EXCURSION CHEZ LES SAUVAGES EN 1863
SOIXANTE-CINQUIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
(Suite.
Voir p. 290 et 382)
V
Le 25 août, je
fis mes adieux à mes frères en Jésus-Christ, et je quittai la mission de
Saint-Pierre pour me rendre à celle de Saint-Ignace, à l'ouest des
Montagnes-Rocheuses. La distance est d’environ 250 milles, par le chemin qu'ont
tracé les ingénieurs du gouvernement. On traverse quelques petites rivières
tributaires du Missouri : le Prior, le Dearborne, le Prickly-Pear ou Cactus,
etc. Cette dernière aurait plutôt mérité le nom de Rivière-à-houblon,
car cette plante couvre littéralement tous les buissons et toutes les branches
des arbres de la vallée. L'anice, pimpinella anisum, y abonde
pareillement. Le 29, vers midi, nous atteignîmes le sommet de la grande chaîne
des Montagnes-Rocheuses, par le Passage-à-Mullau, qui a une élévation de 5,480
pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le 5 septembre,
j'arrivais à la mission de Saint-Ignace parmi les Têtes-Plates et les
Pends-d'oreilles. Une belle église en charpente, de 90 pieds sur 80, y a été
érigée. Je trouvai la mission florissante et prospère. Toutefois on ne peut se
faire illusion sur les dangers qui menacent, en ce moment, toutes les tribus
indiennes des Montagnes, par l'approche des Blancs, par la facilité d'obtenir
des liqueurs fortes, ou l'eau de feu, si fatale aux Sauvages; par tous
les vices et tous les excès de cette prétendue civilisation moderne, surtout
comme l'entendent et la pratiquent nos pionniers américains. Il faut en être
témoin pour le croire. Le zélé et digne P. Grassi, supérieur de cette mission,
a fait préparer tous les matériaux pour la construction d'écoles et d'un
hôpital. Il ne savait où trouver des religieuses pour l'administration de ces
nouveaux établissements; mais il continuait toutefois son travail, à la garde
de la bonne Providence. Je ne pus que l'encourager de mon mieux dans son œuvre
si utile et si nécessaire au bien-être de ses néophytes, et le bon Père n'a pas
espéré en vain. A mon retour à Saint-Louis, je me suis adressé, par lettre, aux
dignes Sœurs de la Charité de la maison de la Providence à Montréal (Canada).
La supérieure générale a généreusement accédé à ma demande, en me répondant «
qu'elle accordait bien volontiers cette première colonie de Sœurs à la mission
de Saint-Ignace, et qu'elle en ferait autant pour les autres missions où l'on
pourrait avoir besoin de Sœurs. » Je me suis
empressé de faire part au supérieur des missions des Montagnes de cette bonne
et consolante nouvelle. Quant aux moyens pécuniaires, on peut espérer que la
sainte Providence y interviendra aussi.
Chemin faisant,
je trouvai le P. Ravalli dans la vallée de Sainte-Marie ou Tête-Plate, avec le
F. Claessens, d'Anvers, occupés, à l'aide de plusieurs Indiens, à ériger une
nouvelle église. Le site- est à 20 milles de distance de l'ancienne mission de
Sainte-Marie. Dans la même vallée, à 30 milles plus bas, une autre petite
église a été bâtie pour l'usage des colons français et canadiens; et une autre
encore, au lac Tête-Plate, pour les métis et les Indiens. De plus, une église
était en construction à Banack, ou ville de mineurs. Le P. Grassi avait
obtenu une souscription de 1,500 dollars; les protestants eux-mêmes y ont
contribué. Plusieurs autres églises étaient demandées dans différentes autres
localités.
A la mission des
Koetenais, dépendante de celle de Saint-Ignace, les bons Indiens ont bâti une
petite église et un presbytère à l'usage du missionnaire qui les visite. Ils se
maintiennent dans leur simplicité, leur ferveur et leur zèle primitifs. Ils
font l'admiration de tous les voyageurs qui les visitent, par leur assiduité à
toutes les pratiques religieuses, leur hospitalité et leur amour pour la
justice. Chez eux le vol est inconnu.
Partout où je
rencontrais lesIndiens de nos missions, ils me comblaient d'amitiés.
Le lendemain de
mon passage du sommet de la haute chaîne des Montagnes-Rocheuses, vers le coucher
du soleil, je m'approchai d'un de leurs camps de chasse. Ils ignoraient ma
présence dans le pays. Je vis le chef sonner l'Angelus, et tout son
peuple dévotement prosterné pour le réciter. Ce spectacle si chrétien et si
édifiant se renouvelle trois fois chaque jour dans ces déserts éloignés.
