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1864 - lettre 65 - Excursion chez les sauvages.

EXCURSION CHEZ LES SAUVAGES EN 1863

 

SOIXANTE-CINQUIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

(Suite et fin. Voir p. 290, 382 et 560.)

 

 

                                              

                                               VII

 

Le R. P. Joset, qui travaille, depuis près de vingt ans, avec un zèle infatigable dans les missions des Montagnes, est à la mission de Saint-Paul, à Colville, aux Chutes-des-Chaudières de la Colombie. Il était absent de sa mission, à mon arrivée dans ces parages. Voici quelques détails qu'il m'a donnés plus tard sur ses travaux apostoliques.

 

« Votre Révérence sait donc que je suis à Saint-Paul, pour rouvrir la mission. J'ai beaucoup d'excursions à faire chez les Kalispels du grand lac de la Colombie, et chez les Pends-d'oreilles de la Baie, à la rivière à Clark, un de ses grands tributaires; chez les Sinpoils, les Okinaganes. Mais l'église à achever et la maison à bâtir me retiennent souvent à Colville, à mon grand regret.

 

» J'attends de jour à autre que mon compagnon arrive. Étant deux dans la résidence, j'espère que nous pourrons subvenir aux besoins de tous, quoiqu'il y ait autant d'ouvrage qu'on pourra en faire. 

 

» A mon retour de Walla-Walla, où je m'étais rendu pour faire mes achats de provisions, etc., le 16 octobre, je suis arrivé pour enterrer deux morts. Demain je retournerai à la nouvelle église pour tâcher de pousser les travaux. Je viens d'enregistrer la 82e naissance de cette année. Votre Révérence peut en conclure quelle est la population de ce district. De plus, il y a un grand nombre d'hommes qui ne sont pas mariés, des soldats, des mineurs, etc.

 

» Outre les Blancs et les tribus chrétiennes, c'est-à-dire les Chaudières, les Gens-des-lacs et les Kalispels, on a les Sinpoils, les Tlakam, les Gens-des-îles-de-pierre, les Spikwensi, les Satlilku, qui ne peuvent recevoir des secours religieux que de Saint-Paul. Tous parlent à peu près la même langue, et parmi eux un grand nombre ont déjà reçu le baptême. Votre Révérence voit que notre tâche est grande, et que nos travaux sont très multipliés dans l'administration des saints sacrements et l'instruction de tant de tribus.

 

» Priez et faites prier pour nous, afin que nous accomplissions dignement les devoirs que le Seigneur nous impose; c'est-à-dire pour que nous soyons de bons religieux, de dignes enfants de saint Ignace.

 

» Je passe la plus grande partie de mon temps sous la tente, mangeant ce qui se présente, quelquefois dans l'abondance, quelquefois dans la pénurie; faisant mes exercices spirituels comme je peux, réglant mon temps à la vue du soleil et des étoiles quand le temps est clair, sinon par les occupations qui se présentent. Quand je suis parmi les Sauvages, mon temps est très occupé : je n'ai guère de loisir que de penser à eux et à leurs avantages spirituels et corporels. Mais au milieu des Blancs, je ne les vois guère que le dimanche, à moins que je n'aille moi-même les trouver.

 

» Quoique la boisson, whiskey, fasse de grands ravages parmi les Indiens, surtout à Colville, cependant le Seigneur s'est réservé un bon nombre d'âmes fidèles, que la corruption n'a pas atteintes. Dans celles-ci c'est toujours la même avidité pour entendre la parole de vie, le même empressement à s'approcher des sacrements. Quant aux autres bandes, on peut dire en toute vérité : Parvuli petierunt panem et non erat qui frangeret eis. Je lève les mains au ciel, et, rempli de confiance dans la bonté divine, je prie et j'espère que, cette mission étant rétablie, il n'en sera plus de même à l'avenir. »

 

Ainsi s'exprime le P. Joset. Je dois une grande dette de reconnaissance à mes chers confrères en Jésus-Christ, pour la charité et la bonté vraiment fraternelles qu'ils m'ont témoignées pendant mon court mais consolant séjour au milieu d'eux. Qu'il me soit permis d'ajouter qu'un des missionnaires eut l'idée de me comparer au bon saint Nicolas, « qui n'arrive jamais le panier vide. »  C'était vraiment pour moi un grand bonheur de pouvoir soulager mes confrères dans leurs besoins pressants, et partager avec eux tout mon petit avoir. Lorsqu'on quitte le pays civilisé pour une longue course ou une mission parmi les tribus indiennes; oµ tout manque, on prend nécessairement ses précautions. Les bienfaiteurs des missions à Saint-Louis m'avaient assez bien pourvu. Le P. Grassi venait d'achever une nouvelle petite église, qui ne possédait pas la valeur d'une obole en ornements, en vêtements et en vases sacrés. Sur ses vives instances, je lui cédai ma petite chapelle de voyage. Sa joie et sa reconnaissance me récompensaient amplement, et me faisaient oublier la grande privation que je m'imposais.

