1e OCTOBRE 1857 139e
LIVRAISON
PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES,
SCIENTIFIQUES
MISSIONS
DE L'ORÉGON.
TRENTE-SEPTIÈME
LETTRE DU R.P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 16 juillet 1857.
Mon révérend Père,
Depuis mon retour
à Saint-Louis, j'ai été très occupé. Je me suis aussi trouvé moins bien
portant, par suite de la transition subite d'un' climat froid à un climat
chaud, où le thermomètre de Fahrenheit marquait 90 degrés. Jusqu'à présent, je
n'ai donc pu vous expédier des pièces qui pourraient vous intéresser.
On m'a envoyé
dernièrement une longue et belle lettre du P. Adrien Hoeken, des Montagnes
Rocheuses. Elle vient de paraître, le 11 de ce mois, dans le Freeman's
Journal, que vous recevez régulièrement. Je tâcherai de vous en procurer au
plus tôt une traduction.
Aujourd'hui vous
recevez une courte notice sur le P. Eysvogels. Si vous voulez lui accorder une
petite place dans vos Précis Historiques, elle fera plaisir aux amis et
aux connaissances du défunt dans le Brabant septentrional.
Comme vous vous
proposez de terminer le troisième volume de mes lettres, il sera peut-être bon,
s'il en est, temps encore, d'ajouter à cette série la lettre que j'ai adressée
au S. Louis' Leader, à la date du 19 juin 1855, et dont la traduction a
paru dans la 90e livraison de votre recueil, année 1855, p. 465.
Vous y avez vu,
mon révérend Père, que j'ai cité le témoignage du gouverneur Stevens au sujet
des missions indiennes. Les détails que je vais y ajouter émanent de cette même
source, aussi honorable que véridique. Ils forment partie d'un rapport officiel
sur l'État de l'Oregon, envoyé par ce magistrat au président des États-Unis, en
1855, et publié par ordre du gouvernement.
En parlant de la
tribu des Pend-d'Oreilles, le gouverneur s'exprime ainsi :
« Au milieu
de la tribu des Pend-d'Oreilles est établie la mission de Saint-Ignace, sur
laquelle, grâce au docteur Suckley, je suis en état de donner des détails intéressants.
Cette mission fut fondée, il y a neuf ans, par le P. De Smet, quand tout ce
pays avait l'aspect d'un vaste désert. Les deux premières années, les
missionnaires n'avaient d'autre demeure qu'une cabane couverte de peaux. Ils
accompagnèrent les sauvages à la chasse et à la pêche, n'ayant souvent pour
nourriture que la racine du camash ¹ et des groseilles séchées. Ils
commencèrent peu à peu à cultiver la terre et gagnèrent un peu de froment, dont
ils firent bouillir les épis tout barbus, pour ne rien perdre d'un aliment si
précieux. De temps en temps on en brûlait quelques grains pour faire un
breuvage.
¹ La racine du camash (le Sxaalo
des Indiens) est un petit oignon blanc, fade avant la cuisson, noir et sucré
après l'opération. (Note
du traducteur.)
» Grâce à l'actif
et persévérant travail des Pères, leur condition s'améliorait insensiblement.
Chaque année de nouvelles terres furent soumises à la culture : des animaux
domestiques et des instruments d'agriculture de tout genre furent importés dans
la colonie. On fit venir directement de l'Europe à la rivière de la Colombie
des provisions de tous genres, semences, habillements, outils, etc.
» Deux Frères
laïques sont attachés à la mission. L'un d'eux, Frère François, sait de tout
bois faire flèche : menuisier, armurier, ferblantier, il excelle en tout;
l'autre, Frère Mc Gean, dirige les travaux des champs. C'est surtout aux courageux efforts
de ces bons Frères qu'on est redevable de l'état prospère dans lequel se trouve
aujourd'hui la colonie. Ils ont érigé un moulin à vent, une forge de maréchal,
des granges, des écuries, etc.; en outre, une belle chapelle et une spacieuse
maison en bois pour la demeure des missionnaires.
