DEUX EXCURSIONS D'AUTOMNE,
EN 1869
QUATRE-VINGT-ONZIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 2 mars 1870.
Mon révérend et
cher Père.
D'après le numéro
des Précis Historiques du 15 septembre 1869, ma lettre du 31 juillet a
échappé au naufrage du vapeur Germania sur les côtes de France, et on a
pu sauver la malle-poste ¹. Je vous ai parlé, dans cette lettre, des
chaleurs excessives de nos mois de juillet et d'août; j'ai dû payer le tribut
ordinaire, à cause de la transition subite d'un climat modéré et froid à un
climat chaud et accablant. En automne, le temps se modère, et peu à peu la
santé et les forces me sont revenues. On m'a donc permis de faire deux petites
excursions, l'une de quatre cents lieues, aller et venir; et l'autre de deux
cents lieues. Voici à quelle occasion.
¹ Le R. P. De Smet a eu la
complaisance de nous envoyer quelques portraits de Sauvages, notamment ceux des
chefs ou des plus distingués d'entre eux. Ces portraits ont été reproduits, à
notre demande, par M. Jumperz, photographe et graveur, rue du Fort, 5, à
Saint-Gilles, lez-Bruxelles; et rue des Moineaux, 1, à Bruxelles. On peut se les
procurer, soit en format de portrait-carte pour les albums, soit in-8° sur
papier ordinaire, pour les insérer dans les volumes des Précis Historiques.
Chaque portrait se vend au prix de 75 centimes; 6 francs la douzaine. On peut
faire la demande par lettre affranchie, à l'adresse de M. Jumperz, y insérer la
somme en timbres-poste, plus 20 centimes pour l'envoi que doit faire le
photographe.
I
Les Pères
missionnaires des Montagnes-Rocheuses me prièrent avec instance de leur obtenir
des religieuses pour l'éducation des demoiselles de Montana, et pour prendre
soin, plus tard, des orphelines et des malades. Dans le dessein de commencer ce
premier établissement on pensionnat catholique, les Pères offrirent leur propre
maison, située à Helena, capitale du territoire. Avec le consentement de mes
supérieurs, je me suis mis à l'œuvre sans retard, à cause de l'approche de
l'hiver et de la grande distance à parcourir. J'obtins une colonie de Sœurs de
Charité, choisies parmi soixante-dix religieuses. Je les accompagnai jusqu'à
Omaha, dans le Nébraska. Bien recommandées, elles prirent leurs places sur le
chemin de fer du Pacifique, pour faire 1,100 milles et prendre ensuite la
diligence à Corinne, dans le territoire d'Utah, diligence à six chevaux, qui
fait en trente-six heures le parcours de 500 milles, jusqu'à Helena. J'ai
appris, depuis, par des lettres privées et des feuilles publiques, que les
bonnes Sœurs sont arrivées à leur destination, aux acclamations des citoyens
sans distinction de culte. Deo gratias !
Aujourd'hui leur premier établissement est en pleine activité. Il est à
espérer que, chaque année, d'autres maisons religieuses s'élèveront, selon les
besoins des deux vastes régions des Montagnes-Rocheuses, les territoires
d'Idaho et de Montana.
II
Depuis peu, j'ai
pu entreprendre un second voyage ou visite parmi les Indiens Pottowatomies,
dans l'État du Kansas.
Nous y avons deux
écoles, avec environ trois cents élèves. Les garçons sont confiés aux soins de
nos Pères, et les filles à ceux des Dames du Sacré-Cœur. Ces deux
établissements se maintiennent et prospèrent. Les élèves donnent à leurs
maîtres et à leurs maîtresses toute satisfaction; leur zèle, leur piété et leur
application sont exemplaires.
