EXCURSION CHEZ LES SAUVAGES EN 1863
SOIXANTE-CINQUIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
(Suite
et fin. Voir p. 290, 382 et 560.)
VII
Le R. P. Joset, qui travaille, depuis près de vingt ans, avec un
zèle infatigable dans les missions des Montagnes, est à la mission de
Saint-Paul, à Colville, aux Chutes-des-Chaudières
de la Colombie. Il était absent de sa mission, à mon arrivée dans ces parages.
Voici quelques détails qu'il m'a donnés plus tard sur ses travaux apostoliques.
« Votre
Révérence sait donc que je suis à Saint-Paul, pour rouvrir la mission. J'ai
beaucoup d'excursions à faire chez les Kalispels du
grand lac de la Colombie, et chez les Pends-d'oreilles
de la Baie, à la rivière à Clark, un de ses grands tributaires; chez les Sinpoils, les Okinaganes. Mais
l'église à achever et la maison à bâtir me retiennent souvent à Colville, à mon grand regret.
» J'attends de
jour à autre que mon compagnon arrive. Étant deux dans la résidence, j'espère que
nous pourrons subvenir aux besoins de tous, quoiqu'il y ait autant d'ouvrage
qu'on pourra en faire.
» A mon retour de
Walla-Walla, où je m'étais rendu pour faire mes
achats de provisions, etc., le 16 octobre, je suis arrivé pour enterrer deux
morts. Demain je retournerai à la nouvelle église pour tâcher de pousser les
travaux. Je viens d'enregistrer la 82e naissance de cette année.
Votre Révérence peut en conclure quelle est la population de ce district. De
plus, il y a un grand nombre d'hommes qui ne sont pas mariés, des soldats, des
mineurs, etc.
» Outre les
Blancs et les tribus chrétiennes, c'est-à-dire les Chaudières, les Gens-des-lacs et les Kalispels,
on a les Sinpoils, les Tlakam,
les Gens-des-îles-de-pierre, les Spikwensi,
les Satlilku, qui ne peuvent recevoir des secours
religieux que de Saint-Paul. Tous parlent à peu près la même langue, et parmi
eux un grand nombre ont déjà reçu le baptême. Votre Révérence voit que notre
tâche est grande, et que nos travaux sont très multipliés dans l'administration
des saints sacrements et l'instruction de tant de tribus.
» Priez et faites
prier pour nous, afin que nous accomplissions dignement les devoirs que le
Seigneur nous impose; c'est-à-dire pour que nous soyons de bons religieux, de
dignes enfants de saint Ignace.
» Je passe la
plus grande partie de mon temps sous la tente, mangeant ce qui se présente,
quelquefois dans l'abondance, quelquefois dans la pénurie; faisant mes
exercices spirituels comme je peux, réglant mon temps à la vue du soleil et des
étoiles quand le temps est clair, sinon par les occupations qui se présentent.
Quand je suis parmi les Sauvages, mon temps est très occupé : je n'ai guère de
loisir que de penser à eux et à leurs avantages spirituels et corporels. Mais
au milieu des Blancs, je ne les vois guère que le dimanche, à moins que je
n'aille moi-même les trouver.
