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1869 - lettre 87 - Code civil et religieux des Indiens du haut Missouri.

CODE  RELIGIEUX  ET  CIVIL

 

DES INDIENS DU HAUT MISSOURI.

 

QUATRE-VINGT-SEPTIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET.

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Le R. P. De Smet continuera encore quelques semaines de séjourner en Belgique, au milieu de ses frères en religion. Il laissera, en même temps, les meilleurs souvenirs parmi ses connaissances et au sein de sa respectable famille.

 

On écrivait de Courtrai, le 30 décembre dernier : « La journée d'hier a été signalée par la présence dans notre ville du R. P. De Smet, l'illustre missionnaire connu du monde entier et dont les services éminents viennent d'être si justement appréciés par le gouvernement et par le peuple américain. On se rappelle, en effet, que, grâce à la médiation puissante du P. De Smet, le cabinet de Washington parvint, l'été dernier, à conclure un traité de paix avec les tribus indiennes de l’Ouest. Nul autre que l'ami des Sauvages, comme on l'appelle, n'eût pu mener à bonne fin une entreprise aussi importante. Ce traité a épargné aux États-Unis, outre les maux incalculables d'une guerre d’extermination, des dépenses considérables, qui, d'après le témoignage du général Stanley, se seraient élevées à plus de 500 millions de dollars. Des raisons de santé, les affaires de son ordre, et, par- dessus tout, la volonté de ses supérieurs avaient ramené le P. De Smet en Europe. La présence du grand missionnaire au milieu de nous était motivée par une cérémonie religieuse. Il venait bénir l'union de son neveu, M. Paul De Smet, jeune avocat du barreau de Gand, avec Mlle Augusta Vercruysse, fille aînée de M. Charles Vercruysse-Goethals. L'église de Saint-Martin, où l'union du jeune couple devait se célébrer, fut envahie de bonne heure par la foule. On était curieux de voir les traits de l’homme extraordinaire qui, au prix de ses immenses travaux, avait procuré à des milliers d'Indiens le bonheur du christianisme et les bienfaits inappréciables de la civilisation. L'esprit humain s'arrête parfois aux contrastes. En voyant le vénérable missionnaire appeler les bénédictions du Ciel sur ce jeune avocat, dont les talents égalent les vertus, sur cette jeune fille, qui allie si bien les avantages d'une éducation brillante à toutes les grâces de la nature, on se représentait le même missionnaire apprenant aux fiers enfants du désert à courber leurs fronts sous les bénédictions de l’Église, et leur enseignant, au nom du Grand Esprit, à connaître et à respecter les obligations de la foi conjugale. Cet événement laissera de profonds souvenirs dans l'esprit des habitants de notre ville. »

 

Le P. De Smet poursuit avec activité le but principal de son voyage en Europe. Il vient surtout chercher des prêtres. Il y a 300,000 Sauvages à convertir. Nous lui avons demandé : « Quels sont les principaux obstacles à la conversion de ces malheureux ? – Il n’y en a qu'un seul, nous a-t-il répondu : c'est le manque de prêtres. S'il y avait assez de prêtres pour les instruire, tous les Indiens se convertiraient. »  Le missionnaire des Montagnes-Rocheuses crie, comme saint François Xavier : « Da mihi Belgas !  Donnez-moi des Belges ! »  Courage donc, ô vous prêtres qui êtes animés du zèle de la maison du Seigneur et qui brûlez du désir de l'exercer !  La moisson est grande : 300,000 Indiens qui demandent de connaître ce que nous connaissons, d'aimer ce que nous aimons !  Les ouvriers sont en petit nombre : à peine quelques Robes noires dispersées çà et là dans ces déserts immenses, dont l'Européen ne peut pas même se former une idée !  Si vous sentez, au fond du cœur, le feu sacré de l'amour divin et du zèle des âmes; si vous avez de la santé et de la vigueur pour ce rude apostolat, jetez-vous à genoux devant le tabernacle et demandez au Seigneur, à l'exemple du grand apôtre des païens : « Domine, quid me vis facere ?  Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? »

 

La lettre que nous allons publier montrera les tristes ténèbres qui enveloppent ces tribus. Ce Code religieux et civil des Indiens du haut Missouri est résumé par le P. De Smet, d'après les meilleures informations qu'il a pu obtenir, soit par sa propre expérience dans ses rapports avec eux, soit par les marchands et les interprètes les plus doués d'intelligence et qui ont résidé au milieu de ces tribus indiennes.

 

 

Anvers, 25 janvier 1869.

