SITUATION
DES TRIBUS DE L'OUEST DES ÉTATS-UNIS.
DIX-NEUVIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET.
Université
de Saint-Louis, 1855.
Mon très cher et très révérend Père,
Je vous envoie copie d'une lettre qui était
destinée aux Annales de la Propagation de la Foi, pour faire suite à
quatre autres, publiées dans ce recueil au tome XXIIe, numéro 134, juillet
1850. Cette lettre est inédite et pourra trouver place dans vos Précis
Historiques.
A Messieurs les Directeurs de l'OEuvre de la Propagation de la Foi.
Université
de Saint-Louis, 10 juin 1849.
Messieurs,
Pour compléter
l'aperçu que j'ai eu l'honneur de vous présenter dans mes dernières lettres,
sur les tribus de l'ouest des États-Unis, je me propose de raconter certains
faits touchant l'état actuel des Indiens du haut Missouri et des
Montagnes-Rocheuses.
Ces faits - telle
est du moins mon opinion - révèlent clairement le triste avenir qui, à une
époque peu éloignée, attend ces sauvages, si l'on n'emploie des moyens
efficaces pour prévenir les malheurs dont ils sont menacés. Mes visites à
plusieurs tribus sauvages, et surtout celle que j'ai faite en dernier lieu à la
grande nation des Sioux, n'ont fait que confirmer les fâcheuses prévisions
qu'avait fait naître en moi l'expérience acquise par un long séjour parmi ces
enfants abandonnés. Ces mêmes vues, je les ai communiquées, en substance, à un
agent honorable des États-Unis, qui travaille avec ardeur et constance à l'amélioration
de la condition des Indiens, et qui joint, autant qu'il est en son pouvoir,
l'emploi des moyens aux louables désirs de son cœur.
J'ai traversé à
plusieurs reprises les vastes plaines qu'arrose le Missouri avec ses principaux
tributaires, tels que la Plate ou Nébraska, la Roche-Jaune, le Mankizita-Watpa,
le Niobrarah, le Tchan-Sansan, appelé par les blancs la rivière à Jacques,
le Wassecha, ou Vermillon, et les trois grandes fourches supérieures qui
donnent naissance au Missouri, c'est-à-dire le Jefferson, le Galatin et le
Maddison. Longeant la branche du nord et la branche du sud du Saskatchewan,
j'ai pénétré à trois cents milles dans l'intérieur des forêts et des plaines
qui bordent l'Athabasca. Partout les blancs, les métis et les naturels, qui
habitent ces régions, s'accordent à dire que le buffle, le cerf et la biche,
l’orignal ou le daim américain diminuent d'une manière alarmante, et que, dans
peu d'années, ces races d'animaux auront entièrement disparu. Le territoire que
traverse l'Athabasca fournissait, il y a quelques années, une chasse abondante
à la plus grande partie de la nation des Cris et à une tribu d'Assiniboins,
qui, une soixantaine d'années auparavant, s'était détachée du corps principal
de leur nation. Eh bien, sur cette vaste étendue de terrain, je ne rencontrai,
dans un de mes voyages, que trois familles, savoir : un vieux Iroquois avec ses
enfants et ses petits-enfants, au nombre de trente-sept; une famille de métis,
composée de sept personnes; et un Sioux, avec sa femme et ses enfants. C'est
que les Cris et les Assiniboins, jadis les habitants de ce désert, ont été
forcés de suivre la trace du buffle, et commencent à empiéter sur le territoire
des Pieds-Noirs. J'ai séjourné longtemps parmi les Têtes-Plates et les Kalispels;
j'ai visité, à des époques différentes, les Koetenays, au nord, et les
Soshonies, ou Serpents, au sud. Leurs vastes territoires, qu'arrosent les
branches principales de la Colombie supérieure et le Rio Colorado occidental,
étaient autrefois abondamment pourvus de toute espèce de gibier, qui leur
fournissait le vêtement et la nourriture.