» Quoique la
boisson, whiskey, fasse de grands ravages parmi les Indiens, surtout à Colville, cependant le Seigneur s'est réservé un bon nombre
d'âmes fidèles, que la corruption n'a pas atteintes. Dans celles-ci c'est
toujours la même avidité pour entendre la parole de vie, le même empressement à
s'approcher des sacrements. Quant aux autres bandes, on peut dire en toute
vérité : Parvuli petierunt
panem et non erat qui frangeret
eis. Je lève les mains au ciel, et, rempli de
confiance dans la bonté divine, je prie et j'espère que, cette mission étant
rétablie, il n'en sera plus de même à l'avenir. »
Ainsi s'exprime
le P. Joset. Je dois une grande dette de reconnaissance
à mes chers confrères en Jésus-Christ, pour la charité et la bonté vraiment
fraternelles qu'ils m'ont témoignées pendant mon court mais consolant séjour au
milieu d'eux. Qu'il me soit permis d'ajouter qu'un des missionnaires eut l'idée
de me comparer au bon saint Nicolas, « qui n'arrive jamais le panier
vide. » C'était vraiment pour moi
un grand bonheur de pouvoir soulager mes confrères dans leurs besoins
pressants, et partager avec eux tout mon petit avoir. Lorsqu'on quitte le pays
civilisé pour une longue course ou une mission parmi les tribus indiennes; oµ
tout manque, on prend nécessairement ses précautions. Les bienfaiteurs des
missions à Saint-Louis m'avaient assez bien pourvu. Le P. Grassi
venait d'achever une nouvelle petite église, qui ne possédait pas la valeur
d'une obole en ornements, en vêtements et en vases sacrés. Sur ses vives
instances, je lui cédai ma petite chapelle de voyage. Sa joie et sa
reconnaissance me récompensaient amplement, et me faisaient oublier la grande
privation que je m'imposais.
J'ai appris plus
tard que les Pères ont reçu les provisions, les habillements, les ornements
sacrés, les outils, etc., qui devaient servir aux besoins des différentes
missions. Toute ma petite cargaison montait à près de quinze mille livres. Le
digne capitaine du bateau à vapeur, M. Charles Chouteau,
avait eu l'insigne complaisance et charité de m'accorder le passage gratis,
ainsi qu'aux deux Frères, avec le transport de tout notre bagage et de tous les
effets destinés aux missions. Sans cette charité de sa part, cela nous aurait
coûté au delà de mille dollars. Nous prierons pour lui, et nous osons espérer
que le Ciel le récompensera, avec toute sa respectable famille, pour sa grande
bonté envers les missionnaires et leurs missions. C'est une bonne œuvre qu'il
renouvelle avec plaisir tous les printemps et à chaque départ pour les
Montagnes.
VIII
Arrivé, le 18
septembre, à la mission du Sacré-Cœur, j'en repartis le 23, en bien bonne
compagnie, celle de notre P. Gazzoli, qui devait se
rendre à Walla-Walla dans l'intérêt de sa mission; et
d'un respectable médecin d'Irlande, Mr W. J. Martin, de Dublin, ancien élève du Collége Notre-Dame à Namur. Il mérite à bien des titres le
témoignage de notre plus vive reconnaissance. Il donna toute son attention et
tous ses soins, avec une charité toute chrétienne, aux Sauvages malades et aux
infirmes, dans les camps que nous rencontrions. Partout où M. Martin a passé,
il a été le bienfaiteur de nos missions. Je me souviendrai toujours des
bienfaits et des attentions vraiment fraternelles dont il m'a comblé. 11 avait
l'intention de continuer sa petite tournée, et de revenir à Dublin par
les îles Sandwich, les îles Philippines, le Japon, la Chine et les Indes
orientales, les seules parties du monde, à peu près, qu'il n'avait pas encore
visitées. Que le Ciel le protége ! Nos
pauvres prières l'accompagneront partout dans ses longs et dangereux voyages.
Les principales rivières
que nous traversâmes étaient la Spokane, la Palouse,
la Grande-rivière-au-Serpent, ou Fourche-à-Clark,
la Touchet et la Walla-Walla. Après une marche bien
agréable et bien favorable, nous arrivâmes, le huitième jour, à Walla-Walla city (915 pieds au-dessus du niveau de la mer).
Cette ville date à peine d'hier, et déjà elle compte au delà de 2,000 habitants
et porte toutes les marques de la civilisation et du progrès. Le mouvement et
le commerce y sont très grands : on y voit des arrivages et des départs de
voyageurs et de marchandises du matin an soir. De vastes fermes, situées dans
les endroits propres à l'agriculture, couvrent déjà tout le voisinage à trente
ou quarante railles à la ronde. Le très révérend et très zélé M. Brouillet, vicaire général de Mgr. de Nesqualy,
était occupé, à Walla-Walla, à faire ériger une
nouvelle église et un couvent, pour l'instruction des enfants de la ville, sous
les soins des excellentes Sœurs de la Charité de Montréal.