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Parmi les races humaines qui ont été jusqu'à présent l'objet des travaux des missionnaires dans le but de les convertir au christianisme, on n'en trouve peut-être pas de plus variées et de plus obstinées dans leurs superstitions que les tribus nomades des Indiens du Nord-Ouest. En dépit de ce que différents écrivains et plusieurs personnes qui ont vécu au milieu d'eux ont avancé, je n'ai trouvé que peu de chose qui indique en quoi leurs erreurs consistent réellement, et comment elles peuvent être combattues avec succès. La plupart des écrits des voyageurs parmi les Indiens se contentent de rapporter, en général, quelques usages et coutumes, sans faire connaître les mobiles de leurs actions. En vérité, il faudrait une longue et continuelle intimité avec eux dans leur vie des camps et la connaissance de leur langage pour être à même de le faire; ce qui est donné à bien peu de personnes.

 

Les qualités des Indiens ont été grandement dépréciées par la plupart des voyageurs. On les regarde en général comme des sauvages d'une intelligence bornée, altérés de sang, chassant le gibier ou cherchant le pillage, avilis par leurs coutumes et remplis d'idées rampantes. C'est tout le contraire. Ils montrent des notions d'ordre dans le gouvernement de leur nation, de régularité et de dignité dans la conduite de leurs affaires privées; ils mettent du zèle à accomplir ce qu'ils croient constituer leurs devoirs religieux; ils font preuve de sagacité et de finesse dans leurs relations, et souvent ils déploient une force de raisonnement au-dessus de la portée de l'intelligence des Blancs qui n'ont peint reçu d'instruction. Leur religion, prise comme système, est de beaucoup supérieure à celle des habitants de l'Hindoustan et du Japon. Pour parvenir à la changer et à établir les vérités du christianisme, il faut que leur raison et leurs sentiments soient dirigés par des maîtres dont le genre de vie et les occupations soient propres à les convaincre de la vérité qu'ils croient et annoncent, et du désintéressement de leurs vues, pendant que la grâce de Dieu opère sur leurs esprits incultes et sur leurs cœurs, et les amène à la connaissance de sa vérité et de sa sainte foi, que lui seul peut procurer.

 

C'est pourquoi il est utile de savoir quelle est la vraie nature de leur religion, après l'avoir soigneusement analysée; quelles sont leurs idées sur le Créateur, le culte, la vie future; comme aussi ce qui, dans leur opinion, constitue un crime. Le crime est-il une offense envers le Grand Esprit  ou envers l'individu ?  Les hommes ont-ils quelque obligation morale de servir le Grand Esprit ?  Les bonnes actions sont-elles récompensées et les mauvaises actions sont-elles punies, dans cette vie ou dans une vie future ?  Croient-ils réellement à une vie future ?  Dans ce cas, quelle influence cette croyance exerce-t-elle sur leurs actions ?  Sont-ils vraiment idolâtres, et, s'ils le sont, en quoi consistent leurs idoles et de quoi se composent-elles ?  Ces points et d'autres encore, concernant la condition morale des Indiens, sont ce que nous nous proposons de développer, quoique peut-être pas dans l'ordre où ils se trouvent ici placé.

 

                                                        I

 

Tous ces Indiens croient à l'existence d'un Grand Esprit, créateur de toutes choses; et cette croyance paraît être chez eux un principe, une idée inhérente et innée. Ils ne supposent pas que cet esprit est doué d’un corps. Le nom de cet esprit est Wahcon Jangah, ou Grande Médecine. Le mot wahcon, ou médecine, dans cette acception, n'a pas de rapport avec l’usage des drogues : il signifie tout ce qui est incompréhensible, surnaturel, tout-puissant, toute chose enfin qui ne peut s’expliquer par des raisons ordinaires ou qui est au-dessus de leur intelligence. Leurs prêtres ou sorciers portent également le nom de wahcon; ils donneraient le même nom de wahcon à un bateau à vapeur, à une montre, à toute machine et même à tout jouet d'enfants dont ils ne pourraient s'expliquer le mécanisme. Cette Grande Médecine, ou Wahcon Jangah, suppose quelque chose de supérieur au pouvoir de l'homme. Les actes du Grand Esprit sont manifestés dans les éléments; les phénomènes de la nature, dans les maladies et la mort, dans les famines, les grandes calamités, les pertes causées par des ennemis envahisseurs, les malheurs causés par la foudre, et dans toutes les circonstances dont ils ne peuvent se rendre compte par des moyens naturels. Ils croient que cette Grande Médecine gouverne l'air, la terre et le firmament; c'est-à-dire, que Dieu est omnipotent, omniprésent, capable de se changer et de s'engager en leur faveur dans leurs entreprises, s'ils lui offrent les cérémonies et les sacrifices convenables. Il est l'auteur du bien et du mal, selon son bon plaisir, ou selon l'attention qu'ils portent dans leur manière de lui rendre un culte. Ses bienfaits sont apparents dans les années de grande abondance de gibier, dans les saisons exemptes de maladies, dans les triomphes sur l'ennemi, et ainsi de suite. Sa colère se manifeste dans les grandes calamités, les pertes, les défaites, les maladies contagieuses ou dans toute autre grande infortune, dont la cause leur est inconnue et qu'ils ne peuvent expliquer autrement. Comme il arrive rarement, dans leur misérable existence, que les intervalles entre les accidents et les calamités soient longs, le Grand Esprit est plus craint qu'aimé : ses bontés passent inaperçues et sans remercîments, tandis que ses épreuves sont comptées dans la crainte et avec tremblement. La puissance est son attribut. Le soleil est supposé, par quelques-uns, être sa résidence.

