LA FAMILLE DU
GROS FRANÇOIS
CHEF ASSINIBOIN
QUATRE-VINGT-SIXIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Mon révérend et
cher Père.
Quand MM. Lewis
et Clarck remontèrent le Missouri, les Assiniboins qu'ils rencontrèrent se
composaient de soixante loges des Stone Indians, ou Gens des Roches.
C'était alors la seule bande de cette nation habitant le haut Missouri. Le
reste, composé en tout de quinze cents loges environ, résidait dans les plaines
de la Rivière-Rouge et de ses tributaires, et faisait le commerce avec la
Compagnie de la baie d'Hudson.
A la tête de
cette petite bande se trouvait Wa-he-mugga, ou la Roche de fer,
surnommé, par les voyageurs canadiens et les marchands, le Gros François.
C'était, sans contredit, un Indien corpulent et vigoureux. Plusieurs membres de
la Compagnie américaine des pelleteries, résidant maintenant à Saint-Louis, ont
bien connu ce chef, qui mourut, il y a quelques années, dans un âge avancé,
près du Minataree, ou village Gros-Ventre. Il était père d'une nombreuse
famille, et l'on croit qu'il eut cinquante enfants de différentes femmes. Ses
enfants se dispersèrent peu à peu dans les différentes bandes qui composent la
nation des Assiniboins. Vers l'époque de sa mort, plusieurs restaient près de
lui. C'étaient d'abord Wah-jan-ja-na, ou la Lumière, son fils
aîné, nommé par les Blancs Jackson, à cause de la visite qu'il fit, à
Washington, au président de ce nom; son second fils : Sweet, ou le
Sucré; le troisième : Bow un-da-pa, ou le Nuage brisé; le
quatrième : Na-pa-na, ou la Main; le cinquième : La-ka-ke-a-na,
ou le Premier qui vole; c'est le même qui, en 1851, quitta le fort de
l'Union en ma société, pour aller assister au grand conseil tenu sous la
présidence du colonel D. D. Mitchell, à l'embouchure du Horse-Creek, dans la
vallée du Nebraska.
Une grande
ressemblance de caractère distingue cette famille et tous les enfants qui
vivent encore. Ils étaient tous fiers, braves, arrogants avec leurs propres
compatriotes. Dans les batailles, il n'y avait pas et maintenant encore il n'y
a pas de meilleurs guerriers qu'eux; à la chasse, peu les égalaient. Leurs
manières avec les Blancs étaient toutes différentes. Ils se montraient
traitables et bienveillants, et protégeaient les marchands par tous les moyens
en leur pouvoir.
La bravoure et la
bonne conduite de l'aîné, ou la Lumière, le firent remarquer, et, vers
l'année 1829 ou 1830, il fut choisi comme soldat au fort de l’Union et chargé
de maintenir l'ordre parmi les Indiens qui venaient trafiquer, et de faire
restituer les chevaux appartenant au fort et volés par les Indiens de sa
nation. Ce genre de vol était, à cette époque, très fréquent. Il avait l'habitude
de poursuivre les voleurs jusque dans leur camp, accompagné de quelques-uns de
ses frères, et les coupables pouvaient se considérer heureux s'ils parvenaient
à échapper avec une bonne volée de coups, après qu'il leur avait enlevé les
chevaux dérobés.
Vers l'année
1831, le président Jackson invita différentes tribus des prairies à lui envoyer
des délégués pour lui faire une visite à la capitale, et, par le moyen des
agents indiens, il fit connaître son désir à tous les Indiens. De tous les
Assiniboins, il ne s'en trouva pas un qui voulût risquer le voyage, si ce n'est
la Lumière, qui alla en compagnie d'une Cree, on Knistenau,
du Nord, nommée le Bras cassé. Je crois qu'ils passèrent l'hiver à
Washington, où ils furent bien reçus par leur Grand Père le président, et
étaient de grands favoris dans la ville. Au printemps, on les renvoya chez eux,
où ils arrivèrent sains et saufs. Depuis ce temps, l'Assiniboin fut nommé Jackson,
nom par lequel nous le désignerons dorénavant.