Le 6 octobre, je
partis en diligence pour Wallula, petite ville située
sur le bord du fleuve Colombia, à 30 milles de Walla-Walla. Le 7, de grand matin, je m'embarquais sur le
bateau à vapeur qui fait sa course régulière jusqu'aux Dalles. Pour éviter les
chutes et les mauvais passages du fleuve, on passe sur un chemin de fer de dix
à douze milles, et on arrive dans la soirée à Dalles-city. Sa distance de Wallula est d'environ 125 milles. Le long du fleuve, les
petits villages sont encore très rares : on y remarque Umatilla,
Grand Round city et Celilo.
Dalles-city date
à peu près de la même époque que Walla-Walla, et la
surpasse à peine pour le nombre des habitants; mais son commerce est plus
considérable, parce que ses débouchés sont plus nombreux. Le respectable curé
de cette ville est le révérend M. Vermeersch, Belge.
Il a une belle église en charpente et voit s'élever un couvent pour l'éducation
de la jeunesse, sous la direction des Sœurs de Jésus et de Marie. Une suite de
petites villes et de villages s'élèvent comme par enchantement le long du fleuve,
à mesure qu'on le descend, et dans tout l'intérieur du pays. Les nombreuses
mines d'or découvertes pendant les trois dernières années dans ce nouvel
Eldorado, y attirent des milliers d'habitants, dont le nombre va toujours
augmentant. Aujourd'hui les mineurs sont échelonnés de la rivière Gila à la
rivière Fraser, et de l'océan Pacifique jusqu'aux sources du Colombia, du Missouri, du Colorado et du Rio Grande del Norte. Tandis que les
recherches des uns, partant des bords du Pacifique, tendent à s'avancer dans
l'est, celles des autres, partant de Pike's Peak et des Montagnes-Rocheuses se rapprochent de l'ouest.
Les uns et les autres se rencontrent dans l'Orégon,
dans les territoires de Washington, de Nevada, d'Idaho, d'Utah, au Carribou et dans l'Arizona, et une immense population doit
nécessairement venir remplir toutes ces contrées. En avant pour l'Idaho !
c'est aujourd'hui le grand cri, le magnum stadium de nos mineurs.
J'ai connu
l'existence de métaux précieux dans cette région depuis un bon nombre d'années,
et l'idée m'a toujours rempli d'appréhensions pour l'avenir des tribus
indiennes qui l'habitent. Le 3 septembre 1845, étant parmi les Indiens des
Montagnes, comme on le voit dans les Missions de l'Orégon,
p. 82, j'écrivais : « Pauvres et malheureux Indiens ! ils foulent aux pieds, sans les connaître, en
les méprisant même, tant de trésors cachés !
Ils se contentent de la pêche, ils vivent de racines et de fruits ! ils poursuivent paisiblement les animaux de
la forêt... Ah ! ils trembleraient, les
pauvres innocents, s'ils connaissaient l'histoire de cette longue liste de
peuplades qui ont disparu de la terre et dont les noms survivent à peine; s'ils
savaient que toutes les provinces qui recélaient
autrefois ces richesses dans leur sein ont été envahies par la cupidité et
désolées par une civilisation cruelle, qui n'a apporté aux Indiens que des
vices et en a fait partout les tristes victimes de l'égoïsme et des passions
mauvaises ! » Lorsque j'écrivais ce
passage, je ne croyais pas la découverte de l'or aussi prochaine. Nous y sommes
aujourd'hui, et ce courant incessant d'émigrations, qui vont se succéder comme
les vagues de la mer, seront, je crains, le malheur et la ruine des pauvres
Indiens.
