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1868 - lettre 82 - Éloquence des sauvages.

LA MORT DU GRAND-CHEF VICTOR

ÉLOQUENCE  DES  SAUVAGES

 

QUATRE-VINGT-DEUXIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

 

En avril dernier, nous avons reçu du R. P. De Smet deux lettres , l'une portant la date du 19 mars et l'autre celle du lendemain. Le missionnaire y annonce son prochain départ pour les Montagnes-Rocheuses. Il nous envoie en même temps les discours de chefs sauvages, que nous allons publier, traduits en français par ses soins. Citons d'abord quelques passages de ces lettres.

 

 

Université de Saint-Louis, 19 mars 1868.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Je vais de nouveau quitter les États-Unis, ce vaste pays où les ouvriers apostoliques sont toujours trop rares, vu l'accroissement rapide et gigantesque de la population. Lorsque l'ère 1900 s'accomplira, les États-Unis, si la progression continue, auront atteint le chiffre de cent millions d'habitants.

 

J'espère rencontrer bientôt le digne chef Pananniapapi. Vous pouvez attendre de ses nouvelles. Je suis très occupé en ce moment à faire tous mes préparatifs de départ. Je dois pourvoir à tous les besoins de nos missions dans les Montagnes-Rocheuses, aujourd'hui territoire de Montana et d'Idaho; et ces besoins sont très grands. Les missions y progressent toujours, et chaque année y voit augmenter le nombre des églises. Je partirai, dans la huitaine, pour des contrées éloignées et dangereuses. J'ai reçu des nouvelles récentes, d'après lesquelles un grand nombre de sauvages hostiles m'attendent et désirent me voir. Je suis autorisé de nouveau par le gouvernement à me rendre à leur demande, dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité du pays. C'est une entreprise qui demandera beaucoup de prières. Tâchez donc de me les procurer auprès des bonnes âmes, et ne m'oubliez pas dans vos saints sacrifices à l'autel. Si je parviens à ma destination, je vous écrirai de temps en temps.

 

 

 

Université de Saint-Louis, 20 mars 1868.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Selon la promesse que je vous ai faite dans mes dernières lettres, je vous donnerai quelques discours adressés aux commissaires du gouvernement dans le courant de l'automne dernier !  Je les ferai précéder de deux extraits, d'ancienne date, mais qui peuvent être appliqués littéralement aux Sauvages de nos jours.

 

En 1644, le P. Jérôme Lallemant, frère de l'illustre martyr des Iroquois, écrivit, du Canada, à son supérieur, en France, ces lignes que je traduis de l'anglais :

 

« Bien des personnes sont portées à désespérer de la conversion de ce peuple; elles l'envisagent comme des barbares, n'ayant de l'homme que l'apparence et incapables d'être convertis à la foi. Ce jugement est bien téméraire; j'ose affirmer, en toute vérité, que, sous le rapport de l'intelligence, ils ne sont nullement inférieurs aux natifs Européens ; et si j'étais resté en France, je n'aurais jamais cru que,  sans instruction, la nature aurait produit une éloquence aussi vigoureuse et aussi virile, un jugement aussi profond dans leurs propres affaires, que j'ai l'occasion de tant admirer parmi les Hurons. »

 

Charlevoix remarque : « La beauté de leur imagination égale la vivacité qui se fait remarquer dans tous leurs discours; leur réplique est très vive, et leurs discours sont remplis de beaux passages, qui  auraient attiré des applaudissements dans l'ancienne Rome et à Athènes. Leur éloquence est pleine d'une force, d'une vigueur et d'une énergie que l'art ne saurait donner, et que les Grecs admiraient dans les barbares. »

 