» La chapelle est
grande et décorée avec beaucoup de goût. J'y vis un autel doré et
artistiquement sculpté, la statue de notre Mère, des croix en cuivre et des
fonts de baptême en bronze. Tous ces ouvrages sont si bien exécutés, que l'on
est tenté de croire qu'ils furent importés dans la colonie. Outre les ornements
d'art, nous vîmes dans la colonie une meule à aiguiser, des objets en
fer-blanc, des soufflets, des socs de charrue, des briques, etc. Ces Frères
excellent dans l'économie domestique : ils font leur savon, leurs chandelles,
leur vinaigre, etc. Il est amusant d'entendre le récit de leurs plans, de leurs
tentatives pour surmonter tous les obstacles, de leurs déconfitures et de leurs
réussites finales. Voici la condition actuelle de la mission, telle que nous
l'avons trouvée :
» Les bâtiments
de la mission consistent en une maison spacieuse et commode, une chapelle assez
grande pour contenir toute la tribu des Kalispels. A la maison est attaché un
petit bâtiment de deux places à coucher, contenant, au rez-de-chaussée, des
ateliers et un magasin pour les Indiens. Toutes ces bâtisses sont solidement
construites en gros bois taillé. En outre, on y trouve plusieurs petits
bâtiments, construits en bois ronds, qui servent pour granges, écuries, etc.
» Les terres déjà
cultivées ont une étendue de 160 ares. On y récolte du froment, de l'orge, des
oignons, des choux, des carottes, des poix, des betteraves, des pommes de terre
et des panais. Le P. Hoeken ¹ m'a dit que si les enfants voient des
carottes au champ, ils ne peuvent s'empêcher d'en manger. « Je dois, dit-il,
fermer les yeux sur ce vol, parce qu'il leur est impossible de résister à la
tentation. Quant à toute autre chose, ils se garderont scrupuleusement d'y
toucher.... »
¹ Le P. Adrien Hoeken, natif de
Tilbourg, frère du P. Chrétien Hoeken, célèbre missionnaire parmi les Potowatomies,
est mort en 1851. (Note du traducteur.)
» Les maisons des
Indiens, au nombre de seize, construites quelques-unes en bois taillés,
d'autres en bois ronds, sont rangées autour des bâtiments de la mission. On y
voit aussi un grand nombre de cabanes construites en peaux et en nattes de
joncs. La mission est toujours le point de réunion de tout ce peuple nomade.
» A l'arrivée des
missionnaires, ces Indiens étaient pauvres, malheureux, presque entièrement
dépourvus de vêtement; leur nourriture ordinaire était des poissons, du camash
et quelques autres racines; quelquefois même la mousse du pin était leur seul
aliment; leur misère était grande, leurs besoins étaient au comble. D'un
naturel paisible, ils sont braves à la guerre et très disposés au travail.
Dépourvus de toute instruction religieuse, ils n'avaient qu'une faible idée du
Grand-Esprit et de l'immortalité de l'âme. Dans leur ignorance, ils enterraient
tout vifs, avec les cadavres de leurs parents, les vieillards et les enfants,
parce que, disaient-ils, « comme ils ne peuvent pourvoir à leurs besoins
et que nous n'en avons pas les moyens, il leur est plus avantageux de reposer
dans la tombe. »
» La tâche des
missionnaires était pénible. Ils commencèrent par s'attirer, l’affection des
sauvages en leur offrant des cadeaux et en leur faisant comprendre qu'ils ne
voulaient que leur bonheur. Ils visitaient les malades, fournissaient de la
nourriture aux affamés, distribuaient des semences de toute espèce, en montrant
la manière de les semer et de les faire produire. Convaincus que les
missionnaires n'agissaient par aucun motif d'intérêt personnel et humain, mais
par un pur zèle pour leur bonheur, les sauvages ne tardèrent pas à s'attacher à
eux et à écouter leurs instructions. Les Pères leur parlaient d'un Créateur du
ciel et de la terre, d'un Dieu essentiellement bon. Ils leur faisaient
connaître le Sauveur du monde, la manière de le servir, de l'aimer et de lui
adresser des prières. Leurs esprits dociles s'ouvrirent bientôt à la lumière
des vérités éternelles.
» Le grand chef
de la peuplade fut une des premières conquêtes de la foi; il se fit baptiser et
reçut le nom d'Ignace. Plusieurs autres ne tardèrent pas à suivre son exemple,
et aujourd'hui la presque totalité de la tribu appartient au bercail du
Sauveur. Je les ai vus réunis en prières, et il me semble que ces sauvages
sont, sous tout rapport, dans la voie du vrai progrès.
» Ces Indiens ont
une grande vénération pour leurs Pères, les Robes-Noires. Ils disent que le
départ des missionnaires leur causerait une mort certaine. Avant l'arrivée des
Pères, ces sauvages croyaient que le bon et le mauvais succès émanaient d'une
sorcière ou d'un être fantastique. Ces idées superstitieuses leur firent prêter
croyance à la magie et à la fourberie des gens de médecine. Chacun d'eux
avait son manitou à lui, qu'il regardait comme la source d'un bien ou comme un
augure d'un malheur. L'un choisit la souris; un autre le chevreuil, le buffle,
l'élan, l'ours; un troisième, le saumon, etc. Une queue de souris ou une
fourrure, un sabot, une griffe, une plume, une nageoire, une écaille ou toute
autre chose devint un amulette. Un jeune homme qui n'avait pas encore choisi
son manitou était exclu de la société des hommes faits. Son père l’envoyait au
sommet d'une montagne, située dans le voisinage de la mission actuelle. Là il
restait dépourvu de toute nourriture jusqu'à ce qu'il eût choisi son manitou.
