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1858 - lettre 45 - Excursion chez les Potowatomies. - Hommage au père Duerinck.

EXCURSION CHEZ LES POTOWATOMIES

 

ET

 

HOMMAGE AU R. P. DUERINCK,

 

LEUR MISSIONNAIRE.

 

QUARANTE-CINQUIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Université de Saint-Louis, 26 février 1858.

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Je vous envoie la copie d'une lettre que j'ai adressée à Mme Parmentier, dame belge, demeurant à Brooklyn près de New-York. C'est une grande bienfaitrice des missions. Ma lettre contient des détails sur ma récente visite à la mission de Sainte-Marie parmi les Potowatomies, sur l'état actuel et très critique de ces Indiens et de toutes les nations et tribus indiennes dans les deux nouveaux territoires de Kansas et de Nebraska, et un hommage rendu au P. Duerinck.

 

Ce que j'ai écrit en décembre 1851, et que vous avez publié dans les Précis Historiques de 1853, pages 398, 399, 400, 401, a été vérifié à la lettre. Un très grand nombre de villes et de villages s'y sont élevés comme par enchantement. Les villes principales du Kansas sont : Wyandott, Delaware, Douglas, Marysville, Jola, Atchison, Fort Scott, Pawnee, Lecompton, Neosho, Richmond, Tecumseh, Lavinia, Lawrence, Port William, Doniphan, Paolo, Alexandrin, Indianola, Easton, Leavenworth et bien d'autres. Elles diffèrent par la population et les améliorations introduites. Lawrence et Leawenworth sont les plus considérables. Cette dernière, qui est aujourd'hui une ville épiscopale, contient déjà au delà de 8,000 habitants. On projette de bâtir une grande université territoriale dans la ville de Douglas. Un collége médical est établi à Lecompton. L'université de Kansas est incorporée et établie à Leavenworth. Le fonds est constitué à perpétuité pour l'érection d'écoles sur la plus vaste échelle. Il provient des revenus de terrains accordés par les États-Unis, qui sont extraordinairement vastes; toutes les amendes, peines d'argent, confiscations, indiquées par les lois, seront aussi versées dans le trésor des écoles et des colIéges.

 

D'ici à deux mois, le territoire du Kansas sera admis comme État indépendant, et fera partie de la grande confédération des États-Unis. Il y a peu de doute aujourd'hui que le Kansas adoptera les lois des États libres, c'est-à-dire sans esclavage des nègres.

 

Le bon Père Duerinck nous a laissé un manuscrit sur tout ce qui s'est passé dans la mission de Sainte-Marie. Si la chose vous fait plaisir, je vous l'enverrai au fur et à mesure que le temps me le permettra.

 

 

Université de Saint-Louis, 24 février 1858.

 

 

Madame S. Parmentier, Brooklyn près de New-York.

 

                   Madame,

 

Je viens de terminer un voyage de 800 et quelques milles; aller et retour, au milieu des glaces et des neiges, par les routes des plus misérables et dans des waggons qui ajoutaient encore aux incommodités des chemins. A mon retour à Saint-Louis, votre bonne lettre du 5 de ce mois, votre don charitable m'ont été remis. Veuillez accepter mes très humbles remercîments, avec mes sentiments de la plus vive reconnaissance. L'ornement que vous avez eu l'insigne bonté de m'offrir pourrait nous être envoyé par l'Express. J'en disposerai en faveur de la mission des Têtes-Plates, qui est bien pauvre sous le rapport des ornements d'église. J'espère pouvoir trouver, au commencement du printemps, une bonne occasion pour l'expédier par les bateaux de la Compagnie des Pelleteries. Les plantes marines, que Melle Rosine a eu la bonté de préparer, seront certainement très agréables aux RR. PP. B..... et H...., dans nos colléges de Namur et d'Anvers en Belgique, et seront admirées, j'en suis sûr, dans les collections de ces deux établissements. Encore une fois, Madame, recevez, ainsi que M. et Mme Bayer et Mlle Rosine, mes sincères remercîments pour les nouveaux bienfaits que vous venez d'ajouter à la longue liste de tant d'autres, commencée depuis un grand nombre d'années, et pour lesquels nous n'avons que de pauvres prières à vous rendre. Nous ne cesserons de les adresser au Seigneur pour le bonheur de la famille, et je rappellerai à tous nos pieux Indiens de continuer de prier pour leurs bonnes mères, leurs si grandes bienfaitrices.

