LES SIOUX.
VINGT-CINQUIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au directeur des Précis Historiques, à
Bruxelles.
( Envoi
de quatre lettres du R. P. Chrétien Hoeken.)
Paris,
le 17 novembre 1856.
Mon révérend et
cher Père,
Je revois avec
plaisir, dans votre livraison du 15 de ce mois, la lettre pleine d'intérêt que
le R. P. Adrien Hoeken m'avait écrite du camp des Têtes-Plates, et que je vous
avais expédiée de Saint-Louis avant mon départ pour la Belgique.
Voici quatre
lettres de son frère, le R. P. Chrétien Hoeken, écrites en anglais. Je pense
qu'elles méritent d'être traduites, et qu'elles intéresseront autant que celle
du R. P. Adrien.
Dans quelques
jours, je vous reverrai à Bruxelles.
PREMIERE
LETTRE DU R. P. CHRÉTIEN HOEKEN. AU R.
P. DE SMET.
» Pays
des Sioux, au poste Vermillon, 11 décembre 1850.
» Mon révérend et
bien cher Père,
» Vous aurez
appris, sans doute, par les lettres du R. P. Duerinck, que je suis parti, au
mois de juin dernier, pour le pays des Sioux. La saison était assez favorable
quand je quittai Kanzas. J'eus un temps un peu froid en traversant les États du
Missouri, de l'Iowa et du Minesota, jusqu'à mon arrivée au poste de la
compagnie américaine de pelleteries, nommé le poste Vermillon.
L'impossibilité de trouver un bon guide pour me conduire jusqu'au fort Pierre,
qui est le grand poste du Missouri, me fit perdre cinq jours d'un temps
excellent.
» Enfin je
réussis à me procurer un compagnon qui avait passé et repassé presque par
toutes les plaines de l'ouest, les montagnes, les forêts et les prairies,
durant l'espace de trente-trois ans. Je me mis en route le jour avant que le
temps ne changeât. Le troisième jour, la neige nous atteignit. En arrivant à la
rivière Jacques, nous la trouvâmes infranchissable : l'eau était trop haute et
trop froide pour faire passer nos chevaux. Nous fûmes forcés de monter pour
chercher quelque endroit guéable. Nous voyageâmes huit ou neuf jours sans
trouver aucun endroit ni aucun moyen pour passer. Le vent du nord commençait à
souffler avec tant de violence, que nous étions en danger de périr par la
gelée. Nous finîmes par descendre de nouveau la vallée de la rivière;
mais à peine nous étions-nous avancés de cinq, ou six milles, que le soir nous
surprit, et nous fûmes obligés de camper dans un lieu qui offrait à peine une
quantité de bois assez considérable pour la nuit. A peine étions-nous campés
que le vent du nord se mit à souffler avec une horrible violence; la neige
tombait en telle abondance qu'on eût dit que les nuages crevaient par le
milieu. Vous pouvez vous imaginer notre position et comment nous nous
regardions avec pitié l'un l'autre. Il n'y avait pas moyen de dormir. Le
lendemain matin nous levâmes notre camp. La neige et le vent continuèrent de se
déchaîner avec la même fureur durant deux jours et deux nuits. Dans certains
endroits il y avait six, quinze et même vingt pieds de neige. Figurez-vous, si
vous le pouvez, l'état dans lequel nous nous trouvions, voyageant le long de la
rivière Jacques, qui coule entre deux chaînes de montagnes, où il y a de
profonds ravins, rapprochés l'un de l'autre.
