, ils les surpassent aussi dans leur Wah-Con, c'est-à-dire dans ces idées et cérémonies superstitieuses qui président à tous leurs mouvements et à toutes leurs actions. Voici un trait que j'aime à ajouter; il prouve à l'évidence ma dernière assertion. J'en ai été moi-même innocemment la cause et l'occasion, sans le savoir et sans même le soupçonner.

 

En 1840, je rencontrai les Corbeaux pour la première fois, dans la vallée de la rivière Grosse Corne, grand tributaire de la Roche-Jaune. En ma qualité de Robe-Noire, ils me reçurent avec toutes les démonstrations du plus grand respect et de la joie la plus sincère. J'avais avec moi une bonne provision d'allumettes phosphoriques, dont je me servis, de temps en temps, pour allumer ma pipe et le calumet employé dans le Grand Conseil. L'effet de ces allumettes les surprit beaucoup; ils n'en avaient jamais vu. On en parlait dans toutes les loges, comme d’un feu mystérieux dont j'étais porteur. Je fus aussitôt regardé comme le plus grand homme de médecine qui avait jusqu'alors visité la tribu. Tous les égards me furent témoignés; on m'écouta avec la plus grande attention. Avant mon départ, les chefs et les principaux guerriers, réunis en conseil, me prièrent de leur laisser quelques-unes de mes allumettes. Ignorant les idées superstitieuses qu'ils y attachaient, je m'empressai de les leur distribuer, et me réservai seulement le nécessaire pour mon voyage.

 

Je les visitai de nouveau en 1844. La réception qu'ils me firent fut des plus solennelles. Je fus logé dans la plus grande et la plus belle loge du camp. Tous les chefs et les guerriers s'habillèrent de leur mieux avec des mocassins, ou souliers indiens, des mitasses, ou guêtres, des chemises de peaux de gazelles, le tout orné et brodé de graines en cristaux, de plumes de porc-épic; des casques de plumes d'aigle ornaient leurs têtes. Je fus promené en grande cérémonie d'une loge à l'autre, pour y participer aux festins; j'avais ma bande de mangeurs pour faire honneur aux mets et manger pour moi. Un des grands chefs surtout me témoigna une amitié toute spéciale. – « C'est à toi, Robe-Noire, me dit-il, que je dois toute ma gloire dans les victoires que j'ai remportées sur mes ennemis. » – Son langage me surprit beaucoup, et je lui demandai de s'expliquer. Aussitôt il ôta du cou son Wah-Con, ou médecine, enveloppé dans un petit morceau de peau de cabri. Il le déroula à mes yeux, et je fus surpris d'y découvrir le reste des allumettes que je lui avais données en 1840. – « Je m'en sers, ajouta-t-il, chaque fois que je vais à la guerre. Si le feu mystérieux se montre au premier frottement, je fonds sur mes ennemis, car je suis sûr de la victoire. » – J'eus de la peine à détruire dans leur esprit cette singulière superstition. Comme vous voyez, il faut bien peu de chose parmi les sauvages pour faire sa réputation : avec quelques allumettes phosphoriques on passe pour un grand homme parmi les Corbeaux, et l'on reçoit de grands honneurs.

 

Les Corbeaux ont été investis par leurs ennemis, pendant plusieurs années : au nord, par les Pieds-noirs; à l'est, par les Assiniboins et les Criks; au sud, par les Sioux. Chacune de ces nations envahissantes étant plus nombreuse que la nation envahie, les Corbeaux se trouvaient forcément engagés dans des guerres continuelles, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre de ces tribus. Aussi, les dix dernières années offrent une grande diminution de leur population : elle est de plus de quatre cents guerriers. Ils forment de nos jours à peu près le nombre que je viens d'assigner.

 

De temps en temps, les Corbeaux ont eu la paix avec des bandes de Pieds-noirs, de Sioux, de Banacks, d'Assiniboins, etc. C'est un fait assez remarquable qu'ils n'ont jamais été les premiers à violer une paix conclue, sauf le cas que je vais vous raconter.

