THÉODORE
DE THEUX.
TRENTE-SIXIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
New-York, 16 mai 1857.
Mon révérend et
bien cher Père,
Dans plusieurs de
vos lettres, vous m'avez demandé desnotes sur la vie et le caractère du Père de
Theux, de sainte mémoire. Vous voudrez bien ajouter les renseignements qui
suivent à ceux que je vous ai déjà envoyés, et les réunir en forme de
biographie dans une même lettre.
Jean-Théodore-Marie-Joseph
de Theux naquit à Liége, le 25 janvier 1789. Ses parents, non moins distingués
par leur piété que par leur naissance, s'efforçaient d'inspirer de bonne heure
à leurs enfants la crainte et l'amour de Dieu, et de les former à la pratique
de toutes les vertus, comme le font ces rares familles où la foi est
héréditaire.
Théodore n'avait
pas encore terminé ses études d'humanités, qu'il était déjà convaincu que Dieu
l'appelait à l'état ecclésiastique. Les ayant achevées, il entra, en 1808, au
séminaire de Namur. Se livrant, avec une grande application, à l'étude de la
philosophie, il se distingua autant par ses succès que par la régularité de sa
conduite, sa piété et sa douceur. A la fin du cours, il remporta le premier
prix pour l'ensemble des examens, qui durèrent plusieurs jours. Il montrait en
toute circonstance une grande droiture de jugement. Ses succès ne furent pas
moins brillants dans ses études de théologie, d'Écriture sainte, de droit canon
et autres sciences ecclésiastiques. Ses anciens compagnons conservent un
souvenir des plus agréables des relations du jeune de Theux avec ses amis
d'études, qu'il aidait de ses lumières et de ses conseils. L'aménité de son
caractère lui gagnait les cœurs ; elle reflétait sa belle âme, embrasée
par le feu de la charité. Il passa quatre ou cinq années au séminaire de Namur.
Il reçut la
tonsure en mars 1810; les ordres mineurs au mois de juin de l'année suivante;
le sous-diaconat, le 21 décembre 1811; le diaconat, le 22 février 1812. Admis à
la prêtrise, le 21 juin suivant, fête de l'angélique saint Louis de Gonzague,
l’abbé de Theux eut, avant la fin de cette même année, une belle occasion de
déployer son zèle, qu'il n'avait cessé d'exciter toujours de plus en plus dans
son charitable cœur : il fut nommé vicaire de la paroisse de Saint-Nicolas, à
Liége.
C'était l'époque
où le gouvernement impérial, au plus fort de sa lutte avec l'Europe entière,
multipliait outre mesure les prisons d'État; et pendant que les cardinaux
fidèles allaient gémir dans les forts du Piémont et de la France; les généreux
défenseurs de l'Espagne expiaient à Liège le tort d'avoir combattu pour la
liberté de leur malheureuse patrie. La plupart d'entre eux languissaient dans
les hôpitaux. Pour être en mesure de leur offrir les consolations de l'Église,
le nouveau vicaire de Saint-Nicolas s'employa tout entier à l'étude de la
langue espagnole, et, avec l'aide de Dieu, il fut à même, en peu de temps,
d'entendre les confessions des détenus. Il était beau de voir ce jeune prêtre,
appartenant à une des premières familles du pays de Liége, braver au chevet des
moribonds les influences funestes de l'épidémie qui sévissait alors parmi les
prisonniers, surtout à l'hôpital Saint-Laurent. Atteint par la maladie, l'abbé de
Theux fut recueilli au sein de sa famille. Dieu, pour l'éprouver, permit que le
mal attaquât plusieurs de ses proches et enlevât même un de ses frères.
Théodore échappa cependant à la mort. Dieu, qui avait sur lui de grands
desseins, ne permit pas qu'il devînt si tôt la victime de son zèle.
En 1815, nommé,
par M. Barrett, administrateur du siége épiscopal de Liége, professeur de
théologie dogmatique et d'Écriture sainte, il présida à l'ouverture du
séminaire et donna le premier cours de théologie. A cette époque, il n'y avait
qu'une seule classe au séminaire de Liége. Dans l'exercice de ses nouvelles
fonctions, il se concilia l'amour et le respect de ses élèves, tant par son
zèle et son dévouement que par sa tendre et paternelle sollicitude. Mais son
amour pour Dieu et le prochain demandait des travaux plus pénibles, des
sacrifices plus grands : il saisit, avec autant d'empressement que de
bonheur, l'occasion que lui présenta la Providence.