Assez généralement, aux États-Unis on traite les Indiens des Grandes-plaines de l'ouest comme des barbares, toujours prêts à verser le sang humain. Ma propre expérience me fait démentir cette vague expression. Depuis environ trente ans, j'ai passé et repassé dans le territoire du Far-West, sans avoir été une seule fois attaqué, et sans avoir reçu une parole injurieuse de la part des Sauvages. Partout ils m'ont traité avec affabilité, cordialité et respect; partout la meilleure loge m'était offerte pendant mon séjour au milieu d'eux, et ils m'accordaient volontiers les morceaux choisis de leur chasse, pourvoyant en abondance à tous mes besoins actuels, quand la chose était en leur pouvoir. Ils sont toujours assidus et attentifs aux instructions religieuses et témoignent le plus grand respect pour la parole de Dieu. Vous jugerez de leur intelligence par leurs discours.

 

                                               I. - DERNIÈRES  PAROLES  DE  LA  CÔTE-D'OURS.

 

Le P. De Smet nous donne les dernières paroles du fameux chef Côte-d'Ours à ses amis, son frère, son jeune fils de huit ans. Il est mort dans les parages du Fort-Rice, l'année dernière, quelque temps avant l'arrivée du Père dans ce pays.

 

Frère, une voix de la région des esprits m'appelle; mais, avant de vous quitter, je désire que vous tous entendiez mes paroles.

 

Je sais que vous êtes bien disposé, et, si vous voulez suivre mon conseil, qui est, comme il l'a toujours été, que vous nourrissiez toujours des sentiments d'amitié envers les Blancs, et que vous agissiez conformément au désir que notre Grand-père (le président des États-Unis) vous a fait connaître par ses agents; les grands hommes parmi les Blancs seront vos amis et viendront à votre secours en cas de besoin,

 

Et d'abord, par dessus tout, quand je ne serai plus, je vous prie de ne pas vous attrister concernant la place où je serai enseveli d'après les coutumes ordinaires de notre race. Le lieu de mon dernier repos, auquel le Grand-Esprit et mes meilleurs amis, les Blancs, ont eu soin de pourvoir, sera visité tranquillement; et, quand vous y viendrez, souvenez-vous de mes paroles, et lorsque mon peuple viendra vous rejoindre, dites à tous et jusqu'au dernier d'entre eux où je repose et ce que je vous ai dit. Mon esprit entendra vos paroles, et que nul ne pense que tous mes désirs n'aient point été pour leur bien. Le temps leur apprendra, tandis que mon corps s'en ira en poussière dans la terre, combien ils sont redevables aux Blancs, et combien le bonheur de notre race dépend des Blancs.

 

Quant à ceux qui sont assez insensés pour croire qu'ils peuvent vaincre et gouverner les Blancs, je souhaite que leurs arcs soient sans force, que leur bras levé tombe et perde son énergie, et que le cri de guerre cesse à l'instant. Écoutez bien les paroles des Blancs et mes derniers aveux, de moi qui ne connais et n'éprouve que les meilleurs sentiments pour les Blancs.

 

Mon fils ne peut pas comprendre mes paroles; mais vous, mon frère, vous le pouvez. Quand il aura grandi, répétez-lui souvent mes recommandations; mon esprit sera avec vous tous.

 

Ensevelissez-moi au milieu des Blancs. Que mon esprit, après ma mort, puisse s'associer au leur, comme il était avec eux de mon vivant.

 

Mon Père m'appelle et me dit : « Viens !  viens ! »

 

 

                                               II. - DÉFI  PORTÉ  PAR  LE  BOUCLIER-DE-FER.

 

Ce discours fut prononcé par un chef Sioux, nommé Bouclier-de-fer et adressé aux généraux Parker et Sully, en présence du R. P. De Smet. Un fier et audacieux défi fût lancé aux Etats-Unis en ces termes :

 

Quand le Grand-père envoie des hommes honnêtes comme vous dans mon pays, j'aime à m'entretenir avec eux, à entendre ce qu'ils ont à me dire, et à répondre par eux au Grand-père. C'est pour cela que je suis venu aujourd'hui en ces lieux. Il en est un parmi vous que je connais; c'est un homme de Dieu; moi et mon peuple nous l'aimons.