 

En 1843, le grand chef de la nation était appelé Tezi Goë, mot qui sonne très mal, puisqu'il signifie Ventre Pourri. Il était renommé autant par sa bravoure à la guerre que par sa sagesse dans les conseils et par l'amour patriotique qu'il témoignait à toute sa nation. Voyant avec peine les grandes pertes que les incursions incessantes de tant d'ennemis causaient à sa tribu, il résolut de conclure une paix solennelle, sinon avec tous, au moins avec une grande partie de la nation des Pieds-noirs. Il prit tous ses arrangements et convoqua son conseil pour délibérer sur les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour réussir dans son grand dessein. Tous les guerriers s'empressèrent d'y assister. Après avoir discuté les différents points, il fut décidé à l'unanimité qu'un parti de vingt-cinq soldats se rendrait au camp des Pieds-noirs pour leur offrir le calumet de la paix.

 

Le guide choisi pour conduire la bande était Pied-noir de nation, fait prisonnier par les Corbeaux quelques années auparavant et retenu en captivité jusqu'alors. Pour l'attacher plus sûrement à la bonne cause, les Corbeaux lui accordèrent sa liberté, avec le titre de brave et la permission de porter un casque de plumes d'aigle. Il fut en outre chargé de présents, consistant en chevaux, armes et ornements de toute espèce. Ayant reçu ses instructions, il partit joyeusement et avec des marques de reconnaissance, bien résolu de ne rien négliger pour obtenir et consolider une paix honorable et durable entre les deux nations. Un endroit avait été désigné où les deux tribus pussent se rencontrer en amis et en frères, pour célébrer ensemble le grand événement. La députation partit donc pour le camp des Pieds-noirs. Il consistait en quatre cents loges, et était conduit par le grand chef, appelé le Cerf Pommelé, qui se trouvait alors campé dans la vallée de la rivière Maria, tributaire assez considérable du Missouri, dans le voisinage des Grandes Chutes.

 

Environ un mois avant le départ de cette expédition, deux Corbeaux avaient été tués, près de leur camp, et leurs chevelures enlevées par un parti de guerre Pied-noir. Les deux frères de ces malheureuses victimes firent ensemble leurs jeûnes et les serments d'usage; les serments consistaient à jurer qu'ils tueraient chacun un Pied-noir dès qu'une bonne occasion se présenterait. Ils ne communiquèrent cette résolution à personne. La bravoure et la détermination de ces deux hommes étaient bien connues; ils furent choisis pour faire partie de la bande des députés et promirent ostensiblement d'oublier, pour le bien et l'avantage public, toute vengeance privée; mais en secret ils renouvelèrent leurs premiers desseins, prévoyant que cette excursion fournirait l'occasion de tirer vengeance du double meurtre de leurs frères.

 

Le parti s'avança lentement; il usa de beaucoup de précautions, et redoubla à mesure qu'il s'approcha du camp des Pieds-noirs. Arrivés à la distance d'une journée du camp, ils se séparèrent en bandes de deux ou trois pour battre la campagne et s'assurer si des partis Pieds-noirs ne se trouvaient point en dehors du village. Dans le courant de cette journée, les deux frères Corbeaux, armés comme de coutume, se tinrent ensemble et découvrirent deux Pieds-noirs, revenant de la chasse avec plusieurs chevaux chargés de viande de buffle. Ayant avec eux un manche de calumet, l'emblème de la paix, ils s'avancèrent hardiment vers leurs ennemis et leur présentèrent la pipe, selon leur usage en pareilles occasions. Les Pieds-noirs acceptèrent le calumet et furent informés qu'une grande députation envoyée de la part des Corbeaux allait se rendre à leur village avec des intentions pacifiques. Ils agirent avec tant d'adresse, qu'après quelques instants les Pieds-noirs furent entièrement rassurés, ne conçurent pas le moindre soupçon, n'eurent pas la plus légère inquiétude. L'un fit présent de son fusil à l'un des Corbeaux, et l’autre de son cheval au second Corbeau. Ils s'acheminèrent ensemble dans la direction du camp; mais le sentier les conduisit par un ravin profond et solitaire. Ce fut là que la ruse fut découverte : les deux Pieds-noirs reçurent soudain des coups mortels et furent lâchement assassinés par les frères Corbeaux, qui enlevèrent les chevelures à leurs victimes. Ils tuèrent ensuite, à coups de flèches, les chevaux, qu'ils cachèrent avec les cadavres au milieu des broussailles. Les deux chevelures furent mises avec soin dans leurs sacs à plomb. Ils enlevèrent toutes les traces de sang de leurs habits et rejoignirent leurs compagnons, sans faire connaître à personne l'acte cruel de vengeance privée qu’ils venaient de consommer en secret et contrairement à tous les usages reçus parmi eux. Le lendemain de ce crime atroce, tous les Corbeaux firent leur entrée solennelle dans le camp des Pieds-noirs, et y furent reçus, par les chefs et les guerriers, avec la plus grande cordialité et avec tous les égards de l'hospitalité.

