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1869 - lettre 90 - Statistique de ses courses. - Notice sur le père Louis Dumortier et le frère André Mazzella.

LE  P. DUMORTIER  ET  LE  F. MAZZELLA

 

QUATRE-VINGT-DIXIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

 

Nous avons reçu une lettre du R. P. De Smet, à la date de Saint-Louis du Missouri, le 31 juillet dernier. Le missionnaire des Montagnes-Rocheuses s'était embarqué à Anvers, le 12 juin, sur la Cité de Dublin, pour retourner en Amérique. Il y avait à bord quatre cents passagers, la plupart Allemands et Suisses, avec quelques Belges, Hollandais, Français et Italiens. La plupart de ces passagers étaient des artisans ou des fermiers, qui allaient chercher de l'ouvrage en Amérique pour améliorer leur sort. Beaucoup d'entre eux étaient catholiques; le missionnaire a eu la consolation de pouvoir leur être utile sous le rapport religieux. Toute la traversée a été heureuse, sans le moindre accident. « Ces faveurs, nous écrit le R. P. De Smet, je les attribue aux nombreuses et bonnes prières qu'on a faites pour notre voyage. »  Le 29 juin, dans la matinée, la Cité de Dublin est entrée dans le port de New-York, cette grande métropole commerciale, avec une population actuelle de 1,800,000 habitants. La chaleur était accablante. A la douane, le P. De Smet a obtenu l'entrée libre de tous ses bagages, consistant en quatre grandes malles et cinq caisses, remplies d'objets pour les Sauvages, tels que vases sacrés, ornements d'église, tableaux, livres, etc. Le 7 juillet, il est arrivé à l'université de Saint-Louis.

 

Depuis, il a dû garder la chambre, par suite des fatigues des longs voyages entrepris à l'âge de soixante-neuf ans. « Pendant les seize derniers mois, dit-il, c'est-à-dire, depuis le commencement d'avril 1868 jusqu'au 7 juillet 1869, j'ai fait des courses incessantes. Après tant de mouvement et de voyages, j'éprouve, ordinairement, une réaction assez pénible, surtout à l'âge où je suis parvenu. Un petit résumé de ces seize derniers mois vous intéressera peut-être; c'est pourquoi je vous le donne. 

 

» D'après la longue lettre que je vous ai écrite l'année dernière, et qui a para dans vos Précis Historiques, sur mes visites et missions parmi les tribus hostiles des grandes plaines, à dater du commencement du mois d'avril jusqu'à mon retour à Saint-Louis dans le courant de l'automne de 1868, les distances que j'ai parcourues montent à 5,500 milles; 21 novembre 1868, de Saint-Louis à New-York, 1,200 milles; 25 novembre, de New-York à Liverpool, 3,100 milles ; 11 décembre, de Liverpool à Anvers, 400 milles; 1869,12 juin, du port d'Anvers à Queenstown, 579 milles; 16 juin, de Queenstown à New-York, 2,900 milles; 12 juillet, de New-York à Saint-Louis, 1,200 milles; ce qui fait un total de 14,879 milles parcourus dans les mois indiqués.

 

» Comme souvenir de ma dix-neuvième traversée de l'océan Atlantique, j'ajoute le nombre de milles parcourus, jour par jour, de Queenstown à New-York, où on leva l'ancre, le 16 juin, à 8 heures après midi.

 

                                                 Distances.                                                                                    Distances.

Juin 16 . . 16 heures 22 min., 146 milles.                                     Juin 24 . . 24 heures 19 min., 212 milles.

   »   17 . . 24     »     22   »      205    »                                           »   25 . . 24     »     20   »     216    »

   »   18 . . 24     »     23   »      215    »                                           »   26 . . 24     »     19   »     218    »

   »   19 . . 24     »     22   »      217    »                                           »   27 . . 24     »     18   »     202    »

   »   20 . . 24     »     19   »      192    »                                           »   28 . . 24     »     30   »     225    »

   »   21 . . 24     »     21   »      227    »                                           »   29  au Sandy Book . . . . 113    »

   »   22 . . 24     »     20   »      229    »                                           »    »   de Sandy Book à

   »   23 . . 24     »     19   »      221    »                                                              New-York. . . . . 19    »

 

» Avec l'aide de Dieu et aussitôt que ma santé me le permettra, j'espère pouvoir me diriger de nouveau vers les tribus indiennes dans le Haut-Missouri. Les nouvelles qui nous parviennent du territoire indien ne sont pas bien rassurantes. La cruelle guerre entre les Peaux-Blanches et les Peaux-Rouges continue de sévir dans différents endroits. Aussi longtemps que les provocations et les injustices de la part des Blancs dureront, les Indiens continueront leurs vengeances. Le nom du barbare colonel d'une bande de miliciens aussi féroces que lui, ne sera jamais oublié. Ce cruel officier, dans une orgie avec ses soldats et sans la moindre provocation de la part des Indiens, ordonna le massacre de six à sept cents vieillards, femmes et enfants; et ses soldats commirent contre les victimes les brutalités et les crimes les plus rares et les plus atroces.