 

Vous me dites que le Grand-père aime ses enfants les Peaux rouges, qu'il veut être juste à leur égard et les rendre heureux.

 

Dans les temps passés, nous étions tous heureux et n'avions aucune difficulté : nous vivions en paix. Pourquoi ?  Parce que ceux qui venaient nous parler et tenir conseil avec nous étaient des hommes honnêtes; ils ne nous trompaient point. Pourquoi le Grand-père nous a-t-il député ensuite des gens qui nous ont menti et nous ont trompés, si réellement il nous aime comme vous nous le dite ?  Quand les Blancs nous disent la vérité et sont fidèles à leurs promesses, nous les aimons et nous pouvons vivre heureux avec eux; mais quand ils viennent nous mentir et faire le contraire de ce qu'ils disent, nous les détestons et nous nous battrons contre eux.

 

Depuis l'époque où de tels hommes sont venus parmi nous, tout a été mal; plus rien n'est bon, ni prospère; même le climat, qui auparavant était agréable, est devenu mauvais. Ce sont ces hommes-là qui chassent et détruisent nos animaux sauvages, lors même qu'ils n'en ont pas besoin. Aucun Indien n'aime cela. Ces hommes-là, quand ils viennent au milieu de nous, se conduisent mal avec les jeunes filles, et rendent mes jeunes gens jaloux. Quand ils nous quittent ensuite, ils n'emportent pas leurs enfants, mais ils les abandonnent à mon peuple, pour qu'il en prenne soin; et personne parmi les Indiens n'aime cela également.

 

Si le Grand-père désire mettre fin à ces désordres, et voir les choses marcher comme autrefois; s'il veut vivre heureux et en paix avec ses enfants les Peaux rouges, il faut qu'il nous envoie des hommes honnêtes et intelligents, avec lesquels nous puissions parler.

 

Nous ne venons jamais sur vos terres pour y porter le trouble; mais vous venez toujours jeter le désordre au milieu de nous. Pourquoi faites-vous cela ?  Les Blancs ont construit quatre routes à travers mon pays, et ont chassé au loin tous mes animaux. Vous me cachez et me soustrayez toujours la poudre et le plomb. Pourquoi en agissez-vous ainsi ?  Quand j'aperçois du gibier, j'ai besoin de le tuer pour me nourrir avec ma famille; c'est le moyen de pourvoir à mes besoins journaliers et à ceux des miens. Les animaux sont devenus si rares aujourd'hui que je ne puis plus les tuer avec mon arc et mes flèches. J'ai besoin de poudre et de plomb.

 

Je ne puis pas vivre à votre manière; mes habitudes sont différentes des vôtres, et je ne puis pas me faire à votre régime, ni mon peuple non plus. Nous ne pouvons pas vivre en contact avec vous. Depuis que les Blancs viennent ici pour nous tromper et nous raconter des mensonges, je suis honteux de mettre le pied dans la maison d'un Blanc ou de recevoir sa visite. Les soldats, eux aussi, se sont mal conduits au milieu de nous. Si le Grand-père veut nous débarrasser de ses soldats et nous laisser seulement les marchands dont nous avons besoin, nous serons tous heureux et le climat redeviendra bon. Il faut qu'il renonce à tous les chemins de fer que ses gens ont construits sur mon territoire. Ce territoire est le mien. Il ne vous appartient pas, et nous ne voulons aucunement vous en faire l'abandon. Nous ne voulons pas habiter les terres que vous nous imposez : nous voulons demeurer ici. Moi et mon peuple, nous pouvons aussi bien nous battre et mourir pour défendre ce qui est à nous, que quitter notre pays et mourir de faim. Nous sommes prêts à tout faire, et à scalper autant de têtes que nous pourrons, si le Grand-père ne retire pas ses soldats et ne nous rend pas nos terres.

