au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles
15 Juin 1855 84e
Livraison
COLLECTION DE PRÉCIS HISTORIQUES, LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES
DOUZIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au directeur des Précis Historiques, à
Bruxelles
Université
de Saint-Louis, 6 septembre 1854.
Mon révérend et bien
cher Père,
Je vous ai parlé,
dans ma dernière lettre, insérée dans la livraison des Précis Historiques
du 1er décembre 1854, p. 617,
de la chasse aux animaux parmi les Indiens du Grand-Désert; je viens vous
entretenir aujourd'hui de quelques observations générales sur leurs guerres, et
surtout de ce que j'ai appris sur une malheureuse expédition de paix,
lors de ma dernière visite parmi les Corbeaux.
On peut dire que
le succès à la guerre est le nec plus ultra de la gloire d'un sauvage.
L'ambition de devenir grand guerrier absorbe toute son attention, tous ses
talents, toute sa bravoure; elle est souvent l'objet volontaire de toutes ses
souffrances. Ses longs jeûnes, ses longues courses, ses pénitences, ses
macérations, ses observances religieuses, ont principalement ce seul but.
Porter la plume d'aigle, l'emblème du guerrier sauvage, est pour lui le plus
grand honneur, le plus riche et le plus bel ornement; car c'est une marque
qu'il s'est déjà distingué à la guerre. Généralement à l'âge de seize à
dix-huit ans, après le premier jeûne et après avoir choisi son manitou, ou
esprit tutélaire, le jeune Indien se joint aux partis de guerre, qui sont
formés de volontaires seulement.
Un chef ou
partisan qui a l'intention de former un parti de guerre se présente au milieu
du camp, un casse-tête en main et peinturé de vermillon, symbole du sang. Il
entonne sa chanson de guerre; ces sortes de chants sont courts. Le partisan
proclame avec emphase ses hauts faits, son ardeur patriotique et militaire, les
sentiments et les motifs qui le portent à la vengeance. Son chant est
accompagné du tambour et du sischiquoin, ou
gourde remplie de petits cailloux. Le partisan frappe fortement la terre du
pied, comme s'il était capable de faire trembler l'univers. Tous les jeunes
gens l'écoutent avec la plus grande attention, et celui qui se lève pour se
joindre à lui devient un volontaire de son parti; à son tour, il entonne aussi
sa chanson de guerre, et cette cérémonie est un engagement solennel, dont un
jeune homme ne saurait honorablement se dégager. Chaque soldat s'arme et se
pourvoit lui-même de tout ce dont il aura besoin pendant son expédition.
Toute la force de
l'opinion publique parmi les Indiens paraît être concentrée sur ce point
important. La narration de leurs aventures et de leurs actes de bravoure, leurs
danses, leurs cérémonies religieuses, les discours des orateurs dans les
assemblées publiques, tout ce qui peut servir à enflammer l'ambition dans
l'esprit du sauvage se rapporte à l'idée de se distinguer un jour à la guerre.
Il me reste à
vous parler des Corbeaux. Cette nation est considérée comme la plus guerrière
et la plus vaillante de toutes les tribus du nord-ouest de l'Amérique. Elle
compte environ quatre cent quatre-vingts loges, à dix personnes par loge, et
parcourt toute la vallée de la Roche-Jaune, principalement les régions qui se
trouvent à la base de la première rangée des Montagnes-au-Vent,
ou Côtes Noires, et des Montagnes Rocheuses. C'est une des plus belles races du
désert; ils sont grands, robustes et bien formés, ont des yeux perçants et qui
décèlent la hardiesse, des nez aquilins et des dents blanches comme l'ivoire.
S'ils sont considérés comme supérieurs en intelligence à tous leurs voisins, ils
les surpassent aussi dans leur Wah-Con, c'est-à-dire
dans ces idées et cérémonies superstitieuses qui président à tous leurs
mouvements et à toutes leurs actions. Voici un trait que j'aime à ajouter; il
prouve à l'évidence ma dernière assertion. J'en ai été moi-même innocemment la
cause et l'occasion, sans le savoir et sans même le soupçonner.
