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Douzième lettre
DOUZIÈME LETTRE
A M. FRANCOIS DE SMET.
Université de Saint-Louis, le 3 novembre 1842.
Dans ma dernière lettre datée du 15 août, je promis à M. le chanoine de la Croix d'écrire de Saint-Louis, si j'avais le bonheur d'y arriver. Le Seigneur m'a ramené sain et sauf, et me voici en devoir de remplir ma promesse. En quittant le P. Point et le camp des Têtes-plates sur la rivière Madisson, j'étals accompagné de six de nos sauvages. Trois jours après, nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et parcouru cent cinquante milles dans un pays souvent visité par les Pieds-noirs, sans toutefois les rencontrer.
A l'endroit où la Rivière des vingt-cinq verges se jette dans la Roche-Jaune, nous trouvâmes environ deux cent cinquante loges de sauvages, tous amis des missionnaires, savoir : des Têtes-plates, des Kalispels, des Nez-percés, des Kayuses et des Serpents. Je passai trois jours au milieu d'eux, pour les exhorter à la persévérance, et faire les préparatifs de mon long voyage. A mon départ, dix néophytes se présentèrent devant ma loge, pour me servir d'escorte et m'introduire parmi les Corbeaux.
Le soir du lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de cette nombreuse peuplade. Ils nous avalent aperçus de loin ; quelques-uns d'entre eux me reconnurent. Aux cris la Robe-noire, la Robe-noire ! tous, grands et petits, au nombre d'environ trois mille, sortirent de leurs loges comme les abeilles de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le sujet d'une scène assez singulière : les chefs et une cinquantaine des plus signalés entre les braves s'empressèrent de m'entourer et m'arrêtèrent tout court ; l'un me tirait à droite, l'autre à gauche ; un troisième me tirait par la soutane ; un quatrième, aux formes et à la taille athlétique voulait m'enlever et me porter sur ses bras ; tous parlaient à la fois et semblaient se quereller. Ne comprenant rien à leur querelle, je ne savais trop si je devais être gai ou sérieux. L'interprète vint bientôt me tirer d'embarras, et m'apprit que toute cette confusion n'était qu'un signe de politesse et de bienveillance à mon égard, chacun voulant avoir l'honneur de loger et de nourrir la Robe-noire. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne l'eus pas plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, et je suivis le principal chef dans sa loge, la plus grande et la plus belle du camp. Les Corbeaux ne tardèrent pas à s'y rendre en foule, et tous me comblèrent d'amitiés ; le calumet social, symbole d'union et de fraternité sauvage, fit le tour sans se refroidir, accompagné de toutes les simagrées dans lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du pays.
De tous les sauvages de l'ouest des montagnes, les Corbeaux sont sans contredit les plus adroits, les plus polis et les plus avides d'instruction ; ils professent beaucoup d'amitié et une grande admiration pour les peuples civilisés. Ils me firent mille questions ; entre autres ils voulurent savoir quel est le nombre des blancs. "Comptez, leur répondis-je, les brins d'herbe de vos immenses plaines, et vous saurez à peu près ce que vous désirez connaître." Tous se mirent à rire, en disant que la chose était impossible ; mais ils comprirent ma pensée lorsque je leur expliquai la grandeur des villages des blancs (New-York, Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces grandes loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts de la main et entassés (par étages) jusqu'à quatre ou cinq les unes au-dessus des autres ; quand je leur appris que quelques-unes de ces loges (en parlant des églises et des tours) étaient aussi hantes que des collines et assez vastes pour contenir tons les Corbeaux réunis ; que dans la loge du Conseil (le capitole de Washington) tous les grands chefs de l'univers pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner ; que les chemins dans ces grands villages étaient toujours remplis de passagers qui allaient et venaient plus nombreux que les bandes de buffles paissant par milliers dans quelques-unes de leurs belles prairies, ils ne pouvaient revenir de tant de merveilles.
Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire de ces loges mouvantes (wagons), traînées par des machines qui vomissent des flots de fumée et laissent loin derrière elle les coursiers les plus agiles ; et ces canots à feu (bateaux à vapeur), qui transportent en peu de jours, avec armes et bagages, des villages entiers d'un pays à un autre, traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent les grands fleuves et les rivières ; quand j'ajoutai que j'avais vu des blancs s'élever dans les airs (en ballon) et planer au milIeu des nues comme l'aigle de leurs montagnes l'étonnement fut à son comble, et tous mirent leur main sur la bouche, en poussant un cri d'admiration : "Le Maître de la vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses favoris !"
C'était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser ; quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je leur expliquais ! Ils en avaient déjà entendu parler ; ils savaient, disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux sur la terre, et leur procure ensuite le bonheur de la vie future. Aussi me demandèrent-ils la permission de rassembler tout le camp, pour entendre ces paroles du Grand-Esprit, dont on leur avait dit tant de merveilles.
Les trois pavillons que les États-Unis leur avaient envoyés furent dressés à l'instant, et trois mille sauvages se trouvèrent réunis ; les malades eux-mêmes avaient été apportés sur des peaux. A genoux sous les drapeaux avec mes dix néophytes Têtes-plates, et entouré de cette multitude avide d'entendre la bonne nouvelle de l'Évangile, j'entonnai d'abord deux cantiques ; vint ensuite la récitation de toutes les prières. qui leur furent interprétées ; puis les chants recommencèrent, suivis de l'explication du symbole des apôtres et des dix commandements de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent que ce jour était le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent avec instance de les prendre en pitié, et de rester parmi eux pour leur apprendre, ainsi qu'à leurs petits enfants, la manière de connaître et de servir le Grand-Esprit. Je leur promis qu'une Robe-noire les visiterait. mais à condition que les chefs s'engageraient à. faire cesser les vols si communs parmi eux, et s'opposeraient avec vigueur à l'abominable corruption des mœurs qui régnait dans la peuplade.
Croyant que j'étais doué d'un pouvoir surnaturel, ils m'avaient demandé dès le commencement de nos entretiens de faire cesser la maladie qui ravageait le camp, et de leur procurer l'abondance, c'est-à-dire de remplir leurs plaines de gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon instruction. que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs maux ; que s'il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et pur, ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à lui, il rejette aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte loi ; que, dans sa colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq grands villages (Sodome, etc.), à cause de leurs abominations ; que les Corbeaux, suivant la même route et livrés à des désordres de tout genre, ne devaient pas se plaindre de ce que le Grand-Esprit semblait les punir par les maladies, par la .guerre et par la famine ; qu'eux-mêmes étaient les auteurs de toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer, ils pouvaient s'attendre à les voir augmenter encore, jusqu'à ce qu'enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur partage pour toujours après leur mort ; mais que s'ils voulaient éviter tous ces maux, ils le pouvaient en faisant des efforts pour arrêter et extirper le mal. Le grand orateur du camp fut le premier à répondre : "Robe-noire, je t'entends ! tu nous as dit la vérité ; de mon oreille tes paroles ont pénétré jusque dans mon cœur ; je voudrais que tous pussent le comprendre." Et s'adressant à sa nation, il répétait avec force : "Oui, Corbeaux, la Robe-noire nous a dit la vérité ; nous sommes des chiens. Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos enfants."
J'eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs réunis en conseil ; je leur proposai l'exemple des Têtes-plates et des Pends-d'oreilles, dont les chefs se faisaient un devoir d'exhorter leur peuplade, à la pratique des vertus, et ne craignaient pas de déployer au besoin, dans l'intérêt même des coupables, une juste sévérité. Ils me promirent de suivre mes avis, m'assurant que je les trouverais mieux disposés à mon retour. J'ai lieu de croire que cette visite, que le bon exemple de mes néophytes et surtout les prières des Têtes-plates opéreront du changement parmi les Corbeaux. Une de leurs bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d'espérance, c'est qu'ils ont résisté avec courage à l'importation des boissons enivrantes dans leur tribu. "A quoi bon votre eau de feu ? disait leur chef aux marchands qui l'importunaient. Elle brûle la gorge et l'estomac ; elle rend l'homme semblable à un ours ; dès qu'il en a goûté, il mord, il grogne, il hurle, et finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu ne fait que du mal. Portez-là à nos ennemis, et ils s'entretueront, et leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, nous n'en voulons pas ; nous sommes assez fous sans elle."
Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni. Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j'en pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix*. Ensuite je remis mon crucifix entre les mains du grand chef ; il le baisa de la manière la plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses deux mains le Christ sur son cœur, il s'écria : "O Grand-Esprit, aie pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde." Tous les assistants suivirent son exemple.
Je me trouvais dans le village des Corbeaux, lorsqu'on leur annonça que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d'une trahison des Pieds-noirs. Des hérauts firent le tour du camp, proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique des deux braves. Un morne silence régnait partout ; mais bientôt il fut interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous, que propre, selon eux. à émouvoir les cœurs les plus insensibles et exciter dans l'âme des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les sœurs et les filles dès guerriers massacrés se présentèrent tout à coup en public, la tête rasée, le visage ensanglanté, tout le corps couvert de blessures qu'elles s'étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles remplissaient l'air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d'avoir pitié d'elles, de leur faire la charité, c'est-à-dire de leur procurer une prompte et terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient au milieu du camp tous les chevaux qu'elles possédaient. Un des chefs sauta sur l'un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l'air, s'écria qu'il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de jeunes gens se rangèrent à ses côtés ; tous ensemble entonnèrent le refrain guerrier ; et promettant solennellement qu'ils ne retourneraient pas les mains vides, c'est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents distribuent aux guerriers tout ce qu'ils possèdent, ne retenant que des haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et des orphelins les trophées remportés sur l'ennemi ; leurs amis viennent les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à l'exaltation, ils jettent les haillons), se lavent, se barbouillent de couleurs, s'habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant et traînant à leur suite tout le village.
Le 25, je fis mes adieux à mes dix compagnons Têtes-plates et aux Corbeaux, et je m'élançai une seconde fois dans les plaines arides de la Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d'un métis Crie, nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants, voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne reviendrai pas sur la description que j'ai déjà faite de ces régions ; c'est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le théâtre d'innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas, l'interprète Corbeau, qui avait séjourné onze ans dans le pays, régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du doigt l'endroit même où la chose s'était passée. Dans notre situation présente, ces récits n'avaient guère de quoi m'amuser ; tous roulaient sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de penser qu'à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes d'une attaque semblable. C'est ici principalement que les Corbeaux, les Pieds-noirs, les Scioux, les Sheyennes, les Assiniboins, les Arikaras et les Minatarées vident leurs querelles interminables, se vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres.
Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur je lieu même d'un massacre tout récent. Les membres sanglants de dix Assiniboins, tués trois jours auparavant, étaient éparpillés çà et là, et presque toutes les chairs avaient été dévorées par les loups et les oiseaux carnassiers. A la vue de ces ossements et des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes, j'avoue que le peu de courage dont je me croyais animé, sembla entièrement me quitter, et faire place à une frayeur secrète que j'essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons de voyage. Les circonstances ne semblaient guère propres à nous tranquilliser ; bientôt nous remarquâmes des traces fraîches d'hommes et de chevaux qui ne nous laissèrent aucun doute sur la proximité de l'ennemi ; notre guide nous dit même qu'il nous croyait déjà découverts, mais qu'en continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à éluder les desseins qu'on pouvait avoir contre nous ; car il est rare que les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc la marche que nous suivîmes régulièrement jusqu'au 10 septembre. Nous montions à cheval dès l'aurore ; vers les dix heures nous faisions halte pendant une heure et demie, ayant soin de choisir un lieu qui, en cas d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite le trot jusqu'au coucher du soleil. Après notre repas du soir, nous allumions un grand feu, et nous dressions à la hâte une cabane de branches d'arbres pour faire croire aux ennemis qui pouvaient être aux aguets, que nous étions campés là pour la nuit ; car dès que leurs vedettes ont découvert une proie, ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour concerter leur plan d'attaque. Afin donc de nous mettre à l'abri de toute surprise, nous poursuivions notre route jusqu'à dix ou onze heures du soir, et alors, sans feu, sans abri, chacun se disposait de son mieux au repos.