L'abbé Charles
Nerinckx, l'un des premiers et des plus grands missionnaires du Kentucky, après
un voyage à Rome, revit la Belgique, sa patrie. Le tableau qu'il fit de l'état
désastreux des missions des États-Unis toucha l'abbé de Theux. Après s'être
assuré par de ferventes prières et d'autres œuvres méritoires, que tel était le
bon plaisir de Dieu, il résolut de quitter sa patrie, de dire adieu à une
famille bien-aimée, à des amis nombreux et sincères, pour aller sur une terre étrangère
et lointaine travailler au salut des âmes et passer le reste de sa vie.
Il partit
d'Anvers pour l'Amérique, le 15 avril 1816, avec un compagnon qui, comme lui,
désirait s'enrôler dans lu milice de saint Ignace. Les deux voyageurs
arrivèrent à bon port.
Le 7 août, ils
furent admis au noviciat de White-Marsh, dans le comté du Prince George et
l’État du Maryland. Le Père de Theux fit ses premiers vœux le 18 août 1818.
Comme aîné de la
famille, Théodore devait hériter du titre de son père. Il y renonça en faveur
de son frère Barthélemi, aujourd'hui comte de Theux de Meylandt, ancien
ministre du roi des Belges, membre de la Chambre des Représentants, ministre
d'État, etc.
La ferveur du
prêtre ne fit qu'augmenter dans le religieux. Tous ceux de ses frères qui ont
eu occasion de le voir et de converser avec lui sont unanimes à rendre témoignage
à sa haute vertu, à sa rare piété, à la prudence singulière de son zèle.
Pendant plusieurs
années, avant mon départ pour les missions indiennes, j'ai eu le bonheur d'être
son compagnon de chambre dans une pauvre petite cabane en bois. A sa demande
expresse, je lui servais d'admoniteur. Il établit qu'il se présenterait
deux fois par semaine, pour me demander les fautes et les défauts que je
pourrais avoir observés en lui. Il me priait, avec instance et humilité, de ne
point l'épargner, de n'avoir aucune considération favorable, de l'avertir
ouvertement et franchement de la moindre chose que je pourrais trouver en lui
de répréhensible. Il me promettait, en même temps, la plus grande
reconnaissance, et m'assurait qu'il prierait souvent pour moi. J'avais beau
l'observer de près dans l'accomplissement de ses devoirs spirituels, dans sa
classe de théologie, à table, en récréation. Afin de lui montrer mon désir de
l'obliger, je faisais souvent des efforts pour le surprendre dans quelque
faute; mais jamais, que je sache, je n'ai pu le trouver en défaut. Comme je
remarquais qu'il semblait être quelquefois un peu triste de ce que je ne le
corrigeais pas, pour le tranquilliser, j'eus recours à de pures bagatelles, à
des riens. Plus j'avais à lui dire, plus il me remerciait, et plus aussi, sans
doute, il priait pour moi. Il joignait à la simplicité d'un enfant l'humilité
d'un grand saint. Pendant tout le temps que j'occupai une même chambre avec
lui, j'ai remarqué, qu'il était d'une ponctualité scrupuleuse, et qu'il avait
ses heures fixes pour toutes ses occupations, soit devoirs spirituels, soit
autres. Tous les jours il lisait l'Écriture sainte; il relisait son bréviaire
avec un recueillement profond, à genoux devant son crucifix ou au pied de
l'autel, devant le très saint Sacrement.
Ces exercices
d'une piété ingénieuse et les travaux incessants des missions perfectionnèrent
cette belle âme, et le Père de Theux fut admis aux derniers vœux le 15 août
1829.
Dès la seconde
année de son noviciat, il avait été nommé operarius, c'est-à-dire,
chargé d'exercer le saint ministère dans l'église de la Sainte-Trinité. Son
grand zèle et sa piété exemplaire lui concilièrent le respect et la confiance
de toutes les personnes qui se confiaient à ses soins. Aussi, quand il dut
quitter cette église pour le Missouri, il y eut une désolation universelle.
Depuis 1822,
différentes localités devinrent successivement le théâtre des œuvres
apostoliques du fervent religieux. Il fut professeur de théologie, supérieur
des missions, maître des novices à la Louisiane, à Cincinnati de l'Ohio, au
Missouri, au Grand-Coteau, à Saint-Charles. Partout il donna des preuves d'un
zèle infatigable, d'un dévouement sans bornes; partout il se concilia l'estime
et l'affection de ses frères et de tous ceux avec lesquels il eut à traiter,
catholiques ou protestants; partout il laissa ineffaçables le souvenir de ses
vertus et le regret causé par son départ. Ce fut dans l'exercice de ses
fonctions apostoliques qu'il contracta le germe de la maladie dont il mourut.
