Wallamette, 23
juillet 1846.
Ma très-chère
Mère Constantine,
On nous annonça
hier que la frégate anglaise qui se trouve ici, depuis quelques mois, se
dispose à partir. Je profite toujours, avec un vif empressement, de toutes les
occasions qui se présentent, et, comme vous le remarquerez, elles ne sont pas
aussi rares que nous le croyions : Dans deux mois nous en aurons encore une par
le bâtiment de la compagnie de la baie d'Hudson.
Dans les
dernières lettres que je vous envoyai au mois de mars, je vous exprimais toute
la peine que nous causait votre long silence; le seul adoucissement que nous y
trouvions était l'espoir de la prochaine arrivée de Monseigneur Blanchet et de
nos chères Soeurs par le navire qu'on attendait pour
la fin d'avril. Mais le Seigneur nous demandait encore un sacrifice: cet espoir
fut déçu. Enfin, le 10 juin, nous apprîmes qu'un vaisseau était devant la
barre, et c'était lui qui venait réaliser notre longue espérance. Comment
reproduire, ma chère Mère, les sentiments divers qui agitèrent notre âme, à la
réception de ces précieuses lettres? Chacune recevait avec bonheur celle qui
lui était adressée et parcourait avec émotion ces lignes tracées par une Mère
chérie. Alors nous perdîmes le souvenir de ces deux années de pénible attente
pour nous livrer tout entières à l'impression de la plus douce jouissance. Aux
témoignages si consolants de votre affection maternelle venaient se joindre
d'heureuses nouvelles de la prospérité de notre cher Institut et de l'extension
qu'il a prise depuis notre départ. Des larmes de joie se mêlaient aux
transports de notre reconnaissance, et cette journée ne fut qu'un continuel
hommage d'actions de grâces envers celui qui accorde une protection si visible
à notre Congrégation. Déjà nous avons appris la nouvelle de notre approbation,
par l'entremise de nos Sœurs de Cincinnati; mais les détails que vous nous en
donnez, ont renouvelé tous les sentiments qu'avait excité en nous cette
signalée faveur. Nous avons reçu l'exemplaire de ces règles qui ont acquis, par
la sanction du Saint Siège, un nouveau droit à notre estime , à notre amour et
à tout ce qui peut. nous faire rendre leur accomplissement plus parfait.
A présent, ma
chère Mère, un petit mot de ce qui intéresse tant votre coeur
maternel : notre santé que le changement de température avait un peu affaiblie,
reprend son ancienne vigueur, aujourd'hui que nous sommes acclimatées; et nous
éprouvons dans notre chère mission un bonheur qui exerce sur elle une salutaire
influence. Il est vrai que le Seigneur nous y soumet parfois à quelques petites
privations, dont nous regardons comme la plus sensible celle qui est attachée à
notre éloignement. Pour les autres, le bon Dieu nous a ménagé une grande
consolation dans la vive part qu'y prend M. le grand vicaire De Mers, qui nous
est tout dévoué. Nous avons beaucoup d'ouvrage, je dirais même trop; mais le
bon Dieu nous assiste et chacune de nous s'y prête courageusement. Notre jardin
surtout demande un travail laborieux que ne paient guère ses productions : Nous
devons continuellement sarcler et les légumes ne sont pas encore aussi bons
qu'en Belgique; nous avons cependant le plaisir d'en récolter qui ne se
trouvaient pas dans le pays avant notre arrivée. Nos vaches sont cette année au
nombre de dix-huit : quatre seulement nous appartiennent, deux sont à la
mission et les autres à nos élèves. Elles nous fournissent du beurre frais et
du fromage que je me charge de faire moi-même. Nous nous
proposons d'en vendre une partie au profit de nos orphelines.
Nous avons enfin
pris possession de notre nouvelle chapelle, ma chère Mère. A l'approche du
dimanche des Rameaux, jour où on devait la bénir, nous l'ornâmes de notre mieux
: Une tenture de calicot blanc cachait, dans le choeur,
les murailles de planches; nous n'en avions pas assez pour le reste de la
chapelle et nous dûmes laisser au vent toute liberté de souffler à travers les fentes
de la largeur d'un doigt qui se trouvent entre chaque planche. Un devant
d'autel fut confectionné avec du papier de couleur; et deux planches
recouvertes des anciens rideaux des classes de Namur, nous servirent à faire le
saint Tabernacle. Cette description ne vous paraîtra pas magnifique. Mais peu
importe! Cette humble habitation est la demeure de notre bon Sauveur qui sait
nous dédommager de tout et nous y faire goûter des consolations plus grandes
que nous n'en ayons jamais éprouvé dans nos cathédrales d'Europe.