Bientôt, accablé de faim, de soif, de froid et d'anxiété, le jeune homme, comme
dans un rêve, voit ce qu'il cherche et revient, homme fait, au milieu des
siens.
» Les
missionnaires nous assurent que ces Indiens, pleins d'activité, ne sont
nullement portés à la paresse. Ils s'attachent au travail des champs; mais
malheureusement les terres qu'ils occupent ne sont pas fertiles et ont une
étendue si limitée qu'elles ne peuvent suffire à leurs besoins. Comme je l'ai
dit plus haut, l'étendue des terres cultivées est de 160 ares. Le fruit de la
récolte appartient aux sauvages, parce que peu de choses suffisent aux
missionnaires. Chacun peut à son gré choisir la partie qu'il veut exploiter à
son profit; il est pourvu d'instruments et des semences nécessaires.
» Le docteur
Suckley, un peu avant son arrivée à la mission de Saint-Ignace, vit quatre
cabanes de sauvages, à un demi-mille environ de l'embouchure du lac Debocq.
N'ayant plus de provisions, le docteur prit la résolution de demander
l'hospitalité dans la cabane de All-ol-Stargh, le chef de la bande. Les autres
cabanes étaient occupées par ses enfants et ses petits-enfants. -- « A peine
entré, dit-il, j'entends le bruit d'une sonnette dans la main du chef : tous,
hommes, femmes, enfants, accourent, et se jetant à genoux, récitent ou plutôt
chantent d'assez longues prières. Le tout se termina par la répétition de
quelques pieuses sentences, par une invocation et une hymne. Les femmes se
joignirent aux hommes dans ces pieux exercices. La religion a fait tomber ce
mur qui parmi les sauvages sépare l'homme de la femme; elle a fait cesser cet
état d'esclavage, dans lequel gémit la femme parmi toutes les peuplades
infidèles. J'étais touché de la pieuse ferveur de ces enfants du désert. »
« Le trait
suivant, que M. Doty a signalé dans son rapport, met en évidence leur bonne foi
et la hardiesse de leur caractère. « Le 1er novembre, six hommes de
la tribu des Pend-d'Oreilles arrivèrent au fort et reconduisirent des chevaux
qui avaient été volés. Ce vol avait été commis par deux jeunes gens de la
tribu, qui avaient conduit les chevaux au camp de la nation. Le chef Alexandre
reconnut, à la marque, que ces chevaux étaient la propriété des blancs; les
jeunes gens eux-mêmes étaient en aveu. Sans délai, un conseil fut convoqué. On
y prit la résolution suivante :
« Vu que
c'est une offense à Dieu de voler des choses qui appartiennent aux autres;
» Vu l'engagement
pris devant ce grand chef militaire, que nous avons vu à la mission de
Sainte-Marie, de ne pas voler des chevaux des blancs;
» Vu l’ignominie
qui, surtout maintenant que nous connaissons le Grand-Esprit, tombe sur nous
par ce fait regrettable;
» Nous statuons
que le grand chef lui-même, accompagné de cinq des principaux guerriers de la
tribu, reconduira les chevaux à leurs propriétaires. »
» Aussitôt ils
prirent la route du fort, restituèrent les chevaux en demandant pardon et en
témoignant les regrets les plus vifs. C'est ainsi que ces braves gens rendirent
non-seulement un témoignage éclatant de leur honnêteté, mais encore de leur
courage; car, pour accomplir cet acte de justice, ils n'hésitèrent pas à
traverser avec danger pour leur vie, pendant cinq jours et cinq nuits, le pays
de leurs ennemis. Nous les retînmes deux jours chez nous, et à leur départ, M.