J'arrivai à temps pour présider aux prières du soir de ces chers enfants de mon
cœur.
Dans la même
soirée, et à la grande consolation des Indiens et surtout à la mienne, le P.
Giorda, supérieur de toute la mission, arriva dans le camp. Il revenait de la
Californie, et avait quitté Saint-Ignace pour se rendre à Saint-Pierre. Notre
joie de part et d'autre était grande. J'ajouterai que c'est au désert qu'une
pareille rencontre entre frères en Jésus-Christ s'apprécie le mieux. Nous
échangeâmes avec empressement tout notre petit sac de nouvelles, bonnes ou
tristes, nos espoirs et nos craintes pour le présent et pour l'avenir de nos
missions et de nos chers néophytes. Le camp était en route pour l'est des Montagnes-Rocheuses,
se rendant à la grande chasse des buffles. Le P. Giorda fit une longue
instruction le soir même. Les confessions durèrent jusque bien avant dans la
nuit; tel était leur désir de s'approcher dévotement de la sainte Table. Le
lendemain, je célébrai, sous la voûte du ciel, le très saint Sacrifice de la
messe, et je leur adressai quelques paroles consolantes sur la religion et sur
la joie qui m'animait dans cette heureuse rencontre. Tous les néophytes
entouraient l'humble autel, construit en saules et perches, et chantaient en
chœur les louanges du Seigneur et les litanies de notre auguste Mère la sainte
Vierge. Un grand nombre reçurent pieusement la sainte communion. Le P. Giorda
et moi nous restâmes au camp toute cette belle journée, entourés de ces bons
Pends-d'oreilles et Têtes-Plates avides de nous entendre. La journée était
agréable et doublement belle par la circonstance; et certes, une des plus
plaisantes et des plus consolantes que j'aie eues dans toute ma longue
pérégrination. Je donnai le baptême à plusieurs enfants nouveau-nés. Je
distribuai ensuite des médailles, des scapulaires, des chapelets à ceux qui en
avaient besoin, et des hameçons aux jeunes gens, ce qui est un article très
recherché et essentiel pour eux. Pendant toute la journée ils vinrent partager
leur pêche avec nous, et nous présentèrent de gros cordons de belles truites
tachetées, salmo fario, des Montagnes. D'autres nous apportèrent des
patates, des oignons, des carottes, des navets, des fruits de différentes
espèces, qu'ils semblaient avoir en abondance, cultivés par leur propre
industrie.
VI
Je quittai la
mission de Saint-Ignace le 8 septembre. Nous voyageâmes un jour pour nous
rendre à la Rivière-à-Clark, et descendîmes cette vallée pendant trois jours,
jusqu'à l'embouchure de la rivière Saint-Régis-et-Borgia. La pluie nous y
retint jusqu'au 16. Pendant cette journée, nous traversâmes la Régis-Borgia
trente-sept fois. Le pin, le sapin, l'éguë, abies canadensis, abondent
dans cette vallée. Le taillis, dans la partie montagneuse que nous traversâmes,
est très épais et consiste principalement en une espèce de buis, dont les
feuilles veloutées donnent, lorsqu'elles sont proprement séchées, un thé
aromatique très agréable et très bienfaisant. Nous arrivâmes au sommet des
montagnes Cœurs-d'Alêne, vers les quatre heures. Son élévation au-dessus du
niveau de la mer est de 5,100 pieds, et on l'appelle la Passe-à-Sohon.
Dans la vallée de
la rivière Cœur-d'Alêne, les forêts sont très épaisses, et on y remarque avec
admiration des pins et des cèdres d'une grosseur et d'une élévation étonnantes.
J'ai mesuré plusieurs de ces géants de la forêt, dont la circonférence était de
5, 6 et 7 brasses. A l'ombre des cèdres se trouve en profusion le lychnis du
Canada, ou asaron canadense; c'est une plante médicinale, dont
Charlevoix, dans son Histoire de la nouvelle France (partie botanique),
dit tant de merveilles. Le solanum trifolium, avec sa belle fleur, s'y
fait remarquer partout.
Le feu dévorait
la forêt lors de notre passage. Il s'y était étendu sur une distance d'environ
12 milles et jusque dans les plus hautes montagnes. La boucane y était très
épaisse, et des milliers d'arbres, confusément tombés, obstruaient la grande
route et tout le sol. Après bien de petites misères, la hache en main, nous
sommes parvenus à sortir de tous les embarras causés par la grande
conflagration.
