CULTE
DU FEU.
QUARANTE-SIXIÈME LETTRE
DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Saint-Louis,
14 novembre 1857.
Mon révérend et
bien cher Père,
Le culte ancien
du feu existe parmi nos Indiens, de temps immémorial. On le trouve dans
leurs traditions, comme dans les histoires de presque toutes les nations qui
ont eu des temples et des autels où était un pyré, un foyer, un brasier, afin
d'y entretenir toujours le feu pour les sacrifices. Les Grecs adoraient
le feu sous le nom d'Haïtos et les Latins sous le nom de Vesta.
Le P. Charlevoix représente les tribus de la Louisiane, surtout l'ancienne
tribu des Natchez, comme entretenant « un feu perpétuel » dans
toutes leurs loges de médecine, ou temples. Parmi les Moquis du
Nouveau-Mexique, le feu sacré est constamment entretenu par les vieillards. Ils
croient que de grands malheurs affligeraient toute la tribu si le feu venait à
éteindre.
La superstition
du feu était générale chez les Mexicains au moment de la conquête. Dans un
livre intitulé : Inie Catotle in Ilhuicac, ou Chemin du ciel,
imprimé en 1607 et 1612, nous voyons que chacun des dix-huit mois de l'année
mexicaine était consacré à une divinité particulière, honoré par des fêtes plus
ou moins solennelles et presque toujours par des sacrifices humains.
Le premier mois,
qui commençait le 2 février, était consacré à Altcahuala, dieu de la détention
des eaux; le second, au dieu destructeur des nations; le troisième,
au dieu des eaux; le quatrième, au dieu du maïs; le cinquième,
tombant vers Pâques, au dieu Tezcatlipoca, qui était comme le Jupiter
des Romains; le neuvième était consacré au dieu de la guerre.
Le dixième mois,
appelé Xocolh-huetzi, commençait le 4 août. On faisait alors la grande
fête du dieu du feu ou Xuchten-hetli, avec de nombreux sacrifices
humains. On jetait dans les flammes les hommes vivants. Quand ils étaient à
moitié brûlés, mais encore vivants, on leur arrachait le cœur, en présence de
l'image du dieu. Puis on plantait au milieu de la cour du temple un grand
arbre, autour duquel on faisait mille cérémonies et sacrifices dignes de
l'instituteur de cette fête. Elle durait plus longtemps que les autres.
Au onzième mais,
tombe la fête de Toci, mère des dieux; au douzième, la fête de la Venue
des dieux; au treizième, les fêtes sur les montagnes; le quinzième
mois était réservé au dieu de la guerre et le dix-septième au dieu
des pluies.
Le 12 janvier
commençait, avec le dix-huitième mois, appelé Itzeali, une autre fête
du Feu.
Deux jours
auparavant, le 10, au milieu de la nuit, on faisait le feu nouveau
devant l'idole du dieu, élégamment ornée. Avec ce feu on allumait un grand
bûcher. Les chasseurs apportaient tout ce qu'ils avaient tué ou pêché, et le
présentaient au prêtre, qui le jetait dans la fournaise. Puis tous les
assistants devaient manger très chauds les tamalillos, c'est-à-dire de
petits pains de maïs renfermant un peu de viande rôtie. Ce qu'il y avait le
plus singulier dans cette fête, c'est que, trois années de suite, on n'immolait
aucune victime humaine, et la quatrième année, le nombre des victimes dépassait
celui des autres fêtes. Le roi lui-même et les seigneurs se présentaient au
milieu de ce monceau de cadavres pour danser, et tous chantaient, avec respect
et solennité, le chant réservé, qu'ils appellent en leur langue Neteuhicuicaliztli.
Dans un Traité
sur l'idolâtrie et les superstitions des Mexicains, manuscrit de
1629, nous voyons que ce qui attirait surtout la vénération des Mexicains,
c'était le feu. Voilà pourquoi cet élément présidait à la naissance et à
presque toutes les actions de la vie de ces pauvres victimes de l'erreur.