 

Ils ne connaissent pas l'existence distincte d'un Esprit de mal, quoiqu'ils aient, dans leur langage, un nom pour un être de cette sorte. L'idée leur en a été transmise par les Blancs dans ces dernières années; elle n'est que faiblement reçue par les Indiens. Les grands maux sont une manifestation de la colère du Grand Esprit, et ils croient en leur pouvoir de les détourner en faisant les sacrifices convenables, en priant et en jeûnant; ce qu'ils font tous. Cependant ils ne font aucune démonstration de gratitude, soit en offrant des sacrifices, soit d'une autre manière, lorsque le succès a été le résultat apparent de leurs cérémonies. Ceci semblerait prouver qu'ils croient que la protection du Grand Esprit a été achetée et payée par la valeur de l'objet offert en sacrifice, ou qu'elle n'est, de sa part, que l'accomplissement d'un devoir résultant des douleurs physiques qu'ils se sont imposées.

 

Ce Grand Esprit inconnu a créé toutes choses. Un petit nombre d’hommes et de femmes de différentes couleurs furent créés en premier lieu, et de ce groupe primitif découlent les différentes races du genre humain, blancs, Indiens, nègres, etc. « Les Indiens, disent-ils, furent créés nus, munis de toutes les qualités propres à une race de chasseurs; ils furent doués d'une intelligence suffisante pour faire usage d'armes à la guerre et à la chasse; d'un tempérament capable de résister aux froids les plus rigoureux, aux jeûnes prolongés, aux veilles et aux fatigues excessives; d'yeux pour voir, d'oreilles pour entendre et de jambes pour poursuivre le gibier. De façon qu'ils sentirent bientôt leur supériorité sur les autres animaux. »  Tous les animaux sont faits expressément pour eux : « Sinon, disent-ils, pour qui sont-ils ?  Ils ne font que se dévorer entre eux. Et puis les Indiens ne sauraient vivre sans viande. »  La terre a été créée pour supporter ces animaux, pour fournir du blé et du bois, le tout à l'usage des Indiens. Ce fut l’œuvre du Grand Esprit au commencement du monde.

 

Ils offrent à cet Être des sacrifices, s'infligent des punitions, en jeûnant et se faisant des incisions dans le corps, et font des prières publiques à différentes époques de l'année. Les sacrifices consistent principalement en drap écarlate, en chaudières neuves, en peaux, en fourrures, en tabac et autres objets qu'ils offrent en grande solennité et cérémonie au soleil et au tonnerre, comme aux deux plus grandes puissances par l'intermédiaire desquelles le Grand Esprit peut recevoir favorablement leur offrande. Au même moment, le dévot murmure une prière, implorant la grâce dont il a le plus besoin, et promettant de renouveler le sacrifice si sa demande lui est accordée. Ensuite ils détruisent les objets sacrifiés, pour les empêcher de tomber entre les mains de voyageurs ou d'ennemis. Cette cérémonie est généralement accomplie par chaque Indien retiré dans sa loge, ou sur les collines, dans les forêts ou les buissons, à différentes reprises dans l'année. Ils ont aussi des jours de fêtes nationales, où ils s'assemblent; mais il serait trop long d'en donner une description, notre objet se bornant à découvrir le principe de leur culte.

 

Quoiqu'ils offrent des sacrifices, s'infligent de sévères punitions corporelles et, par dévotion, se privent de nourriture pendant plusieurs jours consécutifs, ils ne le font que dans le but d'obtenir des faveurs temporelles, présentes et futures. Nous ne voyons rien dans tout cela qui dénote un sens de responsabilité morale, ni de repentir dès actions passées, ni d'actions de grâces pour des faveurs reçues. Par conséquent, le crime et le péché, considérés sous un point de vue chrétien, ne peuvent exister parmi eux. S'ils se sentaient coupables de quelque mauvaise action, ils feraient certainement pénitence et offriraient des sacrifices pour en obtenir le pardon. En outre, selon eux, les crimes ne peuvent être des offenses envers le Grand Esprit, puisque, comme nous le verrons plus loin, ils invoquent son assistance pour commettre les plus grands péchés. L'idée qu'ils se forment du Grand Esprit est donc basée uniquement sur la crainte de maux inconnus qui peuvent leur survenir et qu'il est en leur pouvoir d'écarter, en offrant leurs sacrifices et leurs pénitences à un pouvoir invisible et incompréhensible, dont ils connaissent l'existence par les phénomènes effectifs. Au delà de cela, ils se perdent. Ils n'ont pas l'idée de supposer à ce pouvoir des attributs tels que la miséricorde, le pardon, la bienveillance, la vérité et d'autres de ce genre.