 

J'ai appris plus tard que les Pères ont reçu les provisions, les habillements, les ornements sacrés, les outils, etc., qui devaient servir aux besoins des différentes missions. Toute ma petite cargaison montait à près de quinze mille livres. Le digne capitaine du bateau à vapeur, M. Charles Chouteau, avait eu l'insigne complaisance et charité de m'accorder le passage gratis, ainsi qu'aux deux Frères, avec le transport de tout notre bagage et de tous les effets destinés aux missions. Sans cette charité de sa part, cela nous aurait coûté au delà de mille dollars. Nous prierons pour lui, et nous osons espérer que le Ciel le récompensera, avec toute sa respectable famille, pour sa grande bonté envers les missionnaires et leurs missions. C'est une bonne œuvre qu'il renouvelle avec plaisir tous les printemps et à chaque départ pour les Montagnes.

 

                                               VIII

 

Arrivé, le 18 septembre, à la mission du Sacré-Cœur, j'en repartis le 23, en bien bonne compagnie, celle de notre P. Gazzoli, qui devait se rendre à Walla-Walla dans l'intérêt de sa mission; et d'un respectable médecin d'Irlande, Mr W. J. Martin, de Dublin, ancien élève du Collége Notre-Dame à Namur. Il mérite à bien des titres le témoignage de notre plus vive reconnaissance. Il donna toute son attention et tous ses soins, avec une charité toute chrétienne, aux Sauvages malades et aux infirmes, dans les camps que nous rencontrions. Partout où M. Martin a passé, il a été le bienfaiteur de nos missions. Je me souviendrai toujours des bienfaits et des attentions vraiment fraternelles dont il m'a comblé. 11 avait l'intention de continuer sa petite tournée, et de revenir à Dublin par les îles Sandwich, les îles Philippines, le Japon, la Chine et les Indes orientales, les seules parties du monde, à peu près, qu'il n'avait pas encore visitées. Que le Ciel le protége !  Nos pauvres prières l'accompagneront partout dans ses longs et dangereux voyages.

 

Les principales rivières que nous traversâmes étaient la Spokane, la Palouse, la Grande-rivière-au-Serpent, ou Fourche-à-Clark, la Touchet et la Walla-Walla. Après une marche bien agréable et bien favorable, nous arrivâmes, le huitième jour, à Walla-Walla city (915 pieds au-dessus du niveau de la mer). Cette ville date à peine d'hier, et déjà elle compte au delà de 2,000 habitants et porte toutes les marques de la civilisation et du progrès. Le mouvement et le commerce y sont très grands : on y voit des arrivages et des départs de voyageurs et de marchandises du matin an soir. De vastes fermes, situées dans les endroits propres à l'agriculture, couvrent déjà tout le voisinage à trente ou quarante railles à la ronde. Le très révérend et très zélé M. Brouillet, vicaire général de Mgr. de Nesqualy, était occupé, à Walla-Walla, à faire ériger une nouvelle église et un couvent, pour l'instruction des enfants de la ville, sous les soins des excellentes Sœurs de la Charité de Montréal.

 

Le 6 octobre, je partis en diligence pour Wallula, petite ville située sur le bord du fleuve Colombia, à 30 milles de Walla-Walla. Le 7, de grand matin, je m'embarquais sur le bateau à vapeur qui fait sa course régulière jusqu'aux Dalles. Pour éviter les chutes et les mauvais passages du fleuve, on passe sur un chemin de fer de dix à douze milles, et on arrive dans la soirée à Dalles-city. Sa distance de Wallula est d'environ 125 milles. Le long du fleuve, les petits villages sont encore très rares : on y remarque Umatilla, Grand Round city et Celilo.