L'enfant naissait dans cette superstition. Au moment où il venait au monde, on
allumait le feu dans la chambre de la mère et on l'y entretenait pendant quatre
jours, sans en extraire la braise. On croyait que, si l'on séparait la braise,
un nuage apparaîtrait subitement sur l'œil du nouveau-né. Le quatrième jour,
les anciens emportaient de la chambre l'enfant et le feu; puis ils faisaient
passer quatre fois le feu autour de la tête de l'enfant, deux fois dans un sens
et deux fois dans l'autre. On donnait ensuite au nouveau-né un nom qui était
généralement celui de l'animal ou de l'élément auquel le jour de la naissance
était consacré, comme le caïman, le serpent, le tigre, l'aigle; etc., ou l'eau,
le feu, la maison, etc., etc.
Dans les divers
sacrifices, il entre aussi presque toujours des bougies et de l'encens.
Nous trouvons
aussi parmi eux un récit mythologique qui laisse, voir qu'un personnage,
auparavant couvert de lèpre, obtint l'empire du siècle futur, pour avoir passé
par l'épreuve du feu, et fut transformé en soleil, au grand désappointement
d'autres grands personnages que l'épreuve effrayait. Est-ce là la cause de leur
respect pour le feu et la raison pour laquelle ils lui attribuaient un pouvoir
mystérieux ?
Les Potowatomies
disent que Chipiapoos, ou l'homme-mort, est le grand manitou qui préside
au pays des âmes et qui y entretient le feu sacré pour le bonheur de
tous ceux de sa race qui y arrivent. »
J'en ai parlé dans mes Missions de l'Orégon, p.285.
Le feu est, dans
toutes les tribus indiennes que j'ai connues, l'emblème du bonheur. Il s'allume
avant toutes leurs délibérations. « Avoir éteint le feu des ennemis »
veut dire, chez eux, avoir remporté la victoire. Ils attribuent au feu un
caractère sacré, qui se fait remarquer partout, dans leurs usages et coutumes
et surtout dans leurs cérémonies religieuses. Ils nourrissent, en général, des
idées mystérieuses sur la substance et les phénomènes du feu, qu'ils regardent
comme surnaturels. Voir un feu s'élever mystérieusement, dans leurs rêves ou
autrement, c'est le symbole du passage d'une âme dans l'autre monde. Avant de consulter
les manitous, ou esprits tutélaires, ou avant de s'adresser aux morts, ils
commencent par allumer le feu sacré. Ce feu doit sortir d'un caillou, ou leur
venir mystérieusement par la foudre ou de quelque autre manière. Allumer le feu
sacré avec du feu ordinaire serait une chose considérée parmi eux comme une
transgression grave et dangereuse.
Les Chippeways du
nord allument un feu sur chaque nouveau tombeau, pendant quatre nuits de suite.
Ils disent que cette lumière symbolique et sacrée éclaire les pas des morts
dans leur passage solitaire et obscur au pays des âmes. Voici l'origine de ce
feu sacré et funèbre parmi ce peuple. J'en tiens la légende de la bouche même
de notre digne et bon Watomica.
Un petit parti de
guerre de Chippeways rencontra les ennemis dans une grande et belle plaine. Le
cri de guerre se fit aussitôt entendre, et ils livrèrent bataille. Leur chef
était un guerrier distingué et vaillant. Dans cette occasion, il se surpassa
lui-même en bravoure, et un grand nombre de ses ennemis tombèrent sous les
coups redoublés de son formidable casse-tête. Déjà il donnait le signal et le
cri de victoire à ses braves en armes, lorsqu'il reçut une flèche dans la
poitrine et tomba mort dans la plaine. Le guerrier qui reçoit son dernier coup
en combattant n'est jamais enterré. Selon l'ancienne coutume, il reste assis
sur le champ de bataille, le dos contre un arbre et la face tournée dans la
direction qui indique la fuite de l'ennemi. Il en fut de même de celui-ci. Son
grand casque de plumes d'aigle lui fut proprement ajusté sur la tète. Chaque
plume indiquait un trophée ou une chevelure remportée à la guerre. Son visage
fut peinturé avec soin. On l'habilla et on le revêtit de ses plus beaux
habillements, comme s'il eût été en vie. Tout son équipement fut placé à ses
côtés. Son arc et son carquois, dont il s'était si noblement servi dans tant de
combats, reposaient contre ses épaules. Le poteau des braves fut
solennellement planté devant lui. Il reçut tous les honneurs dus à un grand
guerrier. Les cérémonies, les chants, les discours funèbres eurent lieu selon
l'usage de la nation en pareille circonstance. Ses compagnons lui firent enfin
leurs derniers adieux. Personne n'avait le moindre doute sur la mort glorieuse
du Grand Chef. S'étaient-ils trompés ?