» Nous étions
presque au bout de nos petites provisions, tout à fait seuls, dans un triste
désert où l'on ne voyait que de la neige; nous n'avions personne pour nous
encourager, si ce n'est l'esprit de la divine charité, à la voix duquel j'avais
entrepris ce pénible voyage. La neige s'amassait et s'élevait par monceaux; nos
chevaux ne voulaient plus avancer. La triste idée que nous ne pourrions jamais
traverser la rivière Jacques abattait sans cesse notre courage; mais je
trouvais de la consolation à me rappeler ces paroles de la divine Sagesse :
« Il vous a été avantageux d'avoir été éprouvé par la
tentation. » Pour surcroît de
misère, le rhumatisme s'empara de mes deux genoux, au point que je ne pouvais
placer un pied devant l'autre. Un de nos deux chevaux devint boîteux et ne se
trouva guère mieux que moi-même. En outre, le vent du nord gela mes oreilles,
mes pieds, mon nez et les pieds de mon compagnon. Le pauvre homme se plaignait
de violentes douleurs dans le ventre, causées sans doute par la fatigue et par
le manque de nourriture. Les éléments semblaient conspirer contre nous; ce
n'est que par une assistance particulière du ciel que nous n'avons pas péri
dans ces tristes circonstances : -- « Je n'ai jamais vu chose pareille.
J'ai vécu, erré, voyagé durant trente-cinq ans dans tous les pays du haut
Missouri; mais jamais, jamais je ne me suis trouvé dans une situation comme
celle-ci. » -- Telles étaient les exclamations fréquentes de mon guide.
Pour moi, j'étais contraint, par une triste nécessité, de marcher contre mon
gré, ou plutôt de me traîner le mieux possible. Je ramassais le peu de courage
qui me restait; je marchais dans la neige du matin au soir, pleurant et priant
tour à tour, faisant des vœux et des résolutions. Les aspirations des prophètes
et des apôtres étaient le sujet de mes communications avec le ciel : --
« Fortifiez-moi, Seigneur, a cette heure... Ne me reprenez pas dans votre
colère et ne me châtiez pas dans votre fureur. » -- Voilà ce que je
répétais presque à chaque instant. Quand je m'enfonçais jusqu'à la ceinture
dans la neige, je m'écriais : -- « Ayez pitié, Seigneur, ayez pitié de nous...
C'est pour vous et pour les vôtres que nous sommes venus en cette heure.
Envoyez-nous l'aide de votre bras pour nous conduire. Seigneur, nous
périssons. »
» Cependant nous
nous avancions péniblement à travers les montagnes de neige accumulées, jusqu'à
ce que la nuit nous invitât à planter notre tente, qui consistait, -- soit dit
en passant, -- en une pièce carrée d'une maisonnette en peau. Nous nous
mettions à l'œuvre avec courage, écartant la neige, descendant la charpente et
le bois nécessaire pour le chauffage de la nuit. Le feu est allumé; nous avons
terminé notre prière du soir; nous n'avons à manger qu'un petit morceau.
Maintenant donc, repos pour quelques heures. Impossible : le sommeil a fui nos
paupières; la fumée nous aveugle et nous étouffe presque à chaque instant; il fallait
nécessairement tousser; mon compagnon de voyage disait qu'il lui était
impossible de distinguer un objet d'un autre, parce que la fumée l'avait rendu
aveugle. Comment dormir quand les loups rôdent et hurlent autour de nous? La neige et quelquefois la pluie avec la
grêle tombaient sur nous toutes les nuits. Souvent, lorsque j'étais attentif au
bruit, la prière : « De tout danger, de la pluie et de la grêle,
délivrez-nous, Seigneur! » s'échappait de mes tremblantes lèvres sans ma
volonté. Grâce au ciel! le Seigneur a entendu notre humble supplication :
chaque jour, il nous a donné du beau temps, quoique fort froid. Ce que je
craignais le plus chaque matin, c'est que mon compagnon ne vînt m'apporter la
triste nouvelle que nos chevaux étaient morts de froid ou de faim, dans ces
terrains stériles et sans abri. Si nous avions éprouvé cette perte, notre
malheur eût été complet. Je me mis moi-même et tout ce qui m'appartenait sous
la protection spéciale de notre bonne et aimable patronne, la sainte et
immaculée Vierge Marie, et je lui rappelai souvent avec une confiance filiale
que nous avions été confiés à sa garde au pied de la croix.