Voici une petite
notice abrégée de ce qui se passe aujourd'hui dans l'Idaho. Ce territoire
embrasse les régions minérales et productives en or de la rivière Tête-à-Castor, Beaverhead,
de l'Eau puante, Stinking water, sur lesquelles les villes de Banock
(est) et de Virginia ont été bâties à l'est des Montagnes Rocheuses. A l'ouest
de ces montagnes, la grande émigration se jette dans la vallée de Deer-Lodge, sur la Rivière-aux-Saumons,
la vallée du Boisée, l'Orofino, les mines à Warren et
dans un grand nombre d'autres localités minérales, découvertes en dernier lieu.
Les principales des nouvelles villes dans cette partie de l'Idaho sont : Lewiston, la capitale, située à la jonction de l'Eau-claire et de la Rivière-au-Serpent;
Orofino-city se trouve au sud de Lewiston;
Elk-city, Florence, Placerville
et Banock-city (ouest). Toutes ces villes se font
déjà remarquer par leur importance commerciale, et chacune d'elles a une
population d'environ 1,500 habitants. Une traite considérable a aussi été
ouverte aux forts Boisée, à Benton, Owen, Lemhi, Hall et Bonneville. Quelques-uns de ces forts
contiennent des garnisons, ou plutôt quelques soldats, pour protéger les
émigrants contre les déprédations des nombreuses bandes d'Indiens qui rôdent
sur toute l'étendue de l'immense territoire. Tout ce que je viens de vous
citer, sous le rapport de nouvelles villes, ne date que de 1861.
Cette même année,
le produit de l'or a été évalué à cinq millions de dollars; en 1862, le montant
a dépassé vingt millions.
Le 8 octobre, je
repris ma route en bateau à vapeur pour 45 milles. On passe une partie des
montagnes des Cascades, cinq milles, sur un chemin de fer. On reprend alors le
vapeur sur le Colombia et on arrive vers le soir à la
villa de Van Couver. Cette ville contient de 700 à 800 habitants. Elle est la
résidence ordinaire de l'évêque de Nesqualy, Mgr.
Magloire Blanchet. On compte dans ce diocèse, établi en 1850, 6 prêtres
séculiers, 8 prêtres réguliers, 7 frères laïques, 11 églises et chapelles, 20
Sœurs de la Charité, un collége, 4 institutions
littéraires pour les filles, 3 institutions du même genre pour les garçons, 4
établissements de charité. Avant la découverte de l'or, la population
catholique parmi les Blancs était de 6,000 âmes. Elle doit avoir plus que
triplé depuis cette découverte.
L'archidiocèse d'Orégon compte 12 prêtres, 10 églises, 5 institutions
religieuses pour l'éducation des filles, et 5 pour celle des garçons. Portland
est la résidence ordinaire de l'archevêque. C'est la ville la plus importante
et la plus commerciale de l'Orégon. Elle compte
environ 6,000 habitants. Douze Sœurs de Jésus et de Marie y dirigent une belle
institution religieuse pour l'éducation des filles, qui est dans un état très
prospère et jouit de la confiance publique, tant de la part des protestants que
des catholiques.
Je dois la plus
grande reconnaissance au vénérable archevêque d'Orégon
et à Mgr. l'évêque de Nesqualy, pour la bonté
vraiment paternelle qu'ils ont eue à mon égard. Leurs Grandeurs m'ont comblé de
charité dans leurs demeures hospitalières à Portland et à Van Couver. J'eus le
bonheur de rencontrer à Portland un compatriote, le révérend et digne M.
Fierons, curé de la cathédrale. Le 13 octobre, je m'embarquai à Portland pour San-Francisco. Nous passâmes sains et saufs la dangereuse
barre à l'embouchure de la Colombie. Le vapeur touche à Victoria, capitale de
l'île Van Couver. C'est une ville de date encore récente. Sa position est
admirable, sous le rapport des avantages matériels et du pittoresque. Son
commerce est déjà important et s'augmente de jour en jour, par la proximité des
mines sur la Rivière-à-Frazer, et dans les montagnes
des Carriboux.