Il me semble que je vous entends me demander: Mais comment dans ce désert pouviez~vous pourvoir à votre subsistance ? Voici un petit extrait de mon journal qui vous délivrera de toute inquiétude à cet égard :
Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et pour notre usage : 3 belles vaches en fort bon état ; 2 gros bœufs, pour la langue et les os à moelle ; 2 grands cerfs ; 3 cabris ; 1 chevreuil à queue noire ; 1 grosse-corne ou mouton ; 2 ours très-gras ; 1 cygne qui pesait environ 25 livres. Sans parler des faisans et des poules.
Cette petite carte de traiteur doit vous convaincre qu'on ne meurt pas de faim par ici ; j'ajouterai que, dans ce pays de gibier, on ne songe guère ni au pain, ni au café, ni à tout ce que vous pouvez appeler les douceurs de la vie ; les bosses, les langues et les côtes tiennent lieu de tout cela. Et le lit ? Il ne nous embarrasse pas davantage ; ici on ne se déchausse pas ; on s'enveloppe dans son manteau de buffle, la selle sert d'oreiller, et grâce aux fatigues d'une longue course d'environ quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et on s'endort au même instant. Les Américains qui habitent le fort Union, à l'embouchure de la Roche-jaune, pour le commerce des pelleteries parmi les Assiniboins, nous reçurent avec beaucoup de politesse et de bienveillance. Nous nous y reposâmes pendant trois jours. Un voyage si long, fait sans interruption à travers un désert où régnaient alors la sécheresse et la stérilité, avait beaucoup épuisé nos pauvres montures ; une seconde course de 1800 milles ne devait pas s'entreprendre à la légère. Tout bien considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné d'Ignace et de Gabriel, au courant impétueux du Missouri ; et bien nous en prit, car le troisième jour de notre descente, à notre grande surprise et satisfaction, nous entendîmes de loin le bruit d'un bateau à vapeur, et bientôt après nous le vîmes s'avancer majestueusement. C'est le premier bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut dans cette saison, chargé de marchandises pour la traite des pelleteries. Notre première pensée fut de remercier Dieu de cette nouvelle faveur. Les quatre propriétaires, qui étaient de New-York, et le capitaine m'invitèrent généreusement à venir à bord ; j'acceptai avec d'autant plus d'empressement, qu'ils m'assurèrent que plusieurs partis de guerre se trouvaient en embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs l'objet d'une grade curiosité : ma soutane, ma croix, mes longs cheveux excitaient leur attention ; il fallut répondre à mille questions et raconter tous les détails de mon long voyage.
Je n'ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, j'ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les forts. L'eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots arrêtaient à chaque instant le bateau, et le mettaient parfois en danger d'échouer. Déjà les pointes de rochers cachées sous l'eau l'avaient percé de trous ; les innombrables chicots qu'il fallait sauter à tout risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent ; un vent violent avait renversé la cahute du pilote, et l'aurait jetée dans le fleuve si l'on n'eût eu soin de rattacher avec de gros câbles ; enfin le bateau ne présentait plus qu'un squelette, lorsqu'après quarante-six jours de travail pénible plutôt que de navigation, j'arrivai sans autre accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d'octobre à midi, j'étais à genoux au pied de l'autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant mes actions de grâces au bon Dieu, pour la protection qu'il avait accordée à son pauvre et indigne ministre.
A compter du commencement d'avril de cette année, j'ai parcouru cinq mille milles ; j'ai descendu et remonté le fleuve Columbie, vu périr cinq de mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de l'Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la Roche-jaune dans toute son étendue, descendu le Missouri jusqu'à Saint-Louis ; et dans tout ce long trajet, je n'ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je n'ai pas reçu la moindre égratignure... Dominus memor fuit nostri, et benedixit nobis.