Les conséquences
de ce voyage furent la perte de l'Indien. Il avait vu et appris trop de choses
pour pouvoir reprendre ses anciennes habitudes. Il avait étés trop flatté et
caressé par les Blancs pour respecter encore les gens de sa nation, et il se
crut bien au-dessus d'eux. Se pavanant dans un uniforme de brigadier général,
portant une médaille du gouvernement, des bottes à l'écuyère et une canne, il
pensait et agissait comme s'il n'y avait eu au monde que deux hommes dignes de
remarque et de renommée : lui-même et le général Jackson. Il consentait
cependant parfois à raconter quelques-unes des choses étranges qu’il avait
vues, lesquelles, quoique strictement vraies, ne pouvaient être comprises par
les imaginations bornées de ses compatriotes. La plupart d'entre eux,
connaissant son caractère, ne disaient rien, mais le croyaient un terrible
menteur. Quelquefois cependant, si quelqu'un avait la hardiesse de douter de sa
véracité, il frappait à l'instant de son épée ou de son casse-tête l'individu,
et coupait ainsi court à toute dispute. Il ne pouvait concevoir qu'on refusât
de le croire, alors qu'il ne disait que la vérité, et, par suite de cela, il
avait des querelles incessantes, qu'il décidait le plus souvent en sa faveur au
moyen de ses armes, s'entourant ainsi d'une foule d'ennemis. Il agitait la
sonnette pour qu'on vint lui nettoyer les bottes, pour qu'on lui amenât son
cheval, pour qu'on lui donnait un verre d'eau qui se trouvait à la portée de sa
main; en un mot, il cherchait à établir parmi les Indiens un despotisme complet.
Longtemps avant
son voyage à Washington, on disait qu'il ne pouvait être tué par une balle.
Cette croyance provenait de ce que, ayant reçu dans les batailles plusieurs
coups de feu qui paraissaient mortels, il en guérit dans un court espace de
temps. Les Indiens croyaient et disaient qu'il était à l'épreuve du plomb.
Un soir du
printemps, Jackson, étendu comme de coutume sur sa natte dans sa loge, sonna
son domestique, jeune Indien auquel il avait donné le nom de Jim. Quand
l'enfant parut, il lui commanda de parcourir le camp pour inviter une douzaine
de ses compatriotes qu'il nomma, à venir le voir : « Dites-leur,
ajouta-t-il, que je suis seul et isolé, et que je veux les amuser un
peu. » Le garçon alla à la
recherche. Vers le soir, les invités commencèrent à arriver, et bientôt la loge
fut remplie : il y avait autant d'Indiens que la loge pouvait en contenir.
Parmi eux était un étranger d'un autre camp, qui était arrivé la veille. Cet
individu était un de ces vauriens qui errent d'un camp à l'autre, volant les
chevaux et troublant la paix de différentes autres manières. Quand tous furent
assis et que les pipes firent le tour avec rapidité, Jackson commença à
raconter quelques-unes des choses qu'il avait vues, et quelques-unes des scènes
auxquelles il avait été présent pendant son séjour à Washington. Dans toutes
ses histoires, il débutait toujours par ces mots : « Quand j'étais à
Washington, » sans se soucier si la
chose qu'il racontait s'était passée en un autre endroit. Dans cette occasion,
il parla en ces termes : « Quand j'étais à Washington, un soir,
l'interprète me dit que, le jour suivant, nous visiterions la tour à plomb de
chasse, qui se trouvait dans les environs de Howard park ¹. Le lendemain
matin, après nous être habillés comme de coutume, nous allâmes à la place en
question et vîmes une loge ronde en pierre, environ de la hauteur de quatre de
nos plus grands arbres superposés les uns sur les autres. Nous entrâmes et nous
montâmes par un escalier construit à l'intérieur du bâtiment et qui en fait le
tour. Après avoir compté deux cent soixante marches, nous arrivâmes au sommet.