J'avais un vif
désir de revoir les Pottowatomies, dans un moment surtout bien critique et de
la plus haute importance pour eux. C'est parmi eux que j'ai commencé ma
carrière de missionnaire. Ce sont mes premiers enfants en Jésus-Christ, et tout
ce qui les regarde m'intéresse vivement. J'ai baptisé plusieurs centaines de
ces chers néophytes. De grands dangers menacent ces Indiens. Je vais vous
donner des détails à ce sujet sans le moindre déguisement, et qui montreront
les dangers dans lesquels ces bons sauvages se trouvent.
L'État du Kansas
est entré dans l'Union des Etats-Unis en 1861. Ses terres fertiles et sa belle
position centrale; entre l'Est et l'Ouest américain, y attirèrent un grand
nombre d'émigrants. Il y a déjà plus de 400,000 habitants, et au delà de 400
villages ou villes y sont en pleine construction et en pleine voie de
prospérité. Les missions de Saint-François de Hieronymo et celles de
Sainte-Marie parmi les Pottowatomies sont devenues deux villes : l'une porte le
nom de la mission catholique et l'autre celui de Saint-Marys-ville. Les
maisons s’y élèvent comme par enchantement, et tout le monde s'écrie :
« C'est beau ! C'est admirable
! » Mais voici le triste revers de
cette belle médaille.
Je ne vous
parlerai que des Pottowatomies, que j'ai visités en dernier lieu, et qui se
divisent en deux classes : les citoyens et ceux qui ne le sont pas.
III
Les Pottowatomies
citoyens, ou ceux de ces Indiens qui sont soumis au gouvernement américain,
forment la majeure partie de cette peuplade. Ils passent, en ce moment, par l'épreuve
la plus critique, mais qui n'était pas imprévue. Ils ont reçu récemment du
gouvernement américain, avec la pleine possession de leurs portions de terre ou
fermes, une somme de cinq cents dollars par tête, qui valent plus de 2,500
francs. Ce fut le signal de l'entrée d'une cohorte de Blancs, qui, comme une
armée de vautours, se sont jetés sur ces sauvages et ont fait des efforts
inouïs pour ruiner et dévorer ces innocentes créatures, jadis si heureuses. La
boisson, l'abominable whisky, fut bientôt en grande abondance à
Sainte-Marie et parmi toutes les peuplades voisines, qui, elles aussi, avaient
reçu leurs avances du gouvernement. Un grand nombre de morts subites et
imprévues curent lieu, tristes suites des excès occasionnés par la débauche.
Les missionnaires ont eu beaucoup de peine à arrêter le terrible fléau, ce
glaive destructeur de la civilisation, que les Blancs, premiers précurseurs de
la civilisation ici, introduisent inopinément parmi les néophytes.
Malgré tous les
efforts de ces suppôts de l'enfer pour abrutir et pervertir les Indiens, les
missionnaires n'ont pas été sans consolation. Le plus grand nombre des
Pottowatomies sont restés fidèles pendant l'épreuve, et ont édifié leurs
prêtres par leur piété et leur amour du travail. Ceux mêmes qui, pour le
moment, se sont abandonnés à la boisson n'ont pas été affaiblis dans la foi, et
se sont aussitôt relevés de leur chute. Tous ont fait des efforts pour sortir
de l'abîme où nos civilisateurs cherchaient à les précipiter.
D'ailleurs, l'expérience est là pour nous apprendre que la bourse se vide vite
dans les orgies; et, lorsque l'argent commence à disparaître, insensiblement la
raison reprend son empire clans le cœur de l'Indien dupé. Nos missionnaires
restent donc fermes et ne perdent pas courage; ils redoublent même de zèle et
d'ardeur pour arrêter le mal et les offenses que la divine bonté reçoit de ses
enfants. Les Indiens sont toujours bien chers à ces cœurs de prêtres, et les
travaux apostoliques parmi eux continuent à porter des fruits consolants de
salut.