 

L'occasion du voyage dont j'ai fait mention au commencement de ma lettre, était une lueur d'espérance de pouvoir découvrir le corps de notre cher confrère en Jésus-Christ, le R. P. Duerinck. Quelques jours après le malheureux accident, le capitaine d'un bateau à vapeur avait vu un cadavre sur un banc de sable près de l'endroit du naufrage, et l'avait fait enterrer. A cette nouvelle, je partis pour aller visiter cette tombe solitaire, creusée sur les bords du Missouri, dans les environs de la ville de Liberty. Celui que cette tombe renfermait n'était pas le confrère, l'ami chéri que je cherchais. Son accoutrement dénotait un matelot de quelque bateau. J'en fus bien triste.

 

Nos vœux jusqu'ici n'ont pas encore été exaucés. Nous espérons toutefois encore obtenir le secours du bon et grand saint Antoine de Padoue, imploré par tant d'âmes pieuses, auxquelles je vous prie de vouloir vous associer. Il nous procurera cette dernière consolation, de retrouver les restes perdus du R. P. Duerinck, pour que nous puissions les faire reposer dans une terre bénite, à côté de ses confrères qui l'ont déjà devancé.

 

De la ville de Liberty, je me suis rendu à Sainte-Marie, pour y régler quelques affaires. J'avais commencé la mission des Potowatomies en 1838. Mon cœur semblait se dilater au milieu de ces chers confrères des plaines, où jadis j'avais trouvé tant de consolations dans les exercices du saint ministère! J'eus le bonheur de voir un grand nombre d'Indiens s'approcher de la sainte Table, avec le plus profond recueillement. De l'autel, je leur adressai quelques paroles de consolation et d'encouragement dans le service du divin Pasteur. Ils en ont bien besoin, surtout aujourd'hui; car les blancs sont venus les environner de toutes parts, et les cerneront bientôt de plus près sur leurs propres petites réserves, ou portions de terrains que le gouvernement leur a accordés.

 

Je sais, Madame, que vous vous intéressez beaucoup au bien-être des pauvres Indiens. Permettez-moi donc de vous entretenir quelques instants de leur sort en général, et surtout de ce qui regarde les Indiens de Sainte-Marie parmi les Potowatomies. J'ajouterai quelques lignes sur la perte immense que la mission vient de faire par la mort de son supérieur, le R.P.  J.-B. Duerinck.

 

Lors de ma première arrivée parmi les Potowatomies, en 1838, la nation comptait au delà de 4,000 âmes. Elle est maintenant réduite à 3,000, dont 2,000 sont catholiques. Toutes les tribus environnantes ont diminué dans la même proportion.

 

A quoi faut-il attribuer le dépérissement si rapide de la race indienne ?  C'est là un de ces mystères de la Providence, que toute la sagacité du philosophe a essayé en vain de pénétrer. L'usage immodéré de liqueurs enivrantes, le changement de climat et de nourriture, les vices, les maladies funestes, tous ces maux que le contact avec les blancs a produits parmi les sauvages; l'imprévoyance et le manque d'industrie, tout cela ne donne, ce me semble, qu'une imparfaite solution à ce grand problème. D'où vient, se demande-t-on, que la Peau-Rouge se plie si difficilement aux mœurs et aux habitudes de la race européenne ?  D'où vient encore que la race européenne refuse si obstinément de sympathiser avec la Peau-Rouge, et, malgré sa profession de philanthropie, ou d'amour des hommes, semble plutôt disposée à anéantir qu'à civiliser les pauvres enfants, issus du même père?  D'où vient cette barrière insurmontable élevée entre les deux races ?  D'où vient que le plus fort poursuit avec tant d'animosité le plus faible, et ne lui donne point de relâche qu'il ne l'ait entièrement terrassé ?  C'est peut-être là un secret qu'il n'appartient qu'au souverain Juge d'expliquer.