 

Telle est, en la dépouillant des histoires superstitieuses et fabuleuses dont elle est souvent revêtue, l'idée qu'en général toutes les tribus de la Prairie possèdent du Grand Esprit. La paix et la guerre ne sont pas regardées comme émanant de lui, parce qu'ils savent qu'ils peuvent faire l'une et l'autre; mais la victoire et la défaite lui sont attribuées, parce qu'elles sont au-dessus de leur propre volonté. Il suit de là qu'un guerrier couronné de succès est toujours nommé wahcon, médecine. Ils entendent par là qu'il s'est assuré par l'un ou l'autre moyen la protection du Grand Esprit. Les phénomènes naturels, qui ne sont pas accompagnés de bons ou de mauvais résultats, passent inaperçus; mais les tourbillons destructeurs, les morts causées par la foudre ou par des maladies telles que l'apoplexie, sont considérés comme des actes spéciaux du Grand Esprit. Les éclipses et le roulement du tonnerre sont des avertissements, et, lorsqu'ils se produisent, des sacrifices sont offerts dans l'espoir d'éloigner quelque calamité imminente. De cette crainte de malheurs imprévus vient la répugnance des Indiens à tenir des conversations sur ce sujet, car cela découvrirait les causes secrètes de leurs appréhensions et pourrait, croient-ils, par quelque légèreté du hasard, causer le mal qu'ils cherchent à éviter, ou rendre leurs propres pratiques inutiles, en fournissant à quelque ennemi l'occasion d'offrir un sacrifice contraire.

 

La foi dans les amulettes ou charmes est générale parmi les Indiens. Les objets dont se composent ces charmes ou médecine sont si variés, et l'influence qu'ils exercent sur les individus est si diverse, que pour les énumérer tous il faudrait trop d'espace, et, en vérité, ce n'est pas nécessaire. Je dois cependant tâcher d'expliquer l'idée qui donne lieu à cette croyance, et ceci offre quelque difficulté.

 

Quoique le Grand Esprit soit tout-puissant, sa volonté est néanmoins incertaine. Il est invisible. Il manifeste son pouvoir seulement dans les actes extraordinaires. Les matières de moindre importance sont au-dessous de son attention et sous la direction d'esprits d'un ordre inférieur. C'est le besoin qu'ils sentent de quelque intermédiaire tangible, consacré par des cérémonies, gardé avec soin et invoqué avec solennité, qui les porte à choisir quelque objet qu'ils destinent à remplir cette fonction. Tout Indien lorsqu'il atteint l'âge viril, devient guerrier, chasseur, chef de famille, et dès ce moment il est obligé, par suite de ses différentes occupations, de vivre dans des craintes continuelles et de défendre sa vie et ses biens contre les ennemis et contre différents autres adversaires. Pour cette raison, il choisit quelque objet qui lui tienne lieu de wahcon. Un rêve, un incident quelconque, une idée qui s'est présentée à son esprit dans quelque occasion importante, lui désignent l'objet à choisir. La peau d'une belette, la tête ou le corps empaillé de différents oiseaux, des images de bois ou de pierre, des colliers travaillés sur une peau, des peintures grossières représentant des ours, des buffles, des loups, des serpents, des monstres qui n'ont ni nom ni existence; en un mot, toute chose animée ou inanimée est affectée à cet usage, suivant la superstition ou la croyance de l'individu. Cet objet, quel qu'il soit, est enveloppé dans les plis de plusieurs peaux, avec une tresse des cheveux de quelque parent mort et une petite quantité de tabac. Le tout est placé dans un sachet parfumé, proprement orné et garni. Voilà ce dont se compose le mystère du sachet de la médecine. On n'ouvre jamais ce sachet en présence de qui que ce soit, à moins que son propriétaire ou quelque membre de sa famille ne tombe dangereusement malade; on l'exhibe alors et on le place à la tête du lit. Par son moyen, l'assistance du Grand Esprit est invoquée. Ordinairement ce sachet est ouvert en secret, et l'Indien, après avoir fumé et invoqué la médecine, offre des prières et des sacrifices en sa présence et par son moyen, comme l'intermédiaire tangible prés du Grand Esprit, qui est inconnu et invisible. Il n'offre pas directement des sacrifices à son wahcon; néanmoins il l'invoque séparément pour obtenir son intercession, ou plutôt il le considère comme un agent intermédiaire chargé d'écarter les malheurs d'une importance secondaire, placés sous la juridiction d'esprits d'un ordre inférieur. Tels sont les apparitions de fantômes, les maladies des chevaux et des chiens, la découverte d'un objet perdu ou volé, une chasse heureuse, mais non point l'abondance du gibier, la provenance du gibier étant un effet de la puissance du Grand Esprit, quoique le fait de tuer le gibier dépende d'autres pouvoirs rendus favorables ou contraires par les cérémonies adressées à la médecine.