Le mois de Marie
fut solennisé ici avec pompe Dans un coin du choeur,
nous plaçâmes, sur des gradins, une niche à quatre colonnes, tendue de
mousseline, et ornée des fleurs des prairies, qui sont plus belles ici qu'en
Europe. Tous nos petits chandeliers l'entouraient et lui donnaient un coup d'oeil magnifique. En admirant notre ouvrage, Soeur Marie-Aloysia répétait avec
joie «L'autel de Marie n'est pas si
beau à Namur. A Gand non plus, disait Soeur Norbertine. Celui d'Ixelles le lui cède aussi,
ajoutais-je. L'ouverture de ce beau mois se fit par une messe solennelle et un
salut en musique; tous les samedis, nos petites filles chantèrent les litanies
de la Sainte Vierge et des cantiques pendant la messe. Oh! que vous eussiez eu
de plaisir à les entendre, ma chère Mère: comme je vous l'ai déjà dit, leurs
petites voix sont si agréables! Ici, comme partout, ces exercices n'ont pas
manqué de produire du fruit. Nous avions demandé à Marie la conversion de
quelques grands pécheurs et des protestants. Elle a bien voulu nous accorder la
consolation de voir rentrer dans le sein de l'Église deux de ces derniers qui,
par leur position sociale, en entraîneront d'autres à leur suite.
A la fin du mois
de mai, le R. P. Accolti m'engagea beaucoup à
célébrer la fête du Sacré-Coeur de Jésus avec autant
de solennité que possible. Il donna lui-même le conseil de lui élever un autel,
en me rappelant les promesses que fit Notre-Seigneur, à Marguerite-Marie Alacoque, d'accorder toutes les grâces qui lui seraient
demandées par son coeur. Il était un peu tard pour
faire une nouvelle charpente, et nous autres, pauvres filles, nous avons peu
d'adresse pour manier la scie et le marteau. Nous nous
mimes néanmoins à l'ouvrage, et à minuit nous eûmes la satisfaction de voir un
bel autel où le lendemain nous offrions l'hommage de nos coeurs
et de ceux de nos élèves à l'aimable coeur de notre
bon sauveur.
Il importe que
nous donnions ici de l'éclat à nos cérémonies religieuses, ma chère Mère. II
fait impression sur l'esprit de nos sauvagesses et sur leurs mères qui
regardent comme une faveur d'être introduites dans notre chapelle.
La dévotion des
six dimanches à Saint-Louis de Gonzague n'a pas été oubliée à l'Orégon : Dans les exercices par lesquels le R. P. Accolti prépara nos petites filles à leur première
communion , il leur parla de l'amour des élèves du collège romain pour cet
aimable saint, et il sut le leur inspirer aussi. Les plus âgées dentr'elles
obtinrent la grâce de communier chaque dimanche.
Je crois vous
l'avoir déjà dit, ma chère Mère, ces enfants ont peu d'aptitude pour les
sciences lire et travailler à l'aiguille est ce qu'elles font le mieux. Nous
cultivons ces dispositions, car la plupart ne devront jamais savoir autre
chose. Nous leur apprenons à filer et à tricoter : il n'y a pas jusqu'aux plus
jeunes filles qui ne fassent des jupons, des gilets, des robes d'enfants, des
bonnets, des mitaines, des gants, etc. A présent, elles sont occupées à broder
un bas de rochet pour offrir à Monseigneur Blanchet, à son retour. Nous
regrettons seulement que nous n'ayons pas de mousseline pour y appliquer. Si
nous avions des métiers, elles pourraient tisser aussi, car on trouve du lin et
de la laine dans le pays, quoique cette dernière se vende quatre piastres pour
une qualité bien inférieure à celle que nous avons apportée d'Europe. Les
ouvrages que nos élèves ont confectionnés avec celle-ci, ont été vendus au
profit des cinq orphelines dont nous vous avons déjà dit être chargées, et de
deux autres encore abandonnées de leurs parents et que nous avons arrachées à
la gueule du loup. Aujourd'hui nos ressources sont épuisées, cependant, ma
chère Mère. Quoique nos Soeurs soient parties, vous
pourrez toujours nous envoyer, par les bâtiments de la compagnie de la baie
d'Hudson, les objets que la charité voudra bien vous remettre.
Vos attachées
filles,
Sr. Loyola et les Soeurs
Missionnaires de l'Oregon.
Si nous sommes
assez, Heureux, comme nous l'espérons, de recevoir des nouvelles ultérieures de
cette mission si intéressante pour nous, à cause des nombreux compatriotes et
amis, qui y travaillent avec tant de zèle au salut et à la civilisation de ces
peuplades sauvages, nous nous empresserons de les communiquer aux personnes qui
ont à coeur les progrès de la propagation de la foi
dans ce pays lointain.