 

Souvent, quand je pense au sort de tant de nations sauvages, qui possédaient autrefois d'immenses contrées et qui sont aujourd'hui dans le danger imminent d'en être totalement dépossédées par un autre peuple, je me rappelle les premiers habitants de la Palestine, qui, maîtres aussi d'un des plus beaux pays du monde, s'en sont vu dépouiller par un sévère mais trop juste décret du Créateur, dont ils avaient méprisé les menaces et profané la gloire. Comme les Chananéens, les peuples sauvages, pris en général, ont été punis par degrés. Peut-être ont-ils, comme eux, été trop longtemps sourds à la voix divine, les invitant à quitter leurs grossières erreurs pour embrasser la vérité. Qui est entré dans les conseils de la sagesse éternelle ?  Qui peut accuser ses jugements d'injustice ?  Dieu, à qui tout l'univers appartient à titre de création, ne peut-il pas disposer de sa propriété selon son bon plaisir ?  Mais, en faisant éclater sa justice, il n'oublie pas sa miséricorde. Ici-bas il ne frappe que pour guérir. Son divin Cœur est toujours ouvert à ceux mêmes dont il punit les iniquités.

 

Ce qui m'a mené à ces tristes réflexions, ce sont les changements qu'a subis en peu d'années la condition des sauvages. Sous l'administration du président Pierce, tout le vaste pays indien situé en deçà des Montagnes-Rocheuses, compris dans le vicariat apostolique de Mgr. Miége, excepté une petite portion située vers le sud, a été organisé en deux territoires, connus sous les noms de Kansas et de Nébraska, c'est-à-dire que le congrès américain a décrété que ce pays était incorporé à l'Union et ouvert aux blancs qui voudraient s'y établir, pour former, après un certain laps de temps, deux États, pareils en tout aux autres États de la grande République. Quoique, pour le moment, les nouveaux colons aient ordre de respecter les terres réservées aux sauvages, on peut néanmoins dire que ce décret a détruit virtuellement toutes les nationalités indiennes. A peine la loi fut-elle connue, que les émigrants, semblables aux eaux d'un grand fleuve qui ont enfin rompu les digues, franchirent impétueusement la barrière et inondèrent le pays. Voilà maintenant les Indiens environnés de blancs, et leurs réserves ne forment plus que des îlots au milieu de l'Océan. Les sauvages, qui, auparavant, avaient de vastes pays pour la chasse, sont à présent resserrés dans d'étroites limites, n'ayant pour subsister que le fruit de leur ferme, dont la plupart ne connaissent qu'imparfaitement le travail. Encore cet état n'est que précaire. A moins qu'ils ne se hâtent de diviser leurs terres et de se faire citoyens, ils sont en danger de perdre tout et de n'être plus que des vagabonds. Qu’un tel changement est rempli de difficultés !  Que l'avenir est gros d'orages et de tempêtes pour ces tribus malheureuses !  C'est un grand mal; mais un mal qu'il faut braver, puisqu'on ne peut y porter remède. Les Indiens, même les plus avancés dans la civilisation, nous semblent bien peu préparés à faire face à toutes les exigences de leur situation.

 

Pour vous former une idée juste de leur position critique et des tristes conséquences qui vont en résulter, à moins d'une protection spéciale de la divine Providence, imaginez-vous que deux sociétés, l'une représentant les mœurs et les coutumes des temps barbares, l'autre, toute la splendeur de la civilisation moderne, viennent en contact. Combien d'années s'écouleront avant qu'il y ait une fusion parfaite entre les deux sociétés, avant qu'elles soient à l'unisson, qu'elles vivent en parfaite harmonie ?  Il faudra bien du temps pour que la société barbare parvienne à la hauteur de la société civilisée. Ni la première, ni la seconde, ni la troisième génération, malgré tous leurs efforts, n'obtiendront cet heureux résultat, tel que la chose se comprend de nos jours. Avant donc qu'il y ait fusion parfaite entre les deux sociétés, la société civilisée aura tout l'avantage sur la société barbare; elle l'aura entièrement à sa merci, pour la faire servir à toutes ses volontés. La société barbare ne jouira plus d'aucune considération; au contraire, elle perdra ses priviléges et ses droits, et sera réduite à n'être plus que le jouet des caprices de la société civilisée. En un mot, la barbarie ne peut pas mieux se soutenir en présence de la civilisation, que la simplicité de l'enfance ne peut lutter contre la prudence malicieuse de l'âge mûr. Voilà mon opinion sur ce qui va se réaliser au Grand-Désert, quand la race rouge viendra en contact avec la race blanche. Le jugement du sauvage n'est pas assez mûri pour pouvoir se mesurer avec la sagesse de l'homme né au sein de la civilisation. C'est ce qui nous remplit d'inquiétude pour l'avenir de nos chers néophytes dans les différentes missions. Nous n'avons de confiance qu'en la bonté divine, qui, nous l'espérons, ne manquera pas de venir au secours de ses enfants.

