EXCURSION CHEZ LES POTOWATOMIES
ET
HOMMAGE AU R. P. DUERINCK,
LEUR
MISSIONNAIRE.
QUARANTE-CINQUIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 26 février 1858.
Mon révérend et
cher Père,
Je vous envoie la
copie d'une lettre que j'ai adressée à Mme Parmentier, dame belge, demeurant à Brooklyn près
de New-York. C'est une grande bienfaitrice des missions. Ma lettre contient des
détails sur ma récente visite à la mission de Sainte-Marie parmi les
Potowatomies, sur l'état actuel et très critique de ces Indiens et de toutes
les nations et tribus indiennes dans les deux nouveaux territoires de Kansas et
de Nebraska, et un hommage rendu au P. Duerinck.
Ce que j'ai écrit
en décembre 1851, et que vous avez publié dans les Précis Historiques de
1853, pages 398, 399, 400, 401, a été vérifié à la lettre. Un très grand nombre
de villes et de villages s'y sont élevés comme par enchantement. Les villes
principales du Kansas sont : Wyandott, Delaware, Douglas, Marysville,
Jola, Atchison, Fort Scott, Pawnee, Lecompton, Neosho, Richmond, Tecumseh,
Lavinia, Lawrence, Port William, Doniphan, Paolo, Alexandrin, Indianola,
Easton, Leavenworth et bien d'autres. Elles diffèrent par la population et les
améliorations introduites. Lawrence et Leawenworth sont les plus considérables.
Cette dernière, qui est aujourd'hui une ville épiscopale, contient déjà au delà
de 8,000 habitants. On projette de bâtir une grande université territoriale
dans la ville de Douglas. Un collége médical est établi à Lecompton.
L'université de Kansas est incorporée et établie à Leavenworth. Le fonds est
constitué à perpétuité pour l'érection d'écoles sur la plus vaste échelle. Il
provient des revenus de terrains accordés par les États-Unis, qui sont
extraordinairement vastes; toutes les amendes, peines d'argent, confiscations,
indiquées par les lois, seront aussi versées dans le trésor des écoles et des
colIéges.
D'ici à deux
mois, le territoire du Kansas sera admis comme État indépendant, et fera partie
de la grande confédération des États-Unis. Il y a peu de doute aujourd'hui que
le Kansas adoptera les lois des États libres, c'est-à-dire sans esclavage des
nègres.
Le bon Père
Duerinck nous a laissé un manuscrit sur tout ce qui s'est passé dans la mission
de Sainte-Marie. Si la chose vous fait plaisir, je vous l'enverrai au fur et à
mesure que le temps me le permettra.
Université
de Saint-Louis, 24 février 1858.
Madame S. Parmentier, Brooklyn près de New-York.
Madame,
Je viens de
terminer un voyage de 800 et quelques milles; aller et retour, au milieu des
glaces et des neiges, par les routes des plus misérables et dans des waggons
qui ajoutaient encore aux incommodités des chemins. A mon retour à Saint-Louis,
votre bonne lettre du 5 de ce mois, votre don charitable m'ont été remis.
Veuillez accepter mes très humbles remercîments, avec mes sentiments de la plus
vive reconnaissance. L'ornement que vous avez eu l'insigne bonté de m'offrir
pourrait nous être envoyé par l'Express. J'en disposerai en faveur de la
mission des Têtes-Plates, qui est bien pauvre sous le rapport des ornements
d'église. J'espère pouvoir trouver, au commencement du printemps, une bonne
occasion pour l'expédier par les bateaux de la Compagnie des Pelleteries. Les
plantes marines, que Melle Rosine a eu la bonté de préparer, seront certainement très agréables aux
RR. PP. B..... et H...., dans nos colléges de Namur et d'Anvers en Belgique, et
seront admirées, j'en suis sûr, dans les collections de ces deux
établissements. Encore une fois, Madame, recevez, ainsi que M. et Mme Bayer et Mlle Rosine, mes sincères
remercîments pour les nouveaux bienfaits que vous venez d'ajouter à la longue
liste de tant d'autres, commencée depuis un grand nombre d'années, et pour
lesquels nous n'avons que de pauvres prières à vous rendre. Nous ne cesserons
de les adresser au Seigneur pour le bonheur de la famille, et je rappellerai à
tous nos pieux Indiens de continuer de prier pour leurs bonnes mères, leurs si
grandes bienfaitrices.