 

Les Indiens n'ignorent pas que la matière dont se compose le charme ou médecine n'a pas de pouvoir intrinsèque, et ils ne lui en attribuent aucun. L'effet consiste dans la foi au surnaturel attribué à l'objet, qui est considéré comme un intercesseur visible. C'est, au fait, le même ordre d'idées que suivent les Blancs ignorants qui ajoutent foi aux charmes, et on peut le considérer sous le même point de vue. Quoiqu'un grand nombre de Blancs croient, non sans péché, aux charmes, aux diseurs de bonne aventure, aux rêves, aux esprits et aux avertissements, ceci néanmoins ne diminue pas leur foi dans l'Être suprême; il en est de même pour l'Indien. Aussi longtemps que sa bonne chance, dans ses différentes entreprises ordinaires, ne se dément pas, il dira que sa médecine est bonne; mais si une série de malheurs insignifiants vient à le visiter, il la jettera et la remplacera par quelque autre. Lorsque les missionnaires leur donnent des images, des médailles ou des croix, ils sont obligés de prendre le plus grand soin de les instruire de la véritable signification du respect et de la vénération qu'on doit porter à ces objets.

 

D'après l'exposé qui précède, nous pouvons juger s'ils sont réellement idolâtres. Il est vrai qu'ils rendent une espèce de culte à des objets de tous genres; mais leur dévotion est dirigée, par l'intermédiaire de ces jouets, vers la source de tout pouvoir. Le soleil lui-même est adoré comme la résidence du Grand Esprit, et non comme un prétendu pouvoir inhérent à ce corps. Ils ne croient pas à la vertu de la matière dont se compose la médecine, et ils ne lui attribuent pas un esprit immatériel; mais leur intelligence trouve en elle un point de repos, un objet palpable auquel ils peuvent s'adresser, non pas pour obtenir de grandes faveurs ou d'efficaces protections, mais pour s'assurer une assistance journalière contre des malheurs d'une importance secondaire. Ils espèrent que le succès résultera de la demande faite au moyen d'un objet considéré comme sacré, et consacré, par des soins et des cérémonies, à l’Être dont l'occupation dans ce monde est de gérer ces matières. Sans instruction, comme ils sont, obligés moralement de chercher à se garantir de maux surnaturels de toutes les espèces et de toutes les formes, ils implorent la protection du grand corps lumineux, le soleil, considéré comme le plus puissant, jusqu'à celle du moindre atome, qu'ils supposent pouvoir leur être, d'une manière ou d'autre, de quelque aide. Ils tâchent, par l'intercession de ces parties de la création et en offrant des sacrifices et des prières, en jeûnant et en s'infligeant des peines corporelles, de s'assurer l'intérêt et la protection d'un grand pouvoir invisible, auprès duquel, d'après les croyances des Indiens, on ne peut directement obtenir accès. Sous ce rapport, ils semblent ne pas aller plus loin dans leurs superstitions que certains Blancs, qu'on trouve dans toutes les contrées et qui, eux aussi, croient à la chance, au sort, à la fortune et à d'autres idées qui répugnent tout autant à la foi dans une Providence d'une sagesse infinie qui gouverne toutes choses, que n'importe quelle croyance des Indiens. Comme nous l'avons déjà dit, leurs prières et leurs sacrifices sont offerts exclusivement dans le but d'obtenir des biens temporels et non spirituels : ils ne prient pas pour obtenir des choses dont ils ne sentent pas le besoin. S'ils adressent des prières et offrent des sacrifices au soleil et au tonnerre, c'est que leur intention est de reconnaître le pouvoir du Créateur dans ses œuvres les plus admirables. De grands maux ou de grands biens peuvent être conjurés ou obtenus par l'intercession de ces grands intermédiaires apparents; des malheurs ou des bienfaits de moindre importance sont écartés ou accordés par l'intercession des charmes; et même, dans ce cas, les choses demandées ne sont pas considérées comme devant être obtenues par le pouvoir de la matière dont ces charmes se composent, mais par le caractère sacré qui leur est donné par des soins constants et respectueux, et les prières et les sacrifices qui sont adressés par leur entremise à des agents surnaturels.