 

» Les nouvelles que j'ai reçues, à mon arrivée à Saint-Louis, de nos missions indiennes dans le Kansas, dans les territoires de Montana et d'Idako, sont très consolantes. Nos Pères y continuent leurs travaux apostoliques avec beaucoup de zèle, de ferveur et de succès. Encore dernièrement, le R. P. Joset a amené plusieurs peuplades indiennes, qui habitent les vallées du fleuve Colombia, aux pratiques de notre sainte religion. Je suis heureux d'être arrivé à temps à Saint-Louis pour pouvoir prêter assistance, dans les besoins pressants dans lesquels nos missionnaires se trouvent.

 

» Voilà, mon révérend et cher Père, les seules circonstances de mon voyage qui offrent quelque intérêt. Tout le reste n'a rien d'intéressant.

 

» Si les manuscrits que je vous ai laissés à Bruxelles peuvent intéresser vos lecteurs, je vous prie, mon révérend et cher Père, de ne pas oublier ma lettre sur mes deux compagnons défunts : le P. Dumortier et le F. Mazzella. »

 

Quand il écrivait ces lignes, le R. P. De Smet n'avait probablement pas encore connaissance de ce qu'annonçaient les journaux. A une époque peu antérieure, se passait parmi les Sauvages un fait alarmant. On avait « de terribles nouvelles, à la date du 3 juin, du comté de Lincoln, dans le Kansas (Amérique du Nord). Les Indiens pourchassent les Blancs et les massacrent sans pitié, hommes, femmes, enfants. Des Allemands, des Suédois établis dans ces contrées ont été littéralement coupés en morceaux ou assommés à coups de casse-tête. Parmi les victimes, on cite MM. Alverson et Ziegler; un Suédois, M. Peterson; deux Allemands du Hanovre. Un d'eux s'appelait Wishel. Sa femme est au pouvoir des Indiens.

 

» Des femmes, laissées seules par leurs maris qui étaient allés au loin pour leur commerce, ont été surprises dans leur maison par des Indiens. Mme Kinds s'est sauvée ayant un petit enfant dans ses bras et sur son dos un enfant de Mme Alderdice, qui en portait un elle-même dans ses bras. Mme Alderdice en avait encore un dans les bras, un sur son dos et deux à ses côtés. Sur le point d'être atteinte, et n'en pouvant plus, Mme Kinds a déposé l'enfant qu'elle avait sur le dos, a traversé la rivière Salina, avec l'autre enfant attaché sur son sein, a pu gravir le rivage, se cacher sous les arbres et arriver en lieu sûr, à Schemmerhorn. Elle avait les pieds en sang. Mme Alderdice a été atteinte. Elle a vu fusiller ses trois aînés sous ses yeux. Toutefois l'aîné des trois, âgé de neuf ans, après avoir reçu quatre balles et une flèche dans le dos, a été trouvé encore vivant, et on espère le sauver. Mme Alderdice a été placée sur un cheval avec le plus petit de ses enfants et emmenée par les Indiens.

 

» Les Indiens qui avaient attaqué MM. Alverson et Ziegler étaient au nombre de cinquante, sur quatre de front, marchant comme des soldats. Les deux victimes les avaient pris de loin pour une troupe du gouvernement américain.

 

» Mais vers le même temps, on vit galoper, dans le bas de la vallée de la Salina, au-dessous de Bull Foot, un chef sauvage suivi de neuf autres assassins de son espèce. Il avait un arc, des flèches, un revolver, une lance à pointe brillante d'acier et un bouclier revêtu de plaques d'argent. C'était un vieux Sauvage. Il attaqua deux maisons, dont les habitants fermèrent les portes à temps, en se préparant à la défense. Près de la maison de M. Hendrickson, deux garçons de huit à neuf ans, un à M. Strange et l'autre à M. Smootz, étaient dans la prairie. Trois Indiens se jetèrent sur eux. A coups de casse-tête ils firent jaillir la cervelle du fis de M. Strange. Le jeune Smootz, avec une flèche dans le dos, se sauva jusqu'à la maison. Un autre fils de M. Strange, d'environ dix ans, courut à son secours avec une carabine, suivi d'un autre frère de six ans, qui, portait la cartouchière et la poire à poudre. Le blessé accourait vers eux avec des cris lamentables. Le frère armé de la carabine ajuste l'Indien le plus proche, ce qui suffit pour faire tourner bride aux brigands. M. Schæffer, qui avait vu de loin ces horribles scènes, galopa jusqu'au camp américain, à un quart de mille; Il y trouva une compagnie du 7e cavalerie toute prête, qui se mit à la poursuite des indiens, et rentra au bout de deux heures sans avoir pu les joindre.