Voyons la suite de la légende.
Quoique privé de
la parole et de tout autre moyen de donner signe de vie, le Chef entendait
distinctement toutes les paroles des chants et des discours, les cris, les
lamentations et les bravades de ses guerriers. Il était témoin de leurs gestes,
de leurs danses et de toutes leurs cérémonies autour du poteau d'honneur.
Sa main glacée était sensible à la poignée amicale qui la serrait; ses lèvres,
blêmes et livides, sentaient l'ardeur et la chaleur des accolades d'adieu, sans
qu'il eût la force de les rendre. Se voyant ainsi abandonné, son angoisse
devint extrême, comme son désir de suivre ses compagnons dans leur retour au
village. Lorsqu'il les vit disparaître les uns après les autres, son esprit
l'agita de telle manière qu'il fit un mouvement violent; il se leva, ou plutôt
sembla se lever, et les suivit. Sa forme leur restait invisible. C'était pour
lui une nouvelle cause de surprise et de contrariété, qui soulevait à la fois
sa désolation et son désespoir. Toutefois, il se détermina à les suivre de
près. Partout où ils allaient, il allait aussi. Lorsqu'ils marchaient, il
marchait; soit au pas soit à la course, il était au milieu d'eux. Il campait
avec eux; il dormait à leurs côtés; il s'éveillait avec eux. Bref, il prenait
part à toutes leurs fatigues, à toutes leurs peines, à tous leurs travaux.
Tandis qu'il jouissait du bonheur de leur conversation, qu'il était présent à
tous leurs repas, aucune boisson ne lui fut présentée pour désaltérer sa soif,
aucun mets pour apaiser sa faim. Ses questions et ses demandes restaient sans
réponse. « Guerriers ! mes braves! -- s'écriait-il avec angoisse et amertume,
-- n'entendez-vous pas la voix dé votre Chef ?.... Regardez !.... Ne voyez-vous pas ma forme
?.... Vous restez immobiles ?..... Vous semblez ne me voir ni m'entendre ?....
Arrêtez le sang qui coule de la profonde blessure que j'ai reçue !.... Ne
souffrez pas que je meure privé de secours !.... que je meure de faim au milieu
de l'abondance !.... O vous, braves ! que j'ai si souvent conduits à la
guerre, qui avez toujours obéi à ma voix, déjà vous semblez m'oublier !.... Une
goutte d'eau pour étancher ma soif !.... Une bouchée !.... Dans ma
détresse, vous osez me le refuser!!!…. »
A chaque relais, il leur adressait tour à tour ses supplications et ses
reproches; mais en vain. Personne ne comprenait ses paroles. S'ils entendaient
sa voix, c'était plutôt pour eux comme le passage ou le sourd murmure d'un vent
d'été à travers le feuillage et les branches de la forêt.
Enfin, après un
voyage long et pénible, le parti de guerre arriva sur sommet d'une haute côte
qui dominait tout le village. Les guerriers se préparèrent à faire leur entrée
solennelle. Ils se décoraient de leurs plus beaux ornements, se peinturaient le
visage avec le plus grand soin, s'attachaient les trophées remportés, surtout
les chevelures, qu'ils mettaient au bout des arcs, des casse-têtes et des
lances. Alors éclata un cri unanime, le cri de joie et de victoire des
Chippeways, le « Kumaudjeewug!... Kuniaudjeewug!... Kumaudjeewug!...