Admettons
toutefois que la position du missionnaire parmi les Pottowatomies est
aujourd'hui plus difficile qu'auparavant. Il doit lutter contre toutes sortes
d'obstacles : contre le whisky, dont les Blancs veulent empoisonner les
néophytes; contre les doctrines erronées, que de faux pasteurs sèment à pleines
mains; contre les préjugés de races, d'autant plus révoltants qu'ils viennent
souvent même de nos frères dans la foi, catholiques faibles qui ne le sont que
de nom et qui nous arrivent de l'Europe par milliers et à pleins bateaux. Le
prêtre, en prenant à cœur l'intérêt du pauvre gémissant sous l'oppression que
condamne l'auteur de notre salut, est souvent contrarié par ceux-là mêmes qui
devraient reconnaître et entretenir son zèle et sa charité.
IV
Les Pottowatomies
non-citoyens, ou ceux de ces Indiens qui ne sont pas soumis au gouvernement
américain, qui n'ont point divisé leurs terres en fermes, et qui ont fermé
l'oreille aux avis de leurs missionnaires, sont loin d'être dans un état
florissant. Ils sont à peu près cinq cents. On les appelle les Indiens des
prairies. Ils vivent en commun dans une petite réserve, entourés de Blancs,
qui ne cessent de les molester de toutes les manières, et qui mettent tout en
jeu pour les pervertir. Déjà leur argent a été gaspillé et leurs terres sont
perdues. Que leur reste-t-il à faire ?
On voudrait les faire émigrer au sud; mais ils refusent absolument de
s'y rendre, dans la crainte de ne pouvoir résister aux chaleurs. S'ils veulent
se rendre dans les grandes plaines du nord-ouest, les Sioux, les Sheyennes et
autres tribus belliqueuses leur en disputeront l'entrée. Il est donc bien
triste l'avenir qui se présente à ces malheureux !
Je cite les
Pottowatomies. La même chose existe pour un grand nombre d'autres tribus, qui
habitent ou qui ont habité le Kansas. On se dit et on se répète : Que vont
devenir ces pauvres gens ? Hélas ! ils s'en vont et se séparent, soit par
petites bandes, soit par familles; ils perdent leur nationalité, disparaissent
insensiblement, sont oubliés et rayés de la carte.
V
Nos trissions
indiennes, savoir : Saint-François de Hieronymo parmi
les Osages, Sainte-Marie parmi les Pottowatomies, Saint-Mary parmi les Têtes-Plates,
Saint-Ignace parmi les Pends-d'Oreilles et les Koetenays, le Saint-Cœur de
Jésus parmi les Cœurs-d'Alêne et les Spokanes, et Sainte-Anne à Colville parmi
les Schuyelpics et les tribus dispersées sur le fleuve Colombia, ainsi que les
nombreuses stations que nos missionnaires visitent, sont aujourd'hui
environnées et comme envahies de Blancs. Partout ces aventuriers envahisseurs
se servent de tous les moyens pour se défaire des Indiens et les forcer à
s'éloigner.
Pour que les
missions puissent opérer un bien réel parmi les Indiens, dans les circonstances
actuelles, il faut une profonde humilité, il faut un zèle véritablement purifié
dans le feu de l'amour divin, et surtout un souverain mépris des jugements
téméraires des hommes.
Je recommande les
tribus indiennes à vos pieux souvenirs, et, en union de vos saints sacrifices
et de vos prières, j'ai l'honneur d'être,
Mon révérend et
cher Père,
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J. ¹
¹ Nous avons reçu une notice du
R.P. De Smet sur le révérend De Seilles, de Bruges, missionnaire chez les
Sauvages Pottowatomies, mort en odeur de sainteté. Pour compléter cette
esquisse biographique, il nous manque des détails, même le nom de baptême. Les
personnes qui pourraient nous envoyer des notes sur ce missionnaire sont priées
de nous rendre ce service.
(Note
de la rédaction des PRÉCIS HISTORIQUES.)