 

» Le lendemain, toute la compagnie recommença la chasse; mais elle rencontra un parti indien trop fort pour elle, et elle revint demander du secours. Pendant toute la nuit, les colons vinrent se réunir au camp. Des feux brillaient sur les hauteurs, C'étaient des signaux allumés par les Indiens qui concentraient leurs forces.

 

» Le général Grant avait déjà été averti de faits semblables, et il avait chargé les quakers de négocier avec les Indiens pour les amener à ne pas franchir certaines limites. Les quakers sont respectés par les Indiens, parce qu'ils n'ont jamais violé leur parole. Mais il est douteux qu'ils puissent calmer la colère des Blancs.

 

» Les Sauvages qui existent encore en Amérique sont au nombre de 300,000. Ils sont refoulés dans l'Ouest, aux environs de l'Arkansas. »

 

Laissons maintenant la parole au R. P. De Smet, pour nous faire connaître les deux religieux défunts, sur lesquels il nous a laissé une notice.

 

 

                   Mon révérend et cher Père.

 

Dans des lettres précédentes, je vous ai donné des notices sur la vie et la mort édifiante de plusieurs de nos confrères, qui se sont distingués par leurs vertus et leurs travaux dans les missions indiennes. Vous avez publié les petites biographies des PP. Chrétien Hoeken, Duerinck et De Coen; et des FF. De Bruyn et Carelskind. Leur mémoire sera toujours chère aux tribus qu'ils ont secourues, et qui ont été les témoins constants de leurs vertus peu communes et de leurs travaux infatigables.

 

Nous avons perdu le P. Louis Dumortier, surnommé Cousin en Belgique; et le F. André Mazzella. Ces pertes sont bien sérieuses pour la mission de Sainte-Marie parmi les Pottowatomies. Ces religieux, par leur zèle, étaient le support et la joie à l'heure de l'affliction et faisaient honneur au drapeau sous lequel ils combattaient. A de tels amis on doit plus que des larmes et des regrets; on leur doit un témoignage public d'estime et d'affection. Le R. P. Gailland, missionnaire depuis dix-huit ans, a eu la bonté de m'envoyer, sur ces chers et dignes confrères, des notices que je m'empresse de vous communiquer.

 

                                                        I

 