Cet édifice est entièrement rond et uni à l'extérieur. A sa base, il égale
quatre fois la circonférence de nos plus grandes loges et diminue de largeur à
mesure qu'il devient plus élevé. »
A cet endroit de son récit, il fut interrompu par l'étranger désigné
ci-dessus, qui déclara que ce qu'il disait était un grand mensonge, car comment
pouvait-on monter si haut ? Il n'y avait
rien pour se tenir debout à une telle hauteur, etc. Quand il se tut, notre
narrateur continua : « Quant à vos paroles, c'est un mensonge; je vous
convaincrai quand j'aurai fini mon histoire. J'allais donc vous dire que, du
sommet de cet édifice, on répand dans un tamis le plomb fondu, qui devient rond
en tombant. Du haut de ce bâtiment, on jouit de la plus belle vue qu'on puisse
s'imaginer. Les maisons, les navires, les hommes et tous les objets paraissent
comme si on les voyait du milieu d'un nuage, et plusieurs ont l'air de petites
taches. » Ici l'étranger éclata de rire
et dit que c'était un tissu de mensonges. Jackson, qui tenait à finir son
histoire, répondit simplement : « Ayez patience, ayez patience, je vous
convaincrai dans un instant. » Il
donna à ses auditeurs une excellente description de la beauté du paysage vu du
sommet d'une de ces places élevées, et il fut encore contredit de la manière la
plus formelle par le même individu. Celui-ci ne connaissait ni le caractère ni
les habitudes de Jackson, ou bien il s'en souciait fort peu. Quand le conteur
eut fini cette histoire et d'autres encore, il dit : « Amis, il est tard,
il faut nous séparer pour la nuit; mais avant cela, formez un cercle en dehors
de la loge, et je convaincrai, au clair de la lune, cet étranger de la vérité
de mon histoire. » Ceci s'étant
exécuté, Jackson prit sa canne et sortit à son tour : « Étranger,
dit-il, quand j'étais à Washington, il arriva qu'au milieu d'une société réunie
dans une maison privée, un individu était en train de raconter une histoire
extraordinaire. J'étais présent avec mon interprète. Pendant le récit, un autre
individu qui était là manifesta son incrédulité à différentes reprises et
s'oublia jusqu'à traiter l'autre de menteur. Le conteur ne répondit rien pour
le moment, mais lui promit de le convaincre aussitôt que la compagnie se
séparerait; ce qu'elle fit peu après dans un café d'un hôtel. Alors le convive
qui avait raconté l'histoire saisit par le bras celui qui l'avait appelé
menteur et le bâtonna impitoyablement. »
Et joignant l'action à la parole, il lui cassa sa canne sur le dos et
lui fit faire le tour du cercle en le battant, au grand amusement des
spectateurs.
¹ Près de Baltimore.
La compagnie se
dispersa alors dans ses loges, et celui qui avait reçu bastonnade se retira
dans la loge d'un de ses parents. Bientôt le camp fut plongé dans un profond
sommeil; mais un individu ne dormait pas : l'Indien étranger s'occupait à limer
un morceau de fer de la longueur d'un pouce environ, et à le rendre de la
dimension du canon de son fusil. Ceci fait, il éveilla son parent et lui fit
part de la punition dégradante qu'il avait subie, ajoutant qu'il allait se
venger et puis quitter le camp. Il déclara que, comme son ennemi Jackson était
supposé être à l'épreuve des balles, il essayerait la vertu d'un lingot de fer,
et il montra à l'autre le projectile. Ayant chargé son fusil avec soin, il se
rendit à la loge de Jackson. Celui-ci était encore assis sur sa natte, fumant
sa pipe et songeant peut-être à sa visite à Washington. L’autre, voyant l'ombre
de son ennemi reflétée sur la toile de la tente, plaça la gueule du canon de
son fusil à quelques pouces de sa tête, lâcha la détente, et il ne resta plus
de notre brave chef qu'un cadavre mutilé. Le projectile avait enlevé toute la
partie supérieure de la tête. Le camp prit l'alarme et se mit à la recherche du
meurtrier; mais celui-ci rivait pris la fuite, et l'obscurité de la nuit
rendait inutile la poursuite. Jackson laissait plusieurs enfants, qui tous
devinrent aussi braves que lui. Quelques-uns d'entre eux furent ensuite tués
dans les batailles.
Le second frère
était le Sucré. Aussitôt que les funérailles furent terminées et que le
corps fut placé dans les branches d'un arbre, d'après la coutume des Indiens, le
Sucré commença à prendre des informations dans le camp voisin du meurtrier.
Après quelques recherches, il réussit à le découvrir, quoique dans une place
dangereuse pour lui, tous les parents de l'assassin s'y trouvant assemblés. Il
entra néanmoins sans crainte dans la loge, tua l'homme sur place; mais à son
tour il fut littéralement coupé en morceaux par les autres Indiens.
L'arrangement de
cette affaire incombait maintenant au troisième frère, le Nuage brisé.
Celui-ci était rempli de bonté à l'égard des Blancs, qui l'aimaient beaucoup.
