LES TROIS TRIBUS DU HAUT-MISSOURI
QUATRE-VINGT-NEUVIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Bruxelles,
mai 1869.
Mon révérend et
cher Père.
Étant sur le
point de quitter la Belgique pour retourner à ma mission des
Montagnes-Rocheuses, je vous laisse comme souvenir quelques notes. Elles ont
pour sujet : 1° les Trois Tribus du Haut-Missouri; -- 2° le Père
Dumortier, qui a été votre condisciple au collége d'Alost; et le Frère
Mazella; -- 3° Saint-Paul Colvile ; -- 4° le Missionnaire de
Seilles, de Bruges; -- 5° mon Itinéraire, commencé en 1822 et que je
tâcherai de compléter. Si vous le jugez à propos, vous pourrez publier
successivement ces écrits.
Je recommande aux
prières de mes compatriotes mes nouveaux voyages et ma personne; et je leur
recommande, en passant, tout ce Nouveau-Monde. Il y a aussi tant de bien à
faire dans la partie civilisée de l'Amérique du Nord !
Le progrès que la
religion y fait est immense depuis la guerre. Il était déjà considérable avant
cette époque. Pour vous en donner une idée, les statistiques catholiques des
États-Unis démontrent que, en 1808, il n'y avait qu'un seul diocèse, 2 évêques,
68 prêtres et 80 églises; et aujourd'hui on compte 43 diocèses, 45 évêques,
dont 6 sont archevêques; 2,108 prêtres et 2,334 églises.
A mesure que le
nombre des ecclésiastiques s'augmente, les institutions religieuses se
multiplient merveilleusement. En 1808, on comptait à peine une douzaine de ces
institutions de différents genres; aujourd'hui la différence est également
remarquable.
Au commencement
de l'année 1860, on comptait 21 séminaires ecclésiastiques pour les hautes
études; 85 institutions religieuses ou monastères d'hommes; 141 institutions
religieuses ou couvents de femmes; 75 colléges pour l'éducation des jeunes
gens, dont plusieurs ont le titre d'université; 170 académies
religieuses pour l'éducation des demoiselles; 158 asiles pour les orphelins des
deux sexes, les vieillards et les malades, principalement confiés aux soins des
Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Le nombre des écoles libres pour les enfants
pauvres des deux sexes est aussi très grand. Et cependant la presque totalité
de nos églises et de nos institutions religieuses sont érigées par le seul zèle
et les seuls dons des fidèles.
On n'a pas de
statistique bien certaine sur le nombre total des catholiques. Il ne saurait
guère être éloigné de quatre à cinq millions. Les prêtres sont loin de suffire aux
besoins des catholiques répandus sur la superficie de cette vaste République.
Toutefois on espère pouvoir s'occuper bientôt, d'une manière toute spéciale, de
la conversion des protestants.
Vous voyez par
là, mon révérend Père, que nous avons besoin d'hommes et de prières pour
l'Amérique civilisée. Permettez-moi de vous donner maintenant quelques détails
sur les trois tribus unies du Haut-Missouri, pour lesquelles je demande surtout
de pieux secours.
Dans une de mes
lettres de 1867 ¹, je vous ai parlé des baptêmes donnés aux enfants
assiniboins. Un grand nombre de chefs et de braves, appartenant aux différentes
bandes de cette nation, vinrent au Buford pour y faire aux commissionnaires du
gouvernement leurs démonstrations de fidélité et de paix. Ils étaient prodigues
de belles paroles et de promesses, et sans ménagements envers les agents et
autres employés qui ne cessent de les tromper. Les chefs Corbeaux et Santies
étaient trop éloignés du poste pour pouvoir s'y rendre à temps aux conférences.
¹ Voir les Précis Historiques,
1867, p. 428; Révolte des Sauvages Sioux.
Nous quittâmes le
Buford le 19 juillet 1867. A notre retour, nous visitâmes de nouveau le fort
Berthold, et je me retrouvai parmi mes anciens amis les Ariccaras, les Mandans
et les Gros-Ventres. Ils habitent un grand et unique village, qui a près de
deux milles de circonférence. Leurs maisons sont vastes et solidement
construites en charpente, couvertes en terre sous forme de monticules, avec un
trou ou une ouverture ronde au sommet, qui laisse pénétrer la lumière et échapper
la fumée. Ces sortes d'habitations sont chaudes en hiver et fraîches en été.
Leur circonférence est de deux cents pieds, sur une hauteur de vingt-cinq à
trente. Ces Indiens sont au nombre de près de 3,000. Tous leurs petits enfants
sont baptisés. Ils vivent en paix avec les Blancs, et cultivent, dans un vaste
champ de 1,200 arpents, des patates, du maïs, des citrouilles et des fèves.
Pour tout instrument d'agriculture, ils se servent de bâtons pointus, de bêches
et de pioches.
