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1868 - lettre 81 - Un camp sauvage.

LA MORT DU GRAND-CHEF VICTOR

 

UN CAMP SAUVAGE

 

QUATRE-VINGT-UNIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Nous avons reçu plusieurs lettres du R. P. De Smet depuis son retour des Montagnes-Rocheuses, où il était allé avec une mission pacifique du gouvernement des États-Unis, et où il a revu les camps indiens. La première de ces lettres est datée de l'Université de Saint-Louis, le 23 août 1867.

 

« Je suis de retour à Saint-Louis, nous dit le P. De Smet, après plus de quatre mois d'absence de ma mission. Ma visite aux tribus indiennes du Haut-Missouri, grâce aux bonnes prières de mes chers confrères et de mes connaissances, a eu des résultats très heureux. J'ai eu la grande consolation de régénérer dans les saintes eaux du baptême près de 900 petits enfants indiens et une cinquantaine d'adultes. Des milliers de Sauvages, appartenant aux diverses tribus siouses, ont fait des promesses solennelles de maintenir la paix avec les Blancs. Leurs discours et leurs promesses ont été envoyés à Washington. J'ai l'intention de vous envoyer quelques-uns de ces discours, assez remarquables pour des Sauvages. 

 

» De nouveaux commissaires de paix ont été envoyés parmi les tribus hostiles, avec plusieurs grands généraux à leur tète. Toute la commission m'a prié de les rejoindre et de retourner avec eux parmi les Indiens; mais, après un voyage de 6,000 milles et au delà, et au fort de l'été, avec le thermomètre à 100 degrés, je me sentais à bout de mes forces, et le médecin déclarait que j'avais absolument besoin de repos. Je n'ai donc pu accepter l'offre honorable. »

 

Dans une lettre, datée de Saint-Louis, le 21 septembre 1867, le P. De Smet nous écrivait ces lignes :

 

« L'âge gagne sur moi du terrain très sensiblement : mon embonpoint et mes forces s'en vont avec rapidité. Toutefois, je vous dirai en flamand : Kraeken de beenen, het hert is goed. Je désirerais avoir encore une ou deux années à passer parmi les tribus indiennes, surtout parmi celles qui sont hostiles aux Blancs. Un grand nombre de guerriers me prient, en ce moment, de me rendre parmi eux; ils paraissent disposés à faire la paix; mais la saison est trop avancée, et ma santé est si faible que je ne pourrais accéder à leurs désirs. Ce serait un nouveau voyage de mille lieues. Je suis forcé de le remettre au printemps prochain. »

 

Dans une lettre plus récente, datée de Saint-Louis, le 18 décembre 1867, le P. De Smet disait :

 

« Dès que la saison le permettra, je me propose, avec la grâce de Dieu, de quitter Saint-Louis pour les vastes plaines de Far-West. Les tribus hostiles que je n'ai pu rencontrer dans le courant de l'été dernier m'invitent à venir les voir, tout au commencement du printemps prochain. Je désire répondre à leur attente, dans l'espoir de leur être quelque peu utile. Si ces Sauvages ne se soumettent pas, une guerre à toute outrance sera la suite de leur insoumission. Les généraux Sherman et Harney, commissaires du gouvernement auprès des Indiens, m'ont prié de les accompagner dans leur expédition printanière. Je ferai mon possible pour devancer ces messieurs; car une Robe-noire au milieu des épaulettes semblerait, je pense, une chose étrange aux Indiens hostiles et leur serait peu agréable. »

 

Ces lignes du P. De Smet sur ses projets intéresseront les bienfaiteurs de la mission.

 

 

 

Université de Saint-Louis, janvier 1868.

 

                        Mon révérend et cher Père.

 

Lorsqu'on entre dans un camp indien, n'importe sa population, soit 100 à 200 loges, ce qui fait 800 à 1,000 âmes, on est frappé de l'ordre et de la tranquillité qui y règnent.

 

Parmi les Indiens comme partout ailleurs, les enfants s'amusent de tout cœur à leurs petits jeux innocents : tir à l'arc, jeu de balle, course, etc.