 

Il n'était pas difficile d'apercevoir de loin ce grand événement, qui doit engloutir, dans un commun naufrage, toutes les tribus indiennes. L'orage qui vient d'éclater sur leurs têtes se préparait depuis longtemps; il ne pouvait échapper à l'œil observateur. On voyait la République américaine marcher avec la rapidité de l'aigle vers la plénitude de sa puissance. Chaque année elle s'attachait de nouveaux pays. Elle ne visait à rien moins qu'à étendre sa domination de l'océan Atlantique à l’océan Pacifique, afin d'embrasser le commerce du monde entier et de disputer aux autres grandes nations la gloire de la prééminence. Son objet est atteint. Tout a plié sous son sceptre; toutes les nationalités sauvages sont à ses pieds. Loin de nous cependant d'accuser la noble République d'injustice et d'inhumanité envers les sauvages dans ses derniers traités. Il nous semble, au contraire, qu'aucune nation ne leur a fourni plus de moyens de civilisation. S'il faut blâmer quelqu'un sur ce point, ce sont plutôt les particuliers, les nouveaux colons, qui agissent et se mettent en opposition directe avec les bonnes intentions du gouvernement vis-à-vis des sauvages.

 

Mais si l'avenir paraît sombre et triste, du moins le passé ne laisse pas les missionnaires sans consolations. Dans l'espace des dix dernières années, nos Pères de Sainte-Marie ont baptisé au delà de 400 adultes et un grand nombre d'enfants. La parole évangélique n'est pas tombée sur une terre aride. La plupart de ces néophytes ont toujours donné des preuves d'une foi vive et d'une tendre piété. Le cœur du missionnaire éprouve une bien douce joie, en voyant leur assiduité à l'église, leur ardeur à s'approcher des sacrements, leur résignation dans les maladies, leur charité naturelle, exercée surtout à l'égard des pauvres, des orphelins et des malades; et par dessus tout, leur zèle pour la conversion des infidèles. On les appelle sauvages; mais on peut dire hardiment que, dans toutes nos grandes villes et partout, des milliers de blancs méritent bien mieux ce nom.

 

Un grand nombre de Potowatomies ont fait des progrès considérables en agriculture; et vivent dans une certaine aisance. Les blancs qui passent et visitent le petit territoire des Potowatomies, surtout les environs de la mission de Sainte-Marie, sont agréablement surpris. Ils croient avec peine se trouver parmi les Indiens.

 

Il faut avouer que les Potowatomies ont été spécialement favorisés du ciel. Depuis un quart de siècle, ils ont eu le bonheur d'avoir au milieu d'eux des Robes-Noires, et, depuis seize ou dix-sept ans, ils ont des Dames du Sacré-Cœur pour l'éducation de leurs filles. La mission, sur le pied où elle se trouve aujourd'hui, avec ses deux écoles de filles et de garçons, est pour ces braves gens d'un double avantage. Les enfants y viennent puiser, avec l'instruction religieuse, l'amour du travail; les adultes y trouvent de l'emploi, et, par là même, des moyens de subsistance. Ils voient, par les travaux de nos Frères, ce qu'un homme peut acquérir par son industrie.

 

On peut dire que Dieu a traité les Potowatomies avec une grande prédilection. Il a voulu que plusieurs nations contribuassent à leur salut. Telles sont, entre autres, la Belgique, la Hollande, la France, l'Irlande, l'Italie, l'Allemagne, le Canada, les États-Unis. Chacune de ces contrées leur a offert des secours matériels et des missionnaires. Pendant quatre ans Mgr. Miége a résidé parmi eux. Ainsi leur humble temple, construit en solives, a été élevé au rang de cathédrale.