Leurs plaintes
contre les agents du gouvernement et contre les soldats étaient vives et
amères. Les premiers les trompent et les volent dans les distributions des
annuités; tandis que les autres les démoralisent par leur conduite scandaleuse.
Tout l'hiver de 1866-67, ils ont été le jouet et les esclaves d'un capitaine
dur et tyrannique, qui semblait prendre à tâche de tourmenter ces pauvres
malheureux. Lorsque les vieilles femmes avec leurs petits enfants affamés
s'approchaient du fort pour ramasser et recueillir l'immonde gâchis jeté de la
cuisine des soldats, on les chassait sans pitié, en jetant de l'eau bouillante
sur leur corps émacié et couvert de haillons, dans la saison la plus rigoureuse
de l'année.
Tout ce que je
vous dis faisait partie du discours que le Parflèche-blanc, chef des Ariccaras,
nous adressait. Il priait en même temps les généraux Sully et Parker de le
soumettre à leur Grand-Père (le président), pour lui faire connaître comment
ses soldats traitent ses amis dans les plaines éloignées.
« Réduits à
la dernière extrémité, ajoute le Parflèche-blanc, avant de quitter mon village
à la recherche de vivres, accompagné de mon camp affamé, j'implorai le secours
du Grand-Esprit, levant mes deux bras vers le ciel, au nom de nos petits
innocents que vous avez baptisés, Robe noire !
Et ma prière a été exaucée. Le temps excessivement froid se modéra, les
mères et leurs enfants soutinrent les fatigues de la route, et, avant le
coucher du soleil, à côté des feux de notre camp, nous tuâmes plusieurs
buffalos. Oui ! le Grand-Esprit aime ses
petits enfants. »
En finissant son
discours, il demanda avec les plus grandes instances des Robes-noires pour
venir s'établir parmi les trois nations réunies, et leur accorder les faveurs
insignes de la religion.
Pendant ma
mission parmi les tribus indiennes du Missouri, j'ai envoyé aux bandes hostiles
plusieurs Sauvages comme députés. Je les chargeais de torquettes de tabac à
fumer pour les distribuer aux chefs. Chaque torquette
servait de lettre d'introduction pour inviter les chefs à venir me voir afin de
conférer ensemble sur leur situation actuelle. Au delà de cent guerriers, avec
leurs chefs, se sont rendus à notre invitation et sont venus au fort Rice, dans
l'espérance d'y rencontrer les deux généraux. Après avoir attendu notre arrivée
pendant dix jours, ils se sont éloignés à regret, forcés par le manque de
provisions et le besoin de vivres dans lequel leurs familles se trouvaient pour
le moment. Ils reprirent donc le chemin des plaines pour se rendre à la grande
chasse des buffles, qui dure ordinairement deux ou trois mois. J'ai beaucoup
regretté d'avoir manqué cette occasion. Quand je quittai le fort Rice, ils me
firent dire spécialement, par les deux interprètes de l'endroit, qu'ils avaient
un grand désir de me voir en ma qualité de Robe-noire et de s'entretenir avec
moi. Les interprètes m'assuraient que tous manifestaient des dispositions
favorables à la paix. Ma santé, un peu délabrée par les fortes chaleurs de
l'été, s'est remise insensiblement et m'a permis de me rendre de nouveau au
milieu des tribus indiennes en 1868. Vous avez, mon révérend Père, publié les
détails de ce voyage ¹.
¹ Voir les Précis Historiques,
1868, p. 439, 476 et 506 : La Pacification par la Robe-noire.
Pendant ma
mission de 1867 aux différents camps indiens, dont je vous ai donné les noms
dans une lettre précédente, les chefs, dans tous leurs discours et dans toutes
leurs conversations privées, me manifestaient des dispositions amicales envers
les Blancs, et une détermination forte de se tenir à l'écart des bandes
ennemies. Une note exacte de toutes les plaintes des Sauvages a été tenue par
les commissaires, et a été transmise au département de l'intérieur. J'ai la
ferme confiance que, si le gouvernement tenait compte des justes réclamations
des Indiens, si leurs annuités leur étaient remises en temps et lieu, si les
agents et leurs subalternes les traitaient avec honnêteté et justice, si on
leur fournissait les instruments nécessaires pour la charpenterie et
l'agriculture, toutes les tribus en question du Haut-Missouri maintiendraient
la paix avec les Blancs; et les bandes guerrières, qui infestent aujourd'hui
les vastes plaines du Far-West, les nouvelles routes
à travers le désert et les vallées des eaux de la Platte, où elles causent tant
de dégâts et de meurtres, cesseraient sans délai leurs déprédations et ne
tarderaient pas à venir se joindre aux tribus paisibles et tranquilles. Oui, si
les Sauvages pèchent contre les Blancs, c'est parce que ceux-ci ont beaucoup
péché contre eux.