 

Ayant montré quelle est l'idée que les Indiens se forment du Grand Esprit et analysé la nature de leur culte, je considérerai maintenant ce qui, dans leur opinion, constitue un crime. Le Grand Esprit peut-il être offensé, et, dans ce cas, quelles sont les actions qui sont considérées comme des offenses envers lui ?

 

                                                        II

 

L'absence totale de tout frein moral provenant de la croyance dans une vie future, et le fait que le seul but de leur culte est leur propre agrandissement pendant cette vie, nous obligent à conclure qu'ils n'ont pas la plus faible idée d'une responsabilité morale. Pour cette raison, le crime, tel que nous le considérons, c'est-à-dire, comme une offense contre les lois divines et humaines, ne peut exister parmi eux. Prenez, par exemple, le plus grand de tous les crimes : le meurtre. Un Indien ne commet jamais une action qui soit équivalente, à son point de vue, à un meurtre, selon l'idée que nous en avons. Aussitôt qu'il atteint l'âge viril, il est livré à ses propres ressources. Il faut qu'il dépende entièrement de lui-même pour se défendre lui-même, sa famille ou ses biens, et pour fournir son intérieur des choses nécessaires à sa subsistance. La propriété seule a de la valeur pour l'Indien; il n'a pas de provisions ni d'argent préparé pour la remplacer si elle est perdue ou volée. S'il arrive que quelqu'un cherche à le tromper, lui enlève son bien ou insulte sa famille, à qui s'adressera-t-il pour obtenir justice ?  Il n'y a point de tribunaux, de prisons, d'exécutions publiques parmi eux, et leur code civil ou pénal refuse d'intervenir dans les différends privés. Il est, par conséquent, obligé, par la nature de sa position isolée, d'être le seul juge de ses propres actions et de se constituer lui-même l'administrateur de la justice. Il faut qu'il soit ferme et obstiné, prêt avec son couteau ou son casse-tête, selon l'expression de l'Indien; sinon il est impropre à la position qu'il occupe.

 

L'habitude constante de porter des armes implique la nécessité de s'en servir. Beaucoup d'offenses légères qui parmi les Blancs s'arrangeraient d'une autre façon sont vidées parmi eux par la voie des armes. Un Indien ne frappe que dans l'intention de tuer, et il sait bien que, s'il manque son coup, son adversaire le tuera. On peut donc s'attendre, dans des querelles de tout genre, à les voir recourir à des moyens extrêmes pour obtenir une réparation; et ces querelles ne sont pas du tout aussi fréquentes qu'on pourrait le supposer. Lorsque les deux adversaires s'aperçoivent qu'il y va de leur vie, ils cherchent à éviter de se provoquer l'un l'autre; mais, s'il est nécessaire, chacun d'eux tâchera de prendre l'avance sur son ennemi, se trouvant obligé d'agir de la sorte pour sauver sa propre vie. Les Indiens ne s'assassinent pas entre eux pour acquérir les biens du décédé; car, en tuant un individu de sa propre nation, l'agresseur est obligé de s'enfuir dans une autre bande pour éviter d'être massacré par les parents de la victime. De sorte que, au lieu de trouver quelque avantage dans son action en héritant du mort, il serait obligé d'abandonner ses propres biens, de s'exiler, d'appauvrir toute sa famille, qui ne cesse jamais de payer pour le mort, dans le but d'éviter une nouvelle effusion de sang, et d'exposer continuellement sa vie au danger de rencontrer quelque parent de l'homme assassiné. Il est, par conséquent, hors de question qu'ils puissent, de propos délibéré, commettre un meurtre par cupidité.

 

La seule manière dont l'un puisse tuer l'autre serait dans une querelle, et ceci arrive fréquemment. Ils ne font pas de cas de la cause de la dispute, que ce soit le vol d'un cheval ou une insulte, ou encore, qui a tort ou raison. Quand le différend arrive au point de dégénérer en bataille, tuer son adversaire pour préserver sa propre vie devient simplement une question de défense personnelle. Il n'y a pas de milieu; et plusieurs de ceux qui ont commis un homicide dans une circonstance semblable ont regretté vivement la nécessité où ils se trouvaient. Ils soutenaient qu'il leur était impossible d'agir autrement. Ne pas tuer son adversaire quand la mort de l'un des deux devient nécessaire pour l'une ou l'autre raison, serait considéré comme le plus haut degré de folie et de lâcheté, et perdrait pour toujours l'Indien dans l'esprit de ses compatriotes et même de sa propre famille, en supposant même que ce ne serait pas livrer sa vie à son ennemi sans la défendre.

