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Onzième lettre


ONZIÈME LETTRE

A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,
31 décembre 1841.

Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier, et les observations que j'y ai recueillies, il me reste à faire l'exposé de ce qui s'est passé chez les Têtes-plates pendant mon absence, et depuis mon retour jusqu'aujourd'hui, dernier jour de l'an. Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous feront voir que les P.P. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, et que tous les résultats obtenus viennent à l'appui de ce que j'ai avancé dans mes lettres précédentes.
Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il s'agissait d'en venir avant l'hiver à un commencement d'exécution. Ce qui pressait le plus, c'était une clôture qui renfermât le terrain destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir provisoirement d'église. On se mit à l'œuvre de si bon cœur, que dans l'espace d'un mois tout fut achevé. Les Têtes-plates eurent bientôt coupé dans les forêts deux à trois mille pieux dont ils firent la clôture ; et pendant ce temps nos bons frères et les trois charpentiers que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l'aide de la hache, de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et galerie, balustrades, stalles, chœur, etc. dans laquelle on put réunir, le jour de Saint-Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et continuer à les instruire jusqu'au 3 décembre, jour fIxé pour le baptême. Dans l'intervalle entre ces deux époques, il y eut tous les jours une instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées ou en âge de 1'être ; elle durait ordinairement environ cinq quarts d'heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de la nuit, et dans l'absence des petits enfants gardés à la loge par leurs frères et sœurs d'un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien leurs désirs, que le jour de saint François-Xavier les Pères eurent la consolation de baptiser deux cent deux adultes.
Tant d'âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage ; aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance et d'autres tentations dans les mieux intentionnés ; maladie de l'interprète, du sacristain, du préfet de l'église, lorsque leur concours semblait le plus urgent ; les orgues brisées involontairement par les sauvages au moment même où l'on devait en faire un si bon usage ; un ouragan, la veille du baptême, le même qui avait renversé ma loge dans la prairie aux chevaux ; les arbres déracinés dans la forêt, trois loges emportées par le vent ; l'église ébranlée jusque dans ses fondements, et ses fenêtres enfoncées ; tout semblait se conjurer contre la belle cérémonie du baptême ; mais, le jour arrivé, tous les nuages disparurent.
Les Pères s'étaient proposé de faire les mariages le jour même du baptême ; mais l'administration de ce premier sacrement s'étant prolongée beaucoup plus longtemps qu'ils ne l'avaient cru, à cause de tout ce qu'il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux chrétiens la garde de leur innocence baptismale.
Comme aucun des anciens missionnaires n'a rien laissé par écrit sur la conduite à tenir dans les mariages. il sera peut-être utile de rapporter ici celle que nous avons tenue et établie, afin qu'elle soit redressée, si elle n'avait pas été ce qu'elle aurait dû être.
1° Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n'y a point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison en est, qu'on n'en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer sa première femme quand il le juge à propos, et d'en prendre une autre ; plusieurs même se croient le droit d'en avoir plusieurs à la fois. Il est vrai qu'en se mariant ils se promettent parfois qu'Ils ne se sépareront qu'à la mort, ou qu'ils ne se marieront jamais à d'autres ; mais quel homme ou quelle femme passionnés n'en ont pas dit autant ? Peut-on inférer de là que le contrat soit valide, quand il est universellement reçu qu'après de telles promesses on ne reste pas moins libre de faire ce qu'on veut si l'on se dégoûte l'un de l'autre ? Nous sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu'à présent, il n'y a pas eu de mariage, parce qu'ils n'en ont jamais bien connu l'essence et l'obligation. Ne pas supposer cela, serait s'engager dans un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C'était, si je ne me trompe, la conduite de saint François-Xavier dans les Indes, puisqu'il est dit dans sa vie, qu'il louait devant les maris celles de leurs femmes qu'il croyait devoir leur être plus chère, afin qu'ils s'en tinssent plus facilement à une seule.
2° Supposant ensuite que dans l'usage du mariage il n'y avait eu que des fautes matérielles, on n'a parlé de la nécessité de la réhabilitation que pour le temps qui suivrait le baptême.
Après qu'on eut donc pris les informations nécessaires pour reconnaître les degrés de parenté et en donner la dispense, on célébra la cérémonie des mariages le lendemain du baptême ; elle contribua beaucoup à donner à la peuplade une haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre mariages contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs indices d'une bonne conscience. Il y avait parmi les couples des vieillards des deux sexes ; leur présence à l'église pour un tel acte, qui prêterait peut-être à rire en Europe, ne rendait la cérémonie que plus respectable aux yeux de l'assemblée. C'est que chez les Têtes-plates tout ce qui touche à la religion est sacré ; malheur à celui qui insinuerait la moindre plaisanterie sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur gros de ces doux souvenirs qui, épurés par la grâce, font le charme de la vie, et surtout de la société conjugale.