En 1840, je
rencontrai les Corbeaux pour la première fois, dans la vallée de la rivière
Grosse Corne, grand tributaire de la Roche-Jaune. En ma qualité de Robe-Noire,
ils me reçurent avec toutes les démonstrations du plus grand respect et de la
joie la plus sincère. J'avais avec moi une bonne provision d'allumettes
phosphoriques, dont je me servis, de temps en temps, pour allumer ma pipe et le
calumet employé dans le Grand Conseil. L'effet de ces allumettes les surprit
beaucoup; ils n'en avaient jamais vu. On en parlait dans toutes les loges,
comme d’un feu mystérieux dont j'étais porteur. Je fus aussitôt regardé
comme le plus grand homme de médecine qui avait jusqu'alors visité la tribu.
Tous les égards me furent témoignés; on m'écouta avec la plus grande attention.
Avant mon départ, les chefs et les principaux guerriers, réunis en conseil, me
prièrent de leur laisser quelques-unes de mes allumettes. Ignorant les idées
superstitieuses qu'ils y attachaient, je m'empressai de les leur distribuer, et
me réservai seulement le nécessaire pour mon voyage.
Je les visitai de
nouveau en 1844. La réception qu'ils me firent fut des plus solennelles. Je fus
logé dans la plus grande et la plus belle loge du camp. Tous les chefs et les
guerriers s'habillèrent de leur mieux avec des mocassins, ou souliers indiens,
des mitasses, ou guêtres, des chemises de peaux de gazelles, le tout orné et
brodé de graines en cristaux, de plumes de porc-épic; des casques de
plumes d'aigle ornaient leurs têtes. Je fus promené en grande cérémonie d'une
loge à l'autre, pour y participer aux festins; j'avais ma bande de mangeurs
pour faire honneur aux mets et manger pour moi. Un des grands chefs surtout me
témoigna une amitié toute spéciale. – « C'est à toi, Robe-Noire, me dit-il, que
je dois toute ma gloire dans les victoires que j'ai remportées sur mes
ennemis. » – Son langage me surprit beaucoup, et je lui demandai de
s'expliquer. Aussitôt il ôta du cou son Wah-Con, ou
médecine, enveloppé dans un petit morceau de peau de cabri. Il le déroula à mes
yeux, et je fus surpris d'y découvrir le reste des allumettes que je lui avais
données en 1840. – « Je m'en sers, ajouta-t-il, chaque fois que je vais à
la guerre. Si le feu mystérieux se montre au premier frottement, je fonds sur
mes ennemis, car je suis sûr de la victoire. » – J'eus de la peine à
détruire dans leur esprit cette singulière superstition. Comme vous voyez, il
faut bien peu de chose parmi les sauvages pour faire sa réputation : avec
quelques allumettes phosphoriques on passe pour un grand homme parmi les
Corbeaux, et l'on reçoit de grands honneurs.
Les Corbeaux ont
été investis par leurs ennemis, pendant plusieurs années : au nord, par les
Pieds-noirs; à l'est, par les Assiniboins et les Criks;
au sud, par les Sioux. Chacune de ces nations envahissantes étant plus
nombreuse que la nation envahie, les Corbeaux se trouvaient forcément engagés
dans des guerres continuelles, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre de ces
tribus. Aussi, les dix dernières années offrent une grande diminution de leur
population : elle est de plus de quatre cents guerriers. Ils forment de nos
jours à peu près le nombre que je viens d'assigner.
De temps en
temps, les Corbeaux ont eu la paix avec des bandes de Pieds-noirs, de Sioux, de
Banacks, d'Assiniboins, etc. C'est un fait assez
remarquable qu'ils n'ont jamais été les premiers à violer une paix conclue,
sauf le cas que je vais vous raconter.
En 1843, le grand
chef de la nation était appelé Tezi Goë, mot qui sonne très mal, puisqu'il signifie Ventre
Pourri. Il était renommé autant par sa bravoure à la guerre que par sa
sagesse dans les conseils et par l'amour patriotique qu'il témoignait à toute
sa nation. Voyant avec peine les grandes pertes que les incursions incessantes
de tant d'ennemis causaient à sa tribu, il résolut de conclure une paix
solennelle, sinon avec tous, au moins avec une grande partie de la nation des
Pieds-noirs. Il prit tous ses arrangements et convoqua son conseil pour
délibérer sur les moyens les plus prompts et les plus efficaces pour réussir
dans son grand dessein. Tous les guerriers s'empressèrent d'y assister. Après
avoir discuté les différents points, il fut décidé à l'unanimité qu'un parti de
vingt-cinq soldats se rendrait au camp des Pieds-noirs pour leur offrir le
calumet de la paix.