 

Dalles-city date à peu près de la même époque que Walla-Walla, et la surpasse à peine pour le nombre des habitants; mais son commerce est plus considérable, parce que ses débouchés sont plus nombreux. Le respectable curé de cette ville est le révérend M. Vermeersch, Belge. Il a une belle église en charpente et voit s'élever un couvent pour l'éducation de la jeunesse, sous la direction des Sœurs de Jésus et de Marie. Une suite de petites villes et de villages s'élèvent comme par enchantement le long du fleuve, à mesure qu'on le descend, et dans tout l'intérieur du pays. Les nombreuses mines d'or découvertes pendant les trois dernières années dans ce nouvel Eldorado, y attirent des milliers d'habitants, dont le nombre va toujours augmentant. Aujourd'hui les mineurs sont échelonnés de la rivière Gila à la rivière Fraser, et de l'océan Pacifique jusqu'aux sources du Colombia, du Missouri, du Colorado et du Rio Grande del Norte. Tandis que les recherches des uns, partant des bords du Pacifique, tendent à s'avancer dans l'est, celles des autres, partant de Pike's Peak et des Montagnes-Rocheuses se rapprochent de l'ouest. Les uns et les autres se rencontrent dans l'Orégon, dans les territoires de Washington, de Nevada, d'Idaho, d'Utah, au Carribou et dans l'Arizona, et une immense population doit nécessairement venir remplir toutes ces contrées. En avant pour l'Idaho ! c'est aujourd'hui le grand cri, le magnum stadium de nos mineurs.

 

J'ai connu l'existence de métaux précieux dans cette région depuis un bon nombre d'années, et l'idée m'a toujours rempli d'appréhensions pour l'avenir des tribus indiennes qui l'habitent. Le 3 septembre 1845, étant parmi les Indiens des Montagnes, comme on le voit dans les Missions de l'Orégon, p. 82, j'écrivais : « Pauvres et malheureux Indiens !  ils foulent aux pieds, sans les connaître, en les méprisant même, tant de trésors cachés !  Ils se contentent de la pêche, ils vivent de racines et de fruits !  ils poursuivent paisiblement les animaux de la forêt... Ah !  ils trembleraient, les pauvres innocents, s'ils connaissaient l'histoire de cette longue liste de peuplades qui ont disparu de la terre et dont les noms survivent à peine; s'ils savaient que toutes les provinces qui recélaient autrefois ces richesses dans leur sein ont été envahies par la cupidité et désolées par une civilisation cruelle, qui n'a apporté aux Indiens que des vices et en a fait partout les tristes victimes de l'égoïsme et des passions mauvaises ! »  Lorsque j'écrivais ce passage, je ne croyais pas la découverte de l'or aussi prochaine. Nous y sommes aujourd'hui, et ce courant incessant d'émigrations, qui vont se succéder comme les vagues de la mer, seront, je crains, le malheur et la ruine des pauvres Indiens.

 

Voici une petite notice abrégée de ce qui se passe aujourd'hui dans l'Idaho. Ce territoire embrasse les régions minérales et productives en or de la rivière Tête-à-Castor, Beaverhead, de l'Eau puante, Stinking water, sur lesquelles les villes de Banock (est) et de Virginia ont été bâties à l'est des Montagnes Rocheuses. A l'ouest de ces montagnes, la grande émigration se jette dans la vallée de Deer-Lodge, sur la Rivière-aux-Saumons, la vallée du Boisée, l'Orofino, les mines à Warren et dans un grand nombre d'autres localités minérales, découvertes en dernier lieu. Les principales des nouvelles villes dans cette partie de l'Idaho sont : Lewiston, la capitale, située à la jonction de l'Eau-claire et de la Rivière-au-Serpent; Orofino-city se trouve au sud de Lewiston; Elk-city, Florence, Placerville et Banock-city (ouest). Toutes ces villes se font déjà remarquer par leur importance commerciale, et chacune d'elles a une population d'environ 1,500 habitants. Une traite considérable a aussi été ouverte aux forts Boisée, à Benton, Owen, Lemhi, Hall et Bonneville. Quelques-uns de ces forts contiennent des garnisons, ou plutôt quelques soldats, pour protéger les émigrants contre les déprédations des nombreuses bandes d'Indiens qui rôdent sur toute l'étendue de l'immense territoire. Tout ce que je viens de vous citer, sous le rapport de nouvelles villes, ne date que de 1861.

 

Cette même année, le produit de l'or a été évalué à cinq millions de dollars; en 1862, le montant a dépassé vingt millions.

 

Le 8 octobre, je repris ma route en bateau à vapeur pour 45 milles. On passe une partie des montagnes des Cascades, cinq milles, sur un chemin de fer. On reprend alors le vapeur sur le Colombia et on arrive vers le soir à la villa de Van Couver. Cette ville contient de 700 à 800 habitants. Elle est la résidence ordinaire de l'évêque de Nesqualy, Mgr. Magloire Blanchet. On compte dans ce diocèse, établi en 1850, 6 prêtres séculiers, 8 prêtres réguliers, 7 frères laïques, 11 églises et chapelles, 20 Sœurs de la Charité, un collége, 4 institutions littéraires pour les filles, 3 institutions du même genre pour les garçons, 4 établissements de charité. Avant la découverte de l'or, la population catholique parmi les Blancs était de 6,000 âmes. Elle doit avoir plus que triplé depuis cette découverte.