Clark et moi nous nous fîmes un plaisir de les accompagner pendant un trajet de
quinze à vingt milles sur la route de leur pays. »
Relativement aux
Têtes-Plates, le gouverneur s'exprime ainsi :
« Le
lieutenant Mullan, dans son journal du 20 octobre, cite le trait suivant qui
montre le beau caractère des Têtes-Plates. »
« Hier soir,
un de nos amis de la tribu des Têtes-Plates nous régalait au camp d'une
quantité de délicieuses truites. A cette occasion, nous fûmes témoins d'un beau
trait de caractère, qui mérite d'être signalé. Ces sauvages manquaient de toute
nourriture; de notre côté, nous avions pour tout aliment un peu de farine. Ils
se mirent à pêcher. Quelques belles truites, premier fruit de leur pêche, nous
furent offertes. Nous refusâmes l'offre; mais force nous fut de
l'accepter. »
Peu après il
ajoute : « Je ne puis dire assez de bien de ces trois Indiens qui
restèrent avec nous au camp. C'étaient des hommes sincères et fidèles,
fortement attachés à leurs croyances religieuses. Avant le repas, ils ne
manquaient jamais d'implorer les bénédictions du Ciel; le matin et le soir, ils
passaient régulièrement quelque temps en prière. C'étaient de bons chasseurs,
et, par la connaissance qu'ils avaient du pays, de guides sûrs. Lorsque la
viande fraîche leur faisait défaut, ils se contentaient des restes de notre
pauvre table. La bravoure des Têtes-Plates au combat et leur fidélité dans les
promesses ont été préconisées par prêtres et laïques. »
En parlant des
Cœurs-d'Alène, le gouverneur dit :
« Le mérite
des Cœurs-d'Alène n'est pas assez connu par les autorités du pays. On évalue
leur nombre à 500 personnes, réparties en 70 familles. Grâce aux soins assidus
des bons Pères, ces Indiens ont fait de grands progrès dans l'agriculture.
Instruits dans la religion chrétienne, ils ont abandonné la polygamie; leurs
mœurs sont devenues pures et leur conduite est édifiante. L'œuvre des
missionnaires attachés à cette mission est vraiment prodigieuse. La mission est
située à la rivière dite des Cœurs-d'Aléne, éloignée de trente milles à
peu prés de la base des montagnes, et à une distance de dix milles du lac dit des
Cœurs-d'Alène. On y trouve aujourd'hui une magnifique église presque
achevée, entièrement bâtie par les Pères, les Frères et les Indiens; un moulin
à cheval, une rangée de maisons pour la résidence des missionnaires, un
magasin, une laiterie, une cuisine et des abris bien arrangés pour les bêtes à
cornes et les porcs. On vient de commencer à construire une nouvelle rangée de
bâtiments. Autour de la mission, on voit une douzaine de maisons assez belles
que les sauvages ont construites pour leur usage. Nous admirâmes le plan de
l'église, de l'autel, etc., tracé par le P. Ravalli, supérieur de la mission. A
juger d'après la justesse des proportions, ce Père est un habile architecte,
et, à juger d'après un tas de livres usés que nous vîmes autour de sa personne,
nous supposons qu'il est instruit dans bien d'autres choses. Cette église
ferait honneur, comme monument d'architecture, à tout autre pays. J'en fis
prendre un dessin fidèle par mon compagnon artiste, M. Stanley. Les bois
soutenant l'autel, ayant cinq pieds de diamètre, ont été taillés des larix et
élevés à leur place par les sauvages eux-mêmes, sans aide d'autre instrument
que d'une poulie et des cordes. Ces Indiens ont appris à préparer les terres et
à les labourer, à traire les vaches, en un mot, à faire tout l'ouvrage d'un
fermier. Quelques-uns coupent les arbres avec une grande habileté. Je vis
moi-même une bande de trente à quarante Indiens occupés à faire entrer la
moisson. A leur retour des champs, je leur adressai les paroles
suivantes :
« Je suis
charmé de vous voir, mes amis. Je me réjouis de ce que vous êtes si heureux
sous la sage direction des Pères. Je viens de loin, quatre fois la distance que
vous faites dans votre chasse aux buffles, et je porte l'ordre du Grand-Père
(le président des États-Unis) de vous visiter, de causer avec vous, et de faire
tout ce que je puis pour votre bonheur. Je vois devant mes yeux des champs
cultivés, une église, des maisons, du bétail et les fruits des labeurs de vos
mains. Le récit de votre civilisation réjouira le cœur de votre
Grand-Père : il ne tardera pas de vous porter secours. Continuez avec
courage. Chaque famille aura bientôt sa maison et sa terre à cultiver; chaque
individu aura des habits convenables. Je viens de parler aux Pieds-Noirs; ils
m'ont promis de faire la paix avec toutes les tribus indiennes. Écoutez bien la
voix des bons Pères et Frères, qui n'ont à cœur que votre bonheur. »
Ces détails sont
tirés du Message du Président des États-Unis au Congrès, 1854-55, page
416.
Veuillez agréer,
mon révérend Père, mes hommages respectueux et me croire
Votre
tout dévoué serviteur et frère en J.-C.
P.-J. DE SMET, S. J.