L'occasion du
voyage dont j'ai fait mention au commencement de ma lettre, était une lueur
d'espérance de pouvoir découvrir le corps de notre cher confrère en
Jésus-Christ, le R. P. Duerinck. Quelques jours après le malheureux accident,
le capitaine d'un bateau à vapeur avait vu un cadavre sur un banc de sable près
de l'endroit du naufrage, et l'avait fait enterrer. A cette nouvelle, je partis
pour aller visiter cette tombe solitaire, creusée sur les bords du Missouri,
dans les environs de la ville de Liberty. Celui que cette tombe renfermait
n'était pas le confrère, l'ami chéri que je cherchais. Son accoutrement
dénotait un matelot de quelque bateau. J'en fus bien triste.
Nos vœux
jusqu'ici n'ont pas encore été exaucés. Nous espérons toutefois encore obtenir
le secours du bon et grand saint Antoine de Padoue, imploré par tant d'âmes
pieuses, auxquelles je vous prie de vouloir vous associer. Il nous procurera
cette dernière consolation, de retrouver les restes perdus du R. P. Duerinck,
pour que nous puissions les faire reposer dans une terre bénite, à côté de ses
confrères qui l'ont déjà devancé.
De la ville de
Liberty, je me suis rendu à Sainte-Marie, pour y régler quelques affaires.
J'avais commencé la mission des Potowatomies en 1838. Mon cœur semblait se
dilater au milieu de ces chers confrères des plaines, où jadis j'avais trouvé
tant de consolations dans les exercices du saint ministère! J'eus le bonheur de
voir un grand nombre d'Indiens s'approcher de la sainte Table, avec le plus
profond recueillement. De l'autel, je leur adressai quelques paroles de
consolation et d'encouragement dans le service du divin Pasteur. Ils en ont
bien besoin, surtout aujourd'hui; car les blancs sont venus les environner de
toutes parts, et les cerneront bientôt de plus près sur leurs propres petites réserves,
ou portions de terrains que le gouvernement leur a accordés.
Je sais, Madame,
que vous vous intéressez beaucoup au bien-être des pauvres Indiens.
Permettez-moi donc de vous entretenir quelques instants de leur sort en
général, et surtout de ce qui regarde les Indiens de Sainte-Marie parmi les
Potowatomies. J'ajouterai quelques lignes sur la perte immense que la mission
vient de faire par la mort de son supérieur, le R.P. J.-B. Duerinck.
Lors de ma
première arrivée parmi les Potowatomies, en 1838, la nation comptait au delà de
4,000 âmes. Elle est maintenant réduite à 3,000, dont 2,000 sont catholiques.
Toutes les tribus environnantes ont diminué dans la même proportion.
A quoi faut-il
attribuer le dépérissement si rapide de la race indienne ? C'est là un de ces mystères de la Providence,
que toute la sagacité du philosophe a essayé en vain de pénétrer. L'usage
immodéré de liqueurs enivrantes, le changement de climat et de nourriture, les
vices, les maladies funestes, tous ces maux que le contact avec les blancs a
produits parmi les sauvages; l'imprévoyance et le manque d'industrie, tout cela
ne donne, ce me semble, qu'une imparfaite solution à ce grand problème. D'où
vient, se demande-t-on, que la Peau-Rouge se plie si difficilement aux
mœurs et aux habitudes de la race européenne ?
D'où vient encore que la race européenne refuse si obstinément de
sympathiser avec la Peau-Rouge, et, malgré sa profession de philanthropie, ou
d'amour des hommes, semble plutôt disposée à anéantir qu'à civiliser les
pauvres enfants, issus du même père?
D'où vient cette barrière insurmontable élevée entre les deux races
? D'où vient que le plus fort poursuit
avec tant d'animosité le plus faible, et ne lui donne point de relâche qu'il ne
l'ait entièrement terrassé ? C'est
peut-être là un secret qu'il n'appartient qu'au souverain Juge d'expliquer.