 

Dans tous les cas, le meurtre, pour cette raison, est, dans leur opinion, un acte de défense personnelle qui est la conséquence de leur organisation civile particulière. Il est une offense envers l'individu, encourant le risque de recevoir une punition égale de la part des parents du décédé, la proscription et la pauvreté; mais il ne peut être considéré par eux comme une offense envers le Grand Esprit. Il n'y a pas un homme parmi eux qui en tuerait un autre pour le seul plaisir de le tuer; car, nous l'avons démontré, ce serait se soumettre à être exilé, assassiné et ruiné, sans le moindre espoir de gain. Ceci serait entièrement incompatible avec le caractère de l'Indien.

 

Le meurtre exercé sur leurs ennemis est considéré comme honorable dans les batailles. Il est, au reste, de même parmi les Blancs; leur manière différente de l'exécuter provient de leur éducation militaire.

 

Nous plaçant à ce point de vue, nous pouvons facilement concevoir comment un Indien, conséquent avec ses idées sur le Grand Esprit, invoque son assistance contre les ennemis de tous genres, soit qu'ils appartiennent à sa propre nation, soit à une autre.

 

Le brigandage et le vol ne sont pas fréquents parmi les Indiens. Le premier serait puni comme le meurtre; le second exposerait le coupable à la risée de tout le monde. Des Indiens se volent les uns aux autres des objets de peu de valeur; mais, si on des questionne, ils répondront qu'ils en avaient besoin et qu'ils ne pouvaient se les procurer autrement. Quand ils volent les Blancs, ils croient qu'ils font bien. Tous les Blancs, à leurs yeux, sont des intrus, s'enrichissant des travaux des Indiens. Leur dérober une partie de leurs biens, ce n'est que s'emparer d'une chose due et depuis longtemps arriérée. Ils n'ont donc recours au vol que pour venir en aide à leurs besoins, et le malheur de le pratiquer est regardé comme une punition complète. Le brigandage, quand il a lieu, est la conséquence de quelque querelle. Il est puni par la peine extrême que nous avons mentionnée plus haut.

 

Nous voyons, d'après cela, que ni le brigandage ni le vol ne peuvent être considérés comme des offenses envers le Grand Esprit, puisqu'ils ne sont que des moyens dont se sert l'Indien pour pourvoir à sa subsistance et à celle de sa famille. Ce sont cependant des offenses envers l'individu, et on les punit en conséquence. S'il arrive qu'un Indien vole un fusil ou un cheval, deux objets de la plus grande valeur parmi eux, il donnera pour raison qu'il en avait besoin pour le soutien de sa famille. En outre, les fusils, les chevaux et même la viande portée dans le camp, sont plus ou moins de propriété publique, la tribu entière participant au produit de la chasse. Le fusil et le cheval ne quittent pas la nation; ils ne font que changer de propriétaire. C'est pourquoi, en ceci aussi bien que dans leurs autres entreprises, ils invoquent l'assistance du Grand Esprit.

 

Les transgressions contre le sixième commandement sont regardées par l'Indien comme une offense envers l'individu, père ou époux, mais non envers le Grand Esprit. Comme telles, elles sont punies de la peine de mort, ou en exigeant des indemnités, ou en enlevant les chevaux du coupable.

 

Quant aux jurements, il n'y a pas, dans le langage des Indiens, une seule parole équivalente au moindre des blasphèmes si en usage parmi les chrétiens civilisés. Quelle leçon pour les peuples civilisés !  Le nom du Grand Esprit est rarement prononcé autrement qu'à voix basse et seulement dans des occasions rares et solennelles; jamais dans une conversation ordinaire. En cas de témoignage, on peut avoir autant de confiance dans l'affirmation solennelle d'un Indien, que dans n'importe quel serment.

 

Ils n'ont pas connaissance du jour du sabbat. Leurs jours de fêtes sont fréquents, et, à ces occasions, ils redoublent de dévotion dans la pratique de leurs cérémonies et de leurs mortifications corporelles, quoiqu'ils ne s'infligent pas ces punitions comme s'ils se sentaient coupables de péché. Ils ne font pas pénitence pour leurs mauvaises actions. Le Grand Esprit peut-il être offensé ?  et, s'il peut l'être, comment ?  « Il peut l'être et il l'est, disent-ils, lorsqu'ils ne lui offrent pas les cérémonies convenables et qu'ils ne pratiquent pas les jeûnes, les pénitentes et les sacrifices propres à s'assurer suffisamment sa protection dans leurs grandes entreprises. La négligence de son culte est la seule offense envers lui. »  De là vient leur obstination à accomplir leurs cérémonies, comme si l'entière prospérité de leur vie et de celle de leurs familles en dépendait.