Mgr. De Mers,
évêque de l'île Van Couver et de la partie occidentale des Montagnes Rocheuses,
dans les possessions anglaises, réside à Victoria. Il a une cathédrale et une
école qui y est attachée. Les Pères Oblats y ont ouvert un collége
et une église. Les Sœurs de Jésus et de Marie y ont un pensionnat très bien
fréquenté, et une école pour l'instruction des filles. Ces dignes religieuses,
comme les respectables Sœurs de la Charité de l'asile do la Providence de
Montréal, font un bien immense dans ces pays éloignés. Mgr. l'évêque était
absent et avait poussé sa course apostolique à la recherche de ses ouailles jusques aux Carriboux, parmi les
mineurs des Montagnes. Les Pères Oblats ont plusieurs missions parmi les
Sauvages de l'intérieur de l'île et sur les eaux de la Rivière-à-Frazer,
où ils travaillent avec le plus grand zèle et les plus heureux résultats :
partout de nombreuses conversions ont couronné leurs nobles efforts.
IX
Le 16, le vapeur
quitta Victoria. Après une heureuse navigation, quoique accompagnée de quelques
fortes secousses de vent et de vagues, j'arrivai à San-Francisco,
le 21, heureux de me trouver de nouveau au milieu de mes chers frères en
Jésus-Christ. Le P. Sopranis, visiteur de toutes les
maisons de la Compagnie de Jésus dans l'Amérique septentrionale, m'attendait à San-Francisco.
Pendant mon court
séjour en Californie, j'ai visité le collége de Santa-Clara, et la résidence de nos Pères à San-José. Le collége est dans un
état très florissant, ainsi que celui de San-Francisco.
A San-José, j'ai visité l'établissement des Sœurs de
Notre-Dame de Namur, que j'avais conduites en Amérique en 1845, au nombre de cinq.
Ces premières fondatrices jouissent encore d'une bonne santé. Les Sœurs ont
aujourd'hui deux beaux et grands établissements en Californie. A San-José, le couvent contient 22 Sœurs professes, 7 novices
et 2 aspirantes. Il y a 120 élèves au pensionnat, 75 externes et environ le
même nombre à l'école gratuite. Le dimanche, elles font la classe pour les
servantes, et elles réunissent les catholiques pour la doctrine chrétienne. A Mary'sville, le couvent compte 14 Sœurs, qui sont aussi
entourées d'un bon nombre d'enfants, internes et externes, et s'appliquent à
rendre les mêmes services que les Sœurs de San-José.
Les couvents des Sœurs de Notre-Dame rendent de très grands services en
Amérique, partout où ils sont établis. Leurs écolières à Cincinnati et à Boston
se comptent par milliers. Cette congrégation religieuse s'augmente
merveilleusement.
Le 3 novembre, je
quittai San-Francisco. J'eus la consolation et le
bonheur de servir de compagnon à notre Père Visiteur pendant son voyage jusqu'à
New-York. Plusieurs de nos chers confrères du collége Saint-Ignace nous
conduisirent à bord du vapeur. L'océan Pacifique, se montra vraiment pacifique,
calme et beau, et n'a varié que très peu pendant tout le trajet. Le bateau
s'est arrêté à Acapulco, port du Mexique, pour prendre la malle et du charbon.
Le 17, pendant la nuit, nous arrivâmes à Panama. Dans la matinée suivante, nous
traversâmes l'isthme de Panama, par chemin de fer, 47 milles. Le même jour,
vers le soir, nous nous embarquâmes de nouveau à Aspinwall,
sur le vapeur l'Étoile du Nord. Le temps continuait à être clair et
beau, toutefois accompagné de temps en temps de fortes bourrasques et de vents
contraires. Le Père Visiteur en était très incommodé et souffrait beaucoup du
mal de mer; pendant plusieurs jours son état m'alarmait sérieusement. Nous
passâmes en vue de la Jamaïque, de Cuba et de plusieurs îles basses du groupe
des Bahamas. Nous arrivâmes enfin à New-York, le 26
novembre, jour d'actions de grâces, proclamé par le président des États-Unis, et
le neuvième jour de notre traversée d'Aspinwall. Une
heure après, nous nous trouvâmes au milieu de nos chers frères en Jésus-Christ
au collége de Saint-François-Xavier,
qui nous reçurent avec leur bonté ordinaire, c'est-à-dire avec la charité la
plus fraternelle. Le révérend Père Provincial du Missouri était attendu à New-York, et je voulus y attendre son arrivée.
