pag. 149 home

news

-1 ^ +1
1856 - lettre 25 - Les Sioux.

LES  SIOUX.

 

VINGT-CINQUIÈME  LETTRE  DU  R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

DEUXIÈME  LETTRE  DU  R. P. CHRÉTIEN HOEKEN,  AU  R. P. ÉLET.

 

« Territoire de la Plate, 28 décembre l850.

 

                   » Mon révérend et bien cher Père Provincial, 

 

» Conformément aux promesses formelles que j'ai faites dans mes lettres, je vous écris pour vous faire connaître les lieux où j'ai été et ce que j'ai fait depuis mon départ de la rivière de Kanzas, jusqu'à mon retour du haut Missouri.

 

» Je voyageai par la route de Weston, sans un centime en poche. Je fus donc obligé de me fier entièrement à la divine Providence. Un billet de dix dollars, tiré sur le Père De Smet, me mit à même de pourvoir au nécessaire du voyage. J'aurais tiré plus largement; mais c'était tout ce qu'on pouvait me donner.

 

» En route, je fis la rencontre de quelques anciens amis, dont la libéralité ne tourna pas au profit de ma pauvreté. J'arrivai à Saint-Joseph, au pied des côtes du Serpent Noir. Ma monture ne pouvait pas supporter les fatigues du voyage; on appuyait mon sentiment, entre autres M. Scanlan, qui eut la bonté de m'offrir un cheval indien pour voyager jusqu'à Bellevue, et de se charger lui-même du soin de mon propre cheval. J'acceptai ses offres obligeantes. Il ne se passa pas deux jours que je me trouvai tout désappointé. Le cheval était extrêmement paresseux et faible tout à la fois. Je le changeai, à la grande rivière Pacoa, pour un bon cheval dont l'apparence extérieure promettait un meilleur succès dans le long voyage que je voulais faire. Je donnai à l'individu un billet sur M. P. A. Sarpy pour payer la différence.

 

» En arrivant à Bellevue, j'appris de M. Sarpy que MM. Bruyère et Ayot étaient partis le jour précédent et qu'il me serait facile de les atteindre, qu'il n'avait point de guide pour moi et ne savait pas qu'il y en eût un dans les environs. J'achetai les ustensiles nécessaires, une petite marmite, des vases en étain, des provisions, etc., et je me mis à la poursuite des messieurs que j'ai indiqués et qui demeurent à environ trente milles plus bas que le poste Vermillon, à l'embouchure de la grande Siouse. Je les atteignis le jour suivant, à la rivière Boyer; je voyageai en leur compagnie durant sept jours, jusqu'à notre arrivée à la grande Siouse.

 

» J'y passai trois jours à instruire le peuple, et je baptisai quatorze personnes. Ils me traitèrent avec beaucoup de bonté et exprimèrent l'extrême contentement que leur causait la pensée de voir s'établir une mission parmi les Sioux. Ils promirent de payer pour la pension de leurs enfants. Ils ne sont pas seulement pleins de bonne volonté, mais ils sont aussi capables d'agir. Pour la race mêlée des Santies (tribu siouse), ils reçoivent du gouvernement environ mille dollars par tête, en vertu du traité fait l'année dernière à la rivière Saint-Pierre dans le haut Missouri. Vous comprenez donc, mon révérend Père, que si nous différons d'établir une mission parmi eux, ils enverront leurs enfants ailleurs. Ne vous imaginez pas que le nombre de ces pauvres enfants, baptisés tous par le Père De Smet et autres, soit insignifiant. Vous trouvez la race mêlée partout en grand nombre, avec des milliers d'Indiens. Faut-il donc que tous ces enfants, dont plusieurs milliers ont déjà été baptisés, périssent faute d'instruction?  Sont-ils condamnés à rester assis à l'ombre de la mort?  Ne pourrai-je leur annoncer à tous la précieuse nouvelle de la vocation à la grâce?  J'espère de la miséricorde de Dieu que le jour de leur délivrance est proche; qu'ils verront bientôt le secours du Dieu Sauveur. Puisse leur attente et leurs fréquents appels voir enfin un terme!  C'est ce que je demande chaque jour dans mes prières et surtout à l'autel.

 

» J'oubliais de dire qu'en arrivant à Linden, village situé à huit milles plus bas que la rivière Nishnebatlana, je trouvai le major Matlock fort dangereusement malade; souffrant d'un flux de sang. Il me reconnut tout de suite et s'écria : -- « Père Hoeken, je suis extrêmement content, de vous voir. Je vous ai désiré bien longtemps; mais je suis si fatigué en ce moment que je ne pourrais vous entretenir. Ne pourriez-vous pas revenir un peu plus tard ? – « Très-volontiers, répondis-je; je vous verrai tantôt. » -- Une heure après, je revins à sa chambre dans l'hôtel; je le trouvai à moitié endormi. Il entendit ma voix, et, après avoir congédié tous ceux qui se trouvaient avec lui, il se mit à me parler de ses convictions religieuses. Il me raconta qu'il avait été élevé dans la secte des méthodistes, mais qu'il n'y croyait pas, et que son désir le plus ardent était d'être reçu dans le sein de l'Église catholique. Il me fit sa confession; après quoi je le baptisai sous condition. Il me sembla parfaitement content et résigné à la mort. J'ai appris depuis qu'il n'a pas survécu longtemps à son baptême. Qu'il repose en paix!