Mais aujourd'hui
que le buffle a disparu de ces contrées, les pauvres indiens se voient forcés
d'aller passer une bonne partie de l'année à l'est des Montagnes-Rocheuses pour
chercher leur unique moyen de subsistance. Souvent aussi, poursuivant leur
proie, ils sont entraînés jusque dans l'intérieur du pays des Corbeaux et des
Pieds-Noirs, et obligés de s'y frayer un chemin les armes à la main. Les
Yantons et les Santies, tribus siouses, commencent à empiéter sur le pays de
chasse des Brûlés, partie de, la nation des Sioux. Les Ponkahs se trouvent
souvent dans la nécessité d'aller chasser sur les terres des Sioux et des
Scheyennes. Autrefois les Jouwas, les Omahas et les Ottos subsistaient
principalement du produit de leur chasse au buffle; aujourd'hui on les voit
réduits à l'état le plus pitoyable, ayant pour toute nourriture une bien petite
quantité de chevreuils, d'oiseaux et de racines sauvages. Leur misère est telle,
qu'ils sont forcés, pour se procurer le nécessaire, de battre la campagne dans
tous les endroits et par petites bandes; très heureux s'ils échappent aux
embûches d'un ennemi plus puissant qu'eux, et qui souvent massacre les
vieillards, les femmes et les enfants. Il n'est pas rare ici d'avoir à déplorer
de semblables cruautés. Chaque année voit augmenter le nombre de ces scènes
révoltantes, tristes avant-coureurs d'un dénoûment prochain et tragique.
Les Pawnies et
les Omahas sont dans un état de dénûment presque absolu. Entourés d'ennemis, où
iront-ils poursuivre l'animal sauvage qui souvent leur manque et émigre dans
d'autres parages? Il est vrai que,
depuis assez longtemps, il est d'usage parmi eux de cultiver un petit champ de
citrouilles et de maïs; mais souvent aussi, lorsque la moisson paraît répondre
à leur attente et à leurs travaux, l'ennemi vient soudainement encore leur
arracher cette triste et dernière ressource.
J'ai dit que les
buffles diminuent chaque année et disparaissent dans les plaines du haut
Missouri. Cela n'empêche pas toutefois de les voir paître encore, en troupeaux
très nombreux, dans certaines localités; mais le cercle de terrain que ces
animaux parcourent se rétrécit de plus en plus. D'ailleurs, ils ne séjournent
jamais longtemps clans le même endroit et changent constamment de pâturages
selon les saisons. De là les incursions que font les Sioux sur les territoires
des Riccaries, des Mandans, des Minataries, des Corbeaux et des Assiniboins; de
là aussi les invasions mutuelles des Corbeaux et des Pieds-Noirs dans leurs
chasses respectives. Ces sortes de dépradations se commettent par toutes les
tribus nomades du désert et font naître des dissensions et des guerres
incessantes et cruelles, qui, chaque année, se renouvellent et se multiplient
au grand détriment et pour le malheur de toutes ces tribus. Il n'est donc point
étonnant que le nombre de ces sauvages aille en diminuant. Dans les plaines, ce
sont les guerres et la famine; sur la frontière de la civilisation, ce sont les
vices, les liqueurs et les maladies qui les moissonnent par milliers.
J'ai visité les
Pieds-Noirs, les Corbeaux, les Mandans, les Assiniboins, les Riccaries; les
Minataries, etc., qui possèdent toute la région du haut Missouri et de ses
tributaires. La condition dans laquelle tous ces sauvages se trouvent, loin des
influences de tous les principes religieux, les rend à peu près semblables les
uns aux autres, ejusdem farinœ. Chez tous se rencontre la même cruauté,
la même barbarie, la même paresse ou indolence, enfin, les mêmes superstitions
basses et révoltantes, poussées aux dernières limites où l'esprit humain,
abandonné à lui-même et sous l'empire des viles passions, est capable de
conduire.
Une observation
assez commune, et je l'ai moi-même entendu faire par plusieurs personnes, c'est
que l'état religieux, aussi bien que l'état social des Indiens de ces contrées,
n'est aucunement susceptible d'amélioration. Je suis loin de partager cette
opinion. Qu'on enlève les obstacles qui viennent de la part même des gens qui
s'appellent civilisés; qu'on empêche, avant tout, l'importation des liqueurs
fortes, fléau destructeur des sauvages; qu'on leur envoie des missionnaires,
dont le zèle n'ait pour mobile que l'amour de notre divin Maître, et, pour objet,
que le bonheur des pauvres âmes qui seront confiées à leurs soins, et j'ose
dire que bientôt on aura le consolant spectacle d'une amélioration sensible
parmi eux. Mes observations personnelles servent de fondement à ces espérances.
J'ai eu des entretiens fréquents avec les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les
Assiniboins, les Riccaries et les Sioux; toujours ils ont prêté l'attention la
plus assidue à toutes mes paroles; toujours ils ont écouté avec le plus grand
plaisir et le plus vif intérêt les saintes vérités que je leur annonçais. Ils
me suppliaient, avec une ingénuité touchante, d'avoir pitié de leur misère, de
m'établir au milieu d'eux, me promettant de joindre la pratique exacte à la
connaissance des vérités que je voudrais bien leur annoncer. Parmi les Indiens
du grand désert américain, je n'en ai jamais trouvé un seul qui osât se
permettre des railleries contre notre sainte religion.