La seule chose qui parut étrange à nos Indiens c'est qu'il fallut prendre les noms des témoins. Mais lorsqu'on leur eut dit que l'Église l'ordonnait ainsi pour donner plus de poids et de dignité au contrat de mariage, ils n'y virent plus rien que de raisonnable, et c'était à qui serait témoin pour les autres. Le même étonnement s"était manifesté dans le baptême au sujet des parrains. L'interprète avait rendu le mot de parrain, qui n'est pas de leur langue, par celui de second père. Les pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni quelles obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers ni à se choisir un parrain ni à 1'ètre pour un autre. Quand on se fut bien entendu, les difficultés s'aplanirent d'autant plus facilement que, pour ne pas multiplier les affinités spirituelles, on donna seulement un parrain aux hommes et une marraine aux femmes, et que, quant aux obligations attachées à ce titre, les Robes-noires promirent de se charger de la plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes, le choix des parrains était fort limité, puisqu'il n'y avait encore que treize chrétiens adultes ; mais la section des personnes les plus âgées ayant été baptisée avant les autres, ces nouveaux chrétiens, sans quitter le cierge, symbole de leur foi, furen1 choisis pour la seconde section, et ainsi de suite jusqu'à la fin.
Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême ! les Pères n'avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à cause des préparatifs à faire pour l'ornement de la chapelle et d'une indisposition du P. Mengarini. Le soir il y eut réunion, mais quel fut l'étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration de la chapelle ! Quelques jours auparavant, on avait chargé les femmes, les filles et les enfants de faire le plus grand nombre possible de nattes de jonc ou d'autres tissus ; toutes avaient concouru à cette bonne œuvre, de sorte qu'on en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes, ornées de festons de verdure, de jolies draperies autour de l'autel, un ciel où se trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau de la sainte Vierge sur la tabernacle, la porte du tabernacle représentant le saint Cœur de Jésus, les images des stations du chemin de la croix enchâssées dans de~ cadres rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l'approche d'un grand jour, le calme du soir après un terrible ouragan : tout cela, avec la grâce de Dieu, disposa si bien les cœurs et les esprits, que je ne crois pas qu'il fût possible de voir sur la terre une assemblée d'hommes plus semblables à la compagnie des saints. C'est là le beau bouquet qu'il fût permis aux Pères d'offrir le lendemain à Saint François-Xavier. Ce jour, on passa quatorze heures et demie à l'église ; depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures et demie du soir ! il n'y eut qu'un intervalle d'une heure et demie pour le repas. Voici l'ordre suivi : d'abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, qui servirent ensuite de parrains aux jeunes et aux petits garçons. Vinrent ensuite les femmes mariées qui conservaient leurs maris, puis les veuves et les femmes délaissées ; enfin les jeunes personnes et les petites filles.
Qu'il était beau d'entendre ces bons sauvages répondre avec intelligence à toutes les questions qui leur étaient adressées, réciter, leurs prières avec un redoublement de ferveur au moment où on les baptisait, et se retirer ensuite à leurs places, tenant à la main le flambeau, symbole de leur ardente charité !
Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, de leur avidité pour les entendre, du profit sensible que la peuplade en tira ; tout cela est ordinaire dans le cours d'une mission ; mais ce qui ne se voit que rarement, ce sont les sacrifices héroïques qui ont été faits. Plusieurs avaient deux femmes, ils ont gardé celle qui avait le plus d'enfants et renvoyé l'autre avec tous les égards possibles. Un soir, l'un d'eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce moment remplie de sauvages ; là, sans respect humain, il exposa sa situation, demanda conseil et fit à t'instant ce qu'on lui conseilla ; il renvoya la plus jeune des deux femmes qu'il avait eue, lui donnant ce qu'il aurait souhaité qu'un autre en pareille circonstance eût donné à sa sœur, et se remit avec la plus âgée qu'il avait quittée. A la fin d'une instruction, une jeune femme demanda à parler, et déclara publiquement qu'elle désirait bien ardemment de recevoir le baptême, mais que jusqu'alors elle avait été si méchante, qu'elle n'osait pas le demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. Un grand nombre de jeunes mères, mariées à la façon des sauvages, et abandonnées de leurs maris qui n'étaient pas des Têtes-plates, y renoncèrent à jamais de tout leur cœur, pour avoir le bonheur d'être baptisées. Voici comment s'y prit une femme déjà âgée pour déterminer son mari qui balançait encore : "Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous m'aimez aussi, mais vous aimez l'autre autant que moi. Je suis vieille, elle est jeune : eh bien ! laissez-moi avec mes enfants, restez avec elle ; par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, et nous pourrons tous être baptisés." On sera encore plus étonné de les entendre parler ainsi, quand on saura que primitivement loin de vouloir faire mal en prenant deux femmes, ces pauvres Têtes-plates avaient cru bien faire, quelque méchant leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant Dieu.
Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. Lorsque l'Angélus sonne, les Indiens se lèvent ; une demi-heure après, on dit en commun les prières du matin ; tous assistent à la messe et à l'instruction. Vers le coucher du soleil, on dit de même les prières du soir ; puis on fait une seconde instruction d'environ cinq quarts d'heure. A deux heures après midi, catéchisme, d'obligation pour les enfants, libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés en deux sections : la première comprend ceux qui savent déjà leurs prières ; la seconde les commençants. Un des Pères fait tous les matins la visite des malades pour leur procurer des remèdes ou les consoler, selon le besoin.
Nous avons adopté le système d'enseignement et de récompense en usage dans les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne. Pendant le catéchisme, qui dure environ une heure, il y a récitation, explication et chant de cantiques. Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne de bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté de la question proposée. L'expérience a prouvé que ces notes, données sur le champ, sont moins embarrassantes lorsqu'on les donne de la main à la main, que lorsqu'on les inscrit dans un tableau ; cela prend moins de temps, intéresse davantage les enfants et les rend plus attentifs et plus soigneux. Elles servent en même temps de certificat de présence au catéchisme et de marque d'intelligence et de bonne volonté, que les parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. Aussi ces bons parents, afin de les rendre capables de mieux répondre le lendemain, et en partie pour s'instruire eux-mêmes plus à fond, leur font-ils répéter chez eux tout ce qu'ils ont entendu au catéchisme. Le désir de voir les enfants s'y distinguer y a attiré presque toute la peuplade ; aucun des chefs qui a des enfants n'y a manqué, et il n'y a pas moins d'émulation parmi les parents que parmi les enfants.
Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c'est l'exactitude et la justice reconnue avec laquelle on récompense ceux qui répondent bien. Les bonnes notes de la semaine sont récompensées le dimanche par des croix, des médailles ou des rubans distribués publiquement à ceux des enfants qui en ont obtenu le plus grand nombre ; il en restent décorés toute la semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois, on distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans le cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent la propriété de chacun. Ces images, conservées avec soin, sont de grands stimulants, non-seulement pour faire apprendre le catéchisme, mais encore peur exciter à la piété. On en conçoit la raison : ce sont des monuments de victoire, des exemples de vertu, des exhortations à la piété, des modèles de perfection, Ce qui leur donne un plus grand prix encore, c'est leur rareté, ce sont les efforts qu'il faut faire pour les mériter. Comme l'amour du travail est surtout ce qu'il faut inspirer aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, on a jugé à propos de récompenser les petits ouvrages qu'ils sont capables de faire, comme on récompense le catéchisme.
Pour maIntenir le bon ordre et favoriser l'émulation, les enfants du catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de six chacune ; les garçons d'un côté, les fil1es de l'autre. A la tête de chaque bande, il y a un chef chargé d'aider les autres à apprendre et à retenir la lettre du catéchisme. Afin que tous puissent nourrir l'espoir de mériter une récompense à la fin de la semaille ou du moins une bonne note, on les a partagés de manière à ce que les concurrents, au nombre de cinq ou six dans chaque bande, soit de force à peu près t!gale.
Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande chasse, immédiatement après les fêtes de Noël, les camps réunis des Têtes-plates, des Pends-d'oreilles et des Nez-percés, se disposa à sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. Pour moi, dès le lendemain de mon retour du fort Colville, je me remis à l'œuvre. Trente-quatre couples de Têtes-plates avaient voulu attendre mon retour pour recevoir le baptême et réhabiliter leurs mariages ; les Nez-percés, encore plus en retard, n'avaient pas même présenté leurs enfants au baptême, et l'on avait admis dans le camp un vieux chef pied-noir avec sa petite famille, cinq personnes en tout : ils montraIent tous le plus grand désir d'être instruits dans la foi chrétienne. Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour, outre les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre aux fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze Têtes-plates avec trois de leurs chefs, trente Nez-percés avec leur chef, et le chef Pied-noir avec sa famille. Ce jour, je commençai mes messes à sept heures du matin ; à cinq heures après midi, je me trouvais encore dans la chapelle. Je ne puis vous exprimer les consolations que j'éprouvai dans ces heureux moments ; rien de plus édifiant que le maintien et la dévotion de ces bons sauvages. Le lendemain. je chantai une messe solennelle en actions de grâces pour les insignes faveurs dont le Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents nouveaux chrétiens, en y comprenant les petits enfants ; réunis dans une pauvre chapelle couverte de jonc, au mIlieu d'un désert où peu auparavant le nom du vrai Dieu était à peine connu, y offrant à leur Créateur leurs cœurs régénérés dans les saintes eaux du baptême, et protestant de persévérer jusqu'à la mort dans son saint service : c'était là sans doute une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l'espérons, attirera la rosée céleste sur les Têtes-plates et sur les nations voisines. Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande chasse des buffles ; réunis au camp des Pends-d'oreilles, qui les attendaient à deux journées de marche d'ici, ils seront au delà de deux cents loges. Je suis rempli d'espoir dans l'attente des nouveaux succès par lesquels le Seigneur daignera, je l'espère, récompenser le zèle de ses serviteurs. Dans l'entre temps, nous nous occupons, le P. Mengarini et moi, à traduire le catéchisme en langue tête-plate, et à préparer à la première communion environ cent cinquante personnes restées à Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer tout le terrain de la réduction d'une forte palissade munie de deux bastions. Cet ouvrage est d'une nécessité absolue pour nous mettre à l'abri des incursions furtives des Pieds-noirs, dont nous attendons de jour à autre une visite. Notre confiance en Dieu sera toujours notre bouclier ; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous demeurons sans crainte à notre poste.
Un jeune Simpoil vient d'arriver à notre camp ; voici ses paroles mot pour mot : "Je suis Simpoil ; ma nation fait pitié ; elle m'envoie pour écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux Têtes-plates ; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur exemple." Ce brave jeune homme va passer l'hiver avec nous, et retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la semence de l'Évangile.
Toute la nation tête-plate convertie, quatre cents Kalispels déjà baptisés, ainsi que quatre-vingts Nez-percés, plusieurs Cœurs-d'alène, Kootenays et Pieds-noirs ; les Serpents, les Simpoils, les Chaudières et une foule d'autres peuples qui nous tendent les bras ; le gouverneur du fort Van-Couver et le Rév. M. Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous veillons former un établissement dans cette contrée ; en un mot tout un vaste pays qui n'attend que l'arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se ranger sous l'étendard de la croix de Jésus-Christ : voilà, mon Rév. Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841 ! C'est au pied du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères, et des milliers d'âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute l'éternité !


Copie d'une lettre du Rév. M. Blanchet au Père de Smet,
reçue le 1er novembre 1841.

Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.

Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un puissant secours !
Je félicite le pays du trésor qu'il possède, par l'arrivée et l'établissement des Membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos victoires et vos succès. Dans peu d'années, vous aurez la gloire et la consolation de voir se ranger sous l'étendard de la croix par votre entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie.
Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C'est un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête des affaires de l'honorable Compagnie de la baie d'Hudson, à l'ouest des Montagnes Rocheuses ; il l'a protégée avant notre arrivée dans le pays ; il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d'exemples et de faits.
Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de Mers et moi ; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi l'objet de votre sensibilité.
Voici en peu de mots on nous en sommes. L'établissement catholique de Wallamette renferme près de soixante familles ; celui de Cowlitz cinq seulement ; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses d'école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens, prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues dans les famIlles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles au progrès ; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés ; mais nous n'avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques missions à la hâte parmi eux ; nous baptisons les enfants et les adultes en danger de mort Nous n'avons pas le temps d'apprendre les langues ; jusqu'à présent nous avons même manqué d'interprètes pour traduire les prières ; ce n'est que depuis peu que j'ai réussi à le faire en langue tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversité des langues. Les Kalapouyas du haut de Wallamette, lesTchinouk de la Columbie, les Kayous de Wallawalla, les Nez-percés, les Okinakines, les Têtes-plates, les Serpents, les Cowlitz, les Klikatas de l'intérieur au nord de Van-Couver, les Tchébélis an nord de l'embouchure de la Columbie, les sauvages de Nesqually et de l'intérieur de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière de Travers, les Klalams de la même baie, ceux de l'ile Van-Couver, des postes du nord sur le bord de la mer et dans l'intérieur du pays qu'arrosent les sources et les tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente. Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos entrailles se dessèchent de voir tant d'âmes périr sous nos yeux, sans pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie.