» c'est-à-dire : ils ont rencontré, ou : ils ont combattu, ou : ils ont vaincu
!... Ce cri enthousiaste retentit dans tout le camp. Selon l'usage, les femmes
et les enfants allèrent au-devant des guerriers pour honorer leur retour et
proclamer leurs louanges. Ceux qui avaient perdu des membres de la famille
s'approchaient avec inquiétude et empressement pour s'informer de leur sort et
s'assurer qu'ils étaient morts en combattant vaillamment l'ennemi. Le vieillard
courbé sous le fardeau de l'âge se console de la perte de son fils, s'il a
succombé en brave, les armes à la main; et la douleur de la jeune veuve perd
toute son amertume quand elle entend les louanges données aux mânes de son
vaillant époux. Les récits glorieux du combat allument une ardeur martiale dans
les cœurs de tous les jeunes gens; et des enfants, incapables encore de
comprendre la cause de la grande fête, mêlent leurs petits cris de joie et
d'allégresse aux acclamations bruyantes et réitérées de toute la tribu.
Au milieu de tout
ce bruit et de toutes ces réjouissances, personne ne s'aperçut de la présence
du Grand-Chef-Guerrier. Il entendait les informations que ses proches parents
et ses amis venaient prendre sur son sort; il entendait le récit de sa
bravoure, de ses hauts faits, de sa mort glorieuse au milieu des ennemis
vaincus; il entendait parler du poteau des braves planté en son honneur sur le
champ de bataille. « Me voici, -- s'écria-t-il, -- je vis, je marche
! Regardez-moi !... Touchez-moi !... Je
ne suis pas mort ! ... Le casse-tête en main, je marcherai de nouveau contre
nos ennemis, à la tête de mes braves, et bientôt, au festin, tu entendras les
sons de mon tambour. » Personne ne
l'entendit, personne ne l'aperçut. La voix du Grand-Chef n'était pas plus pour
eux que le bruit perpétuel des ondes, tombant de cascade en cascade au pied de
le leur village. Impatient, il se dirigea vers sa loge. Il y trouva sa femme
dans un profond désespoir, coupant, en signe de deuil, sa longue chevelure, se
lamentant sur son malheur, sur la perte d'un mari chéri et sur le sort de ses
enfants. Il tâcha de la détromper et de la consoler par les paroles les plus
douces; il alla embrasser ses chers enfants; mais ici encore, tous ses efforts
furent vains : on resta insensible à sa voix et à sa tendresse. La mère
éplorée s'assied, inclinant sa tète sur ses deux mains. Le Chef, souffrant et
abattu, la prie de panser sa profonde blessure, d'y appliquer les herbes et les
racines médicinales contenues dans son grand sac de médecine; mais elle ne se
bougea point; elle ne lui donna que des pleurs et des gémissements. Il approcha
ensuite sa bouche de l'oreille de sa femme et cria : « J'ai soif !... J'ai faim
!... Donnez-moi à boire et à manger !... » La femme crut entendre un sourd
bourdonnement dans l'oreille, et en fit la remarque à une de ses compagnes. Le
Chef, dans son impatience, la frappa fortement au front; elle porta
tranquillement la main à l'endroit frappé et dit de sens un léger mal de tête.
»
Frustré à chaque
pas et dans toutes ses tentatives pour se faire connaître, le Chef-Guerrier se
mit à réfléchir sur ce qu'il avait entendu dire, dans sa jeunesse, par les
grands hommes-de-médecine. Il avait appris que quelquefois l'esprit, ou l'âme,
quitte le corps et erre çà et là à l’aventure selon son bon plaisir. Il pensa
donc que peut-être son corps gisait sur le champ de bataille et que son esprit
seulement avait accompagné les guerriers dans leur retour au village. Il prit
aussitôt la résolution de retourner par le sentier qu'il avait suivi, à une
distance de quatre journées de marche. Les trois premiers jours, il n'eut
aucune rencontre. Dans la soirée du quatrième, lorsqu'il approchait du champ de
bataille, il remarqua un feu au milieu du sentier qu'il suivait. Voulant
l'éviter, il quitta le sentier; mais le feu, au même instant, changea de
position et se plaça encore devant lui. Il eut beau essayer d’aller à droite ou
à gauche, le même feu mystérieux le devançait toujours, comme pour lui barrer
l'entrée du champ de batailles. « Moi aussi, -- se disait-il, -- je suis
un esprit; je cherche à rentrer dans mon corps; je veux accomplir mon dessein.