 

Les Pieds-noirs se montrèrent favorables à la paix. Ils reçurent avec joie les propositions que les Corbeaux leur firent par leur interprète et guide, qui était naguère le prisonnier Pied-noir. Toute la politesse et toutes les attentions dont un sauvage est capable leur furent prodiguées en cette circonstance : les députés furent invités à un grand nombre de festins, aux amusements et aux jeux publics donnés en leur honneur, et qui se prolongèrent bien avant dans la nuit. Ils furent ensuite distribués dans les loges des principaux chefs, pour y prendre le repos nécessaire après leurs longues courses et leurs extrêmes fatigues.

 

Le penchant au vol est très commun parmi les femmes de plusieurs tribus indiennes dans le grand désert. Les femmes Pieds-noirs surtout ont cette mauvaise réputation. Une de ces voleuses, à la faveur des ténèbres de la nuit, se glissa sans bruit dans les loges où les Corbeaux dormaient paisiblement; elle allégea leurs sacs de voyage de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur pour elle. Dans ses recherches, elle mit la main sur un objet humide et poilu et s'aperçut aussitôt que c'était une chevelure. Elle s'en saisit, quitta la loge dans le plus grand silence, et, à la lueur d'un feu qui brûlait au milieu du camp, elle examina le sanglant trophée. Il est difficile d'émouvoir un sauvage et de le surprendre, car ils sont accoutumés à voir des choses bien étranges. Un événement pareil exciterait les plus grandes alarmes parmi les blancs, tandis qu'il ne tend qu'à rendre l'Indien plus circonspect et plus prudent dans les mesures qu'il voudra employer. La femme Pied-noir, après avoir réfléchi un instant, se dirigea vers la loge du grand chef, l'éveilla et lui communiqua doucement à l'oreille la découverte importante qu'elle venait de faire. Il alluma une torche de pin pour examiner la chevelure; au premier coup d'œil, il la reconnut, à quelques touffes de cheveux gris mêlées parmi les autres, comme appartenant à un jeune chasseur qui n'était point revenu de la chasse.

 

Le chef prit aussitôt ses mesures. Il fit signe à la femme de le suivre, lui recommanda de se retirer dans sa propre loge, parce que rien ne pouvait se faire avant le jour, lui fit défense de communiquer le secret à la personne et de soulever le moindre soupçon. Il craignait que, dans le trouble, et à la faveur des ténèbres de la nuit, quelques-uns des Corbeaux ne pussent s'échapper.

 

Le Cerf Pommelé fit alors seul et sans bruit le tour du camp. Il réveilla, en les touchant, ses principaux guerriers, au nombre de vingt à trente, et tous ceux qu'il désirait consulter dans cette circonstance. Ils le suivirent sans l'interroger et furent conduits à un endroit solitaire dans le voisinage du camp. Là, formant un cercle et allumant un flambeau, le chef déploya la chevelure et leur raconta l'aventure de la femme.

 

Les plus jeunes des conseillers voulurent prendre vengeance des Corbeaux à l'instant même; mais le chef leur représenta que la nuit était un temps peu favorable; qu'ayant fumé ensemble le calumet de la paix, les tuer quand ils dormaient dans leurs loges et dans leur camp serait contraire à toutes leurs pratiques et à tous leurs usages, et attirerait sur eux le mépris de toutes les nations. Il leur donna ensuite l'ordre de se tenir prêts et bien armés pour la pointe du jour.