» De jour en
jour, mon guide faisait plus d'instances pour abandonner le cheval boiteux,
afin de ne pas nous exposer à nous laisser geler pour lui. Nous devions perdre
un temps considérable de la journée à le décharger et à le charger de nouveau,
parce qu'il tombait presque à chaque pas sur cette neige glissante. Cependant,
à force de soins et de peines, de fatigues et de patience, nous arrivâmes, avec
nos deux chevaux, au poste Vermillon. Affamés et presque mourants comme nous
étions, n'ayant eu pour vivre, durant dix jours, qu'un peu de pain et une poule
de bruyère, que mon compagnon avait tirée par hasard; privés de sommeil et
fatigués à rendre l'âme, nous étions parvenus à Vermillon le 8 décembre, fête
de l'Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie. Pour exprimer la
joie qui inondait mon cœur en cet heureux jour, je devrais me servir de larmes
au lieu d'encre, et l'on verrait mes sentiments marqués bien plus clairement
qu'au moyen de la plume. J'étais au terme de la faim, du froid, de la neige, de
la pluie, de la grêle, des courses et des blasphèmes qui me remplissaient
d'horreur chaque fois que mon compagnon déchargeait sa colère contre son cheval
ou contre les maux que nous éprouvions. Je le repris plusieurs fois et je le
priai de s'en abstenir, mais en vain; le pauvre homme avait toujours son excuse
: -- « C'était pour lui une seconde nature, et il n'avait pas de mauvaise
intention. » -- Misérable excuse ! Je
souffris plus de ses propos inconvenants et de ses murmures que de toutes les
autres misères réunies. A mes prières, mêlées d'espérance, de crainte et
d'angoisse, succédaient maintenant des hymnes de reconnaissance et de foie. Au
lieu de mes aspirations ordinaires : -- « C'est assez, Seigneur, c'est
assez!... Commandez aux vents, et il se fera un grand calme!... Seigneur, vous
avez dit : demandez et vous recevrez; donnez-nous aujourd'hui notre pain
quotidien, » -- et ainsi de suite; maintenant je m'écriais : --
« Nous vous louons, Seigneur; votre puissance est grande, Seigneur, Dieu
des armées, etc. »
M. Charles
Larpenteur, qui bien souvent a exercé l'hospitalité envers vous, lorsque vous avez
voyagé par le désert pour visiter les tribus indiennes, est chargé maintenant
du poste, et il nous a reçus avec toute la bonté d'un père. Il nous a procuré
tout ce qu'il a pu. Que le Seigneur le bénisse, car il le mérite bien. –
« L'homme de l'Évangile, remarqua-t-il fort à propos, prit soin du
Samaritain et versa de l'huile et du vin dans ses blessures... Monsieur,
ajouta-t-il, soyez le bienvenu. Je vous offre tout ce que j'ai; je veux vous
traiter le mieux possible. » -- La dignité et le prix de la charité ne
sont jamais mieux sentis que dans de pareilles occasions et par des mendiants
tels que nous.
» Je passerai
quelques jours à instruire et à baptiser une vingtaine de personnes, qui vivent
ici dans les environs. Je tâcherai de me remettre de mes fatigues
extraordinaires avant de partir. Dans l'entre-temps, la neige fondra, les
routes deviendront meilleures et je reprendrai mon voyage.
» Recevez
l'assurance de mon respect. Soyez l'interprète de mes sentiments auprès de tous
les Pères et les Frères, et veuillez me croire,
» Mon révérend et
bien cher Père,
»
Votre dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ,
» CHRÉTIEN HOEKEN, S. J. »
Vous voyez, mon
révérend père, par cette lettre du R. P. Hoeken, que les consolations du ciel
se mêlent sans cesse aux désolations de la terre. C'est le soutien des ouvriers
dans la vigile du Seigneur.
Je suis venu en
Europe pour chercher des missionnaires. La Belgique en a déjà beaucoup fourni.
Saint François Xavier demandait des Belges. Serai-je assez heureux d'en amener
quelques-uns ? Ne pourrais-je pas autant
compter sur ma patrie que sur la Hollande, sur la France, sur l'Italie, etc. ?
(Les
trois autres lettres prochainement.)