Souvent, quand je
pense au sort de tant de nations sauvages, qui possédaient autrefois d'immenses
contrées et qui sont aujourd'hui dans le danger imminent d'en être totalement
dépossédées par un autre peuple, je me rappelle les premiers habitants de la
Palestine, qui, maîtres aussi d'un des plus beaux pays du monde, s'en sont vu
dépouiller par un sévère mais trop juste décret du Créateur, dont ils avaient
méprisé les menaces et profané la gloire. Comme les Chananéens, les peuples
sauvages, pris en général, ont été punis par degrés. Peut-être ont-ils, comme
eux, été trop longtemps sourds à la voix divine, les invitant à quitter leurs
grossières erreurs pour embrasser la vérité. Qui est entré dans les conseils de
la sagesse éternelle ? Qui peut accuser
ses jugements d'injustice ? Dieu, à qui
tout l'univers appartient à titre de création, ne peut-il pas disposer de sa
propriété selon son bon plaisir ? Mais,
en faisant éclater sa justice, il n'oublie pas sa miséricorde. Ici-bas il ne
frappe que pour guérir. Son divin Cœur est toujours ouvert à ceux mêmes dont il
punit les iniquités.
Ce qui m'a mené à
ces tristes réflexions, ce sont les changements qu'a subis en peu d'années la
condition des sauvages. Sous l'administration du président Pierce, tout le
vaste pays indien situé en deçà des Montagnes-Rocheuses, compris dans le
vicariat apostolique de Mgr. Miége, excepté une petite portion située vers le
sud, a été organisé en deux territoires, connus sous les noms de Kansas
et de Nébraska, c'est-à-dire que le congrès américain a décrété que ce
pays était incorporé à l'Union et ouvert aux blancs qui voudraient s'y établir,
pour former, après un certain laps de temps, deux États, pareils en tout aux
autres États de la grande République. Quoique, pour le moment, les nouveaux
colons aient ordre de respecter les terres réservées aux sauvages, on peut
néanmoins dire que ce décret a détruit virtuellement toutes les nationalités
indiennes. A peine la loi fut-elle connue, que les émigrants, semblables aux
eaux d'un grand fleuve qui ont enfin rompu les digues, franchirent
impétueusement la barrière et inondèrent le pays. Voilà maintenant les Indiens
environnés de blancs, et leurs réserves ne forment plus que des îlots au milieu
de l'Océan. Les sauvages, qui, auparavant, avaient de vastes pays pour la chasse,
sont à présent resserrés dans d'étroites limites, n'ayant pour subsister que le
fruit de leur ferme, dont la plupart ne connaissent qu'imparfaitement le
travail. Encore cet état n'est que précaire. A moins qu'ils ne se hâtent de
diviser leurs terres et de se faire citoyens, ils sont en danger de perdre tout
et de n'être plus que des vagabonds. Qu’un tel changement est rempli de
difficultés ! Que l'avenir est gros
d'orages et de tempêtes pour ces tribus malheureuses ! C'est un grand mal; mais un mal qu'il faut
braver, puisqu'on ne peut y porter remède. Les Indiens, même les plus avancés
dans la civilisation, nous semblent bien peu préparés à faire face à toutes les
exigences de leur situation.
Pour vous former
une idée juste de leur position critique et des tristes conséquences qui vont
en résulter, à moins d'une protection spéciale de la divine Providence,
imaginez-vous que deux sociétés, l'une représentant les mœurs et les coutumes
des temps barbares, l'autre, toute la splendeur de la civilisation moderne,
viennent en contact. Combien d'années s'écouleront avant qu'il y ait une fusion
parfaite entre les deux sociétés, avant qu'elles soient à l'unisson, qu'elles
vivent en parfaite harmonie ? Il faudra
bien du temps pour que la société barbare parvienne à la hauteur de la société
civilisée. Ni la première, ni la seconde, ni la troisième génération, malgré
tous leurs efforts, n'obtiendront cet heureux résultat, tel que la chose se
comprend de nos jours. Avant donc qu'il y ait fusion parfaite entre les deux
sociétés, la société civilisée aura tout l'avantage sur la société barbare;
elle l'aura entièrement à sa merci, pour la faire servir à toutes ses volontés.