 

Les Corbeaux se levèrent de bonne heure. Ils furent quelque peu surpris de voir leurs loges entourées de tous côtés par une bande de quatre à cinq cents guerriers armés, montés sur leurs meilleurs coursiers, et dont les regards étaient loin d'être bienveillants comme la veille. Mais les Indiens ne sont pas facilement déconcertés; ils attendirent le résultat en silence. Aussitôt que la lumière du jour avait éclairé tous les objets des alentours du camp, le Cerf Pommelé convoqua son grand conseil et donna ordre à tous les Corbeaux de s'y rendre. Ils obéirent à l'instant et allèrent prendre leurs places au milieu du cercle formé par leurs ennemis, qui ne respiraient déjà que vengeance, mais avec cet air d'indifférence, si propre aux sauvages; leur indifférence semble même augmenter à mesure que leur situation devient plus critique. Lorsque tous furent assis, le Cerf Pommelé se leva et leur adressa les paroles suivantes : – « Étrangers, c'est hier que vous êtes arrivés dans notre camp. Vous vous êtes annoncés comme les députés de vos grands chefs, pour conclure avec nous, qui étions jusqu'à ce jour vos ennemis, une paix forte et durable. Nous avons prêté l'oreille à vos discours. Vos paroles et vos propos nous ont paru raisonnables et avantageux. Toutes nos loges vous ont été ouvertes, pour vous y faire participer à nos festins et à notre hospitalité; vous vous êtes joints à tous nos amusements. Hier, nous avions l'intention de nous montrer aujourd'hui encore plus libéraux à votre égard. Mais avant de continuer, j'ai une seule question à vous proposer, Corbeaux !  il me faut une réponse, et elle décidera si une paix est possible ou s'il faut continuer la guerre à mort entre les nations. » – Il ôta alors la chevelure de son sac à plomb, et, le déployant à leurs yeux, il s'écria : – « Dites-moi, Corbeaux, à qui appartiennent ces cheveux ?  Qui est-ce parmi vous qui réclame le trophée ? »  – Ceux des Corbeaux qui ignoraient les circonstances regardèrent avec surprise et étonnement; ils pensaient que les Pieds-noirs cherchaient un motif de querelle. Personne ne répondit. Le chef reprit de nouveau : – « Personne ne me répondra-t-il ?  Faut-il que j'appelle une femme pour interroger des guerriers Corbeaux ? »  Et faisant signe à la voleuse de la chevelure de s'approcher, il lui dit : « Montrez-nous à qui de ces grands braves le trophée appartient. » – Sans hésiter, elle montra du doigt l'un des deux frères Corbeaux. Tous les regards se portaient sur lui. Le chef Pied-noir, s'approchant du meurtrier, lui dit : – « Connais-tu cette chevelure ?  Est-ce toi qui l'as enlevée ?  Craindrais-tu de nous l'avouer à cette heure ? » – D'un seul bond le jeune Corbeau se place en face des Pieds-noirs, en s'écriant : – « Cerf Pommelé, je suis sans peur. C'est moi qui ai enlevé cette chevelure. Si j'ai essayé à le cacher, je le faisais avec le désir de te faire encore plus de mal. Tu me demandes à qui sont ces cheveux ?  Regarde les franges velues de ta chemise et de tes mitasses : je te demande à mon tour à qui sont ces cheveux ? Sont-ce les cheveux de mes deux frères, tués par toi ou tes gens, il y a à peine deux lunes ?  ou appartiennent-ils aux parents de l'un ou de l'autre Corbeau ici présent ?  C'est la vengeance qui m'a mené ici. Mon frère tient dans son sac le compagnon de cette chevelure. C'était notre détermination, avant de quitter le camp, de te jeter au visage ces touffes sanglantes, en même temps que notre défi. »

 

Ce langage parut déterminer les Pieds-noirs sur le parti qu'ils avaient à suivre. – « Jeune homme, tu as bien parlé, lui répondit le Cerf Pommelé; tu es vaillant et tu ne crains point la mort qui doit te frapper, toi et tous tes compagnons, dans quelques instants. Cependant, nous avons fumé le calumet de paix ensemble, il ne convient pas que la terre où la cérémonie a eu lieu boive votre sang. Corbeau, regarde le haut coteau devant nous; c'est le chemin qui conduit vers tes loges. Jusque-là, nous te permettons d'aller. Dès que tu auras atteint ce but, nous irons à ta poursuite. Prends les devants et quitte-nous. »

 

Les Corbeaux quittèrent ce lieu à l'instant même et se dirigèrent vers l'endroit indiqué, déterminés à vendre cher leurs vies dans ce combat inégal. Les ennemis de leur côté, montant leurs coursiers, attendirent avec impatience l'ordre de les suivre.