Mettre un terme
aux guerres cruelles qui déciment ces nations; arracher tant d'âmes aux suites
funestes de l'idolâtrie dans laquelle elles sont ensevelies; empêcher la
destruction totale de ces tribus déjà si malheureuses et rachetées, elles
aussi, du sang précieux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, n'est-ce pas là une
entreprise capable d'enflammer le zèle d'un ministre de l'Évangile? n'est-ce
pas là une œuvre digne de réclamer l'efficace coopération et les secours d'un
gouvernement aussi puissant que celui des États-Unis?
Quant à
l'agriculture envisagée comme moyen de civilisation, l'introduction en sera
toujours difficile, parmi les Indiens, tant qu'il leur restera quelque espoir
de se procurer des buffles et d'autres animaux sauvages. Ce serait, à mon avis,
une chimère que de prétendre, de prime abord, introduire parmi eux
l'agriculture sur une échelle un peu large. Nous savons pourtant, par
expérience, que, quoique peu habituées à la fatigue du travail assidu qu'exige
l'agriculture, quelques tribus ont déjà essayé de cultiver leurs petits champs.
Ce premier pas fait, chaque année, à mesure que l'abondance augmenterait, on
pourrait étendre les limites de ces champs. Comme leurs frères qui habitent à
l'ouest des Montagnes-Rocheuses, ils s'attacheraient, de plus en plus aux
terres, dont le produit serait le fruit de leurs sueurs. Leurs habitudes
nomades, les guerres qui souvent en sont la suite, feraient insensiblement
place à une vie plus paisible et plus douce. Les animaux domestiques qu'ils
élèveraient remplaceraient le buffle dont ils perdraient bientôt le souvenir
grâce à l'abondance au milieu de laquelle ils vivraient.
Depuis dix ans,
une grande partie des fonds disponibles de la vice-province du Missouri ont été
employés pour le bonheur des indiens. Les libéralités de l'Association de la
Foi établie à Lyon, et celles de nos amis, nous ont puissamment aidés à
convertir et à civiliser les tribus d'au delà des Montagnes-Rocheuses.
Plusieurs de nos confrères y poursuivent encore la même œuvre de charité;
plusieurs -de nos Pères et Frères désirent visiter les tribus que je visitai
moi-même l'année dernière. Un établissement fondé au milieu de ces tribus, à
l'est des montagnes, serait très désirable; mais les secours pécuniaires qu'ils
ont à leur disposition sont bien loin de répondre à l'œuvre qu'ils méditent. Le
vif intérêt que vous portez, messieurs, au salut et à la civilisation de tant
de milliers d’hommes infortunés du désert m'inspire assez de confiance pour
oser m'adresser à votre générosité, qui seule peut nous fournir les moyens de
mener à bonne fin une entreprise si vaste et si éminemment catholique.
Il y a parmi ces
Indiens plusieurs centaines d'enfants de race mêlée, à qui leurs parents
désireraient pouvoir procurer les bienfaits de l'instruction. Il faudrait pour
cela des écoles et des établissements d'agriculture où l'on pourrait aussi
recevoir beaucoup d'enfants de race pure, que les chefs de famille désirent
confier aux soins des missionnaires. Une courte statistique donnera une idée du
bien qui pourrait se faire parmi ces Indiens. Chez les Pieds-Noirs, le R. P.
Point et moi, nous avons baptisé au delà de 1,100 enfants; chez les Gens du
sang, tribu pied-noire, M. Thibaut en a baptisé 60; le R. M. Belcourt, de
la rivière Rouge, a visité le fort Berthold sur le Missouri et a baptisé un bon
nombre d'enfants de Mandans : tous les sauvages lui présentaient leurs enfants
pour le baptême; le P. Hoeken, dans une excursion fuite parmi plusieurs tribus
du Missouri, a baptisé au delà de 400 personnes; M. Ravan, qui a visité
quelques tribus de Sioux, en 1847, et a poussé jusqu'au fort Pierre, a été
écouté partout avec une consolante avidité, et a baptisé un grand nombre
d'enfants; dans mon dernier voyage chez les Sioux, les Ponkahs, etc., j'ai
baptisé au delà de 300 enfants et plusieurs adultes.
De tous ces
faits, ne pouvons-nous pas conclure, avec assez de fondement, que ces pauvres
âmes semblent mûres pour urne vie plus douce et une éternité meilleure?
J'ai l'honneur
d'être, etc.
Messieurs,
Votre,
etc.
P.J.
DE SMET, S. J.