La société barbare ne jouira plus d'aucune considération; au contraire, elle
perdra ses priviléges et ses droits, et sera réduite à n'être plus que le jouet
des caprices de la société civilisée. En un mot, la barbarie ne peut pas mieux
se soutenir en présence de la civilisation, que la simplicité de l'enfance ne
peut lutter contre la prudence malicieuse de l'âge mûr. Voilà mon opinion sur
ce qui va se réaliser au Grand-Désert, quand la race rouge viendra en contact
avec la race blanche. Le jugement du sauvage n'est pas assez mûri pour pouvoir
se mesurer avec la sagesse de l'homme né au sein de la civilisation. C'est ce
qui nous remplit d'inquiétude pour l'avenir de nos chers néophytes dans les
différentes missions. Nous n'avons de confiance qu'en la bonté divine, qui,
nous l'espérons, ne manquera pas de venir au secours de ses enfants.
Il n'était pas
difficile d'apercevoir de loin ce grand événement, qui doit engloutir, dans un
commun naufrage, toutes les tribus indiennes. L'orage qui vient d'éclater sur
leurs têtes se préparait depuis longtemps; il ne pouvait échapper à l'œil
observateur. On voyait la République américaine marcher avec la rapidité de
l'aigle vers la plénitude de sa puissance. Chaque année elle s'attachait de
nouveaux pays. Elle ne visait à rien moins qu'à étendre sa domination de
l'océan Atlantique à l’océan Pacifique, afin d'embrasser le commerce du monde
entier et de disputer aux autres grandes nations la gloire de la prééminence.
Son objet est atteint. Tout a plié sous son sceptre; toutes les nationalités
sauvages sont à ses pieds. Loin de nous cependant d'accuser la noble République
d'injustice et d'inhumanité envers les sauvages dans ses derniers traités. Il
nous semble, au contraire, qu'aucune nation ne leur a fourni plus de moyens de
civilisation. S'il faut blâmer quelqu'un sur ce point, ce sont plutôt les particuliers,
les nouveaux colons, qui agissent et se mettent en opposition directe avec les
bonnes intentions du gouvernement vis-à-vis des sauvages.
Mais si l'avenir
paraît sombre et triste, du moins le passé ne laisse pas les missionnaires sans
consolations. Dans l'espace des dix dernières années, nos Pères de Sainte-Marie
ont baptisé au delà de 400 adultes et un grand nombre d'enfants. La parole
évangélique n'est pas tombée sur une terre aride. La plupart de ces néophytes
ont toujours donné des preuves d'une foi vive et d'une tendre piété. Le cœur du
missionnaire éprouve une bien douce joie, en voyant leur assiduité à l'église,
leur ardeur à s'approcher des sacrements, leur résignation dans les maladies,
leur charité naturelle, exercée surtout à l'égard des pauvres, des orphelins et
des malades; et par dessus tout, leur zèle pour la conversion des infidèles. On
les appelle sauvages; mais on peut dire hardiment que, dans toutes nos
grandes villes et partout, des milliers de blancs méritent bien mieux ce nom.
Un grand nombre
de Potowatomies ont fait des progrès considérables en agriculture; et vivent
dans une certaine aisance. Les blancs qui passent et visitent le petit
territoire des Potowatomies, surtout les environs de la mission de
Sainte-Marie, sont agréablement surpris. Ils croient avec peine se trouver
parmi les Indiens.
Il faut avouer
que les Potowatomies ont été spécialement favorisés du ciel. Depuis un quart de
siècle, ils ont eu le bonheur d'avoir au milieu d'eux des Robes-Noires, et,
depuis seize ou dix-sept ans, ils ont des Dames du Sacré-Cœur pour l'éducation
de leurs filles. La mission, sur le pied où elle se trouve aujourd'hui, avec
ses deux écoles de filles et de garçons, est pour ces braves gens d'un double
avantage. Les enfants y viennent puiser, avec l'instruction religieuse, l'amour
du travail; les adultes y trouvent de l'emploi, et, par là même, des moyens de
subsistance. Ils voient, par les travaux de nos Frères, ce qu'un homme peut
acquérir par son industrie.
On peut dire que Dieu
a traité les Potowatomies avec une grande prédilection. Il a voulu que
plusieurs nations contribuassent à leur salut. Telles sont, entre autres, la
Belgique, la Hollande, la France, l'Irlande, l'Italie, l'Allemagne, le Canada,
les États-Unis. Chacune de ces contrées leur a offert des secours matériels et
des missionnaires. Pendant quatre ans Mgr. Miége a résidé parmi eux. Ainsi leur
humble temple, construit en solives, a été élevé au rang de cathédrale.