 

Dans les conjonctures plus critiques où ils se trouvent aujourd'hui, à la veille de faire un dernier traité avec le gouvernement des États-Unis, un traité de vie ou de mort pour cette pauvre tribu, ils ont, dans la personne du colonel Murphy, l'agent du gouvernement, un avocat, un protecteur et le meilleur des pères. C'est ce qui me fait espérer, Madame, que le bon Dieu a des desseins tout particuliers de miséricorde sur eux et qu'il ne veut pas les abandonner. Au moment du danger, vous ne les oublierez pas, j'en suis sûr, dans vos bonnes prières.

 

Voici l'hommage rendu à la mémoire du P. Duerinck par tous ses confrères dans la mission de Sainte-Marie parmi les Potowatomies.

 

« Le R. P. Duerinck, que nous regrettons tous et que les sauvages pleurent avec tant de larmes, était arrivé à la mission de Sainte-Marie au commencement de novembre 1849, dans les circonstances les plus critiques et les plus embarrassantes, au jugement de tout homme versé dans les affaires. La mission venait d'accepter une école de garçons et une de filles, à des conditions si onéreuses, que le bon sens les déclarait intolérables. On ne s'était obligé à rien moins qu’à entretenir annuellement environ 120 enfants pensionnaires pour la somme modique de cinquante piastres par tête, c'est-à-dire que pour l4 sous par jour, il fallait fournir à un enfant, logis, nourriture, habillement, livres, papier, etc.; tandis qu'aucun maître d'hôtel de l'endroit n'eût consenti à loger une personne pour moins de cinq piastres par semaine. De plus, le gouvernement des États-Unis avait alloué une certaine somme pour l'ameublement ou la construction des édifices, et, par un surcroît de circonstances malheureuses, la tâche était à peine commencée, que l'argent était déjà tout dépensé. Eh bien, grâce à l'intelligence et à l'activité du P. Duerinck, la mission fit face à toutes les dépenses et triompha de tous les obstacles. Mais qu'il lui en coûta de peines et de fatigues pour mettre sa grande famille, ses chers enfants indiens à l'abri de l'indigence !  Traverser d'immenses déserts pour acheter des animaux à un bas prix et les amener à Sainte-Marie; descendre et remonter le Missouri, l'espace de plusieurs centaines de milles; être continuellement aux aguets afin de découvrir une occasion favorable pour l'arrangement et la disposition des produits de la ferme; s'évertuer de toutes les manières à trouver des moyens de subsistance; imaginer toujours de nouvelles ressources, former de nouveaux plans, et exécuter de nouveaux projets pour aller au-devant des besoins de la grande famille qui lui était confiée, voilà ce que le P. Duerinck a si noblement entrepris pour le bien de la mission, et en quoi il a parfaitement réussi. 

 

» Le Père avait un caractère fortement trempé, ou plutôt une âme vertueusement courageuse. Les infirmités auxquelles il était sujet ne lui arrachaient aucune plainte, ni ne produisaient la moindre altération dans ses manières. Pour lui l'hiver semblait avoir perdu ses froides rigueurs, et l'été ses chaleurs étouffantes. Sans cesse il bravait l'intempérie des saisons. Nous l'avons vu entreprendre un long voyage par le plus grand froid, et le continuer en dépit du souffle glaçant de l'aquilon, si bien qu'en arrivant à la maison où il se proposait de loger, il s'aperçut que quelques-uns de ses membres étaient devenus aussi durs que la pierre par le froid qui les avait roidis; en sorte que, pour n'en pas perdre l'usage, il lui fallut les baigner dans une eau glaciale. Il négligeait son sommeil; il oubliait ses repas; il était prêt à tous les sacrifices, dans l'intérêt de ses enfants sauvages. Au milieu de tant de travaux et de fatigues, il était d'une humeur toujours égale, toujours le front serein, toujours patient, toujours également affable. Ni les difficultés pécuniaires, ni les embarras de toute espèce, qui lui survenaient à chaque instant, ne pouvaient troubler la paix de son âme. La pratique de l'humilité lui était, pour ainsi dire, naturelle : jamais rien de prétentieux, rien d'affecté ne se remarqua dans son air; jamais une parole qui de loin sentît la vanité. Il ignorait complètement ces allusions raffinées par où l'amour-propre cherche quelquefois à donner de l'importance à sa personnalité. Quoique supérieur et hautement estimé de tous ceux qui savent apprécier les bonnes manières, son grand plaisir était de s'appliquer, comme le dernier des domestiques, aux ouvrages les plus vils. Il était tellement mort à tout ce qui s'appelle orgueil de la vie, qu'il n'opposa jamais qu'un front imperturbable aux reproches amers, aux insolents outrages qu'il recevait quelquefois de gens de peu d'éducation. Bien souvent, à la première occasion, il se vengeait des insultes en rendant un service d'insigne bienveillance à la personne qui l'avait insulté. Quand on lui reprochait d'être trop bon à l'égard de certaines gens qu'on savait être ennemis des catholiques : « Eh bien, -- répondait-il, -- nous les forcerons à nous aimer. »