 

Mon peuple est là qui m'attend. Si je m'en retourne vers lui souriant et heureux, il sourira aussi et sera heureux; mais si je m'en retourne fâché et mécontent, il sera également fâché et mécontent. C'est ce que j'ai à dire au Grand-père.

 

 

                                               III. - HARANGUE  DE  SANTANKA  POUR  LA  PAIX.

 

Santanka est le chef des Kiowas. Son discours s'adresse aux commissaires du gouvernement envoyés pour faire la paix, en octobre 1867.

 

 

                   Commissaires du Grand-père,

 

Je suis heureux de vous rencontrer. Les harangues multipliées de mon peuple vous auront sans doute étourdis et fatigués. Un grand nombre se sont présentés pour vous parler, et leurs dires vous auront rempli l'oreille. Je me suis tenu à l'écart, au dernier rang, sans dire un mot, tout en me considérant cependant comme le grand chef de la nation Kiowa; mais d'autres plus jeunes que moi désiraient parler, je les ai laissé faire. Néanmoins, avant de m'en retourner, ainsi que je l'ai résolu, je viens vous dire que les Kiowas et les Comanches ont conclu la paix avec vous, et qu'ils ont l'intention de la maintenir. Si elle nous accorde prospérité, nous la chérirons naturellement davantage. Si, au contraire, l'adversité et la pauvreté doivent la suivre et devenir notre partage, nous ne serons pas les premiers à violer la paix; nous resterons fidèles à notre contrat et il demeurera debout.

 

Ci-devant, nous avons fait la guerre contre le Texas, dans la persuasion où était mon peuple que le Grand-père n'en serait point offensé; car les Texiens avaient renoncé à son alliance et étaient devenus ses ennemis. Vous nous dites aujourd'hui qu'ils ont fait la paix et sont rentrés dans la grande famille. Les Kiowas et les Comanches ne laisseront plus désormais de traces sanglantes dans le pays des Texiens; leur parole sera sacrée et durable, à moins que les Blancs ne transgressent les premiers leurs engagements, et ne rappellent de nouveau les horreurs de la guerre. Nous resterons fidèles à nos promesses. Nos contrats sont peu nombreux et nous n'en perdrons pas la mémoire.

 

Il paraît que le Grand-chef des Blancs n'est pas capable de conduire ses braves; le Grand-père semble désarmé en présence de ses enfants. Il perd patience quelquefois et se fâche, lorsqu'il voit les torts et les injustices que son peuple commet contre les Peaux rouges. Sa voix se fait entendre comme le mugissement des vents violents; mais cette voix s'affaiblit peu à peu, et le calme le plus profond couvre toutes nos plaintes.

 

Nous espérons plus que jamais dans l'avenir. Si tous parlaient et agissaient comme vous l'avez fait, le soleil de la paix ne s'éclipserait jamais. Nous avons fait la guerre aux Blancs, mais jamais par plaisir, seulement par nécessité, forcés que nous étions à prendre les armes.

 

Avant que le moment de craindre arrivât, ,aucun Blanc qui se rendait dans notre village n'en sortait affamé. Nous, avions plus de joie de partager avec lui nos provisions que lui n'éprouvait de bonheur à recevoir le bienfait de l'hospitalité. Dans ce temps déjà bien éloigné de nous, l'inquiétude et les soupçons nous étaient tout à fait inconnus. Le monde nous semblait assez vaste pour contenter les Blancs et les Peaux rouges. Les immenses plaines semblent se resserrer aujourd'hui, et le Blanc devient jaloux de son frère à la peau rouge. D'abord il venait à nous pour faire le commerce; de nos jours, il ne nous arrive que pour se battre. Il venait jadis en citoyen; à présent il vient en soldat. Anciennement il avait pleine confiance dans notre amitié, et notre fidélité lui servait de bouclier; maintenant il construit des forts et les arme de canons. Alors il nous procurait des armes et de la poudre pour faire la chasse aux animaux; nous l'aimions, parce qu'il se confiait dans notre loyauté; aujourd'hui, il nous soupçonne et nous force à nous joindre à ses ennemis. Il s'enveloppe dans un nuage de rancune et de jalousie et nous dit : « Retire-toi; » comme dirait un maître en colère contre son chien.