Le 9 décembre, je
me remis en route pour terminer enfin mon long voyage. Nous passâmes par
Baltimore, Washington, Frederick-city et Cincinnati.
A Washington, j'avais des mesures à prendre auprès du gouvernement, en faveur
de nos missions parmi les Indiens.
Enfin nous
arrivâmes à Saint-Louis, sains et saufs, le 17 décembre. Le lendemain j'offris
le saint sacrifice de l'autel en actions de grâces pour tous les bienfaits
reçus du Ciel dans la longue, pénible et dangereuse tournée sur les fleuves,
les mers, dans diverses contrées, à travers des bandes nombreuses d'ennemis
indiens, dans la partie montagneuse d'Idaho, infestée par des maraudeurs et des
assassins blancs de la plus vile espèce; enfin sur les deux grands Océans, le
Pacifique et l'Atlantique, parcourus aujourd'hui par les navires ennemis de la
Confédération américaine. Gloire à Dieu seul et à la bienheureuse Vierge Marie
pour toutes les faveurs obtenues !
Vous m'avez
demandé souvent, mon révérend et cher Père, des notes sur les distances
parcourues; voici celles qui se rapportent à ce dernier voyage :
|
De Saint-Louis
à l'embouchure de la Rivière-au-lait
|
|
|
|
dans le Haut-Missouri, territoire de l'Idaho ¹
|
2.400
|
milles
|
|
De la Rivière-au-Lait à Benton.
|
280
|
»
|
|
De Benton à la mission de Saint-Pierre
|
75
|
»
|
|
De la mission
de Saint-Pierre à Walla-Walla, passant par la
|
|
|
|
mission de Saint-Ignace et par celle du Sacré-Cœur
|
700
|
»
|
|
De Walla-Walla à Portland, par Wallula,
le fleuve Colombia, Dalles-city,
|
|
|
|
les montagnes
des Cascades, la ville Van Couver
|
380
|
»
|
|
De Portland à Victoria
|
300
|
»
|
|
De Victoria à San-Francisco
|
1.100
|
»
|
|
De San Francisco à Acapulco
|
1.800
|
»
|
|
D'Acapulco à Panama
|
1.500
|
»
|
|
De Panama à Aspinwall.
|
47
|
»
|
|
D'Aspinwall à New-York
|
2.000
|
»
|
|
De New-York à Saint-Louis, par Washington, etc .
|
1.200
|
»
|
|
Un
total de
|
11,782
|
»
|
¹ Je viens de lire, dans la
gazette d'aujourd'hui, que le vaste territoire de l'Idaho a été divisé en deux
parties : la partie située à l'ouest des Montagnes Rocheuses continuera de
porter le nom d'Idaho; la partie à l'est des Montagnes portera le nom de
Montana.
Je me recommande
d'une manière toute spéciale à vos bonnes prières. Tous les jours, à l'autel,
je forme des vœux bien sincères pour vous en particulier, mon révérend Père, et
pour tous nos bienfaiteurs de Hollande et de Belgique. Nous ne cesserons de
prier, nous et nos chers néophytes, pour leur bonheur ici-bas et dans
l'éternité.
J'ai l'honneur
d'être, avec le respect le plus profond et l'estime la plus sincère,
Mon révérend et
bien cher Père,
Reverentiœ vestrœ servus in Chrisio,
P. J. DE SMET, S. J.