Il est grandement
question, en ce moment, de placer toutes les tribus indiennes sur une ou deux
grandes réserves. Ce n'est pas l'affaire d'un moment que de changer la nature
de l'homme. Les Indiens nous disent :
« Nous sommes nés chasseurs et pour battre la campagne à la
poursuite des animaux. » Pour
transformer ces hommes en cultivateurs, il faut prendre sagement son temps et
avoir recours à la patience. L'exécution doit nécessairement avoir quelques
années. Les Indiens que nous avons visités étaient disposés à se choisir des
réserves convenables pour l'agriculture, et cela sur leurs propres terres, dont
ils sont très jaloux. Dans chaque bande, un bon nombre de familles montraient
des dispositions favorables à se mettre sans délai au travail, et ils
demandaient avec instance des charrues et des bœufs. S'ils réussissent, les
trois premières années, dans leurs efforts, l'exemple de la portion
industrieuse sera bientôt suivi par le grand nombre dans chaque tribu; et lorsque
les grands avantages de l'agriculture et de l'élève des animaux domestiques et
des volailles seront bien compris, on les mènera avec facilité sur une ou deux
grandes réserves, pareilles à celles des Delawares, des Cherokees et des
Chactaws, pour former ensemble un bel et vaste État de l'Union avec tous les
avantages et toutes les prérogatives, surtout qu'ils vivent dans l'abondance
des fruits de leurs propres travaux.
Dans tous les
forts militaires sur la rivière Missouri, un grand nombre de soldats sont
catholiques. Mon ministère a été réclamé partout. J'ai eu la consolation de
voir un grand nombre d'entre eux profiter de ma présence pour remplir leurs
devoirs religieux. Un général de l'armée et plusieurs officiers furent les
premiers à donner le bon exemple. Dans les différents camps indiens et dans les
forts, il y a eu 894 baptêmes d'enfants et 46 d'adultes. J'ai marié plusieurs
couples indiens et plusieurs Blancs qui habitaient dans les forts.
Après ces détails
sur ma visite récente et sur mes rapports avec les tribus indiennes du
Haut-Missouri, il vous sera sans doute agréable de connaître la statistique
approximative des loges dans chaque tribu, et la proportion des tribus qui
maintiennent la paix et de celles qui forment les bandes hostiles. On compte
assez généralement huit à dix personnes dans chaque loge. Les Jantons ont
environ 300 loges; tous sont en paix. Les Minicanjoues ont 300 loges; seulement
20 loges sont à l'écart du camp hostile. Les Sans-Arcs ont 220 loges; sauf 20
loges, ils sont tous en guerre. Les Oukepahpahs comptent 420 loges; à
l'exception de 100 loges qui sont pour la paix, ils poursuivent la guerre avec
acharnement. Les Brûlés ont 500 loges; une partie de la tribu habite les
parages dit fort Laramée et est paisible; 100 loges se trouvent dans les
plaines entre les forts Sully et Rice et sont en paix; un grand nombre se
tiennent sur le pied de guerre. Les Ogallallas comptent 200 loges; à part un
petit nombre de loges, ils sont tous hostiles. Les Deux-Chaudières forment une
bande de 160 loges; un petit nombre ont joint les ennemis. Les Pieds-Noirs
Sioux ont 200 loges, et, pour la plupart, ils veulent la paix. Les Jantonnois,
tribu puissante, ont environ 1,000 loges; ils font profession d'amitié. Les
Santees ont plus de 400 loges; une bonne moitié est en paix, tandis que l'autre
moitié parcourt les plaines en bandes hostiles. Toutes ces tribus appartiennent
à la nation Dacotah et parlent la même langue, la siouse. Les Rickaras, les
Mandans, les Minataries sont environ 3,000, fidèles au gouvernement et habitant
un seul village; ils sont en guerre avec les Sioux. Les Assiniboins ont 400 à
500 loges; c'est une ancienne fraction de la nation Dacotah;
ils parlent la langue siouse et veulent l'amitié des
Blancs; toutefois, lorsqu'une bonne occasion se présente, ils sont souvent
coquins et voleurs, sinon meurtriers. Les Corbeaux ont près de 500 loges, et,
quoique ci-devant ennemis des Sioux, ils se sont joints pour la plupart à la
grande coalition hostile. Les Pieds-Noirs, qui habitent les hautes plaines de
Montana, sur les eaux supérieures du Missouri, comptent au delà de 1,000 loges
et sont en général hostiles aux Blancs. Les Sceyennes, les Arrapahos, les
Kiowas et autres tribus de la Platte forment plusieurs centaines de loges et font,
pour la plupart, la guerre aux Blancs.
En union de vos
saints sacrifices et de vos bonnes prières, j'ai 1'honneur d'être, mon révérend
et cher Père,
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J.