En 1845, le Père
de Theux avait été atteint d'une de ces fièvres bilieuses si communes en
Amérique. Elle menaçait de l'emporter en quelques jours; les médecins la
croyaient mortelle. Cependant, grâce à la force de sa constitution, le danger
cessa, le malade se rétablit, et au bout de quelques jours de convalescence, il
put se livrer aux exercices de zèle auxquels il avait voué sa vie tout entière.
Au commencement
de février 1846, le Père de Theux voulut pourvoir à l'éducation des enfants trop
éloignés de Saint-Charles pour qu'ils y pussent venir au catéchisme. Il se mit
en route afin de chercher et de choisir un emplacement convenable. Au retour,
il s'égara avec son compagnon. Surpris par une pluie froide, qui le mouilla
complétement, il fut atteint d'une pleurésie. Après quelques jours, le mal prit
plus de violence; triomphant de tous les remèdes, la pleurésie dégénéra en
inflammation des intestins. Quoique le Père fût d'une forte constitution, les
travaux et les fatigues l'avaient presque épuisé, au point qu'il ne put plus
lutter contre la maladie. Il prévoyait sa mort prochaine et s'y préparait avec
soin, persuadé que Dieu ne tarderait pas de l'appeler à lui. Pendant trois
semaines, il souffrit des douleurs atroces; mais, jusqu'à la fin de sa vie, il
conserva l'usage de toutes ses facilités. Il employait une partie de son temps
à arranger toutes les affaires de sa charge, avec la plus grande exactitude;
et, se préparant par un redoublement de ferveur au passage du temps à l'éternité,
il employait le reste à faire des actes de résignation, de patience et d'autres
vertus, au moyen de quelques textes de l'Écriture, de prières jaculatoires et
de soupirs ardents vers le Dieu de son amour. Il reçut les derniers sacrements
avec une piété qui édifia tout le monde. Lui-même dirigeait le prêtre qui les
lui administrait et qui tremblait en voyant les douleurs auxquelles ce
respectable religieux était livré; le moribond répondait lui-même d'une voix
distincte aux prières des agonisants.
Le Père de Theux
désirait être prévenu du progrès de la maladie et de l'approche de la mort.
Trois jours avant son décès, le médecin lui dit qu'il ne passerait pas la
journée du lendemain. – « Non, docteur, répondit le malade avec gaieté,
je ne mourrai point demain; je mourrai samedi. Samedi sera 1e jour. » -- Il
avait toujours désiré de mourir un jour consacré à la sainte Vierge, et il
nourrissait la ferme confiance qu'il ne serait pas frustré dans son espoir. Le
samedi, de bon matin, il commença à répéter fréquemment ces invocations : -- «
Jésus, ayez pitié de moi!... Marie, priez pour moi!... » -- Il ne lui
restait plus que quelques heures d'exil, et ce fut en répétant ces paroles que
le Père de Theux rendit le dernier soupir, à sept heures du matin, le 28 février
1846, au jour de la semaine consacré au culte de Marie. Son dernier vœu avait
été exaucé. C'était, sans doute, une des récompenses de sa confiance filiale
envers la Mère de Dieu, qui est aussi la nôtre. Il venait encore, dans les
derniers temps de sa vie, d'établir à Saint-Charles, dans l'église de sa
mission, l'archiconfrérie de l'Immaculé Cœur de Marie, auquel il avait toujours
eu une tendre dévotion. Et soit que Dieu lui eût fait connaître le jour de sa
mort, soit que ses paroles ne fussent que l'expression d'un désir vif et
ardent, toujours est-il qu'il ne mourut que le samedi 28 février 1846.
Le Père de Theux
était lui de ces hommes qu'on ne peut connaître à fond qu'après avoir observé
longuement et avec soin leur conduit et leurs habitudes. Il ne parlait jamais
de lui-même sans y être moralement forcé ou sans qu'il y eût une utilité
évidente; et d'ordinaire alors, selon la manière du grand apôtre, il le faisait
à la troisième personne.
Pour vous en
donner un exemple, je vous raconterai le trait suivant. Il parlait de la
nécessité de travailler avec persévérance pour surmonter les penchants vicieux
et rebelles, ainsi que les infirmités de notre nature corrompue. Pour appliquer
ses remarques, il indiqua cette disposition habituelle qui porte au sommeil
dans la prière, et voici en substance ce qu'il nous dit sur ce point : --
« J'ai connu un homme qui a lutté pendant trente longues années contre
cette accablante infirmité. Cependant il n'épargnait aucune peine afin de se
délivrer de cette incommodité fâcheuse. Il se levait, se mettait à genoux,
faisait un pas en avant ou en arrière, selon que la place ou les circonstances
le permettaient; mais souvent il ne le pouvait pas. Voici un moyen auquel il
avait alors recours. Il prenait avec lui une aiguille ou une épingle, et, sans
que les autres s'en aperçussent, il tourmentait son corps en se piquant, afin
de rendre son âme propre à méditer, quand la règle ou son inclination le
demandait. » -- Tous ceux qui l'écoutaient savaient que l'homme dont il nous
citait l'exemple n'était autre que lui-même, et que les éloges dus à la
constance et à la persévérance de ces efforts lui revenaient tout entiers.