 

» Souvenez-vous de moi dans vos prières et dans vos saints sacrifices.

 

                   » R. P. Provincial,

 

                                      » Votre très humble serviteur,

 

                                               » CHRÉTIEN HOEKEN, S. J. »

 

*************************************************************

 

TROISIÈME  LETTRE  DU  R. P. CHRÉTIEN HOEKEN,  AU  R. P. ÉLET.

 

» Saint-Joseph, le 3 janvier 1851.

 

                   » Mon révérend et bien cher Père Provincial,

 

» J'ai été obligé d'attendre pour régler mon compte avec M. P. A. Sarpy, qui était absent lors de mon arrivée au Council-Bluffs. Ce temps ne fut pas perdu; j'eus le bonheur de baptiser un grand nombre d'enfants de la tribu Omaha, et je fis la rencontre du jeune chef Logan Fontenelle. C'est un enfant spirituel du père De Smet. Il est très digne des emplois qu'il remplit dans sa tribu; il fera tout ce qui est en lui pour convertir ses gens et les amener à notre sainte religion ¹.

 

¹ Il est mort en 1855, dans un combat contre un grand parti de guerre des Sioux (Note du P. De Smet.)

 

» Je quittai Council-Bluffs le 27 décembre. J'arrivai sur la rivière Mishnebatlana, à un endroit appelé le village français. Il est occupé presque exclusivement par les Canadiens, par la race mixte et par un mélange d'Indiens unis entre eux. Je fus reçu avec beaucoup de bonté et j'employai le samedi et le dimanche pour les raffermir dans la foi.

 

» On n'eut pas plus tôt appris mon arrivée, que l'on s'assembla de tous côtés, afin de procurer aux enfants la grâce de la régénération baptismale. Vous pouvez vous imaginer quelle consolation c'était pour moi après les difficultés du voyage. En examinant l'état des choses, je trouvai qu'il était nécessaire que j'instruisisse ces gens par rapport au sacrement de mariage. On m'écouta avec une profonde attention, et l'on suivit mes avis sur ce point. Je baptisai seize personnes, parmi lesquelles se trouvaient un Mormon converti et une Siouse; je donnai la bénédiction nuptiale à trois couples. Au milieu d'une assemblée tenue dans une maison, la conversation tomba sur la construction d'une église dans le village; chacun offrit ses services et promit d'approcher des saints sacrements.

 

» Que la moisson est grande et abondante! mais hélas! qu'il y a peu d'ouvriers pour la recueillir! Il faut redire avec vérité, mais avec tristesse, ces paroles de Jérémie : « Les enfants demandent du pain et il n'est personne pour le leur rompre.»  Quel vaste champ pour ceux dont il est dit dans l'Écriture que « leurs pieds sont beaux sur les montagnes et que leur voix est éloquente pour annoncer le message de paix et la bonne nouvelle du salut! »  Un mois de voyage à travers le désert où erre ce peuple encore privé d'instruction procurerait à nos missionnaires une plus grande expérience des maux de l'ignorance et de la superstition, que plusieurs années passées à les étudier dans les livres et les écrits; et une heure de conversation inspirerait aux cœurs chrétiens des sentiments d'une compassion plus réelle, que tous les discours de la rhétorique et tous les artifices de l'éloquence ne pourraient jamais produire. Si ces catholiques des pays civilisés et pourvus de tous les avantages que la civilisation procure pour l'âme et pour le corps, pouvaient, durant une seule semaine, faire l'expérience de tout ce que l'on éprouve au milieu des ravages et des violences de ce pauvre pays indien, leurs cœurs s'ouvriraient aux sentiments d'une compassion vraiment active, et ils étendraient une main charitable pour soulager la misère et adoucir l'amertume de cette malheureuse et affligeante condition. Il y a dans la vie humaine des marques de dégradation qui, à la première vue, excitent les tendres sentiments d'un cœur chrétien; il y a des peines intérieures, des tristesses qui n'ont besoin que d'être racontées pour exciter la charité envers ceux qui souffrent. Telles sont, mon cher Père, les peines et les souffrances de nos sauvages. Privés de société civilisée, dépourvus de tous les avantages de la vie sociale, ignorant jusqu'à leurs premiers devoirs individuels, ils sont en proie aux déceptions extérieures, aux illusions du dedans, et leurs jours sont comptés par des maux accablants et des malheurs aussi nombreux que les heures qui en marquent la durée. Mais lorsqu'il plaît à la sage Providence de permettre qu'ils soient encore visités en outre par d'autres épreuves, comme il est arrivé chez les Potowatomies, qui ont perdu leur moisson, alors leurs maux croissent au centuple, et rien que les consolations de l'Évangile n'est capable d'adoucir la dureté de la barbarie et les angoisses de l'ignorance. Daigne le ciel inspirer à un grand nombre de dignes ministres de son Église un zèle conforme au cœur de Dieu, et remplir un grand nombre de chrétiens de cette charité qui couvre la multitude des péchés, afin qu'ils viennent a leur aide au milieu des peines qu'ils endurent en ce moment!...