 

Les femmes sont à leurs occupations ordinaires de famille, occupations assez nombreuses et variées, embrassant à peu près toute la besogne : elles font la cuisine, coupent le bois, cherchent l'eau, travaillent les peaux des animaux tués à la chasse, dont elles ôtent les poils; elles les sèchent, tannent, ratissent, peinturent, rendent souples pour servir de vêtements; ensuite, elles les brodent de diverses couleurs. Ajoutez à tout cela le soin entier de leurs petits papous, ou enfants. On trouve les femmes partout et toujours industrieusement occupées.

 

Les hommes soignent les chevaux, font des arcs et des flèches, préparent et sèchent le kinnêkinick, herbe à fumer ¹, s'occupent à quelque chose d'utile ou à des objets-de pure fantaisie. Leur occupation de prédilection, c'est de fumer tranquillement le calumet, de manger une bonne grillade de buffle ou de chevreuil, de prendre ensuite un petit somne, de jaser sur les nouvelles du jour et sur les mouvements futurs du camp.

 

¹ Kinnêkinick est un terme indien, qui signifie un mélange de feuilles sèches de vinaigrier et d'écorce intérieure de saule rouge.

 

 

Quoique en moindre nombre peut-être que dans les pays civilisés, les camps indiens ont aussi leurs muscadins et leurs fainéants, des bons à rien qui tuent le temps à se barbouiller le visage de couleurs et à s'orner de pied en cap, devant le miroir qu'ils ne quittent jamais.

 

Voilà l'ordre du jour habituel; mais il y a des variantes. Ainsi, à l'arrivée d'un personnage qu'ils désirent honorer, tout est vie et mouvement dans le camp, tout le monde est sur pied pour recevoir l'hôte; il passe par une longue suite de poignées de mains. Plus tard, il est honoré d'une sérénade accompagnée d'une danse. Ces danses sont très variées et très animées, et, si le séjour du personnage est long, on lui en offre toute la série. Je vais vous donner une idée de cet amusement.

 

Un grand cercle de danseurs se forme. Tous sont hideusement barbouillés. Les musiciens commencent à battre leurs tambours et leurs tambourins, et tous les danseurs accompagnent la musique d'un chant lent et mesuré, qu'ils varient par des cris perçants, des grognements, des hurlements, pour donner du ton à la cadence. Lorsque les voix de femmes s'y mêlent, la partie vocale de l'exécution est douce, plaintive et mélodieuse. Une fète dansante est souvent une combinaison de danses diverses. Voici les principales : la danse du chef, celle du mendiant, du buffle, du maïs, des morts, du mariage, la danse du retour de la guerre, avec leurs prisonniers et leurs sacrifices. Cette dernière est partout la plus importante et la plus variée; c'est l'image fidèle d'un champ de bataille indien. Elle représente le départ des guerriers, leur arrivée, dans le pays ennemi, l'attaque, l'enlèvement de la chevelure, leur entrée triomphante dans la tribu et les tortures des prisonniers. Ces danses se font avec un vif enthousiasme; l'ardeur et l'entrain des Sauvages danseurs forment un contraste bien frappant avec le repos stoïque de la vie ordinaire qu'ils mènent.

 

 

La danse au gazon a été insituée par le bon chef Pananniapapi, avant sa conversion à la foi. Il est le grand-chef de la tribu des Jantons, qui compte près de 3,000 âmes et qui appartient à la nation siouse. Parmi les Indiens, chaque tribu a ses sociétés ou associations; la principale parmi les Jantons est appelée Pêjimakinnanka, ou la bande au gazon. Tous les braves, ou hommes de cœur, comme les Indiens s'expriment, appartiennent à cette confraternité; et tous les membres prennent un engagement solennel : -- 1º D'éviter toute querelle entre eux, et de soumettre à l'arbitraire et à la décision de deux ou trois hommes sages et prudents tous les différends qui pourraient surgir; c'est leur cour suprême, improvisée pour le cas qui se présente, et de laquelle il n'y a point d'appel. Le résultat est généralement heureux : les sociétaires vivent dans une bonne entente et une grande harmonie. -- 2º La société s'engage à donner aide et assistance au faible, à protéger l'orphelin et la veuve, à secourir dans leurs besoins le malade et l'étranger.

