Saint-Paul du Wallamette, le 21 octobre 1845.
Très-Révérende
Mère Constantine,
Comme malgré mon
indignité, sa Grandeur Monseigneur l'Évêque de Drasa
et vicaire apostolique de l'Orégon, en partant pour l'Europe,
a voulu que je le remplaçasse dans l'administration de son vicariat, j'ose
espérer que vous me pardonnerez la liberté que je prends de vous écrire,
quoique je n'aie pas le plaisir de vous connaître personnellement. J'entretiens
l'espoir que vous aurez eu l'avantage de voir Mgr. Blanchet pendant son séjour
en Europe, lequel a dû être bien court, s'il s'est décidé à revenir par le
vaisseau de septembre. Il vous aura parlé de vos chères Soeurs
que sa mission s'estime trop heureuse de posséder; il vous aura raconté leur
passage, je dirai miraculeux sur la dangereuse barre à l'embouchure de la
Columbia; il vous aura dit avec quel courage et quelle activité elles se sont-
mises à l’oeuvre en ouvrant leur nouveau pensionnat,
composé d'élèves bien différentes de celles qu'elles ont dû quitter en
Belgique, celles-ci étant encore toutes grossières et plus sauvages que
blanches; il vous aura fait part des espérances qu’elles avaient alors de voir
leur travail et leurs peines adoucis par le succès; enfin il n'aura rien omis
de ce qui pouvait consoler votre coeur affligé, et
vous dédommage de la séparation si douloureuse que le ciel a exigée de vous;
mais sacrifice d'autant plus méritoire qu'il a été plus grand. Quoique ma Soeur supérieure n'ait pas manqué de vous écrire avant son
départ par le navire belge et encore à son départ, cependant il vous aura été
bien consolant d'apprendre de sa bouche ces détails si intéressants pour vous.
Comme ma Soeur a saisi toutes les occasions qui se sont présentées
pour vous écrire afin de vous donner des nouvelles de la communauté et vous
tenir au courant des progrès qu'ont faits les élèves, vous me pardonnerez si je
n'en dis rien ici. Je confirme tout ce qu'elle vous a dit , et je crains plutôt
qu'elle n'en dise pas assez; j'ai eu le plaisir de présider leur examen public
à la fin de juillet, et j'ai été étonné ainsi que tous ceux qui étaient
présents, de voir la manière aisée avec laquelle elles ont répondu et la
facilité et les grâces avec lesquelles elles ont débité leurs petits dialogues.
Il me semble que ma Soeur vous envoie quelques
échantillons de l'écriture de quelques-unes d'elles; cela est assez bien, et
leurs progrès ne font qu'augmenter tous les jours.
0, ma très-digne
Sœur, ils sont incalculables les avantages que cette institution va procurer à
notre jeune pays; sans parler du bienfait individuel, il en résulte un grand
avantage pour notre sainte religion. Tous les Américains en parlent avec de
grandes louanges; elle sert à faire tomber les préjugés où ils sont, que la
religion catholique tient les peuples dans l'ignorance. Parmi ces gens si
indifférents pour toute espèce de religion, il s'en trouve cependant qui
cherchent la vérité, et j'ai le bonheur d'avoir été l'instrument par lequel le
Seigneur a ramené quelques-uns à la religion de leurs pères ; et d'autres se
disposent à suivre leur exemple. Ils ne peuvent qu'admirer une religion dont
les enfants sont capables de faire des sacrifices comme celui qu'ont fait vos Soeurs; leur désintéressement et leur vertu les forcent de
reconnaître en elles quelque chose qu'on ne voit pas parmi eux. Je les admire
moi-même et je ne saurais trop vous féliciter de l'heureux choix que vous avez
fait; vous ne pouviez, ce me semble, en faire un meilleur; le ciel s'en est
mêlé. Si je n'entre pas dans les détails, c'est que je crains de blesser votre
humilité: cependant c'est un témoignage que je leur dois auprès de vous,
quoique vous n'en ayez pas besoin, connaissant bien la vertu et les mérites de
celles auxquelles vous avez confié cette lointaine et pénible mission. Elles
nous ont tous édifiés à leur arrivée au milieu de nous, et elles ne cessent
encore de nous édifier tous les jours par la pratique constante des vertus de
leur état. Ce n'est pas là un langage flatteur, qui ne fut jamais le mien, mais
la vérité; et il me semble que vous ne me saurez pas mauvais gré de vous avoir
rendu ce témoignage de celles qui , à présent, sont si éloignées de leur Mère
chérie.
Ma Soeur Loyola vous a demandé du
secours personnel, et j'ose espérer que Monseigneur l'aura obtenu. Elles ne
sauraient absolument pas suffire au nombre qu'elles sont à présent pour les
occupations qu'elles ont, et qui ne font que se multiplier à mesure que le
nombre des élèves augmente, les classes devant aussi se multiplier. Je. vous ai
déjà dit que les Protestants en général voient les Soeurs
avec plaisir; tous ont hâte qu'il en vienne qui puissent enseigner la langue
anglaise en même temps que la française. Mes Soeurs Loyola, Marie-Cornélie, Aloysia, et Marie-Catherine ne savent à peu prés de
l'anglais que ce qu'elles ont pu apprendre du P. De Smet
sur le vaisseau. Je me suis offert de leur donner des leçons, mais jusqu'ici
elles n'ont pas su trouver le temps nécessaire.
Leur santé s'est
assez bien soutenue, à quelques altérations près, causées plutôt par un
surcroît d'occupations que par le changement du climat. Je termine enfin cette
longue lettre qui sera bien capable de lasser votre patience. Veuillez bien
vous souvenir dans vos saintes prières de
Votre très-humble
et très-obéissant serviteur,
Modeste Demers, prêtre, V. G. V. 0.