 

Aussitôt que le coteau fut atteint, le terrible cri de guerre, le sassaskwi, résonna dans tout le camp. Les Pieds-noirs, brûlant de se venger de l'outrage reçu, se lancèrent en avant avec la plus grande impétuosité. Les Corbeaux, après avoir couru quelques instants, rencontrèrent dans la plaine un profond ravin, creusé par l'écoulement des eaux; jugeant la position favorable, ils s'y réfugièrent et s'y maintinrent quelque temps. Dès que, dans leur première ardeur, les Pieds-noirs s'approchèrent du ravin pour les déloger, une décharge générale de fusils et de flèches du parti corbeau leur tua huit hommes et en blessa un plus grand nombre. Cette décharge les dérouta et les força de s'éloigner. Les Pieds-noirs quittèrent leurs coursiers, et il y eut plusieurs escarmouches entre eux et leurs ennemis; mais toutes étaient au désavantage des Pieds-noirs; car les Corbeaux se trouvaient à l'abri dans le trou et ne montraient que la tète au besoin, tandis qu'eux étaient exposés dans la prairie. Un bon nombre de Pieds-noirs perdirent la vie dans ces différentes tentatives et les Corbeaux n'essuyèrent pas la moindre perte. Le Cerf Pommelé, voyant le danger et la perte inutile de tant de guerriers, fit un appel à ses braves; il leur proposa de se mettre à leur tête et de fondre ensemble sur leurs ennemis. Sa proposition fut acceptée; le cri de guerre retentit de nouveau; ils fondirent en masse sur les Corbeaux, et, après avoir déchargé sur eux leurs fusils et décoché leurs flèches, armés seulement de leurs dagues et de leurs casse-têtes, ils s'élancèrent pêle-mêle dans le ravin et firent, en peu d'instants, un horrible massacre de tous leurs ennemis. Il est à remarquer que, dans cette dernière attaque, aucun Pied-noir ne perdit la vie.

 

Après le combat, les chevelures furent enlevées par les guerriers qui s'étaient le plus distingués dans l'affaire; les femmes coupèrent les cadavres en si petits morceaux, qu'à peine on y pouvait reconnaître encore une trace d'un membre d'un corps humain. Toutes ces chevelures et tous ces lambeaux de chair furent alors attachés, en guise de trophées, aux bouts de lances et de perches, et portés en triomphe jusque dans le camp, au milieu de chants de victoire, de cris de rage, de hurlements et de vociférations contre leurs ennemis. Il y eut en même temps une grande affliction, causée par la perte de tant de guerriers, tombés dans cette rencontre malheureuse.

 

La guerre entre ces deux nations se continue depuis sans le moindre relâche.

 

C'est sur le champ de bataille même que cette horrible histoire m'a été racontée, en 1851, par un chef qui y avait assisté.

 

Je recommande, d'une manière toute spéciale, à vos bonnes prières et à vos saints sacrifices ces pauvres Indiens qui demandent, depuis quatorze années, à avoir quelques-uns de nos Pères pour venir leur annoncer les vérités consolantes de l'Évangile. On peut vraiment dire d'eux, avec les Saintes Écritures : « Panem petierunt et non erat qui frangeret eis. Ils ont demandé du pain, et il n'y eut personne qui le leur rompît. »  Dans mes courtes visites parmi eux, j'ai été touché de leur affabilité, de leur bienveillante hospitalité, de l'attention et du respect avec lesquels ils m'ont écouté; j'augure très favorablement de leurs bonnes dispositions, et j'ai la conviction que deux ou trois missionnaires, fervents et zélés, recueilleraient au milieu de ces barbares des fruits bien consolants pour la religion. Depuis ma dernière entrevue avec eux, en 1851, j'ai reçu plusieurs invitations de leur part.

 

Ne m'oubliez pas non plus dans vos bonnes prières, et veuillez me rappeler aux bons souvenirs des Pères et Frères du collége Saint-Michel.

 

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus profonde estime,

 

Mon révérend et bien cher Père,

 

Votre très dévoué serviteur et frère en J.-C.,

P. J. DE SMET, S. J.