Le P. Duerinck était charitable, mais d'une charité prudente et éclairée. En somme, nul n'a fait plus de bien aux Indiens de ces parages. Il assistait libéralement les pauvres et les infirmes; il comprenait mieux que tout autre par quelle voie on procure aux sauvages le bienfait de la civilisation; il les aidait de toutes les manières, les excitant au travail et récompensant l'industrie. Cela lui réussit si bien que, les Potowatomies de Sainte-Marie l'emportent de beaucoup sur ceux des autres villages, par les qualités qui font les bons citoyens. Ceux qui ont eu avec le Père des liaisons plus intimes savent jusqu'où s'étendaient ses libéralités, et leurs prières, inspirées par la plus sincère reconnaissance, ne manqueront pas d'appeler sur nos bons Potowatomies les bénédictions du Dieu de miséricorde.

 

» La mort du bon P. Duerinck est une perte incomparable. En lui, Sainte-Marie a perdu celui qui en était l'âme et la vie; les Indiens, un insigne bienfaiteur; les veuves, un bon conseiller; la mission, un excellent supérieur; et nous, le meilleur des pères. Ce coup, aussi fatal qu'imprévu, a jeté tout le monde dans le deuil le plus amer. Rien ne pourrait nous consoler d'un accident si subit, si nous ne savions que neuf années de peines et d'abnégation, de combats continuels contre ses propres inclinations, entrepris et soutenus pour la plus grande gloire de Dieu, sont la meilleure de toutes les préparations à une sainte mort. »

 

A cet adieu fraternel, j'ajouterai, Madame, l'hommage que l'agent du gouvernement, le colonel Murphy, a rendu au R. P. Duerinck. Lorsqu'il eut appris sa mort, il écrivit, en ces termes, au major Haverty, surintendant des affaires indiennes à Saint-Louis :

« L'école-modèle de la mission de Sainte-Marie continue, sans intermission, sous ses anciens précepteurs, ses opérations salutaires, avec son système habituel et régulier. Dans ce moment (2 décembre), la mission et tout le voisinage sont plongés dans un deuil bien mélancolique, causé par la mort subite et inattendue de son supérieur, le R. P. Duerinck. Je regarde cette perte comme une des plus grandes calamités qui pussent arriver à la nation des Potowatomies, dont il était l’ami dévoué et le père. C'est un des décrets le la Providence dans sa sagesse infinie, auquel nous devons nous soumettre en toute humilité. Heureusement pour l'école de la mission de Sainte-Marie, le vide que la mort du P. Duerinck y laisse pourra être rempli. Les enfants continueront à recevoir la même affabilité et la même instruction. Ce sont les pères de famille surtout et les jeunes gens qui perdent le plus en perdant ses bons avis et son exemple. »

 

Voilà, Madame, une lettre bien consolante sans doute pour les missionnaires, et bien encourageante pour ceux que Dieu appelle à le devenir.

 

Veuillez me rappeler aux bons souvenirs de M. et Mme Bayer, et de Melle Rosine, et me croire avec le plais profond respect et estime,

 

                            Madame,

 

                                               Votre très humble et très obéissant serviteur,

 

                                                                     P. J. DE SMET.

 

 

J'ai l'honneur d'être, mon révérend et cher Père,

 

                                                              Revae Vae in Cto,

 

                                                           P. J. DE SMET, S. J.