Il avait le caractère indompté, comme tout le reste de sa famille, quoiqu'il
fût plus dissimulé avec les gens de la nation. Il fut longtemps soldat au fort
de l'Union et regretté de tout le monde lorsqu'il mourut. Cependant le Nuage
brisé, quoique résolu à punir le meurtrier du Sucré, choisit son
temps pour exécuter son projet. Dans cette vue, il parla avec bonté dans
différentes occasions, et parut être en bons termes avec ses ennemis. Un soir
d'hiver, environ deux années après la mort de son frère, un des coupables vint
à passer seul près du camp du Nuage brisé. Celui-ci l'appela aussitôt,
lui fit prendre un repas, fuma la pipe avec lui. D'après toutes les apparences,
il avait oublié toute ancienne rancune. Au bout de quelques heures et au moment
où l'individu s'y attendait le moins, il lui brisa le crâne d'un coup de
casse-tête et jeta lé corps hors du camp.
Pendant une année
ou deux, les choses suivirent leur cours ordinaire ; mais quelques parents du
mort commencèrent à chercher une occasion de vengeance. Ce n'était pas chose
aisée. D'une façon ou d'autre, ils parvinrent à décider la Main, frère
du Nuage brisé, à les aider pour le faire périr. Cet Indien était fils
du Gros François, mais d'une autre femme, et l'un des plus mauvais de sa
nation. A cette époque, il avait, par sa mauvaise conduite, encouru le
déplaisir de sa famille. Cette circonstance était favorable aux ennemis du Nuage
brisé. A la longue et au moyen d'argent et de promesses, ils le décidèrent
à se mettre de leur côté. Ils choisirent un moment où le Nuage brisé
avait assis son camp au loin, et, apprenant que, accompagné de quelques femmes,
il était allé au fort pour trafiquer, ils y arrivèrent dans la même soirée,
environ douze en nombre et se donnant l'apparence d'un parti de guerriers se
rendant chez les Pieds-Noirs. C'était alors l'habitude pour les marchands et
les partis de guerriers de passer la nuit dans un corps de bâtiment situé à
environ cent verges du fort. Les deux troupes hostiles y campèrent la nuit, en
amitié apparente. Rien ne fut entendu par les gens du fort. Mais, à leur
réveil, ils furent informés que le Nuage brisé avait été assassiné,
pendant la nuit, par la Main et ses compagnons. L'un des marchands vint
examiner le corps et le trouva percé de vingt-trois coups de poignard et de
flèches. Il fut décemment enterré au fort de l'Union.
En conséquence de
ce méfait, la Main fut déclaré proscrit par tous ses frères; mais
ceux-ci ne trouvèrent jamais une occasion favorable de s'emparer de lui sans
s'exposer eux-mêmes. Il restait la plupart du temps avec la bande de ses
complices, les emmenant à diverses expéditions guerrières, dans lesquelles sa
bravoure désespérée lui acquit une réputation de puissance parmi les autres
Indiens, quoique, à cause de ses nombreux actes de brigandage, il fût méprisé
et quelque peu craint, par les Blancs aussi bien que par les Indiens.
Dans une
occasion, il s'en alla faire la guerre aux Crows, ou Corbeaux, à
la tête de dix-neuf jeunes gens, dont la plupart avaient quinze à dix-huit ans.
Ils rencontrèrent le camp des Corbeaux en voyage, s'embusquèrent, tuèrent et
scalpèrent deux Indiens de cette nation. Les autres hommes du camp arrivèrent
sur les lieux, trouvèrent les corps de leurs camarades, poussèrent plus loin
leurs recherches et découvrirent toute la bande de leurs ennemis cachée sur une
île couverte de hautes futaies et de broussailles, dans la prairie qui s'étend
jusqu'aux eaux de la rivière Roche-Jaune. Les Assiniboins y avaient élevé une
petite barricade de troncs d'arbres et de branches. Ils attendaient l'attaque
des Crows, déterminés à leur opposer une résistance désespérée. Toute la nation
des Crows entourait la place et fit plusieurs fois l'assaut de la barricade,
faisant feu sur les Assiniboins, qui y ripostaient sans interruption et qui les
repoussèrent plusieurs fois avec perte, quoique, à chaque décharge de l'ennemi,
quelqu'un des leurs tombât mort. Ceux qui restaient, combattant sans aucune
crainte, saisissaient les armes de leurs camarades tués et continuaient à combattre.