 

Nous rendons grâces au Grand-Esprit de ce que tous ces maux vont finir bientôt, pour faire place aux jours de paix et d'amitié. Vous vous présentez en amis; vous avez prêté l'oreille à nos plaintes. Elles auront pu vous paraître peu importantes, mais pour vous elles résument toute notre existence. Vous n'avez pas essayé, comme beaucoup d'autres le font, de nous enlever nos terres pour rien. Vous n'avez pas tenté de faire un nouvel accord, et cela pour nous tromper. Vous n'avez pas songé à diminuer nos annuités, sans même nous consulter; vous les avez, au contraire, augmentées. Les dons déjà faits n'ont point été retirés; vous nous avez accordé, de votre plein gré, de nouvelles garanties pour notre plus grand avantage et l'augmentation de notre bien-être. En nous ouvrant vos grands cœurs, nous avons dit : « Voilà les hommes de l'ancien temps ! »  Sans hésiter, nous vous avons donné nos cœurs. Vous les possédez aujourd'hui. L'esprit qui vous guide vous dira ce qu'il y a de mieux à faire. Nous saisissons avec ardeur votre main bienveillante; guidez-nous dans le sentier qu'il nous reste à suivre, et nous ne nous en écarterons jamais. Désormais, grâce au respect que nous aurons pour vous, l'herbe verte de nos prairies ne sera plus rougie du sang des Blancs; votre peuple sera notre peuple, et la paix sera notre mutuel héritage. Si des torts se commettent contre nous à l'avenir, vous viendrez à notre secours pour les redresser; nous savons que vous ne nous abandonnerez pas. Dites à votre peuple de se conduire à notre égard comme vous l'avez fait. Je suis vieux, et bientôt j'irai rejoindre mes frères; mais ceux qui viendront après moi se souviendront de ce jour. Ce jour restera gravé dans la mémoire des vieillards; ils en garderont le souvenir comme un trésor, et ce souvenir les accompagnera jusqu'à la tombe; ils le transmettront à leurs descendants comme une tradition sacrée, et il passera jusqu'aux enfants de leurs petits-enfants.

 

Maintenant il est temps que je m'en aille. Au revoir. Peut-être que vous ne me reverrez plus; mais souvenez-vous de Santanka, l'ami des Blancs.

 

 

ÉLOGE FUNÈBRE DU BUFFALO-NOIR, PAR ONGPATONGHA.

 

Université de Saint-Louis, 20 mars 1868.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

J'ai lu avec plaisir, dans le numéro du 15 septembre dernier, l'extrait du Courrier des États-Unis sur la mort du chef des Omahas, Logan Fontenelle. Lors de ma première mission à Sainte-Marie, au council-bluffs, parmi les Potowatomies, j'ai été très lié avec son père; négociant en pelleteries parmi les tribus indiennes. Je lui ai administré les derniers sacrements à l'heure de la mort. En 1838, j'ai baptisé ses quatre enfants, ainsi que leur mère, la fille du chef des Omahas, Ongpatongha, ou le grand-cerf. Logan, l'aîné des enfants, était mon filleul. Plus tard, j'ai également baptisé Ongpatongha, dans son extrême vieillesse. Après sa mort, Logan a succédé à son grand-père, et a su se faire aimer et respecter de toute la nation, tant par sa bravoure que par sa sagesse. Il désirait ardemment avoir une mission de Robes-Noires pour l'instruction de sa tribu; mais, manque d'ouvriers apostoliques, ses vœux n'ont jamais été accomplis, et d'autres forcément sont venus s'établir sur sa terre.