Pendant la
journée du 17, nous traversâmes la rivière Cœur-d'Alêne quarante-deux fois. Le
18, nous arrivâmes à la mission du Sacré-Cœur. La mission parmi les
Cœurs-d'Alêne continue à prospérer, sous la sage administration de l'excellent
et digne P. Gazzoli, et de son zélé compagnon, le P. Caruana; le bon F.
Huybrechts, d'Anvers, et trois autres Frères. Les Cœurs-d'Alêne continuent à
donner beaucoup, de satisfaction et de consolation à leurs pieux missionnaires,
par leur constance aux pratiques religieuses et leur persévérance dans la foi.
Que le ciel les préserve du contact dangereux des Blancs ! Ils ne cessent d'être menacés de la perte de
leurs belles et fertiles terres et de la position avantageuse qu'occupe la
mission.
Voici ce que dit
le capitaine Mullan, de l'armée des États-Unis, dans un rapport qui a été
imprimé récemment par ordre et aux frais du gouvernement. Quoique le paragraphe
soit un peu long, j'ai préféré le donner en entier. Le capitaine pose en toute
naïveté à son gouvernement la question indienne. La réponse, ou plutôt la
pratique ordinaire lorsque les Blancs s'emparent des terres indiennes, c'est de
refouler les Indiens plus avant dans le désert ou de les exterminer.
Le capitaine
fait, dans son rapport, les plus grands éloges des missionnaires et de leurs
néophytes, et il ajoute :
« La mission du
Sacré-Cœur est dans un beau site, sur une colline, au milieu de la vallée de la
mission, et depuis le commencement de son existence, elle a toujours été, pour
le voyageur fatigué et pour le pauvre émigrant, un vrai Saint-Bernard.
Je crains que la route et les nombreux mineurs et émigrants qui doivent passer
ici chaque année, ne s'opposent tellement aux meilleurs intérêts de la mission,
que sa position présente devra être changée et abandonnée. Ce serait vraiment à
regretter pour les missionnaires et pour leurs Indiens; mais je ne puis y voir
que le résultat inévitable de la prise de possession de tout le pays. J'ai eu
assez d'expérience parmi les Indiens pour être convaincu du fait, qu'ils ne
peuvent nullement exister à côté du Blanc; et leur salut ou sauvegarde, c'est
d'être loin, oui bien loin de leur présence. Mais ils ont été éloignés et
changés de pays si souvent, que tout nouvel endroit de migration semble leur
être barré et interdit. Le courant de la civilisation a envahi leurs domaines,
partant de deux océans à la fois, le Pacifique et l'Atlantique, les forçant,
année après année, vers les Montagnes-Rocheuses; et maintenant que nous nous
proposons d'envahir ces solitudes montagneuses, pour nous emparer de leurs
trésors cachés, où, je vous le demande, où iront ces Indiens ? Et ne doit-on pas s'attendre à voir ce peuple
se soulever, sous une influence désespérée, pour le maintien de leurs dernières
demeures et la préservation de leurs vies, dans les réduits des
Montagnes-Rocheuses ? C'est une affaire
d'une si haute importance qu'elle demande une attention prompte et discrète de
la part du gouvernement général. L'Indien est destiné à disparaître à
l'approche de l'homme blanc, et la seule question à résoudre, c'est comment on
peut s'y prendre avec avantage, et ce qu'il faut pour que la disparition de
l'Indien de nos limites soit adoucie par des éléments ou des circonstances qui
peuvent lui procurer aussi peu de souffrances que possible, et à nous, aussi
peu de frais que possible. »
Vous voyez, par
cet extrait, ce que l'on a à craindre pour l'avenir des tribus indiennes qui se
trouvent dans le vaste territoire de l'Idaho. Je continue mon récit.
L'église du
Sacré-Cœur et celle de Saint-Ignace sont les deux monuments des
Montagnes-Rocheuses. Elles sont bien ornées de tableaux et de statues, qui font
l'admiration aussi bien des Blancs que des Sauvages. La première de ces
missions a deux stations annexes avec deux petites églises; l'une sur les bords
du grand lac Cœur-d'Alêne, et l'autre parmi la tribu des Spokanes ou
Zingomènes, dans une belle vallée de la rivière Spokane. Cette tribu a eu, dans
le temps, des ministres calvinistes ou presbytériens. Depuis le départ de ces
sectaires, les conversions à notre sainte religion y sont très nombreuses.
La mission du
Sacré-Cœur est à une élévation de 2,280 pieds au-dessus du niveau de la mer.
(Pour
être continué.)