Son caractère le
portait plutôt à la sévérité; mais c'était surtout à lui-même qu'il 1a faisait
sentir. On ne le vit jamais se permettre la moindre satisfaction qui semblât
flatter la sensualité. Chaque chose avait son temps et était réglée. D'une
constitution saine, il croyait, avec raison, devoir l'entretenir autant qu'une
tempérance religieusement réglée le permettrait. Aussi l'on ne vit jamais en
lui de singularité dans les repas, soit pour la quantité, soit pour la manière,
à moins d'appeler singularité cette habitude constante de se tenir
invariablement, pour toute boisson, à une mesure et à une qualité fixement
déterminées selon toutes les règles de la tempérance chrétienne et de la
pauvreté religieuse.
Sa modestie était
vraiment angélique. Ses yeux étaient généralement baissés; il les levait
fréquemment vers Dieu dans la prière. On voyait bien que, comme Job, il avait
fait un pacte avec ses yeux, afin qu'ils ne s'arrêtassent jamais sur un objet
dangereux. Son esprit de prière était calme, sans prétention et continuel.
Étant un peu
sourd, il quittait souvent sa chambre pour les exercices de la communauté avant
que la cloche eût donné le signal, de peur de ne pas l'entendre. Quand il
arrivait trop tôt, il prenait son chapelet et se mettait à prier jusqu’au
signal commun.
Se sanctifiant
lui-même, il a édifié tous ceux qui l'ont connu par une exactitude constante
dans la pratique de nos saintes règles. Sa grande vertu consistait à faire les
choses ordinaires avec une perfection extraordinaire.
Nous pouvons
résumer cette édifiante vie en disant que le Père de Theux fut un véritable
modèle de l'état religieux. A côté du zèle le plus ardent pour le salut des
âmes brillaient en lui une grande humilité, une charité sans bornes, un
renoncement complet à lui-même. Il acceptait sans murmure, et même avec joie,
toutes les privations, toutes les contrariétés, sans chercher jamais à se faire
remarquer. Il était homme d'oraison, parce qu'il était homme de mortification
et d'obéissance.
Voilà quelques
traits caractéristiques de cet homme dont la mémoire est en grande vénération
parmi tous ceux qui l'ont connu et qui ont vécu avec lui. J'ai eu le bonheur de
passer les premières années de ma vie de scolastique dans la Compagnie sous sa
conduite paternelle; il a été mon directeur spirituel et mon professeur de
théologie.
Quoiqu'il n'y eût
pas la moindre ostentation dans la pratique de ses devoirs, il ne pouvait
cependant éviter l'œil observateur de ses frères, ainsi que des étrangers. Il
était connu par le peuple comme le saint homme, l'homme qui faisait des
miracles. Et, sans doute, s'il n'en avait opéré d'autres que les grands
exemples qu'il a laissés de toutes les vertus chrétiennes et religieuses, il
aurait mérité déjà ce titre si grand et si glorieux.
Sa mort est une
grande perte pour la Compagnie, pour les missions du Nouveau-Monde, pour
l'œuvre de la civilisation. Les obsèques ont eu lieu le 2 mai, et son corps a
été transporté à la maison du noviciat de Saint-Stanislas, près Florissant,
localité que le défunt avait édifiée, comme tant d'autres, par la pratique de
toutes les vertus. Il y repose à côté des Pères Van Quickenborne, Timmermans,
Van Lommel, etc.
L'impression
qu'il avait causée sur les élèves du collége Saint-François-Xavier à Cincinnati
était si profonde que quelques jeunes protestants, qui n'avaient guère d'idée
de la canonisation des saints, demandèrent un jour sérieusement à l'un des
professeurs -- « si le Père de Theux était canonisé ou non;» et le
professeur leur ayant expliqué la nature de cette cérémonie dans l'Église, qui
ne la fait que longtemps après la mort, ils répondirent : « Eh bien,
quoi qu'il soit, il le mérite. »
Agréez, mon
révérend et bien cher Père, l'assurance de mon respect et de mon affection.
P.J. DE SMET.