De plus, nos moyens temporels sont limités ; nous ne sommes que deux ; nos valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de l'honorable Compagnie ; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets ; nous n'avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez de notre situation, et combien nous sommes à plaindre.
Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour répandre le poison de l'erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits : au Wallamette, à huit milles de notre établissement ; chez les Klatsaps, au sud de l'embouchure de la Columbie ; à Nesqually sur le Puget-Sund ; aux grandes dalles en bas de Wallawalla, enfin à la chute du Wallamette. Les missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville. Au mIlIeu de tant d'ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d'inculquer nos principes catholiques, là où le poison n'a pas encore été répandu, soit afin de paralyser les progrès du mal ou d'en tarir la source même. Le combat a été rude ; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous. Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu d'influence. J'ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu ; ce printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé au méthodiste un village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du Wallamette ; M. de Mers a visité les Tchinouks du bas du fleuve Columbie ; ils sont disposés pour nous. J'arrive des cascades, à dix-huit lieues de Van-Couver ; les sauvages de ce poste avaient résisté jusqu'alors aux insinuations d'un prétendu ministre. C'était une première mission ; elle n'a duré que dix jours ; ils ont appris le signe de la croix, l'offrande du cœur à Dieu, l'oraison dominicale, la salutation angélique, le symbole des apôtres, les dix commandements de Dieu et ceux de l'Église. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, et en baptiser un bon nombre.
Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund, où les sauvages le demandent depuis longtemps. Mes catéchumènes de Flackémar, village converti le printemps passé, n'ont pu être visités depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d'un nommé M. Waller, établi à la chute du Wallamette.
Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à propos d'envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères. Dans mon idée, c'est ici qu'il faudrait jeter les fondements de la religion. C'est ici qu'il faudrait établir un collège, un couvent, des écoles ; c'est ici qu'un jour un successeur des apôtres viendra de quelque part s'établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d'un vaste pays, qui promet une si abondante moisson. C'est ici que le combat est engagé, et qu'il nous faut vaincre d'abord. Ce serait donc ici qu'il faudrait établir une belle mission ; des postes d'en bas, les missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directIons alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez le besoin où nous sommes d'un révérend Père et d'un Frère pour nous secourir dans notre détresse.
Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m'apprennent que Mgr Rochure y était arrivé, accompagné de .trois prêtres ; qu'une vaste église catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères l'automne passé, que les naturels se convertissaIent en grand nombre, que les temples des minIstres protestants étaient presque abandonnés.
Mgr de Juliopolis, de la Rivière-Rouge, me dit que les sauvages des pieds des Montagnes Rocheuses à l'est lui avait député un métis qui vit avec eux, afin d'obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le révérend M. Thibault est destiné pour cette mission.

Agréez, etc. F. N. BLANCHET.









1 Les parties du vaste territoire de l'Orégon qui avoisinent l'Océan Pacifique, le fleuve Columbie et les rivières navigables que reçoit ce fleuve, sont exploitées par la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson, établie dans plusieurs forts sur les bords des rivières. Ses agents y achètent aux sauvages leurs pelleteries, et leur fournissent en échange des armes, de la poudre, du tabac et autres marchandises. Comme un grand nombre d'employés subalternes de cette Compagnie sont des Canadiens catholiques, elle s'est concertée au Canada avec Mgr l'évêque de Juliopolis, qui y a envoyé deux prêtres, MM. Blanchet et de Mers. Ces dignes missionnaires résident, depuis la fin de 1838, aux forts de Cowlitz et de Wallamette, situés à peu de distance l'un de l'autre sur les rivières du même nom, à environ vingt-deux lieues du fort Van-Couver, et à cinquante lieues de l'océan Pacifique. Ils s'y livrent avec le plus grand zèle aux pénibles fonctions de leur ministère. Ils font aussi de fréquentes excursions dans l'intérieur du pays pour visiter les forts de la Compagnie, et profitent de toutes les occasions pour propager la foi catholique parmi les nations sauvages. M. Blanchet vient d'être élevé à la dignité épiscopale. C'est auprès de lui que se rendent les sept sœurs de Notre-Dame qui se sont embarquées dernièrement à Anvers avec le P. de Smet, à bord du brick belge l'Infatigable.