« Louis Dumortier naquit en France, dans un village près de Lille, le 12 octobre 1810. Il fit une partie de ses études au collége d'Alost en Belgique, où il portait le nom de sa mère Cousin, parce qu'il était réfractaire de la milice. En 1839, il entra dans la Compagnie de Jésus et fit son noviciat à Saint-Stanislas, au Missouri. D'un caractère jovial, il était très agréable dans la conversation, où il brillait par des traits d'esprit et par une ample connaissance des sciences humaines. Son tempérament nerveux exigeait de grands exercices corporels, des fatigues qui, en, affaiblissant le corps, laissent à l'esprit plus de liberté et de vigueur. Il ne pouvait supporter la vie sédentaire des colléges; rien n'était plus nuisible à sa santé. La Providence, toujours admirable dans ses desseins, avait formé le P. Louis pour la vie pieusement vagabonde des prairies, il fut donc envoyé à Sainte-Marie, dans l'État du Kansas, où, pendant sept ans, il a exercé le saint ministère avec un zèle incomparable. A son arrivée, le Kansas se peuplait d'émigrants, venus de tous les pays. Le Père commença par chercher les catholiques dispersés. Partout où il trouvait deux ou trois familles, il réunissait autour de lui ce petit troupeau, convertissait en chapelle une petite cabane, y baptisait, entendait les confessions, célébrait la sainte messe, distribuait le pain de vie, annonçait la parole Dieu. Peu à peu sa paroisse s'agrandit et acquit d'immenses proportions. Elle couvrit bientôt une étendue de 200 milles en longueur sur 50 en largeur. Son zèle et son courage s'y dilatèrent aussi rapidement que le champ de ses labeurs. La soif du salut des âmes lui faisait braver les intempéries des saisons. Que le froid fût perçant et rigoureux, ou les chaleurs étouffantes, qu'il neigeât ou que la pluie tombât par torrents, l'infatigable missionnaire était à son poste au jour fixé. Malgré son âge, il n'était pas de jour qu'il ne fit trente, quarante; cinquante milles à pied et à cheval. Quand il arrivait à sa station, au lieu d'envoyer quelqu'un pour annoncer son arrivée dans le voisinage, le P. Louis remontait à cheval et faisait lui-même le tour de la colonie. Cet oubli de lui-même, cette modestie éloignée des plus petites prétentions de l'amour-propre, formaient un trait saillant de sa vie. Quoique son érudition fût grande, jamais une parole d'ostentation n'échappa de ses lèvres. Que n'eut-il pas à souffrir dans ces longs voyages, surtout au commencement, lorsque les colons étaient à de grandes distances les uns des autres ?  Que de privations ne dut-il pas endurer !  Combien de fois ne fût-il pas obligé de coucher à la belle étoile, sans dîner ni souper !  Tant de travaux et de fatigues méritaient d'être fécondés par la rosée céleste. Des milliers de catholiques furent ainsi soutenus et affermis dans la foi, qu'ils couraient risque de perdre sans l'assistance d'un prêtre dévoué. Encouragés par les exhortations du Père, les catholiques se réunissaient sur différents points, les plus accessibles à ses visites. Quelques-unes de ces petites colonies forment actuellement de florissantes congrégations. Pour seconder leur piété, le Père commença à bâtir des églises dans leurs villages. Dans l'espace de deux ans, il en a construisit cinq. Pour élever ces édifices sacrés, il n'avait, pas besoin de quêter hors de sa paroisse : son nom était en si grande vénération que tout le monde, tant protestants que catholiques, se faisait un honneur de pouvoir contribuer largement au succès de ses pieuses entreprises. La dernière église qu'il bâtit dans la ville de Jonction devait coûter 4,000 dollars; elle était sous toit quand le Père mourut. Toutes les dépenses faites jusque-là étaient payées.

 

» Dans la communauté, le P. Louis était un modèle de régularité. Le temps qu'il ne consacrait pas aux exercices de piété était employé soit à composer ses instructions, soit à la lecture de quelque livre instructif ou pieux. Rien de ce qui appartenait à son emploi n'était petit à ses yeux; pour y réussir, il y appliquait toutes ses forces.

 

» Que son âme était pure aux yeux de Dieu !  Elle ne pouvait souffrir la moindre tache; elle voyait une faute grave là où d'autres auraient à peine découvert une imperfection.

 

» Le P. Dumortier fut martyr de la charité. Le choléra s'était déclaré aux confins de Kansas, à Ellsworth et au fort Harker. Sans tarder, le Père vole au secours des victimes de l'épidémie. Pendant quelques jours, il entend les confessions des catholiques, prépare les mourants, qui l'appellent de tous côtés et à toute heure, jusqu'à ce que, attaqué lui-même du fléau, épuisé de soif et de fatigue, étendu sous une tente, privé des secours spirituels qu'il avait apportés aux autres, le prêtre de Jésus-Christ, le parfait religieux vit d'un œil calme et résigné approcher la mort. Soit modestie, soit charité pour ses frères, à qui il ne voulait causer ni peur ni maladie, ou parce qu'il voulait être plus libre de converser avec Dieu et d'offrir son dernier sacrifice, il fit signe à ceux qui environnaient sa couche funèbre de ne passe le toucher. II expira pendant la nuit du 25 juillet 1867. Sa mort est précieuse devant le Seigneur, puisqu'elle lui gagna, outre la couronne de l'apostolat, celle du martyre de la charité. La nouvelle de sa mort se répandit comme l'éclair dans toute la vallée du Kansas. Les larmes et les sanglots de ses nombreux enfants spirituels rendirent hommage à sa mémoire. Ses restes reposent à Ellsworth.

 

                                                        II

 

» André Mazzella naquit le 30 novembre 1802, dans une petite île près de Naples. A l'âge de vingt-deux ans, il entra dans la Compagnie de Jésus. Le R. P. Roothaan l'avait destiné aux missions du Levant. Dans ce dessein, il le fit venir à Rome et le mit, pendant deux ans, sous la conduite d'un médecin, afin qu'il pût rendre service aux malades de la mission. La Providence toutefois avait choisi le F. André pour une partie du globe très différente : elle le voulait parmi les Sauvages. En ce -temps-là, l'Amérique s'adressait au général de la Compagnie et le pressait de subvenir aux besoins spirituels de ce vaste continent. Le P. Roothaan prêta l'oreille aux prières des Pères américains. Ainsi, au lieu de partir pour la Syrie, le F. André s'embarqua pour les États-Unis. Après un séjour de deux ans au collége de Georgetown, où il fut généralement regretté, il eut la consolation tant désirée d'aller travailler au salut des Sauvages. Il monta le Missouri jusqu'au village de Kickapous, que les PP. Charles Van Quickenborne et Chrétien Hoeken évangélisaient.