 

La croyance générale est que l’âme vit après la mort, et qu'elle se trouve alors dans un état final. Nos recherches parmi les Indiens ne nous ont fait découvrir aucune idée certaine sur l'occupation de l'âme dans cet état. Ils répondent toujours « qu'ils n'en savent rien. »  Cependant beaucoup d'entre eux supposent qu'à la mort l'esprit est transporté au Sud, dans une contrée chaude. Cette place parait n'être ni au ciel ni sur la terre. Elle est le séjour du bonheur, libre de tous maux, de besoins, de guerre et d'accidents. Quelques-uns y sont mieux traités que les autres, particulièrement les grands guerriers et ceux qui ont porté une attention spéciale dans l'accomplissement des cérémonies religieuses et ont offert de grands sacrifices. Le châtiment du péché n'est pas craint : tout est paix, abondance et harmonie. Si vous les questionnez plus minutieusement, ils vous décrivent un paradis qui ferait le pendant de celui de Mahomet, ou une image fantastique du monde, en supprimant le mal. Un grand nombre d'autres tribus indiennes parlent, d'une manière sombre, de l'avenir des méchants. Leur demeure est un lieu désolé, destitué de fruits, de racines, d'animaux de toutes sortes, et où règne un hiver perpétuel. C'est une place marécageuse et fangeuse, remplie de toutes sortes de reptiles. Dans l'endroit réservé aux bons règnent un été et un soleil éternels. Il y a une grande quantité d'animaux choisis pour la chasse, et une abondance de fruits et de racines. C'est un séjour de paix et de bonheur sans fin.

 

D'après la croyance des Indiens, les corps ne ressuscitent pas. Ils supposent néanmoins que des corps leur sont donnés dans la vie future, ayant les mêmes traits de visage et les mêmes membres que dans la vie actuelle; mais exempts de toutes vicissitudes, telles qu'accidents, maladies et autres calamités de ce genre.

 

Parmi quelques Indiens, paraît régner l'idée de deux âmes : l'une du corps, qui repose pour toujours près du lieu de la sépulture; l'autre de l'esprit, qui est admise dans le paradis méridional. Comme je l'ai dit plus haut, on trouve dans ce paradis des animaux de tous genres; mais il ne parait pas que ces animaux soient les âmes de ceux qui sont morts ni que leur état de bonheur soit éternel. Les facultés de la raison et l'immortalité ne sont pas attribuées aux animaux.

 

Il y a parmi les Indiens une grande diversité d'opinions. Quelques-uns croient que la mort est l'état final de l'âme et du corps, mais que l'esprit du corps reste près du tombeau. En réalité, ils n'ont qu'une foi peu ferme dans l'existence d'une vie future, ou au moins ils n'attachent pas beaucoup d'importance à cette idée pendant leur vie. Au moment de leur mort, leur plus grande anxiété parait être concernant leurs familles qu'ils laissent sur la terre, et ils paraissent s'inquiéter très peu de ce qui adviendra de leurs âmes. Ils admettent l'incertitude de leur sort; mais ils semblent n'avoir aucune crainte des punitions futures. En somme, il n'y a rien, dans cette croyance des Indiens, qui exerce quelque influence sur leur conduite générale, soit pendant leur vie, soit à leur lit de mort.

 

Toute chose ayant rapport à la vie future forme rarement le sujet de leur conversation.

 

De ce fait, nous pouvons raisonnablement conclure que l'exposé précédent de leur religion est exact, qu'ils ne se sentent coupables d'aucune offense envers le Grand Esprit, et qu'ils réclament seulement une récompense pour la dévotion qu'ils ont montrée dans leur manière de lui rendre un culte.

 

Ils n'ont pas d'idée d'une expiation ou d'un Rédempteur venu sur la terre pour les racheter et les mener dans la voie du salut. Ils sont assis, d'après l'expression de l'Écriture, à l'ombre de la mort. On doit leur donner une idée correcte du Grand Esprit, du crime, du bien et du mal; leurs passions doivent être domptées avant que les principes du christianisme puissent être implantés dans leurs cœurs. La foi est un don de Dieu. La conversion de ces pauvres païens implique la régénération complète de l'Indien adulte, ce qui n'est rien moins qu'un miracle de la grâce. La tâche est grande, en vérité; mais, avec l'assistance du Ciel, on peut l'accomplir. Dans toutes mes relations avec les Indiens, je les ai toujours trouvés respectueux, assidus et attentifs à la sainte parole de Dieu; dans toutes les occasions, ils manifestent un vif désir d'avoir leurs enfants instruits dans les vérités consolantes de la religion; dans aucun cas, je n'ai rencontré chez eux un esprit d'opposition.

 

Agréez, mon révérend et cher Père,

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.