Le guide choisi
pour conduire la bande était Pied-noir de nation, fait prisonnier par les
Corbeaux quelques années auparavant et retenu en captivité jusqu'alors. Pour
l'attacher plus sûrement à la bonne cause, les Corbeaux lui accordèrent sa
liberté, avec le titre de brave et la permission de porter un casque de
plumes d'aigle. Il fut en outre chargé de présents, consistant en chevaux,
armes et ornements de toute espèce. Ayant reçu ses instructions, il partit
joyeusement et avec des marques de reconnaissance, bien résolu de ne rien
négliger pour obtenir et consolider une paix honorable et durable entre les
deux nations. Un endroit avait été désigné où les deux tribus pussent se
rencontrer en amis et en frères, pour célébrer ensemble le grand événement. La
députation partit donc pour le camp des Pieds-noirs. Il consistait en quatre
cents loges, et était conduit par le grand chef, appelé le Cerf Pommelé,
qui se trouvait alors campé dans la vallée de la rivière Maria, tributaire
assez considérable du Missouri, dans le voisinage des Grandes Chutes.
Environ un mois
avant le départ de cette expédition, deux Corbeaux avaient été tués, près de
leur camp, et leurs chevelures enlevées par un parti de guerre Pied-noir. Les
deux frères de ces malheureuses victimes firent ensemble leurs jeûnes et les
serments d'usage; les serments consistaient à jurer qu'ils tueraient chacun un
Pied-noir dès qu'une bonne occasion se présenterait. Ils ne communiquèrent
cette résolution à personne. La bravoure et la détermination de ces deux hommes
étaient bien connues; ils furent choisis pour faire partie de la bande des
députés et promirent ostensiblement d'oublier, pour le bien et l'avantage
public, toute vengeance privée; mais en secret ils renouvelèrent leurs premiers
desseins, prévoyant que cette excursion fournirait l'occasion de tirer
vengeance du double meurtre de leurs frères.
Le parti s'avança
lentement; il usa de beaucoup de précautions, et redoubla à mesure qu'il
s'approcha du camp des Pieds-noirs. Arrivés à la distance d'une journée du
camp, ils se séparèrent en bandes de deux ou trois pour battre la campagne et
s'assurer si des partis Pieds-noirs ne se trouvaient point en dehors du
village. Dans le courant de cette journée, les deux frères Corbeaux, armés
comme de coutume, se tinrent ensemble et découvrirent deux Pieds-noirs,
revenant de la chasse avec plusieurs chevaux chargés de viande de buffle. Ayant
avec eux un manche de calumet, l'emblème de la paix, ils s'avancèrent hardiment
vers leurs ennemis et leur présentèrent la pipe, selon leur usage en pareilles
occasions. Les Pieds-noirs acceptèrent le calumet et furent informés qu'une
grande députation envoyée de la part des Corbeaux allait se rendre à leur
village avec des intentions pacifiques. Ils agirent avec tant d'adresse,
qu'après quelques instants les Pieds-noirs furent entièrement rassurés, ne
conçurent pas le moindre soupçon, n'eurent pas la plus légère inquiétude. L'un fit
présent de son fusil à l'un des Corbeaux, et l’autre de son cheval au second
Corbeau. Ils s'acheminèrent ensemble dans la direction du camp; mais le sentier
les conduisit par un ravin profond et solitaire. Ce fut là que la ruse fut
découverte : les deux Pieds-noirs reçurent soudain des coups mortels et furent
lâchement assassinés par les frères Corbeaux, qui enlevèrent les chevelures à
leurs victimes. Ils tuèrent ensuite, à coups de flèches, les chevaux, qu'ils
cachèrent avec les cadavres au milieu des broussailles. Les deux chevelures
furent mises avec soin dans leurs sacs à plomb. Ils enlevèrent toutes les
traces de sang de leurs habits et rejoignirent leurs compagnons, sans faire
connaître à personne l'acte cruel de vengeance privée qu’ils venaient de consommer
en secret et contrairement à tous les usages reçus parmi eux. Le lendemain de
ce crime atroce, tous les Corbeaux firent leur entrée solennelle dans le camp
des Pieds-noirs, et y furent reçus, par les chefs et les guerriers, avec la
plus grande cordialité et avec tous les égards de l'hospitalité.
