1er AVRIL 1856 103e
LIVRAISON
PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES,
SCIENTIFIQUES
JEAN-ANTOINE ELET
DIX-HUITIÈME
LETTRE DU R.P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université de Saint-Louis.
Mon révérend
Père,
Voici une petite
notice biographique sur notre
compatriote le R. P. Elet, de la Compagnie de Jésus.
Ce religieux a fait beaucoup de bien, et sa mémoire est en bénédiction.
Jean-Antoine Elet naquit à Saint-Amand, dans
la province d'Anvers, le 19 février 1802. Ayant fait ses premières études au collége de Malines, avec beaucoup de distinction, sous la
direction du digne et vénérable M. Verloo, il entra
au grand séminaire de la même ville. Ces deux établissements, qui ont donné des
hommes instruits à la Belgique, ont toujours été bien chers à son cœur :
jusqu'à sa mort, c'était pour lui un sujet de consolation et de bonheur que
d'en apprendre des nouvelles et d'en parler.
A l'âge de
dix-neuf ans, en 1821, il prit la généreuse résolution de quitter sa patrie,
sous la conduite de l'apôtre du Kentucky, le très révérend M. Nerinckx, pour se dévouer aux missions abandonnées de
l'Amérique du Nord.
Il commença son
noviciat au Maryland, le 6 octobre 1828. Avant la fin de ses deux années de
probation, il fut envoyé, avec plusieurs Pères, Frères et novices, tous Belges,
à l'exception d'un Frère américain, au Missouri, pour y établir une mission au
milieu des anciennes colonies françaises, de colonies nouvelles d'Américains et
des tribus errantes de sauvages, répandues sur ce vaste territoire.
Le R. P. Elet acheva ses études de philosophie et de théologie sous
les RR. PP. Vanquickenborne,
Hollandais, et de Theux, Belge, et fut ordonné prêtre en 1827, par Mgr. Rosati, évêque de Saint-Louis.
Il eut la
consolation de voir la mission, si petite et si faible d'abord, s'ériger en
vice-province, s'étendre dans l'Ohio, le Kentucky, le pays des Illinois, la
Louisiane, le Grand Territoire Indien, aujourd'hui le Kansas et le Nébraska, et jeter, au delà des Montagnes Rocheuses, dans
l'Orégon , dans Washington et la Californie, le noyau
d'une nouvelle mission, qui promet d'égaler bientôt les plus florissantes. Il
avait lui-même beaucoup contribué à ces succès.
Le P. Elet, l'un des premiers fondateurs de l'université de
Saint-Louis, fut chargé du rectorat de l'université pendant plusieurs années.
En 1840, il fut
envoyé à Cincinnati, capitale de l'Ohio, pour prendre la direction du collége de Saint-François Xavier, que le très digne et très
vénérable évêque de cette ville, Mgr. Purcell (aujourd'hui archevêque), venait
de confier à la Compagnie de Jésus. Le P. Elet y fit
bâtir, en outre, une école libre, assez vaste pour qu'on y admît bientôt quatre
ou cinq cents enfants pauvres.
Mgr. Flaget, le premier et longtemps le seul évêque de toute
l'immense vallée du Mississipi, laquelle s'étend depuis la partie occidentale
des monts Alleghanys jusqu'à la partie orientale des
Montagnes Rocheuses, invita les Pères Jésuites à venir au Kentucky, et leur
offrit, par l'intermédiaire de son digne coadjuteur et successeur Mgr. Spaelding, son beau collége de
Saint-Joseph, situé à Bardstown, à treize lieues de
Louisville, l'une des maisons d'éducation les plus anciennes et les plus
renommées dans cette partie de la grande Confédération Américaine et qui a
donné plusieurs évêques illustres et un grand nombre d'hommes éminents dans le
clergé et l'État. Le P. Elet était alors
vice-provincial. Il ouvrit, peu de temps après, une maison d'éducation à
Louisville.
Ce fut pendant
son provincialat qu'il fit une perte bien douloureuse dans la personne de son
frère, le R. P. Charles-Louis Elet, qui, étant venu,
en 1848, unir ses travaux aux siens, mourut au collége
de Saint-Joseph, le 23 mars 1849, à l'âge de 37 ans. Il ressentit une vive
douleur de cette mort, non-seulement parcequ'elle lui
faisait perdre un frère, mais aussi parce qu'elle ravissait à la province un
prêtre zélé, à la fleur de l’âge, et dont on pouvait attendre encore tant
d'éminents services. Cependant cette douleur était mêlée d'une grande
consolation. Son frère avait laissé en Belgique le souvenir d'une vie toujours
exemplaire et toujours consacrée au bien des autres; pendant son court séjour
en Amérique, il avait été un modèle de religieux fervent et charitable. Une
mort sainte couronna une vie si édifiante. Mgr. l'évêque de Louisville, qui
l'avait visité dans ses derniers moments, annonça sa mort au R. P. provincial,
par une lettre aussi honorable à la belle âme de celui qui l'a écrite qu'aux
sentiments pieux de celui dont elle déplore la perte. Voici la traduction. La
lettre est datée de Bardstown , 23 mars 1849 :
« Mon cher Père Elet. Permettez-moi d'unir ma voix à celle de tant d'autres
pour vous exprimer la part que je prends à un événement que vous apprendrez
sans doute par le courrier d'aujourd'hui : c'est la mort de votre très saint et
très aimable frère.