 

Le gazon est parmi eux l'emblème de la charité. C'est le gazon qui nourrit leurs chevaux et autres animaux domestiques, qui engraisse les buffles, les cerfs, les orignals, les grosses-cornes, les cabris des plaines et des montagnes. Les chevaux portent tout l'avoir de l'Indien dans ses transmigrations journalières, et il les monte pour le voyage et pour la chasse. La chair des animaux sauvages le nourrit, les peaux lui servent de vêtements d'hiver et d'été, de lit et de couvertures; les peaux de buffle surtout servent à la construction de leurs esquifs et canots, de leurs tentes et loges, et leur procurent les cordes et tout ce qui est nécessaire pour la confection de leurs selles et de leurs brides. La bande au gazon partage avec plaisir les produits de la chasse avec l'orphelin et la veuve, le vieillard, le pauvre et l'étranger.

 

C'est au printemps particulièrement, lorsque le gazon est tendre et doux, que les danses cérémoniales ont lieu. L'insigne ou la marque distinctive de la société, c'est une touffe de gazon tressée que chaque membre porte attachée à la ceinture sous forme d'une longue queue. Au premier signal donné par le maître des cérémonies, tous les confrères sont sur pied, soigneusement peinturés et dans leurs plus beaux costumes. Ils forment un grand cercle, brandissent leurs armes, lances, casse-têtes, arcs, flèches ou toute autre arme qui a été l'instrument d'un exploit dans quelque acte héroïque, à la guerre ou à la chasse. Tous les mouvements sont cadencés au son du tambour, du tambourin, de la flûte, de la calebasse remplie de petits cailloux. Tout en dansant et en sautant, chaque confrère, à son tour, s'accompagne de gestes, fait des cabrioles fantasques, chante son dowampi, chanson qui raconte les hauts faits de sa bravoure et les dons héroïques de sa charité. Les refrains, que tous chantent ensemble, sont remplis de sarcasmes contre la poltronnerie et l'avarice. Chaque danseur semble avoir une pirouette propre à lui seul et des poses personnelles. Ils font des sauts, battent des pieds la terre à la faire trembler sous leurs pas; ils se tournaillent en tous sens. J'ajouterai que le tout forme une admirable confusion, réglée sur les sons étourdissants d'une musique sauvage.

 

Permettez-moi de faire une remarque finale. Les danses parmi les Sauvages, sauf la danse de la chevelure, qui donne vraiment des frissons, sont généralement modestes et innocentes. Il n'y a jamais mélange d'hommes et de femmes : les hommes dansent entre eux, et les femmes forment un cercle entre elles. Les danses indiennes l'emportent assurément en convenance sur bien des danses des pays civilisés.

 

Je vous donne ci-joint, un petit dessin barbouillé de la danse au gazon, fait sur les lieux mêmes. Le chef Pananniapapi s'y trouve debout derrière le tambour.

 

La danse est toujours suivie d'un festin. Comme les invités sont généralement nombreux, il a lieu dans la plaine, à l'endroit même où la danse s'est faite. Les cercles se forment autour des chaudières bouillantes et des grillades au feu, plus ou moins nombreuses, selon le nombre des invités. Chaque hôte porte avec soi son assiette ou son plat. Le maître des cérémonies, choisi pour la circonstance, est celui qui a reçu à la guerre les blessures les plus dangereuses. Eg-gha-kata-mâtscha, ou le Cerf chétif, se trouve aujourd'hui à la tête de l'association. Dans un combat contre les ennemis, il a reçu une balle qui lui a traversé le bras droit et toute la poitrine. Dans la danse, c'est lui qui se lève le premier et donne le pas; après la danse, c'est encore lui qui touche le premier la chaudière bouillante et la grillade au feu. Chaque associé de la bande se sert après lui, et ensuite tous les invités. Chacun mange et fait honneur à son morceau. On boit sa soupe et son café au milieu de conversations joyeuses et des plus animées.

 

En union de vos saints sacrifices et de vos prières, j'ai l'honneur d'être, mon révérend et bien cher Père,

 

                                               Reverentiae vestrae servus in Christo,

                                                              P. J. DE SMET, S. J.