Les Pieds-noirs
se montrèrent favorables à la paix. Ils reçurent avec joie les propositions que
les Corbeaux leur firent par leur interprète et guide, qui était naguère le
prisonnier Pied-noir. Toute la politesse et toutes les attentions dont un
sauvage est capable leur furent prodiguées en cette circonstance : les députés
furent invités à un grand nombre de festins, aux amusements et aux jeux publics
donnés en leur honneur, et qui se prolongèrent bien avant dans la nuit. Ils
furent ensuite distribués dans les loges des principaux chefs, pour y prendre
le repos nécessaire après leurs longues courses et leurs extrêmes fatigues.
Le penchant au
vol est très commun parmi les femmes de plusieurs tribus indiennes dans le
grand désert. Les femmes Pieds-noirs surtout ont cette mauvaise réputation. Une
de ces voleuses, à la faveur des ténèbres de la nuit, se glissa sans bruit dans
les loges où les Corbeaux dormaient paisiblement; elle allégea leurs sacs de
voyage de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur pour elle. Dans ses
recherches, elle mit la main sur un objet humide et poilu et s'aperçut aussitôt
que c'était une chevelure. Elle s'en saisit, quitta la loge dans le plus grand
silence, et, à la lueur d'un feu qui brûlait au milieu du camp, elle examina le
sanglant trophée. Il est difficile d'émouvoir un sauvage et de le surprendre,
car ils sont accoutumés à voir des choses bien étranges. Un événement pareil
exciterait les plus grandes alarmes parmi les blancs, tandis qu'il ne tend qu'à
rendre l'Indien plus circonspect et plus prudent dans les mesures qu'il voudra
employer. La femme Pied-noir, après avoir réfléchi un instant, se dirigea vers
la loge du grand chef, l'éveilla et lui communiqua doucement à l'oreille la
découverte importante qu'elle venait de faire. Il alluma une torche de pin pour
examiner la chevelure; au premier coup d'œil, il la reconnut, à quelques
touffes de cheveux gris mêlées parmi les autres, comme appartenant à un jeune
chasseur qui n'était point revenu de la chasse.
Le chef prit
aussitôt ses mesures. Il fit signe à la femme de le suivre, lui recommanda de
se retirer dans sa propre loge, parce que rien ne pouvait se faire avant le
jour, lui fit défense de communiquer le secret à la personne et de soulever le
moindre soupçon. Il craignait que, dans le trouble, et à la faveur des ténèbres
de la nuit, quelques-uns des Corbeaux ne pussent s'échapper.
Le Cerf Pommelé
fit alors seul et sans bruit le tour du camp. Il réveilla, en les touchant, ses
principaux guerriers, au nombre de vingt à trente, et tous ceux qu'il désirait
consulter dans cette circonstance. Ils le suivirent sans l'interroger et furent
conduits à un endroit solitaire dans le voisinage du camp. Là, formant un
cercle et allumant un flambeau, le chef déploya la chevelure et leur raconta
l'aventure de la femme.
Les plus jeunes
des conseillers voulurent prendre vengeance des Corbeaux à l'instant même; mais
le chef leur représenta que la nuit était un temps peu favorable; qu'ayant fumé
ensemble le calumet de la paix, les tuer quand ils dormaient dans leurs loges
et dans leur camp serait contraire à toutes leurs pratiques et à tous leurs
usages, et attirerait sur eux le mépris de toutes les nations. Il leur donna
ensuite l'ordre de se tenir prêts et bien armés pour la pointe du jour.
Les Corbeaux se
levèrent de bonne heure. Ils furent quelque peu surpris de voir leurs loges
entourées de tous côtés par une bande de quatre à cinq cents guerriers armés,
montés sur leurs meilleurs coursiers, et dont les regards étaient loin d'être
bienveillants comme la veille. Mais les Indiens ne sont pas facilement
déconcertés; ils attendirent le résultat en silence. Aussitôt que la lumière du
jour avait éclairé tous les objets des alentours du camp, le Cerf Pommelé
convoqua son grand conseil et donna ordre à tous les Corbeaux de s'y rendre.