Bien des choses de ma part à la famille et aux amis.
P. J. DE SMET, S. J.
Copie d'une lettre du P. Mengarini au P. de Smet
Sainte-Marie, 28 juin 1842.
Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un changement salutaire s'est visiblement opéré dans notre peuplade, dont les chefs et les membres nous font déjà goûter, par leur conduite vraiment édifiante, les plus douces consolations.
Le jour de la Pentecôte a été pour nous, et pour nos chers néophytes un jour de bénédiction et de grâces ; quatre-vingts d'entre eux ont eu le bonheur de recevoir pour la première fois le Pain des anges. Leur assiduité pendant un mois aux instructions, que nous leur donnions trois fois par jour, nous avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une retraite de trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges de fusil annonçaient au loin l'arrivée du grand jour. Au premier son de la clochette, une foule de sauvages se pressèrent vers notre église. Un des Pères, en surplis et en étole, précédé de trois enfants de chœur dont l'un portait la bannière du sacré Cœur de Jésus, alla les recevoir pour les conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques, dans le temple du Seigneur. Quel religieux recueil¬lement parmi cette foule ! Tous gardèrent un profond silence ; mais en même temps brillait sur les visages l'allégresse qui avait rempli les cœurs. L'ardent amour dont brûlaient déjà ces âmes innocentes, fut encore enflammé par les fervents colloques avec Jésus dans son sacrement d'amour, que faisait à haute voix l'un des Pères, en y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion, la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous a réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils ont renouvelé les vœux de baptême, et dans l'après-midi ils ont fait la consécration solennelle de leurs cœurs à la sainte Vierge, patronne titulaire de ces lieux. Puissent ces pieux sentiments que, seule, la vraie religion inspire, se conserver parmi nos chers enfants ! Nous l'espérons, et ce qui augmente notre espoir, c'est qu'à l'occasion de cette solennité, environ cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la pénitence, et que, depuis cette époque à jamais mémorable, chaque dimanche nous avons de trente à quarante communions et de cinquante à soixante confessions.
Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non moins touchante, et propre à perpétuer la reconnaissance et la dévotion de nos bons sauvages envers notre aimable Reine. Ce fut l'érection solennelle d'une statue de la sainte Vierge, en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une courte description de la fête. Depuis rentrée de notre chapelle jusqu'à l'endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée, l'avenue n'était qu'une pelouse verte, que bordaient des deux côtés, dans toute leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant en festons. De distance en distance s'élevaient de gracieux arcs de triomphe. A l'extrémité, au milieu d'une espèce de reposoir, était le piédestal qui devait recevoir la statue. Au temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans l'ordre suivant : la bannière du sacré Cœur en tête, de près suivait le petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux enfants de chœur qui jetaient des fleurs sur leur Passage. Venaient ensuite les deux Pères, l'un en chape, l'autre en surplis. Enfin la marche était fermée par les chefs et tous les membres de la peuplade, rivalisant d'ardeur à payer leur tribut de remerciements et de louanges à la bonne Mère. Arrivés à l'endroit, l'un des Pères, dans une courte exhortation, où il rappelait le prodige et l'assistance signalée de la Reine des cieux, ranima dans le cœur de nos chers néophytes la confiance dans la protection de Marie. Après cette allocution et le chant des litanies de la sainte Vierge, tout le cortège revint à l'église dans le même ordre. Oh ! que nous eussions désiré que tous les amis de notre sainte religion fussent témoins de la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles de Sainte-Marie !... Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer qu'après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement ; mais, faute d'ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette faveur jusqu'à la fête du sacré Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement a été porté en procession solennelle ; et depuis, chaque dimanche après vêpres, les fidèles ont le bonheur de recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle réellement descendre du ciel sur nous et sur notre peuplade ! Nous l'attendons avec le secours de vos prières et de celles de tous nos amis.
GREGOIRE MENGARINI, S. J.
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