Ils tinrent environ six cents Crows en échec pendant la plus grande partie de
la journée, en tuèrent dix et en blessèrent vingt à trente. Pour les obliger de
sortir de leur retraite, les Crows mirent le feu aux futaies et aux
broussailles; ce qui permit à la Main et à trois autres de s'échapper à
travers la fumée jusqu'aux hautes futaies de la Roche-jaune. De là parvinrent à
atteindre le fort de l'Union. Ces quatre Indiens et une femme furent les seuls
qui survécurent à la bataille; tout le reste était tombé. La Main avait
eu sa poire à poudre enlevée par une balle; deux fusils avaient été brisés
entre ses mains; son chapeau et son habit étaient criblés de balles, et
cependant il ne portait pas la trace d'une seule égratignure.
Peu de temps
après cette mêlée, une compagnie de négociants, en opposition avec la Compagnie
américaine de pelleteries, s'établit à l'embouchure de la Roche-Jaune et
commença ses opérations mercantiles. Pendant l'hiver qui suivit leurs
commencements, la Main vint seul au fort de l'Union. Il apprit, pendant
la nuit, qu'une bande de sa nation était allée trafiquer avec du whisky au fort
voisin. Il y alla boire avec eux. Pendant leur ivresse, une querelle surgit au
sujet de la Main. Toute la bande était d'accord qu'il fallait le tuer.
Les uns barricadèrent la porte de la salle où ils se trouvaient, et se tinrent
debout devant elle, tandis que les autres marchaient sur lui armés de couteaux,
de lances et de casse-tête. Mais telle était l'agilité de cet homme, que, pendant
quelques instants, il lutta seul contre vingt-cinq à trente Indiens, sans autre
défense qu'une hache d'armes. Il maniait cet instrument dans toutes les
directions. Enfin, renversant plusieurs de ses assaillants et en tuant un, il
se fraya un passage jusqu'à une fenêtre. S'élançant à travers les carreaux de
vitre, il grimpa au sommet de la maison et d'un seul bond franchit la
palissade. Quoique, au même instant, on lui tirât un grand nombre de coups de
fusil et de flèches, il échappa encore une fois sans une écorchure et courut
dans la direction du fort de l'Union, à trois milles de distance, entièrement
dépouillé, au milieu d'une nuit d'hiver excessivement froide. On lui ouvrit la
porte. Après s'être chauffé, il raconta son aventure en riant et en manifestant
une grande gaieté, regrettant sans doute d'avoir quitté une place où se
passaient des choses si plaisantes.
Un an après ces
événements, le reste de la famille du Gros François, ayant à sa tête le
Premier qui vole, demi-frère de la Main, arriva au fort de l'Union
pour trafiquer et fut placé dans la salle de réception habituelle des Indiens.
Cette salle n'avait pas de communication avec l'intérieur du fort, lorsque les
portes de celui-ci étaient fermées. Pendant la nuit, la Main survint et
fut admis à l'intérieur du fort, où il apprit ce qui était arrivé. Au lieu de
s'évader, ce qui lui eût été facile, il demanda qu'on le laissât aller trouver
les autres, et on lui ouvrit les portes. Il promit de fumer et de causer avec le
Premier qui vole et sa bande. Au bout de quelques instants, ce dernier,
profitant d'un moment favorable, lui traversa le corps d'une balle. Il tomba,
et les autres lui tirèrent encore cinq ou six coups de feu pour l'achever. Vers
le matin, aussitôt que les portes du fort furent ouvertes, le Premier qui
vole y roula le corps de la Main, en disant : « Voici le chien
qui a tué mon frère, le Nuage brisé. Faites-en ce que vous
voudrez. »
Le Premier qui
vole est maintenant à la
tête des Gens des Roches, qui forment environ quarante loges, et il est devenu
un excellent homme pour les Blancs; mais son peuple le craint, d'autant plus
qu'il est entouré d'un grand nombre de parents. J'ai fait avec lui le voyage
depuis le fort de l’Union jusqu'à La Platte, et j'ai eu l'occasion d'apprécier
son caractère. Les autres membres de sa famille sont tous du même tempérament
et seront probablement tués les uns après les autres dans des querelles du
genre de celles que j'ai racontées plus haut.
Agréez, mon
révérend et cher Père, mes sentiments de respect et d’amitié.
P.
J. DE SMET, S. J.