» La Providence a
permis que je me trouvasse ici, en ce moment. J`ai eu le bonheur de le visiter
deux fois. A cette occasion, je lui donnai, de tout mon cœur, la bénédiction
épiscopale. Il baisa pieusement ma croix pectorale, qui contient les reliques
de la Sainte Croix. Il m'a édifié au delà de ce que je puis dire, par sa douce
tranquillité au milieu de la plus pénible agonie. Il donnait toutes les marques
d'un élu de Dieu; et si Dieu l'a plus aimé que vous ne l'avez aimé vous-même,
abandonnez-le volontiers entre ses mains. N'est-il pas mieux pour vous d'avoir
un frère dans le ciel que d'en avoir un sur la terre?...
» J'espère
assister à ses funérailles et j'offrirai le saint sacrifice pour le repos de
son âme.
» Au milieu de
l'affliction que cause ce triste et mystérieux décret de la Providence, j'ai
lieu de me réjouir de ce que le Kentucky possède le trésor des restes mortels
de votre bon frère.
» Déplorant très
sincèrement la perte que vous venez de faire, je suis, etc.
»
† M. J. SPAELDING, évêques etc. »
Le R. P. Jean-Antoine Elet ne survécut pas
longtemps à son digne frère. Il n'avait jamais joui d'une forte santé, et avait
passé environ trente ans, en Amérique, dans des travaux continuels. Jeune
encore, il avait donné des symptômes alarmants d'une espèce de phthisie. Elle se manifesta de nouveau, avec plus de
violence, vers la fin de 1850, pendant un voyage qu'il fit à la Louisiane, pour
des affaires de la Compagnie. Il continua toutefois à remplir la charge de
vice-provincial jusque vers le milieu de l'année suivante, époque où il se
retira au noviciat de Saint-Stanislas pour se
préparer à la mort. Il la voyait approcher rapidement; mais, loin de la
craindre, il la désirait de tout son cœur. Non qu'il voulût être délivré des
souffrances de la terre; mais parce que son amour pour Jésus-Christ lui faisait
souhaiter de s'unir au divin Sauveur. Alors sa piété, qui avait toujours été
éminente, prit un élan nouveau, et, comme le soir d'un beau jour, elle jeta les
brillants reflets des vertus qu'il avait pratiquées durant sa vie. Quelques
jours avant sa mort, quoiqu'il pût à peine se soutenir, il se traîna une
dernière fois à la chapelle domestique et y resta, pendant un temps
considérable, prosterné devant l'autel dans une adoration profonde. Le 1er
octobre, veille de la fête des
Saints Anges, au moment où on lui porta le saint Viatique et qu'on prononça ces
paroles : -- « Domine non sum dignus, »
on l'entendit répéter distinctement : « Non sum dignus, Domine, non sum dignus. ( Je ne suis pas digne, Seigneur; je ne suis
pas digne.) » -- A une prière en l'honneur de l'Immaculée Conception de Marie,
il ajouta à haute voix ces paroles : « -- Credo, credo, Domine Jesu. (Je crois, je crois, Seigneur Jésus.) » -- Il
exprima ensuite un vif désir de mourir le jour de la fête des Saints Anges.
Dieu, dont il avait si fidèlement rempli les volontés, se plut à exaucer les
désirs de son serviteur. Le lendemain, vers minuit, comme on se proposait de
lui donner la dernière absolution : -- « Oui, dit-il, c'est le
moment. » -- Quelques instants après, on récita une belle prière de saint
Charles Borromée. Lorsqu'on arriva à l'endroit de cette oraison où le saint
avoue « qu'il a péché, mais qu'il n'a jamais renié le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, » le P. Elet s'écria avec
effort : -- « Jamais, jamais! » -- Après avoir embrassé une dernière fois
le crucifix avec une affectueuse dévotion, à minuit précis, pendant qu'on renouvelait
l'absolution, il expira paisiblement, comme quelqu'un qui s'endort d'un doux
sommeil.
Le R. P. Elet avait eu une dévotion toute particulière aux saints
anges. Chaque année, pendant son rectorat, le jour de la fête des Saints Anges,
il demandait à tous les Pères d'offrir la messe en leur honneur, afin d'obtenir
une protection spéciale pour toute la maison. Il avait aussi introduit en
plusieurs endroits la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, qui s'observe le premier
vendredi de chaque mois, en encourageant la pieuse pratique de recevoir la
sainte communion ce jour-là et de faire au Sacré Cœur un acte de réparation
qu'un prêtre récitait à haute voix devant l'autel, finissant le service pieux
par la bénédiction du très saint Sacrement. L'on fit remarquer qu'il expira
précisément à l'heure où finissait la fête des Saints Anges et commençait le
premier vendredi du mois.
Le R. P. Jean-Antoine Elet avait été aimé
et respecté partout où il avait été connu; il fut universellement regretté
après sa mort. Aux États-Unis, sur un territoire presque aussi grand que
l'Europe entière, où les ouvriers évangéliques sont si peu nombreux qu'ils
suffiraient à peine à un seul diocèse de Belgique, la mort de tout bon prêtre
laisse un bien sensible vide dans les rangs. La perte du P. Elet
plongerait bien des catholiques dans un abattement complet, si l'on ne pouvait
espérer que, du haut du Ciel, il intercédera pour la malheureuse Amérique, bien
plus puissamment qu'il ne l'aurait pu faire au milieu de nous.
D.
O. M.
P. J. DE SMET, S. J.