 

» Son séjour chez les Indiens fut de courte durée. En 1838, il accompagna les PP. Vereydt et De Smet à la mission de Pottowatomies au Council-Bluffs, dans l'Iowa. Le F. Mazzella était comme l'âme de la mission par l'exemple de ses vertus et par ses travaux. Il mettait la main à tout, et tout ce qu'il faisait était bien fait; il était à la fois charpentier, forgeron, cordonnier, tailleur, fermier, cuisinier, sacristain, médecin et infirmier. On aurait de la peine à dire dans quel emploi il excella le plus; c'était un factotum réel et admirable.

 

» Le F. André fit une grave maladie. Deux missionnaires veillaient au lit du moribond quand sa dernière heure semblait arrivée. Ils allaient réciter les prières des agonisants, lorsque le F. André, d'une voix faible et mourante, demanda quelques gouttes d'eau bénite de saint Ignace. On s'empressa de les lui administrer, et, au même instant, il s'écria d'une voix claire : « Je suis guéri ! »  Ses forces lui revinrent rapidement et il reprit bientôt ses différents offices et métiers, avec un renouvellement de zèle et de ferveur.

 

» Transféré d'abord à la Rivière-au-Sucre, puis à Sainte-Marie, sur les bords du Kansas, il passa plus de trente ans parmi les Sauvages. On eût difficilement trouvé un homme plus propre à ce genre de vie. A une santé robuste il joignait un caractère ardent, que la grâce avait admirablement subjugué. Ce n'était pas sans efforts qu'il était parvenir à se maîtriser de la sorte. Pour réussir dans cette lutte, il s'armait du glaive de la mortification, sévissait contre sa chair par le cilice, la discipline, le jeûne fréquent. A table, il ne se contentait pas de la plus stricte frugalité : il avait soin de s'abstenir de toute friandise. Il fixait son attention constante sur les premiers mouvements des passions. Si parfois le Seigneur permit qu'il en fût surpris, c'était pour lui faire répandre des larmes d'humilité. Le F. André acquit ainsi un parfait empire sur ses passions. Cette victoire intérieure éclatait au dehors. On en voyait le résultat dans sa gravité et sa sérénité. Par le moyen de cette paix intérieure, le F. André atteignit un haut degré d'union avec Dieu. Le monde n'était plus rien pour lui : il était entièrement mort au monde; Dieu était l'unique objet de son esprit et de son cœur. Soit qu'il passât de l'infirmerie à la cuisine ou de la cuisine à la boutique du charpentier, quelque part qu'il allât, quelle que fût son occupation, Dieu était toujours dans sa pensée et faisait toutes les délices de son âme. Sa piété si tendre s'animait surtout au pied des saints autels, en présence de la Victime immaculée qui s'y offre chaque jour. Il nourrissait une tendre dévotion à la passion du Sauveur et à la bienheureuse Vierge Marie. Son humilité égalait sa piété. Dans son travail, il avait un ordre admirable. Toujours calme et posé, il remplissait les offices qui auraient occupé plusieurs ouvriers; il aimait surtout à soigner les malades. Une mère n'a pas plus de tendresse et d'affection que le F. Mazzella n'en avait pour ses frères souffrants; quand la maladie était sérieuse, le jour et la nuit il était auprès d'eux. Sa seule présence, son regard si doux et si compatissant suffisaient pour ranimer le malade. La moindre négligence des infirmiers lui causait une douleur amère. La patience qu'il savait si bien inspirer aux autres, il la pratiquait lui-même : quoiqu'il fût accablé d'infirmités, surtout vers la fin de sa vie, jamais il n'en dit un mot, si ce n'est à ses supérieurs; jamais il ne ralentit son travail. Par esprit de pauvreté, il abhorrait le superflu et ne demandait jamais aucun des priviléges que son âge et ses infirmités semblaient réclamer. Dévoué au salut des Indiens, ses prières ne contribuèrent pas moins que ses exemples à la conversion des infidèles et au bon esprit des néophytes. Une de ses dernières paroles, en mourant, fut une promesse formelle de ne pas les oublier dans le ciel.

 

» Enfin, le 8 mai 1867, sa belle âme alla recevoir la couronne de vie due à ses vertus. »

 

Agréez, mon révérend et cher Père, etc.

 

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.