 

L'archidiocèse d'Orégon compte 12 prêtres, 10 églises, 5 institutions religieuses pour l'éducation des filles, et 5 pour celle des garçons. Portland est la résidence ordinaire de l'archevêque. C'est la ville la plus importante et la plus commerciale de l'Orégon. Elle compte environ 6,000 habitants. Douze Sœurs de Jésus et de Marie y dirigent une belle institution religieuse pour l'éducation des filles, qui est dans un état très prospère et jouit de la confiance publique, tant de la part des protestants que des catholiques.

 

Je dois la plus grande reconnaissance au vénérable archevêque d'Orégon et à Mgr. l'évêque de Nesqualy, pour la bonté vraiment paternelle qu'ils ont eue à mon égard. Leurs Grandeurs m'ont comblé de charité dans leurs demeures hospitalières à Portland et à Van Couver. J'eus le bonheur de rencontrer à Portland un compatriote, le révérend et digne M. Fierons, curé de la cathédrale. Le 13 octobre, je m'embarquai à Portland pour San-Francisco. Nous passâmes sains et saufs la dangereuse barre à l'embouchure de la Colombie. Le vapeur touche à Victoria, capitale de l'île Van Couver. C'est une ville de date encore récente. Sa position est admirable, sous le rapport des avantages matériels et du pittoresque. Son commerce est déjà important et s'augmente de jour en jour, par la proximité des mines sur la Rivière-à-Frazer, et dans les montagnes des Carriboux.

 

Mgr. De Mers, évêque de l'île Van Couver et de la partie occidentale des Montagnes Rocheuses, dans les possessions anglaises, réside à Victoria. Il a une cathédrale et une école qui y est attachée. Les Pères Oblats y ont ouvert un collége et une église. Les Sœurs de Jésus et de Marie y ont un pensionnat très bien fréquenté, et une école pour l'instruction des filles. Ces dignes religieuses, comme les respectables Sœurs de la Charité de l'asile do la Providence de Montréal, font un bien immense dans ces pays éloignés. Mgr. l'évêque était absent et avait poussé sa course apostolique à la recherche de ses ouailles jusques aux Carriboux, parmi les mineurs des Montagnes. Les Pères Oblats ont plusieurs missions parmi les Sauvages de l'intérieur de l'île et sur les eaux de la Rivière-à-Frazer, où ils travaillent avec le plus grand zèle et les plus heureux résultats : partout de nombreuses conversions ont couronné leurs nobles efforts.

 

                                               IX

 

Le 16, le vapeur quitta Victoria. Après une heureuse navigation, quoique accompagnée de quelques fortes secousses de vent et de vagues, j'arrivai à San-Francisco, le 21, heureux de me trouver de nouveau au milieu de mes chers frères en Jésus-Christ. Le P. Sopranis, visiteur de toutes les maisons de la Compagnie de Jésus dans l'Amérique septentrionale, m'attendait à San-Francisco.

 

Pendant mon court séjour en Californie, j'ai visité le collége de Santa-Clara, et la résidence de nos Pères à San-José. Le collége est dans un état très florissant, ainsi que celui de San-Francisco. A San-José, j'ai visité l'établissement des Sœurs de Notre-Dame de Namur, que j'avais conduites en Amérique en 1845, au nombre de cinq. Ces premières fondatrices jouissent encore d'une bonne santé. Les Sœurs ont aujourd'hui deux beaux et grands établissements en Californie. A San-José, le couvent contient 22 Sœurs professes, 7 novices et 2 aspirantes. Il y a 120 élèves au pensionnat, 75 externes et environ le même nombre à l'école gratuite. Le dimanche, elles font la classe pour les servantes, et elles réunissent les catholiques pour la doctrine chrétienne. A Mary'sville, le couvent compte 14 Sœurs, qui sont aussi entourées d'un bon nombre d'enfants, internes et externes, et s'appliquent à rendre les mêmes services que les Sœurs de San-José. Les couvents des Sœurs de Notre-Dame rendent de très grands services en Amérique, partout où ils sont établis. Leurs écolières à Cincinnati et à Boston se comptent par milliers. Cette congrégation religieuse s'augmente merveilleusement.