Dans les
conjonctures plus critiques où ils se trouvent aujourd'hui, à la veille de
faire un dernier traité avec le gouvernement des États-Unis, un traité de vie
ou de mort pour cette pauvre tribu, ils ont, dans la personne du colonel
Murphy, l'agent du gouvernement, un avocat, un protecteur et le meilleur des
pères. C'est ce qui me fait espérer, Madame, que le bon Dieu a des desseins
tout particuliers de miséricorde sur eux et qu'il ne veut pas les abandonner.
Au moment du danger, vous ne les oublierez pas, j'en suis sûr, dans vos bonnes
prières.
Voici l'hommage
rendu à la mémoire du P. Duerinck par tous ses confrères dans la mission de
Sainte-Marie parmi les Potowatomies.
« Le R. P.
Duerinck, que nous regrettons tous et que les sauvages pleurent avec tant de
larmes, était arrivé à la mission de Sainte-Marie au commencement de novembre
1849, dans les circonstances les plus critiques et les plus embarrassantes, au
jugement de tout homme versé dans les affaires. La mission venait d'accepter
une école de garçons et une de filles, à des conditions si onéreuses, que le
bon sens les déclarait intolérables. On ne s'était obligé à rien moins qu’à
entretenir annuellement environ 120 enfants pensionnaires pour la somme modique
de cinquante piastres par tête, c'est-à-dire que pour l4 sous par jour, il
fallait fournir à un enfant, logis, nourriture, habillement, livres, papier,
etc.; tandis qu'aucun maître d'hôtel de l'endroit n'eût consenti à loger une
personne pour moins de cinq piastres par semaine. De plus, le gouvernement des
États-Unis avait alloué une certaine somme pour l'ameublement ou la
construction des édifices, et, par un surcroît de circonstances malheureuses,
la tâche était à peine commencée, que l'argent était déjà tout dépensé. Eh
bien, grâce à l'intelligence et à l'activité du P. Duerinck, la mission fit
face à toutes les dépenses et triompha de tous les obstacles. Mais qu'il lui en
coûta de peines et de fatigues pour mettre sa grande famille, ses chers enfants
indiens à l'abri de l'indigence !
Traverser d'immenses déserts pour acheter des animaux à un bas prix et
les amener à Sainte-Marie; descendre et remonter le Missouri, l'espace de
plusieurs centaines de milles; être continuellement aux aguets afin de
découvrir une occasion favorable pour l'arrangement et la disposition des
produits de la ferme; s'évertuer de toutes les manières à trouver des moyens de
subsistance; imaginer toujours de nouvelles ressources, former de nouveaux
plans, et exécuter de nouveaux projets pour aller au-devant des besoins de la
grande famille qui lui était confiée, voilà ce que le P. Duerinck
a si noblement entrepris pour le bien de la mission, et en quoi il a
parfaitement réussi.
» Le Père avait
un caractère fortement trempé, ou plutôt une âme vertueusement courageuse. Les
infirmités auxquelles il était sujet ne lui arrachaient aucune plainte, ni ne
produisaient la moindre altération dans ses manières. Pour lui l'hiver semblait
avoir perdu ses froides rigueurs, et l'été ses chaleurs étouffantes. Sans cesse
il bravait l'intempérie des saisons. Nous l'avons vu entreprendre un long
voyage par le plus grand froid, et le continuer en dépit du souffle glaçant de
l'aquilon, si bien qu'en arrivant à la maison où il se proposait de loger, il
s'aperçut que quelques-uns de ses membres étaient devenus aussi durs que la pierre
par le froid qui les avait roidis; en sorte que, pour n'en pas perdre l'usage,
il lui fallut les baigner dans une eau glaciale. Il négligeait son sommeil; il
oubliait ses repas; il était prêt à tous les sacrifices, dans l'intérêt de ses
enfants sauvages. Au milieu de tant de travaux et de fatigues, il était d'une
humeur toujours égale, toujours le front serein, toujours patient, toujours
également affable. Ni les difficultés pécuniaires, ni les embarras de toute
espèce, qui lui survenaient à chaque instant, ne pouvaient troubler la paix de
son âme. La pratique de l'humilité lui était, pour ainsi dire, naturelle :
jamais rien de prétentieux, rien d'affecté ne se remarqua dans son air; jamais