 

Le chef Ongpatongha, dans sa longue carrière, a toujours mérité et conservé l'estime des Blancs, de son propre peuple et des tribus voisines. C'était un homme pacifique dans ses dispositions et ses rapports avec le prochain, d'une probité exemplaire et d'une rare intelligence. Il était considéré comme l'orateur par excellence parmi toutes les tribus des Plaines.

 

Dans les esquisses biographiques des chefs indiens, on a conservé un de ses discours qui ferait honneur à un orateur ancien, romain ou grec. En 1811, un grand conseil fut tenu au Portage des Sioux. Le gouverneur Edwards et le colonel Miller représentaient le gouvernement des États-Unis; un grand nombre de chefs représentaient leurs différentes tribus. Séance tenante, un chef sioux très renommé, le Buffalo-Noir, mourut subitement et fut enterré avec tous les honneurs de la guerre. Après la cérémonie, Ongpatongha improvisa devant toute l'assemblée un discours, qui maintint la tranquillité et la bonne harmonie dans la grande réunion.

 

« Mes frères, dit- il, ne vous affligez pas; l'adversité peut atteindre l'homme le plus sage et le plus digne. La sombre mort se présente et arrive toujours trop tôt, c'est le décret du Grand-Esprit; et toutes les nations de la terre lui doivent soumission. On ne doit jamais s'affliger du passé et de ce qu'on ne saurait éviter. Chefs sioux, courage !  Bannissez de vos cœurs l'amertume, provenant de ce que, en visitant ici votre père (le président des États-Unis), vous ayez perdu le grand-chef de votre nation. Il est à espérer qu'un semblable malheur et dans des circonstances aussi pénibles ne vous atteindra plus. D'ailleurs, cette perte aurait pu vous visiter dans votre propre village. Cinq fois, j'ai visité ce pays, et à chaque occasion je suis rentré dans ma cabane sain et sauf. Des malheurs ne sont pas indigènes pour un endroit particulier : on les rencontre partout. 

 

» C'eût été pour moi un bonheur de mourir à la place de ce chef dont nous déplorons la mort aujourd'hui. La perte si peu importante que ma nation aurait subie pal mon décès aurait été doublement compensée par mes honorables obsèques. Les honneurs auraient fait cesser tous les regrets. Mes guerriers, au lieu d'être couverts d'un nuage de deuil, se seraient trouvés dans un soleil éclatant de gloire et de joie. Pour moi assurément l'occurrence aurait été bien glorieuse. Plus tard, lorsque la mort m'atteindra dans mon village, au lieu d'un noble tombeau et une grande procession; au lieu d'une musique harmonieuse et du bruit des canons; au lieu d'un drapeau flottant au-dessus de ma tête, je serai enveloppé dans une robe de buffle, élevé sur un faible échafaudage et exposé au gré des vents pour être bientôt abattu. Ma chair deviendra la pâture des loups, et mes os, traînés dans la plaine, seront foulés par les animaux qui la parcourent...

 

» Chef des soldats !  (il s'adresse au colonel Miller) tes soins et tes bons services n'ont pas été accordés en vain; tes attentions ne seront point oubliées; l'écho les répétera. J'annoncerai à ma nation le respect que nos amis les Blancs rendent aux morts. Sur ma terre, nos armes à feu répéteront le son de vos canons. » 

 

Ces quatre discours de la Côte-d'ours, du Bouclier-de-fer, de Santanka et d'Ongpatongha vous donneront, mon révérend Père, une idée de l'éloquence des sauvages; ils confirmeront ce que disait le P. Charlevoix, que cette éloquence aurait mérité autrefois les applaudissements de Rome et d'Athènes.

 

J'ai l'honneur d'être, etc.

 

                                               Reverentiae vestrae servus in Christo,

                                                                                       P. J. DE SMET, S. J.