 

Le 3 novembre, je quittai San-Francisco. J'eus la consolation et le bonheur de servir de compagnon à notre Père Visiteur pendant son voyage jusqu'à New-York. Plusieurs de nos chers confrères du collége Saint-Ignace nous conduisirent à bord du vapeur. L'océan Pacifique, se montra vraiment pacifique, calme et beau, et n'a varié que très peu pendant tout le trajet. Le bateau s'est arrêté à Acapulco, port du Mexique, pour prendre la malle et du charbon. Le 17, pendant la nuit, nous arrivâmes à Panama. Dans la matinée suivante, nous traversâmes l'isthme de Panama, par chemin de fer, 47 milles. Le même jour, vers le soir, nous nous embarquâmes de nouveau à Aspinwall, sur le vapeur l'Étoile du Nord. Le temps continuait à être clair et beau, toutefois accompagné de temps en temps de fortes bourrasques et de vents contraires. Le Père Visiteur en était très incommodé et souffrait beaucoup du mal de mer; pendant plusieurs jours son état m'alarmait sérieusement. Nous passâmes en vue de la Jamaïque, de Cuba et de plusieurs îles basses du groupe des Bahamas. Nous arrivâmes enfin à New-York, le 26 novembre, jour d'actions de grâces, proclamé par le président des États-Unis, et le neuvième jour de notre traversée d'Aspinwall. Une heure après, nous nous trouvâmes au milieu de nos chers frères en Jésus-Christ au collége de Saint-François-Xavier, qui nous reçurent avec leur bonté ordinaire, c'est-à-dire avec la charité la plus fraternelle. Le révérend Père Provincial du Missouri était attendu à New-York, et je voulus y attendre son arrivée.

 

Le 9 décembre, je me remis en route pour terminer enfin mon long voyage. Nous passâmes par Baltimore, Washington, Frederick-city et Cincinnati. A Washington, j'avais des mesures à prendre auprès du gouvernement, en faveur de nos missions parmi les Indiens.

 

Enfin nous arrivâmes à Saint-Louis, sains et saufs, le 17 décembre. Le lendemain j'offris le saint sacrifice de l'autel en actions de grâces pour tous les bienfaits reçus du Ciel dans la longue, pénible et dangereuse tournée sur les fleuves, les mers, dans diverses contrées, à travers des bandes nombreuses d'ennemis indiens, dans la partie montagneuse d'Idaho, infestée par des maraudeurs et des assassins blancs de la plus vile espèce; enfin sur les deux grands Océans, le Pacifique et l'Atlantique, parcourus aujourd'hui par les navires ennemis de la Confédération américaine. Gloire à Dieu seul et à la bienheureuse Vierge Marie pour toutes les faveurs obtenues !

 

Vous m'avez demandé souvent, mon révérend et cher Père, des notes sur les distances parcourues; voici celles qui se rapportent à ce dernier voyage :

 

De Saint-Louis à l'embouchure de la Rivière-au-lait

 

 

dans le Haut-Missouri, territoire de l'Idaho ¹

2.400

milles

De la Rivière-au-Lait à Benton.

 280

»

De Benton à la mission de Saint-Pierre   

75

»

De la mission de Saint-Pierre à Walla-Walla, passant par la

 

 

mission de Saint-Ignace et par celle du Sacré-Cœur

700

 » 

De Walla-Walla à Portland, par Wallula, le fleuve Colombia, Dalles-city,

 

 

les montagnes des Cascades, la ville Van Couver

380

 »

De Portland à Victoria

300

 »

De Victoria à San-Francisco

1.100

 »

De San Francisco à Acapulco

1.800

 »

D'Acapulco à Panama

1.500

 »

De Panama à Aspinwall.

47

 »

D'Aspinwall à New-York

2.000

 »

De New-York à Saint-Louis, par Washington, etc .

1.200

 »

Un total de

11,782

 »

 

¹ Je viens de lire, dans la gazette d'aujourd'hui, que le vaste territoire de l'Idaho a été divisé en deux parties : la partie située à l'ouest des Montagnes Rocheuses continuera de porter le nom d'Idaho; la partie à l'est des Montagnes portera le nom de Montana.

 

Je me recommande d'une manière toute spéciale à vos bonnes prières. Tous les jours, à l'autel, je forme des vœux bien sincères pour vous en particulier, mon révérend Père, et pour tous nos bienfaiteurs de Hollande et de Belgique. Nous ne cesserons de prier, nous et nos chers néophytes, pour leur bonheur ici-bas et dans l'éternité.

 

J'ai l'honneur d'être, avec le respect le plus profond et l'estime la plus sincère,

                   Mon révérend et bien cher Père,

                                               Reverentiœ vestrœ servus in Chrisio,

                                                                                       P. J. DE SMET, S. J.