Ils obéirent à l'instant et allèrent prendre leurs places au milieu du cercle
formé par leurs ennemis, qui ne respiraient déjà que vengeance, mais avec cet
air d'indifférence, si propre aux sauvages; leur indifférence semble même
augmenter à mesure que leur situation devient plus critique. Lorsque tous
furent assis, le Cerf Pommelé se leva et leur adressa les paroles suivantes : –
« Étrangers, c'est hier que vous êtes arrivés dans notre camp. Vous vous êtes annoncés comme les députés de vos grands chefs,
pour conclure avec nous, qui étions jusqu'à ce jour vos ennemis, une paix forte
et durable. Nous avons prêté l'oreille à vos discours. Vos paroles et vos
propos nous ont paru raisonnables et avantageux. Toutes nos loges vous ont été
ouvertes, pour vous y faire participer à nos festins et à notre hospitalité;
vous vous êtes joints à tous nos amusements. Hier, nous avions l'intention de
nous montrer aujourd'hui encore plus libéraux à votre égard. Mais avant de
continuer, j'ai une seule question à vous proposer, Corbeaux ! il me faut une réponse, et elle décidera si
une paix est possible ou s'il faut continuer la guerre à mort entre les
nations. » – Il ôta alors la chevelure de son sac à plomb, et, le
déployant à leurs yeux, il s'écria : – « Dites-moi, Corbeaux, à qui
appartiennent ces cheveux ? Qui est-ce
parmi vous qui réclame le trophée ? » – Ceux des Corbeaux qui
ignoraient les circonstances regardèrent avec surprise et étonnement; ils
pensaient que les Pieds-noirs cherchaient un motif de querelle. Personne ne
répondit. Le chef reprit de nouveau : – « Personne ne me répondra-t-il ? Faut-il que j'appelle une femme pour
interroger des guerriers Corbeaux ? »
Et faisant signe à la voleuse de la chevelure de s'approcher, il lui dit
: « Montrez-nous à qui de ces grands braves le trophée
appartient. » – Sans hésiter, elle montra du doigt l'un des deux frères
Corbeaux. Tous les regards se portaient sur lui. Le chef Pied-noir, s'approchant
du meurtrier, lui dit : – « Connais-tu cette chevelure ? Est-ce toi qui l'as enlevée ? Craindrais-tu de nous l'avouer à cette heure
? » – D'un seul bond le jeune Corbeau se place en face des Pieds-noirs, en
s'écriant : – « Cerf Pommelé, je suis sans peur. C'est moi qui ai enlevé cette
chevelure. Si j'ai essayé à le cacher, je le faisais avec le désir de te faire
encore plus de mal. Tu me demandes à qui sont ces cheveux ? Regarde les franges velues de ta chemise et
de tes mitasses : je te demande à mon tour à qui sont ces cheveux ? Sont-ce les
cheveux de mes deux frères, tués par toi ou tes gens, il y a à peine deux lunes
? ou appartiennent-ils aux parents de
l'un ou de l'autre Corbeau ici présent ?
C'est la vengeance qui m'a mené ici. Mon frère tient dans son sac le
compagnon de cette chevelure. C'était notre détermination, avant de quitter le
camp, de te jeter au visage ces touffes sanglantes, en même temps que notre
défi. »
Ce langage parut
déterminer les Pieds-noirs sur le parti qu'ils avaient à suivre. – « Jeune
homme, tu as bien parlé, lui répondit le Cerf Pommelé; tu es vaillant et tu ne
crains point la mort qui doit te frapper, toi et tous tes compagnons, dans
quelques instants. Cependant, nous avons fumé le calumet de paix ensemble, il
ne convient pas que la terre où la cérémonie a eu lieu boive votre sang.
Corbeau, regarde le haut coteau devant nous; c'est le chemin qui conduit vers
tes loges. Jusque-là, nous te permettons d'aller. Dès que tu auras atteint ce
but, nous irons à ta poursuite. Prends les devants et quitte-nous. »
Les Corbeaux
quittèrent ce lieu à l'instant même et se dirigèrent vers l'endroit indiqué,
déterminés à vendre cher leurs vies dans ce combat inégal. Les ennemis de leur
côté, montant leurs coursiers, attendirent avec impatience l'ordre de les
suivre.