une parole qui de loin sentît la vanité. Il ignorait complètement ces allusions
raffinées par où l'amour-propre cherche quelquefois à donner de l'importance à
sa personnalité. Quoique supérieur et hautement estimé de tous ceux qui savent
apprécier les bonnes manières, son grand plaisir était de s'appliquer, comme le
dernier des domestiques, aux ouvrages les plus vils. Il était tellement mort à
tout ce qui s'appelle orgueil de la vie, qu'il n'opposa jamais qu'un front
imperturbable aux reproches amers, aux insolents outrages qu'il recevait
quelquefois de gens de peu d'éducation. Bien souvent, à la première occasion,
il se vengeait des insultes en rendant un service d'insigne bienveillance à la
personne qui l'avait insulté. Quand on lui reprochait d'être trop bon à l'égard
de certaines gens qu'on savait être ennemis des catholiques : « Eh
bien, -- répondait-il, -- nous les forcerons à nous aimer. »
Le P. Duerinck
était charitable, mais d'une charité prudente et éclairée. En somme, nul n'a
fait plus de bien aux Indiens de ces parages. Il assistait libéralement les pauvres
et les infirmes; il comprenait mieux que tout autre par quelle voie on procure
aux sauvages le bienfait de la civilisation; il les aidait de toutes les
manières, les excitant au travail et récompensant l'industrie. Cela lui réussit
si bien que, les Potowatomies de Sainte-Marie l'emportent de beaucoup sur ceux
des autres villages, par les qualités qui font les bons citoyens. Ceux qui ont
eu avec le Père des liaisons plus intimes savent jusqu'où s'étendaient ses
libéralités, et leurs prières, inspirées par la plus sincère reconnaissance, ne
manqueront pas d'appeler sur nos bons Potowatomies les bénédictions du Dieu de
miséricorde.
» La mort du bon
P. Duerinck est une perte incomparable. En lui, Sainte-Marie a perdu celui qui
en était l'âme et la vie; les Indiens, un insigne bienfaiteur; les veuves, un
bon conseiller; la mission, un excellent supérieur; et nous, le meilleur des
pères. Ce coup, aussi fatal qu'imprévu, a jeté tout le monde dans le deuil le
plus amer. Rien ne pourrait nous consoler d'un accident si subit, si nous ne
savions que neuf années de peines et d'abnégation, de combats continuels contre
ses propres inclinations, entrepris et soutenus pour la plus grande gloire de
Dieu, sont la meilleure de toutes les préparations à une sainte mort. »
A cet adieu
fraternel, j'ajouterai, Madame, l'hommage que l'agent du gouvernement, le
colonel Murphy, a rendu au R. P. Duerinck. Lorsqu'il eut appris sa mort, il
écrivit, en ces termes, au major Haverty, surintendant des affaires indiennes à
Saint-Louis :
« L'école-modèle
de la mission de Sainte-Marie continue, sans intermission, sous ses anciens
précepteurs, ses opérations salutaires, avec son système habituel et régulier.
Dans ce moment (2 décembre), la mission et tout le voisinage sont plongés dans
un deuil bien mélancolique, causé par la mort subite et inattendue de son
supérieur, le R. P. Duerinck. Je regarde cette perte comme une des plus grandes
calamités qui pussent arriver à la nation des Potowatomies, dont il était l’ami
dévoué et le père. C'est un des décrets le la Providence dans sa sagesse
infinie, auquel nous devons nous soumettre en toute humilité. Heureusement pour
l'école de la mission de Sainte-Marie, le vide que la mort du P. Duerinck y
laisse pourra être rempli. Les enfants continueront à recevoir la même
affabilité et la même instruction. Ce sont les pères de famille surtout et les
jeunes gens qui perdent le plus en perdant ses bons avis et son exemple. »
Voilà, Madame,
une lettre bien consolante sans doute pour les missionnaires, et bien
encourageante pour ceux que Dieu appelle à le devenir.
Veuillez me
rappeler aux bons souvenirs de M. et Mme Bayer, et de Melle Rosine, et me croire avec le plais
profond respect et estime,
Madame,
Votre
très humble et très obéissant serviteur,
P.
J. DE SMET.
J'ai l'honneur
d'être, mon révérend et cher Père,
Revae Vae in Cto,
P. J. DE SMET, S. J.