Tu me purifieras; mais tu n'empêcheras pas la réalisation de mon projet. J'ai
toujours remporté la victoire contre mes ennemis, malgré les plus grands
obstacles. Aujourd'hui je la remporterai sur toi, esprit du feu ! » Il dit, et, faisant un grand effort, il se
lança à travers la flamme mystérieuse.... Il sortit comme d'un long
ravissement.... Il se trouvait assis sur le champ de bataille, adossé à un
arbre. Son arc, ses flèches, ses habits, ses ornements, son appareil de guerre,
le poteau des braves, tout se trouvait dans le même état et dans la même
position où ses soldats l'avaient laissé au jour de la bataille. Il leva les
yeux et vit un grand aigle, perché sur la plus haute branche d'un arbre
au-dessus de sa tête. A l'instant il reconnut son oiseau-manitou, le
même qui lui était apparu en songe dans son premier jeûne à sa sortie de
l'enfance, l'oiseau qu'il avait choisi pour son esprit tutélaire et dont
jusqu'alors il avait porté la griffe au cou. Son manitou avait soigneusement
gardé son corps et avait empêché les vautours et les autres oiseaux de proie de
le dévorer. Le Chef se leva et se tint quelques instants debout; mais il se
trouvait faible et abattu. Le sang de sa blessure avait cessé de couler, et il
la pansa. Il connaissait l'efficacité de certaines feuilles et racines propres
à guérir les plaies; ils les chercha, les recueillit soigneusement dans la
forêt, en écrasa quelques-unes entre deux pierres et se les appliqua. Il en
mâcha d'autres et les avala.
Au bout de
quelques jours, il se sentit assez de force pour tenter son retour au village;
mais la faim le dévorait. Dans l'absence de grands animaux, il vécut de petits
oiseaux que ses flèches abattaient, d'insectes et de reptiles, de racines et de
fruits. Après bien des fatigues, il arriva enfin sur le bord de la rivière qui
le séparait de sa femme, de ses enfants et de ses amis. Le Chef poussa le cri
convenu en pareille circonstance, le cri de l'heureux retour d'un ami absent.
Le signal fut entendu. Aussitôt un canot est envoyé pour le chercher. Pendant
l'absence du canot, les conjectures étaient nombreuses pour deviner la personne
absente qui venait de faire entendre la voix amicale de son approche. Tous ceux
qui avaient fait partie de la bande guerrière se trouvaient présents au camp.
Les morts seuls étaient restés sur le champ de bataille. « L'inconnu, sur
l'autre bord, ne serait-il pas un chasseur absent ?.... Ou bien, ce cri ne
serait-il peut-être pas une ruse hardie des ennemis pour enlever les chevelures
des rameurs ?.... L'envoi fait du canot t'ut donc jugé imprudent, parce qu'on
ne s'était pas assuré préalablement de l'absence d'un individu du village.
Pendant qu'à
l'autre bord se croisaient toutes ces conjectures, le Chef-Guerrier
s'embarquait. Bientôt il se présente devant eux, au milieu des acclamations et
des cris de joie de tous ses proches et de tous ses amis. Les Indiens s'élancent
avec empressement de toutes les loges pour serrer la main et célébrer l'heureux
retour de leur cher et fidèle conducteur. Ce jour sera pour eux mémorable et
solennel. Ils rendent des actions de grâces au Maître de la vie et à
tous les manitous du calendrier indien pour la conservation et le retour de
leur Chef bien-aimé. Toute la journée se passe en danses, en chants et en
festins.