Aussitôt que le
coteau fut atteint, le terrible cri de guerre, le sassaskwi,
résonna dans tout le camp. Les Pieds-noirs, brûlant de se venger de l'outrage
reçu, se lancèrent en avant avec la plus grande impétuosité. Les Corbeaux,
après avoir couru quelques instants, rencontrèrent dans la plaine un profond
ravin, creusé par l'écoulement des eaux; jugeant la position favorable, ils s'y
réfugièrent et s'y maintinrent quelque temps. Dès que, dans leur première
ardeur, les Pieds-noirs s'approchèrent du ravin pour les déloger, une décharge
générale de fusils et de flèches du parti corbeau leur tua huit hommes et en
blessa un plus grand nombre. Cette décharge les dérouta et les força de
s'éloigner. Les Pieds-noirs quittèrent leurs coursiers, et il y eut plusieurs
escarmouches entre eux et leurs ennemis; mais toutes étaient au désavantage des
Pieds-noirs; car les Corbeaux se trouvaient à l'abri dans le trou et ne
montraient que la tète au besoin, tandis qu'eux étaient exposés dans la
prairie. Un bon nombre de Pieds-noirs perdirent la vie dans ces différentes
tentatives et les Corbeaux n'essuyèrent pas la moindre perte. Le Cerf Pommelé,
voyant le danger et la perte inutile de tant de guerriers, fit un appel à ses
braves; il leur proposa de se mettre à leur tête et de fondre ensemble sur
leurs ennemis. Sa proposition fut acceptée; le cri de guerre retentit de
nouveau; ils fondirent en masse sur les Corbeaux, et, après avoir déchargé sur
eux leurs fusils et décoché leurs flèches, armés seulement de leurs dagues et
de leurs casse-têtes, ils s'élancèrent pêle-mêle dans le ravin et firent, en
peu d'instants, un horrible massacre de tous leurs ennemis. Il est à remarquer
que, dans cette dernière attaque, aucun Pied-noir ne perdit la vie.
Après le combat,
les chevelures furent enlevées par les guerriers qui s'étaient le plus
distingués dans l'affaire; les femmes coupèrent les cadavres en si petits
morceaux, qu'à peine on y pouvait reconnaître encore une trace d'un membre d'un
corps humain. Toutes ces chevelures et tous ces lambeaux de chair furent alors
attachés, en guise de trophées, aux bouts de lances et de perches, et portés en
triomphe jusque dans le camp, au milieu de chants de victoire, de cris de rage,
de hurlements et de vociférations contre leurs ennemis. Il y eut en même temps
une grande affliction, causée par la perte de tant de guerriers, tombés dans
cette rencontre malheureuse.
La guerre entre
ces deux nations se continue depuis sans le moindre relâche.
C'est sur le champ
de bataille même que cette horrible histoire m'a été racontée, en 1851, par un
chef qui y avait assisté.
Je recommande,
d'une manière toute spéciale, à vos bonnes prières et à vos saints sacrifices
ces pauvres Indiens qui demandent, depuis quatorze années, à avoir quelques-uns
de nos Pères pour venir leur annoncer les vérités consolantes de l'Évangile. On
peut vraiment dire d'eux, avec les Saintes Écritures : « Panem petierunt et non erat qui frangeret eis. Ils ont
demandé du pain, et il n'y eut personne qui le leur rompît. » Dans mes courtes visites parmi eux, j'ai été
touché de leur affabilité, de leur bienveillante hospitalité, de l'attention et
du respect avec lesquels ils m'ont écouté; j'augure très favorablement de leurs
bonnes dispositions, et j'ai la conviction que deux ou trois missionnaires,
fervents et zélés, recueilleraient au milieu de ces barbares des fruits bien
consolants pour la religion. Depuis ma dernière entrevue avec eux, en 1851,
j'ai reçu plusieurs invitations de leur part.
Ne m'oubliez pas
non plus dans vos bonnes prières, et veuillez me rappeler aux bons souvenirs
des Pères et Frères du collége Saint-Michel.
J'ai l'honneur
d'être avec le plus profond respect et la plus profonde estime,
Mon révérend et bien cher Père,
Votre très dévoué serviteur et frère en J.-C.,
P. J. DE SMET, S. J.