 

» Mes respects à tous.

 

                            » Révérend Père Provincial,

 

                                               » Votre très humble serviteur,

 

                                                        » CHRÉTIEN HOEKEN, S. J. »

 

 

*****************************************************************

 

QUATRIÈME  LETTRE  DU  R. P. CHRÉTIEN HOEKEN,  AU  R. P. ÉLET.

 

 

« Bellevue, 23 décembre 1850.

 

                   » Mon révérend et bien cher Père Provincial,

 

» J'ai quitté le poste Vermillon le troisième dimanche de l'Avent; j'ai descendu la rivière Grande-Siouse jusqu'à son embouchure. Là j'ai rencontré le major Halton, qui est l'agent du haut Missouri.

 

» Il a employé toute son éloquence pour me persuader de l'accompagner jusqu'au fort Pierre, qui est le poste du petit Missouri. Il s'y arrêtera probablement jusqu'au milieu de janvier. Dieu sait quel temps nous aurons alors. Il nous a fait présent d'une belle robe de buffalo, et il m'a dit que si nous voulions établir une mission dans ces parages, il y contribuerait, pour sa part, en donnant annuellement cent dollars. Un autre monsieur ajouta : « J'ai trois enfants, dont l'éducation est à faire; je veux fournir trois cents dollars par année, et soyez sûr, continua-t-il, que tous les blancs qui dans cet endroit ont une famille de race mêlée (et il y en a un très grand nombre) vous assisteront le mieux qu'ils pourront, l'un d'une manière, l'autre d'une autre, chacun selon ses moyens. »  Les Brûlés, les Jantons et les autres tribus des Sioux, réunies en conseil, ont dit : « Les missionnaires ne périront pas de faim parmi nous : « nous leur porterons en abondance de la viande de buffalo et des robes, afin qu'ils puissent acheter des habits pour les enfants qui seront confiés â leurs soins. »

 

»Pour l'amour de Dieu et des âmes, je vous en conjure, mon révérend Père, ne différez pas plus longtemps. Tout ce que le Père De Smet et les autres ont produit de bien par leurs visites et leurs travaux sur l'esprit de ces peuples sera perdu et oublié, si ces Indiens sont trompés dans leur attente. Ils pèsent le caractère des hommes dans la balance de l'honnêteté; à leurs yeux quiconque n'accomplit pas ses promesses est coupable; ils ne regardent pas s'il diffère avec raison ou s'il se trouve dans l'impossibilité d'exécuter. Quelques-uns ont envoyé leurs enfants aux écoles protestantes, et ils continueront de le faire tant que nous ne nous établissons pas parmi eux.

 

» De tout ceci vous pouvez facilement conclure à l'apostasie et à tous les maux qu'elle entraîne avec elle. Les âmes immortelles sont précieuses aux yeux de Dieu. Vous connaissez mes dispositions, arrangez tout selon votre bon vouloir. Mon unique désir est d'endurer les fatigues et les souffrances, autant que je le pourrai avec la grâce de Dieu et aussi longtemps que je vivrai. J'ai déposé mes espérances dans le sein de mon Dieu; j'attends ma récompense de sa bonté, non pas en cette vie, mais dans l'autre.

 

                   » Votre, etc.

 

                                      «  CHRÉTIEN HOEKEN, S. J. »

 

Ces quatre lettres du R. P. Hoeken montrent assez, mon révérend et bien cher Père, les besoins spirituels de ces peuplades et leur désir d'être secourues. L'apostasie est plus fréquente qu'on ne le pense généralement en Europe. Oh! si les prêtres zélés du continent savaient ce que nous savons, s'ils voyaient ce que nous avons vu, leurs généreux cœurs les transporteraient au delà des mers et ils iraient consacrer leur vie à un ministère fécond en fruits de salut. Le temps presse, déjà les sectaires de différentes nuances se préparent à pénétrer plus avant dans le désert, et ôteront à ces malheureuses tribus leur dernier espoir : celui de connaître et de pratiquer la seule et vraie foi. Obtiendront-ils enfin ces Robes-Noires, qu'ils attendent et appellent depuis tant d'années?

 

Agréez, mon révérend Père, l’assurance de ma sincère amitié.

 

                                                                                              P.-J. DE SMET.