Lorsque les
premiers éclats de leur étonnement et de la joie universelle se furent ralentis
et que la tranquillité ordinaire se fit dans le village, le Chef battit son
tambour pour convoquer son peuple. Il lui raconta toute l'histoire de ses
aventures si extraordinaires, et termina son récit en leur faisant connaître et
en imposant à toute la nation « le culte du feu sacré et funèbre, »
c'est-à-dire la cérémonie qui consiste à tenir un feu pendant quatre nuits
consécutives sur chaque tombeau nouvellement fermé. Il leur dit que ce culte
est avantageux et agréable à l’âme du défunt; que la distance au pays des
âmes est de quatre longues journées; que, dans ce voyage, l'âme a besoin
d'un feu chaque nuit dans son campement; que ce feu funèbre, allumé sur, la
tombe par les proches parents du défunt, sert à éclairer et à chauffer l'âme
durant sa pérégrination. Les Chippeways croient que, lorsque ce rit religieux
est négligé, l'âme, ou l'esprit, est forcé lui-même de remplir la tâche
difficile de faire et d'entretenir son propre feu, et cela avec le plus grave
inconvénient.
Me voici, mon
révérend Père, au bout de la légende chippewaise. Je vous la donne telle que je
l'ai reçue. On m'assure qu'elle est très ancienne. Le culte du feu, parmi nos
Indiens, tient du culte des païens primitifs, lesquels, pour se purifier,
sautaient par dessus un feu mystérieux ou allumé en l'honneur de quelque
divinité. Les lois de Moïse défendaient cette pratique aux Juifs.
J'ai encore, mon
révérend Père, un petit mot à ajouter, et je finis cette longue épître. Dans ma
Douzième lettre, à la page 303 de vos Précis Historiques, 1855,
vous trouverez que, dans ma visite aux Corbeaux, campés au pied des
Montagnes-Rocheuses, j'étais l'objet d'une haute vénération au milieu de ces
sauvages. Pourquoi ? J'étais considéré comme
le porteur ou le gardien du feu mystérieux. En effet, je portais une
boîte d'allumettes phosphoriques dans la poche de ma soutane. Les sauvages
s'étaient aperçus que je m'en servais pour allumer ma pipe ou calumet. Dans une
seconde visite, j'appris la cause, bien futile en soi, qui avait attaché une si
grande importance à ma pauvre personne.
Je reçois de
temps en temps des nouvelles de ces pauvres et malheureux païens. Ils
n'oublient pas les visites qu'ils ont reçues, et je n'oublie pas non plus ces
enfants de mon cœur. Ils continuent de demander, avec instance, chaque année,
qu'on leur envoie des missionnaires pour baptiser leurs enfants et pour les
instruire dans la sainte foi, qui seule peut les rendre heureux en ce monde et
les conduire au bonheur éternel.
Vous me demandiez
un jour, mon révérend Père, dans une excursion que nous fîmes ensemble lors de
mon dernier voyage en Belgique, « quel est le degré de civilisation des tribus
que j'avais visitées? » Je vous répondis
: « Je ne sais pas tout ce qu'on veut faire entendre en Europe par ce mot de civilisation.
On y parle des sauvages comme d'êtres exceptionnels et d'une autre
nature. Ce sont des hommes comme nous. Ils ne diffèrent de nous que parce
qu'ils sont ignorants, pauvres, malheureux. Mais leur cœur est si bon ! Il en est même qui ont beaucoup d'esprit
naturel, et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de foi et de vertu
! » La fin de ma lettre n'est-elle
pas une confirmation de ce que je vous disais ?
Quelle reconnaissance ! Quel
désir de connaître Dieu !
Si donc il s'agit
de la civilisation des âmes pour le ciel, oh ! nous n'avons pas besoin ici de vos
civilisateurs d'Europe. Faites prier pour que le bon Dieu nous envoie des
missionnaires, et nous ferons des heureux !
Je recommande
tous ces chers sauvages, nos frères en Jésus-Christ, rachetés du même
sang et renfermés dans le même Cœur sacré, je les recommande tous bien
instamment à vos saints sacrifices et à vos bonne prières.
Veuillez me
croire avec le plus profond respect,
Mon révérend Père,
Rae Vae servus in Xto,
P. J. DE SMET, S. J.